La Guerre des océans
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XXI
On ne peut reprocher à certains dictons de ne pas ren-fermer une grande part de vérité ! Celui qui assure qu’il n’y a de la veine que pour la « canaille », exagère peut-être un peu. Mais enfin, il faut bien avouer que certaines canailles jouissent d’une chance insolente.
Là où des marins expérimentés se fussent noyés vingt fois, en admettant qu’ils eussent eu la témérité de s’aventurer dans les eaux du cap Horn avec un navire sem-blable à El-Garron, Sgorp devait sauver sa peau !
Le sloop, après avoir reconnu l’île Noire, avait continué sa route vers le sud-est.
Pendant des heures et des heures, il s’était frayé un pas-sage à travers les effroyables montagnes d’eau qui le cer-naient de toutes parts… Sgorp, indomptable, voulait aller jusqu’au bout. Peut-être ne se rendait-il pas très bien un compte exact des périls qui l’environnaient ? C’était un
– 232 – homme borné, têtu et pugnace qui, une fois sa résolution prise, fonçait en avant, sans rien voir d’autre que son but, comme s’il eût eu des œillères.
En quittant Valdivia, il s’était résolu à gagner le cap Horn et à y rester tant qu’il aurait des vivres et du combus-tible, jusqu’à ce qu’il ait découvert le repaire de Sarraskine. Le reste, il n’y voulait pas songer.
Et pourtant la vie à bord du sloop était atroce, aucune possibilité d’allumer du feu pour se réchauffer ou pour faire la cuisine. Comme nourriture, des conserves et du biscuit de mer. Et, pas un endroit sec, pas un endroit chaud, sinon la chambre du moteur.
Miranda et Zanfoni, presque aussi épuisés que les frères Sabaguer, auraient bien protesté, ils n’en ressentaient même pas l’envie !
Sgorp faisait marcher tout le monde par l’insulte et la menace. Les misérables, empaquetés dans de triples vête-ments recouverts d’« imperméables », qui avaient cessé de l’être et laissaient filtrer l’eau, se traînaient plutôt qu’ils ne marchaient. Lorsqu’ils n’étaient pas de faction à la barre, ils allaient s’étendre l’un contre l’autre dans la chambre de veille, car le compartiment du moteur, où il faisait relative-ment chaud, était trop restreint pour qu’ils pussent s’y cou-cher.
Sgorp lui-même sentait l’épuisement le gagner. Ni plus ni moins que ceux de ses hommes, ses mains, son visage étaient meurtris par les gerçures, par les engelures…
Et la température baissait toujours.
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Le moteur, par chance, continuait à fonctionner parfai-tement. L’hélice et son arbre de couche tenaient bon…
Au cap Horn, les ouragans persistent parfois plusieurs semaines, sans arrêt ; c’est ainsi qu’on a vu certains navires, après avoir lutté vainement contre la tempête pendant un mois et plus, être obligés, finalement, de renoncer au pas-sage, leurs équipages étant décimés par le froid et l’épuisement.
Il ne devait pas en être pour El-Garron…
Deux jours après avoir entrevu l’île Noire, le sloop ren-contra enfin une mer plus clémente.
Si le froid persistait, le vent s’était calmé, ou du moins fortement affaibli. La mer était encore agitée, mais si les vagues brisaient encore, elles n’embarquaient plus à bord du sloop dont le pont était recouvert d’une épaisse couche de glace.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, George Stuart put allumer du feu dans sa cuisine et confectionner une vaste marmite de thé bouillant.
Pas de terre en vue. Mais Cristobal put profiter d’une brève apparition du soleil dans l’échancrure de deux nuages pour prendre une hauteur et calculer la position du petit na-vire.
— Attention à ne pas te tromper, hé ? le menaça Sgorp. Ou je te fais hisser par les bras en tête de mât, où tu resteras au sec !
— Je ferai… pou… pour le mieux, señor ! assura le mal-heureux qui tremblait de froid et de misère.
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Ses calculs paraissaient démontrer – s’ils étaient exacts – que le sloop se trouvait à 56 degrés 39 minutes de latitude sud et 69 degrés 15 minutes et 30 secondes de longitude ouest, soit à 80.000 milles marins environ dans le sud-ouest du cap Horn.
— Ça va ! décida Sgorp. Hello ! Le Royal-Stuart ? Arrive ici, damné nègre !
George Stuart, saucissonné dans tous les vêtements qu’il avait pu accumuler sur lui pour se garantir du froid, jaillit lit-téralement de la guérite servant de cuisine et rejoignit l’Américain :
— On va aller faire une petite villégiature chez tes amis ! lui dit Sgorp. Tu m’as raconté que tu reconnaîtrais l’endroit où tu as été entraîné par les hommes-poissons !… Ça va être le moment de te montrer !…
— Je… je ne suis… pas très sûr, sir… de bien recon-naître la place !… Je… balbutia Stuart.
— Tu n’es pas très sûr ? Eh bien, il faut être très sûr, Boule-de-Neige, parce que moi, si tu as perdu la mémoire, je suis très sûr de te la faire retrouver ! J’ai des moyens à moi !…
« Tu as vu Felipe, hein ?… Bueno. Well. File dans ta gar-gote, je t’appellerai quand ce sera le moment !… Et ne rate pas le dîner ! J’ai faim !
Quatre heures du soir étaient proches. Sgorp, après avoir constaté par un coup d’œil sur le compas que la route du sloop avait été rectifiée de façon à ce que le navire se di-rigeât sur le Cap Horn, descendit dans sa cabine et alla s’entonner une plantureuse rasade de whisky.
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Réconforté, il alluma un cigare et remonta sur le pont.
Le temps restait sinon beau, du moins calme. Mais, de toutes parts, de lourds nuages s’amoncelaient et s’abaissaient vers la mer. Le baromètre était à 657, avec tendance à monter. La température n’avait pas changé : 19°sous zéro.
Bientôt, ce fut la nuit. Sgorp qui, une toque de fourrure, « empruntée » à Cristobal Sabaguer, enfoncée au ras des yeux et plus bas que les oreilles se promenait de long en large devant l’homme de barre, arrêta brusquement son va-et-vient :
— Mais, nous ne marchons plus ! grommela-t-il. Qu’est-ce qui se passe ?
En trois pas, il fut devant la petite claire-voie d’aération percée dans le pont, au-dessus du compartiment du moteur :
— Ho, Zanfoni ? Tu dors, mon garçon ? Elle ne tourne plus, ta rôtissoire ?
Penché sur l’ouverture, il attendit la réponse, mais n’entendit que quelques grognements indistincts.
Vaguement inquiet, il se glissa dans l’étroite écoutille donnant dans la chambre du moteur, descendit la petite échelle de fer et vit Michele Zanfoni qui, à la clarté d’une lampe au cérat, examinait une pompe de compression :
— Et alors ? demanda-t-il.
— Cette pompe !… Elle ne marche presque plus ! expli-qua Zanfoni, en se redressant. Si ça continue, faudra stop-per !
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— Stopper ? Tu es fou ? gronda Sgorp, saisi.
— Non, que je ne suis pas fou ! C’est le clapet qui est rongé… et puis, elle doit être sale !… Maintenant, si vous voulez continuer à marcher, señor, moi je veux bien !…
Sgorp se contint : Michele Zanfoni était le seul à bord, avec les frères Sabaguer, qui connût quelque chose au mo-teur. Jusqu’ici, il s’était assez bien acquitté de sa tâche. Il convenait donc de ne pas le brusquer :
— Nous ne sommes pas loin de terre ! fit Sgorp. Dans trois ou quatre heures, nous pourrons nous mettre à l’abri dans quelque crique !
— La pompe, elle n’ira jamais jusque-là ! opina Zanfoni. Maintenant, vous savez, si vous ne me croyez pas… regar-dez vous-même !
Sgorp resta interdit. L’événement le prenait au dépour-vu. Il resta quelques instants silencieux, à réfléchir, puis grommela :
— Ralentis !… Je crois avoir vu sur la carte qu’il y a un îlot pas loin d’ici… On va tâcher d’y arriver !…
L’îlot dont parlait Sgorp, c’était Diego-Ramirez.
Zanfoni répondit qu’il allait faire tout son possible pour continuer à faire fonctionner le moteur, mais qu’il ne répon-dait de rien…
Sgorp, sans insister, remonta sur le pont. Il put bientôt constater que le sloop ne filait plus que trois ou quatre milles à l’heure, vitesse à peine suffisante pour gouverner.
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Les îlots de Diego-Ramirez n’étaient qu’à une vingtaine de milles dans l’est. Il lança El-Garron dans leur direction…
Il était furieux. Avoir tant lutté ! Avoir risqué la mort, bravé le froid, la tempête, avoir terrorisé ses hommes pour les faire marcher et, arrivé au but, se voir arrêté par une stu-pide avarie de moteur ! C’était rageant !
Et contre cela il ne pouvait rien !
Vers dix heures et demie de la nuit, Sgorp, qui n’avait pas quitté les jumelles des yeux depuis des heures, distingua enfin, dans l’est-sud-est, la masse noire de Diego-Ramirez.
Il fit légèrement venir le sloop sur sa droite.
Il ne se doutait pas que, depuis une longue demi-heure, son navire avait été aperçu par Jacques d’Harteaux qui, in-trigué de le voir naviguer sans feux de position – surtout à proximité de Diego-Ramirez – s’était lancé à sa poursuite.
À quoi tiennent les choses ! Sir Sgorp naviguait sans feux de position, ce n’était pas pour se cacher, c’était tout simplement parce qu’il ne pensait pas à les faire allumer…
El-Garron, d’ailleurs, avançait de plus en plus lentement. Son moteur avait des chocs, des borborygmes, des siffle-ments… Par instants, il s’arrêtait, pour repartir brusquement et ralentir tout aussitôt… La compression ne se faisait presque plus. Le calme, heureusement, persistait.
Se traînant sur les flots houleux plus qu’il n’avançait, le sloop, pourtant, continua à progresser, si lentement qu’il obéissait difficilement au gouvernail.
Malgré l’obscurité, les falaises recouvertes de neige de Diego-Ramirez se distinguaient.
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— Il faudrait mouiller, señor ! osa dire Cristobal Saba-guer, qui était à la barre. Ou, au moins, sonder !… Nous sommes tout près de la côte !
— Qui te demande quelque chose, idiot ? rétorqua Sgorp.
Quoique cela, il ordonna à Cristobal de sonder après l’avoir fait remplacer à la barre. Le plomb indiqua qu’il y avait à peine onze mètres de fond.
Sgorp, du coup, devint circonspect. Il fit stopper le mo-teur, et, presque aussitôt, mouiller les deux ancres. El-Garron s’immobilisa.
Il était près de trois heures du matin. Le vent avait com-plètement cessé de souffler.
— Allez vous coucher tous ! grommela Sgorp. Demain, on verra ce qu’il y a à faire !
Les misérables ne demandaient que cela.
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Ayant allumé – la première fois depuis bien des nuits ! – le petit poêle de fonte du poste d’équipage, ils s’enfournèrent dans leurs couchettes et ne tardèrent pas à succomber à leur effroyable fatigue.
Sgorp, après s’être entonné une large rasade de whisky, s’enferma dans sa cabine et se coucha tout habillé sur son cadre.
Il fut le premier réveillé, monta sur le pont et alla rem-plir un bidon à la pompe à eau douce.
Il fit de rapides ablutions avec le liquide glacé, puis alla ouvrir brusquement la trappe du poste d’équipage :
— Alors ? glapit-il. Il vous faut la trompette du jugement dernier pour vous éveiller, rascals ? Debout, tous !… « Royal-Negro ! À ta cuisine, et prépare-nous du café !…
Il y eut des grognements, des bâillements. Mais, en moins de trois minutes, l’équipage entier du petit navire fut sur le pont.
C’était le jour. À moins de huit cents mètres du petit na-vire, les hautes falaises, toutes noires, de Diego-Ramirez se profilaient sur le ciel d’un gris-jaunâtre. Une neige fine comme du grésil tombait. Le long de la côte des bancs de goémons que la houle soulevait à intervalles réguliers, re-couvraient les flots.
— Ça te dit quelque chose, Royal-Negro, ce pays-la ? demanda Sgorp en apparaissant à la porte de la cuisine.
— Ça ressemble… à l’endroit… où j’ai abordé avec Cul-len… je veux dire que ça lui ressemble un petit peu !…
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— Ça va !… Tu vas venir avec moi à terre ! Si, par ha-sard, c’était ici ? Hein ?
— Je ne sais pas, sir ! fit le nègre, qui, vraiment, n’osait se prononcer.
— On verra… Il est fait, ce café ?
Il ne l’était pas, mais le fut quelques minutes plus tard.
Douglas Sgorp en avala un grand bol, qu’il fit suivre – dans sa cabine – de plusieurs verres de whisky.
— J’aurais dû me faire marin ! murmura-t-il. Au moins, on boit à sa soif !… Ce n’est pas comme à New-York !…
Il remonta sur le pont :
— Tâche de me préparer le tournebroche, hein ? Et vite ! dit-il à Michele Zanfoni. Fais-toi aider par Miranda…
« Quant à Felipe, tu vas me le garrotter ; avec ces gi-biers, on ne sait jamais !… J’emmène l’autre à terre avec moi… et Royal-Nigger aussi !
« Tout le monde au travail ! Amenez-moi le canot !
El-Garron possédait un petit canot automobile qui, mal-gré les coups de mer, était encore en assez bon état. Il fut mis à l’eau.
Son moteur, après quelques essais infructueux, finit par tourner. Sgorp s’y embarqua aussitôt, en compagnie de George Stuart et de Cristobal Sabaguer. La neige tombait toujours…
Sur l’ordre de Sgorp, l’hélice fut embrayée. La légère embarcation vogua vers le rivage.
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Elle fut bientôt au-dessus des goémons. Sgorp, craignant d’engager l’hélice dans les algues, la fit débrayer.
Cristobal et George Stuart firent avancer le canot avec les avirons. Enfin, il s’échoua sur le sable.
Sgorp le fit tirer à quelques mètres du bord de l’eau, afin d’éviter qu’il ne pût être enlevé par le ressac, puis ordonna à ses compagnons de le suivre.
Sous la neige, les trois hommes cheminèrent pendant quelques minutes sur l’étroite bande de sable, recouverte par endroits de plaques de glace, qui séparait la falaise du bord de l’eau.
Ayant dépassé une pointe de roc, ils perdirent de vue le sloop.
— Oh oh !… Mais il y a une caverne, ici ? Ça ne te dit rien, Royal-Nigger ? demanda Sgorp au nègre.
— Je… je ne sais pas ! murmura George Stuart, que le froid faisait claquer des dents.
— Dépêchons ! grommela Sgorp. D’abord, marchez de-vant ! J’aime mieux ça !
Le nègre et Cristobal, sans mot dire, obéirent.
Les trois hommes franchirent encore quelques centaines de mètres :
— Tu ne t’y reconnais pas, décidément ? maugréa Sgorp qui se sentait des velléités de regagner son navire.
— Je… je… sais… pas… Je… crois… que…
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George Stuart n’en dit pas plus : six hommes, envelop-pés de vêtements faits d’un tissu brillant qui ressemblait as-sez à de la toile cirée, venaient d’apparaître d’une fissure du roc, à quelques pas en avant de Sgorp et de ses acolytes. Ils brandissaient de courtes carabines.
— Hands up ! Stop ! ordonna l’un d’eux, en excellent an-glais.
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