La guerre des pédés
1 - Les escaliers de la rue André-Antoine
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Les escaliers de la rue André-Antoine
Elle parlait avec un accent qui me parut au début américain, puis
espagnol. Sa mère la présenta comme Conceïçâo do Mundo. J’ai tout de
suite compris qu’elle n’était pas une travestie comme les autres.
Sa mère l’aida à enlever une cape en plumes de paon qui lui arrivait
jusqu’aux chevilles. Sa mère était en même temps son chauffeur ; elle
ressortit garer la voiture avec la cape. Conceïçâo s’avança nue, en talons
aiguilles. Je n’avais jamais vu une femme aussi belle à part qu’elle était un
homme. Elle possédait une chevelure roux flamboyant sur des yeux d’agate,
la peau mate des femmes caraïbes sur un nez à peine négroïde. Sa bouche
était charnue, au rouge à lèvres orange ; elle avait les yeux maquillés à la
manière des Noires du sud des États-Unis, avec différentes poudres
fluorescentes. Elle était imberbe. Ses seins étaient pointus et fermes.
Bronzée, elle ne gardait aucune trace de maillot de bain. Entre son bassin
touffu et ses jambes divines pendait la plus merveilleuse bite du monde.
Elle avait la taille d’un avant-bras et d’un poing fermé d’enfant de douze
ans. Après avoir enlevé très posément un gant long en satin noir, elle me
tendit la main que je baisai, assez intimidé.
— Vous êtes Pogo Bedroom ? me demanda-t-elle.
— Je suis son ami, répondis-je en rougissant, il se prépare.
— Qu’il fasse vite, me dit-elle, il n’est pas mon seul client, Pogo
Bedroom.
Je sortis de ma poche deux billets de cinq cents francs, la somme
convenue. Elle ne savait pas où les garder, elle n’avait pas de sac. Elle les
plia en quatre et elle les mit à l’intérieur d’une de ses chaussures. Elle
s’assit sur le fauteuil Chesterfield de la bibliothèque, les jambes écartées, se
rongeant les ongles. On sonna ; je traversai le séjour pour aller ouvrir.
C’était sa mère.
— Elle a oublié le fouet dans la voiture, me dit sa mère. La séance n’est
pas encore commencée ?
Je me demandais si je devais faire passer la mère ou lui dire d’attendre
dans la voiture. Elle devina mes pensées.
— J’attendrai dans la cuisine, dit-elle, je me ferai un café.
Je la précédai dans le couloir. C’était une assez belle femme d’une
quarantaine d’années mais paraissant plus jeune, métisse d’Indien ou de
Noir, habillée d’un sari orange et d’un turban argent. Je lui expliquai le
fonctionnement de la vieille cafetière à pression que Pogo affectionne tant.
Elle me demanda en riant : « Est-ce qu’il se fait mettre la cafetière brûlante
dans le cul ? » Je fus choqué.
Pogo était masochiste depuis un certain temps, ça lui prenait une ou
deux fois par mois ; nous connaissions un réseau de travestis sadiques assez
sympathiques. D’habitude, ça se passait sans problème : on fouettait Pogo
avec une ceinture puis on le sodomisait. Ensuite je lui passais du
mercurochrome sur les fesses, et nous ne parlions plus de l’affaire. Ces êtres
étaient laids et sans charme, nous faisions vite à les oublier. Mais cette fois-
ci, j’étais inquiet. Conceïçâo do Mundo était la plus séduisante travestie que
j’avais jamais rencontrée. Et en plus elle se présentait avec sa mère.
J’entendis un cri perçant. C’était la voix de Pogo. Je me précipitai dans
la bibliothèque. Conceïçâo était assise à califourchon sur Pogo ; elle lui
avait attaché les mains derrière le dos et elle lui brûlait les moustaches avec un chalumeau qu’elle avait sorti Dieu sait d’où. Je me précipitai pour le lui
arracher ; la mère m’assena un coup de karaté sur la nuque. Je m’affaissai, à
moitié assommé, sur le Chesterfield. L’odeur des moustaches brûlées me
donna la nausée ; à présent, elle lui brûlait les poils du sexe. Je ne sais pas si
ce cauchemar dura trente secondes ou trois minutes ; je me souviens des
rires démoniaques de la mère quand Conceïçâo do Mundo sautait en talons
aiguilles sur les côtes de Pogo évanoui.
Avant de partir, la mère me donna un coup de cravache qui m’ouvrit la
joue et le nez. Je courus détacher Pogo. Il sentait le porc grillé. Il avait des
brûlures assez horribles à voir aux paupières et aux testicules et des
blessures de talons aiguilles au ventre. Je le laissai mi-inconscient sur le
tapis et j’appelai une ambulance avec des doigts tremblants.
Heureusement ses blessures n’étaient que du deuxième degré, mais il
n’en resta pas moins une semaine en clinique.
Nous n’étions pas à notre première expérience de cohabitation
homosexuelle, mais auparavant ni pour lui ni pour moi ça n’avait jamais
duré plus de quelques mois. J’avais rencontré Pogo Bedroom au FHAR *1
en 1970. Je fus aussitôt fasciné par ce jeune pédé américain bien musclé,
blond à moustaches. Je me fis aussitôt pousser les moustaches et je l’invitai
à vivre avec moi dans mon appartement sur la butte Montmartre. Pendant
dix ans nous continuâmes à militer, de plus en plus mollement. Mais nous
avons été ensemble à la marche des homosexuels à Washington en 1979,
par exemple, et nous avons contribué de notre poche à la création de
plusieurs journaux gays. Pogo était dans la mode. Il faisait une collection
par saison pour le prêt-à-porter masculin. Je suis, et c’est assez rare pour un
homosexuel, dessinateur humoristique. Mon métier m’oblige à la
fréquentation d’hétérosexuels. En fait, je me sens aussi à l’aise parmi les
dessinateurs humoristiques qu’au milieu des homosexuels ; je les trouve
identiques dans leur comportement social, bien que les dessinateurs
humoristiques soient invariablement laids, moi le premier.
Nous nous disions que si nous avions vécu ensemble sans l’ombre d’un
nuage, c’est grâce à l’humour. L’humour de Pogo, très américain,
s’entendait à merveille avec le mien. Nous passions par des périodes où
notre côté féminin prenait le dessus et nous nous disputions comme deux
chiffonnières à propos d’une paire de bottes mexicaines ou d’une chemise
en soie, mais nos réconciliations n’étaient que plus viriles. Le fait qu’il
devînt peu à peu masochiste ne me surprit guère, je l’étais devenu en même
temps que lui grâce à un danseur noir de New York qui nous initia dans cet
art subtilissime du sexe. Mais Pogo entendait ce tournant dans nos rapports
comme essentiel ; il prit le vice de payer, ce qui est absurde. Nous aurions
pu nous fouetter et nous percer les seins avec des épingles à nourrice entre
nous sans dépenser un sou, comme autrefois on s’entreculait, mais pour
jouir vraiment dans la souffrance il devait, selon lui, payer pour devenir
esclave. C’est un trait de la culture néo-américaine dont mon avarice bien
française m’aurait dispensé ! La faute n’était pas à Pogo, je le répète, mais à
cette différence radicale entre l’Amérique et l’Europe qui, à notre âge,
devient un fossé aussi profond que l’océan Atlantique. En tant
qu’Américain, le poids de sa culture faisait de Pogo mon aîné ; en tant
qu’Européen, je me sentais souvent une mère qui gronde son bébé qui
marche à quatre pattes parce qu’il met les doigts dans les prises de courant,
ce qui lui arrivait souvent, hélas. S’il est vrai que chaque nationalité porte
en soi le fantôme de sa peine capitale, nous, Français, sommes plus portés à
la prudence et à la peine, et toujours avec un caractère exemplaire, comme
dans les fables de La Fontaine ; les Américains, par contre, savent que leur
morale change au moins une fois tous les dix ans. Ça leur permet de
s’approcher de la chaise électrique seuls, comme les héros grecs, sûrs que
personne n’en tirera de morale, ou à peine une photo à la télé, entre deux
spots publicitaires. Et leur morale n’en est que plus solide.
J’étais assez conscient de ça et aussi d’une autre chose : il m’aimait
d’une façon plus viscérale que je l’aimais ; je dirais qu’il aimait tout d’une façon plus animale, même la mort. J’avais quarante ans à l’époque, ma
militance homosexuelle ne m’empêchait pas de voir une chose en face :
l’amour. L’entente entre deux êtres exige une large marge de noblesse,
surtout quand on appartient à deux cultures diverses. Le mimétisme
américain, la façon dont ils se déguisent et pensent tous à l’unisson une fois
par décade, ne fait que creuser le fossé Atlantique. Nous, Européens, nous
continuons à compter le temps par siècles. Et même pédés, nous avons tous
quelque chose de musulman, à part les mathématiques : nous portons tous
une Schéhérazade dans le cœur. À chaque fois que nous nous endormons,
elle nous parle à l’oreille. Ça nous fait rêver, même si on s’endort avec une
bite dans le cul. Toutes les nuits sont les Mille et Une. Jamais une bonne
femme de maintenant aura connu ça, elles s’endorment avec le fantasme de
leur père, probablement pas plus grand qu’un clitoris. La femme moderne
est une invention américaine, je n’arrête pas de le répéter. Je sais que mon
langage est bizarre, mais c’est l’humour qui me pousse. Il y a l’humour juif
et l’humour pédé, mais nous, si on nous rendait Jérusalem, on
transformerait le Mur des Lamentations en pissotière et on se ferait enculer
par les Palestiniens.
Cette semaine que Pogo passa en clinique fut pour moi un vrai
cauchemar. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner ; nous étions en plein été
et ces gens de la mode préparaient la collection d’automne. Pogo continuait
à dessiner des tissus pour des foulards en clinique, malgré ses paupières
tuméfiées qui lui permettaient à peine d’entrouvrir les yeux. Il était
irreconnaissable. Il ne pourrait plus se laisser pousser la moustache, sa lèvre
supérieure était une plaie ; très peu de cheveux lui reviendraient sur le crâne
et on avait dû lui faire l’ablation d’un testicule pratiquement calciné. Le
médecin en chef voulait à tout prix nous faire porter plainte, mais Pogo s’y
opposa énergiquement. J’étais d’accord. Rien que vivre est déjà un risque
de mort, surtout pour un homosexuel. Conceïçâo do Mundo et sa mère
étaient elles aussi victimes de la société, au même titre que nous ; allions-nous y ajouter les horreurs de la vengeance juridique ? Pogo ne voulait pour
rien au monde que je raconte à ses associés de la mode l’agression dont il
avait été l’objet. Je répondais invariablement au téléphone qu’il passait
quelques jours en clinique pour se faire faire un lifting ; une fois sorti, nos
connaissances s’habitueraient peu à peu aux cicatrices.
Je lui achetai une perruque à cheveux blonds bouclés presque identiques
aux siens pour le jour de la sortie de l’Hôpital américain et d’immenses
lunettes de soleil. À peine rentré à la maison, il me fit la première crise
d’hystérie dans nos relations. Il m’accusa de m’être amusé à le voir brûler
vif, et il alla jusqu’à me jeter mes originaux par la fenêtre. Je m’enfermai
dans la bibliothèque et fis semblant de dessiner, bien que les larmes
m’empêchassent de voir clair. « Pogo Bedroom, c’est moi », je me dis, « si
je me regardais dans la glace avec le visage brûlé, je me sentirais aussi mal
que lui, et nous sommes ensemble pour le meilleur et pour le pire ;
j’attendrai le moment où il récupérera sa vraie personnalité. » Mais à
chaque fois que j’essayais de trouver une idée pour un dessin humoristique,
c’était le visage défiguré de Pogo qui en sortait de ma plume. La première
nuit d’amour fut assez pénible pour nous deux ; je fermais les yeux et
j’essayais de me l’imaginer tel qu’il était avant. Conscient de l’échec, il
courut à la salle de bains et tenta de se couper les veines avec un rasoir.
Pour l’en empêcher, je dus le battre. Nous avons roulé tous les deux dans la
baignoire où je le maîtrisai ; j’ouvris le robinet et je lui mis la tête sous
l’eau froide jusqu’à ce qu’il se calme. Je lui administrai un somnifère ;
lorsque finalement il s’endormit, j’éclatai en sanglots. J’enlevai les miroirs
de l’entrée et de la salle de bains, et le poster de la bibliothèque où nous
posions tous deux nus dans la palmeraie de Marrakech. Je finis par
m’endormir sur le Chesterfield avec la fenêtre ouverte.
Je me réveillai au lever du soleil, grelottant de froid, et j’allai me blottir
contre Pogo. Il m’enlaça. Ce fut peut-être entre nous le vrai mariage, ce
petit matin-là. Nous nous jurâmes de ne plus nous quitter en aucune circonstance ; le pire était déjà passé. Et l’humour reprit le dessus.
L’humour et son courage, ce courage américain qui fit non seulement la
conquête de l’Ouest mais aussi la force éternelle de l’Amérique.
Au réveil, je me retrouvai avec un plateau de cerises à l’eau-de-vie, du
pop-corn et des œufs-bacon sur l’oreiller. C’était la première fois qu’il
m’apportait le breakfast au lit. Il avait caché son visage derrière une
serviette de bain nouée comme un tchador. J’éclatai de rire ; il me chatouilla
la plante des pieds et les aisselles, nous avons chahuté sur le lit, renversant
le plateau du petit déjeuner sur les draps ; j’allai prendre une douche tandis
qu’il passait l’aspirateur sur la moquette de la chambre à coucher couverte
de pop-corn.
Dès le premier jour il poussa son courage jusqu’à se montrer pour faire
les courses tout seul rue Lepic, où la nouvelle de l’agression s’était
répandue. Conceïçâo do Mundo et sa mère étaient bien connues dans le
quartier. Elles n’étaient ni mère ni fille, mais deux travestis brésiliens qui
faisaient le trottoir la nuit dans le marché, vautrés sur l’étalage de poissons
à l’angle de la rue des Abbesses. Elles avaient une clientèle de plus en plus
vicieuse. Celle que j’avais cru la mère se faisait appeler Vinicia da Luna.
Elle avait une spécialité répugnante : elle sodomisait les clients, leur
introduisant dans le rectum les viscères qu’elle trouvait dans les poubelles.
Personne n’avait encore porté plainte parce qu’elles ne volaient jamais un
portefeuille, et elles encaissaient à l’avance. Elles habitaient en haut de la
rue des Martyrs, chez un pédé maso qu’elles attachaient avec une chaîne au
pied du lit et qu’elles ne sortaient jamais, l’obligeant à faire ses besoins et à
manger dans une même gamelle. Pogo me raconta tout ça, très excité, tandis
qu’il déballait le contenu du chariot à provisions dans le frigidaire ; moi, je
me faisais un Nescafé entre deux dessins.
— C’est devenu pire que New York, continua-t-il de son meilleur accent
new-yorkais, les travestis brésiliens ont envahi Pigalle ! Ils se disent
membres d’une école de samba, « As Mulatas de Fogo », célèbre à Rio,
mais en fait il s’agit d’une bande de cangaceiros *2 du nord-est du Brésil
débarqués à Paris avec des faux passeports. Ils sont plus de cinquante *3.
Je n’en crus pas un mot, mais pour me rassurer je téléphonai à l’ami
d’un de mes anciens amis qui a des relations dans la police des mœurs du
dix-huitième arrondissement, Jean-Jacques. Il me dit qu’il avait entendu
parler d’une bande de travestis marocains, mais il ne croyait pas qu’ils
étaient brésiliens. « En tout cas, me dit Jean-Jacques, il n’est plus possible
de sortir le soir dans le quartier. Samedi dernier, une copine à moi jouait au
flipper place Blanche, et bien on lui a arraché son sac ! Mais pour ce qui est
des Brésiliens, je vais me renseigner. »
Il me rappela une demi-heure plus tard. C’était vrai ! Des travestis
brésiliens avaient squatterisé une maison tout en haut de la rue des Trois-
Frères. Il ne s’agissait pas de cinquante, comme on disait rue Lepic, mais ils
étaient bien une vingtaine. Jean-Jacques était aussi indigné que nous. Nous
décidâmes une réunion de militants homosexuels du dix-huitième
arrondissement chez nous, le soir même. On compara nos listes, nous
n’étions pas nombreux et la plupart en vacances.
— Ils profitent du mois d’août, ces sales ordures ! s’écria Jean-Jacques,
on s’en fout qu’ils s’attaquent à leurs clients dans les portes cochères, mais
nous, même si on paie, on est chez nous ! Ou alors on va toutes finir brûlées
comme Jeanne d’Arc !
Pogo ressortit acheter du pain coupé en tranches, dix boîtes de thon en
miettes et un tube de mayonnaise. Chacun apporterait une bouteille. Nous
nous retrouvâmes à quatorze ; chacun était arrivé avec son petit ami et deux
bouteilles. J’ai fait une gigantesque paella au thon pendant qu’on discutait.
On commença par se raconter les derniers crimes homosexuels, plus atroces
les uns que les autres. Aux pays musulmans, on nous coupait les mains ; en
Amérique latine, on nous écorchait et on nous donnait encore vivants
comme pâture aux condors. Nous n’en étions pas encore là dans le quartier,
mais il y avait déjà de quoi nous inquiéter. Jean-Jacques raconta encore une fois l’histoire de sa copine qui s’était fait arracher le sac quand elle jouait au
flipper, mais ce n’était rien à côté de ce qui nous était arrivé, à nous.
Pendant que Pogo battait la mayonnaise, nous décidâmes de rédiger un
communiqué aux journaux mais l’affaire tourna mal ; ils commencèrent à se
traiter de marxistes et de fascistes entre eux ; je les fis rire en leur faisant
remarquer que chaque couple de pédés est formé par un marxiste et un
fasciste, et non par un homme et une femme. Finalement nous nous mîmes
d’accord pour ne pas politiser l’incident, et nous passâmes à la paella. Pour
une fois, je l’avais réussie ; c’était exquis. On fit les plaisanteries
d’habitude, mais platement. Ce qui nous amuse le plus, c’est de se raconter
des histoires de travestis, mais on s’empêchait de rire des travestis
brésiliens, pourtant un sujet en or, à cause de Pogo dont le visage défiguré
en tête de table nous ramenait à une réalité trop cruelle. Au moment où je
servis la crème caramel, Pogo craqua. Il enjamba la fenêtre. Je le rattrapai
presque dans le vide, aidé par Jean-Jacques. Ce fut une scène atroce. Sa
perruque était tombée dans le caniveau trois étages plus bas ; on le maîtrisa
sur la table, au milieu des restes ; il vomit la paella, il s’empara du couteau
à fromage pour essayer de se trancher la gorge. L’ami de Jean-Jacques, qui
est médecin et habite l’immeuble à côté, courut chercher sa trousse où il
gardait quelques grammes de morphine. Nous l’étendîmes sur le lit. Tandis
que Jean-Jacques le consolait, je revins au salon ; nos amis étaient
bouleversés. Jean-Jacques arriva de la chambre à coucher, faisant signe de
nous taire.
— Il s’est calmé, dit-il d’une voix feutrée.
D’un coup, un brouhaha infernal nous arriva de la rue. On se précipita
tous à la fenêtre. Nous habitons en bas des escaliers de la rue André-
Antoine. Ils n’étaient pas trente ni cinquante comme on avait cru, mais au
moins une centaine ! Ils descendaient les escaliers, habillés comme au
carnaval de Rio. La plupart étaient des mulâtres, les plus vieux noirs
comme du cirage. En tête, Conceïçâo do Mundo n’avait rien à envier à Carmen Miranda. Pas un ananas, mais trois sur la tête, plus un régime de
bananes qu’ils avaient probablement volé au marché, et au moins trente
mètres de taffetas doré dans la robe dont la traîne était tenue par six
négresses plus baraquées que Pelé. Jean-Jacques, qui connaissait bien le
carnaval de Rio (il est sociologue), nous expliqua le sens de la cérémonie.
Les deux diables qui se tenaient de chaque côté de Conceïçâo do Mundo
représentaient Cosmë et Damiâo, deux divinités de la macumba *4, demi-
sœurs hermaphrodites qui incarnaient respectivement la cruauté et la laideur
du monde. Ils portaient une longue queue en tissu rouge où ils avaient
attaché des casseroles qui faisaient un bruit infernal en descendant les
escaliers. Derrière les diables venaient les Amazones ; elles étaient une
vingtaine, en rang serré, portant des arcs et des flèches, habillées en peaux
de cheval nouées autour du corps au moyen de grosses cordes, découvrant
un seul sein. Elles portaient des plumes de toutes les couleurs tressées dans
les cheveux. Derrière elles venaient leurs « mères » (c’est une expression de
macumba), des vieux Noirs plus noirs et plus vieux les uns que les autres,
habillés en tuniques blanches et portant des chaînes aux poignets et aux
chevilles. La Mère Supérieure, qui en l’occurrence était Vinicia, mère
fictive de Conceïçâo do Mundo, et aussi reine de la Lune, puisqu’elle était
habillée avec un fourreau argent et des ailes de vampire, tenait au poing la
cravache dont j’avais été la victime. Elle s’en servait pour fouetter
sauvagement les mères et les Amazones qui poussaient des lamentations à
rompre l’âme. Conceïçâo do Mundo, d’une voix de ténor, entonnait une
samba endiablée, s’accompagnant d’une paire d’énormes maracas. Jean-
Jacques nous traduisit la chanson du Brésilien presque en entier :
Celui qui n’aime pas la samba
on doit le brûler,
celui qui aime l’amour
est un sale pédé (bicha de merda)
Celui qui se gratte les yeux,
il faut les lui arracher
(et ils répétaient tous en chœur « bicha de merda »)
Celui qui prend le diable
par la queue est un dieu cancéreux
et il faut l’étriper.
Et ainsi de suite.
— Mais c’est inouï, s’écria Jean-Jacques. Et tout ça descend de la place
des Abbesses !
Je le fis taire. Il m’est arrivé rarement dans la vie d’éprouver une
émotion esthétique, c’est le cas chez la plupart des humoristes. Mais aucun
dessinateur n’aurait jamais osé imaginer cela ; on sentait que la cérémonie
venait du fond des âges, avant que l’homme devienne un homme et la
femme devienne une femme.
Conceïçâo do Mundo s’arrêta en haut de l’escalier et sa mère la
déshabilla lentement. Les Amazones montèrent à califourchon sur les
épaules des mères qui hennissaient comme des chevaux affolés, dansant de
façon de plus en plus frénétique. Ils avaient disposé aux deux côtés de
l’escalier des rangs de poubelles qu’ils remplirent d’essence, puis il y
mirent le feu. Les deux diables se fouettaient entre eux de leurs immenses
queues rouges, les Amazones lacéraient les tuniques des mères à coups de
couteau à cran d’arrêt, mais le plus hallucinant n’était pas encore arrivé :
une dizaine d’entre eux, les plus beaux et les plus jeunes, arrivèrent, se
tenant par la taille, du haut de l’escalier. Ils étaient habillés, et je ne mens
pas, avec de la viande. L’un portait un collier de tripes noué autour du cou
et rien de plus, l’autre s’était fait un chapeau avec une dinde ; quelques-uns
portaient des abats vraiment répugnants ; l’un s’était fait une sorte de soutien-gorge en plastique regorgeant de mou et de foie, un autre tenait un
lapin écorché entre les dents.
Conceïçâo do Mundo est restée immobile en haut de l’escalier avec les
jambes écartées, les cheveux sur le visage, tenant dans les bras un immense
thon. Elle chantait :
Si l’homme n’est pas un poisson,
la femme est une sirène.
Si l’eau de l’océan se mettait en ébullition,
nous changerions
de conception du monde.
Les mères léchaient les corps des jeunes Noirs couverts d’abats et les
Amazones fouettaient tout le monde à coups de chaîne de vélo.
Si je n’étais pas un homme,
l’homme ne serait pas une femme !
Et tout le monde chantait :
Conceïçâo do Mundo,
Rainha do Cêu e do Inferno !
Sa mère lui suçait le sexe, dont la taille est devenue celle de mon bras.
Les jeunes éphèbes noirs la frottaient avec des déchets de viande pendant
qu’on faisait brûler le thon dans une poubelle ; la fumée arrivait jusqu’à
nous.
— Mais tu as vu cette bite ? s’écria Jean-Jacques.
Il courut chercher les jumelles de théâtre. Nous étions quatorze pédés à
moustaches à nous bousculer à la fenêtre, nous passant les jumelles. Conceïçâo do Mundo, en transe, éjacula dans la bouche de sa mère,
poussant des hurlements qui firent fuir les pigeons.
Une voiture de flics arrivait par la rue des Abbesses. Les Amazones
s’enfuirent en débandade, abandonnant les poubelles aux flammes qui
barraient l’escalier. Une voiture de pompiers suivit. Nous fermâmes les
volets ; la prudence du militant prit le dessus.
— Il s’agit de savoir qui ils sont et ce qu’ils veulent, dit Jean-Jacques.
Ça fait une éternité qu’on va dans les pays du tiers monde pour se faire
enculer par des gens comme eux, alors, pour une fois qu’on les trouve dans
le quartier, on ne va pas les donner aux flics ! On n’a pas milité dix ans pour
en arriver là !
Mais on ne pouvait pas vivre dans la terreur. Les flics les avaient mis en
fuite, les pompiers mettaient fin à l’incendie des poubelles ; ils faisaient
rouler les restes du thon et des abats à coups de jet de lance d’incendie du
haut des escaliers.
— Mais qui vous assure, disait Jean-Jacques très justement, que ce soir
même, si nous descendons faire la pissotière square des Abbesses, on ne se
retrouvera pas calcinées au chalumeau, attachées à l’entrée du métro ?
— On n’a qu’à faire notre propre service d’ordre, dit Gontran, l’ami
médecin de Jean-Jacques, comme aux États-Unis !
— Mais c’est ridicule, on ne va pas aller toutes ensemble faire les
pissotières à des heures fixes !
On éclata de rire, on se passa un joint de la meilleure brésilienne.
— Il faut dire que je n’ai jamais vu une bite comme ça de ma vie !
— Il y avait des jeunes superbes !
— Tu as vu celui qui avait un poulet dans le slip ?
— Ah ! et les diables, qu’est-ce qu’ils étaient excitants !
— Et les Amazones, dis donc, mais comment est-ce qu’elles font pour
se faire pousser un seul sein ?
— Elles se coupent l’autre !
— Quoi ?
— Les Indiennes se coupent le sein droit pour tirer à l’arc !
— Mais qu’est-ce qu’ils sont, noirs ou indiens ?
— Les deux ! Mais les Indiens sont d’origine asiatique !
— Quoi ?
Il y avait un petit pédé qui ne savait dire que « quoi », on aurait dit un
canard.
— Non, mais c’est incroyable, elles se font des prothèses de paraffine
dans un seul sein ?
— Ils se foutent des piqûres de paraffine même dans les hanches !
— Quoi ?
J’avais oublié que c’était l’anniversaire de Jean-Jacques. J’allai
chercher le champagne et les petits fours. En passant, j’entrai dans la
chambre à coucher sur la pointe des pieds pour voir comme allait Pogo.
Dans la lumière qui arrivait du couloir, je le vis enroulé en boule dans les
draps dont il ne laissait dépasser que son horrible visage boursouflé ; on lui
avait administré trois grammes de morphine, il ne se réveillerait pas avant
demain. Je me demandai si je ne devais pas téléphoner à sa mère à San
Francisco pour lui raconter l’accident, mais c’était délicat. Sa mère et moi
nous nous détestions, elle m’accusait sans arrêt d’être le coupable de
l’homosexualité de Pogo, bien que la dernière fois qu’elle était venue passer
des vacances en Europe elle nous eût fait cadeau d’un dessus-de-lit en
patchwork fait par elle-même. Elle est d’origine esquimaude de l’Alaska ;
« Pogo », en esquimau, veut dire « l’Immortel ». Bedroom, c’était le nom
de son père, un chasseur de phoques russe, on ne sait pas trop pourquoi. Sa
mère est l’être le plus insupportable que j’aie rencontré de ma vie,
mythomane en plus. En ouvrant le frigidaire, je cassai la bouteille de
champagne qui était mal placée dans le freezer. En même temps, j’entendis
un bruit de vitres cassées dans le salon ; j’accourus, laissant le frigidaire
ouvert. Tous les pédés étaient debout sur les chaises et criaient comme des folles. Au beau milieu de mon tapis persan, un spectacle hallucinant : un rat
aussi grand qu’un chat, attaché à un pavé à l’aide d’un fil de fer, à moitié
calciné, poussait des cris d’agonie. Ils l’avaient balancé par la fenêtre,
cassant les vitres. Nous entendîmes une explosion formidable dans la
bibliothèque. Ils avaient jeté une bombe Molotov sur ma planche à dessin ;
mes originaux avaient pris feu sur les étagères ; on se précipita dans la
cuisine chercher des seaux, je n’en avais que deux ; on remplit toutes les
casseroles sous la douche ; on arriva à maîtriser l’incendie mais deux pans
de bibliothèque étaient détruits. Le rat continuait à hurler dans le salon ;
nous le détachâmes du pavé et le relâchâmes dans l’escalier.
Il était six heures du matin ; les autres pédés prirent congé, ils étaient
épuisés. Nous restâmes, Jean-Jacques et moi, à mettre un peu d’ordre.
Finalement, nous nous accoudâmes à la fenêtre, mouillés et couverts de
cendres.
Les flics et les pompiers étaient repartis. Il n’y avait plus de différence
entre mon appartement et la rue, on aurait dit qu’on avait été victimes d’un
bombardement pendant la dernière guerre. Le jour se levait.
— On fait le dernier joint ? demanda Jean-Jacques.
Pendant qu’il le roulait, j’allais préparer un Nescafé bien fort. Quand
j’ouvris la porte de la cuisine, l’odeur du gaz me fit bondir en arrière. Je
courus à l’entrée couper la clé d’accès général, mais c’était trop tard : Pogo
était mort, la tête dans le four. C’est pur hasard si une étincelle de l’incendie
n’avait pas atteint le nuage de gaz ; tout l’immeuble aurait pu sauter.
Il avait laissé un mot sur le frigidaire, griffonné sur un Kleenex : « I
love you. » Il était mort assis en tailleur ; on eut du mal à le mettre debout
pour l’allonger sur le lit. Pendant que je téléphonais à la mère de Pogo à
San Francisco, l’ami de Jean-Jacques, Gontran, rédigeait le permis
d’inhumer.
La mère prit la chose assez froidement, elle me demanda de lui envoyer
sa part d’héritage avec les cendres de Pogo pour l’enterrer en Alaska. Jean-Jacques s’occupa de tout. Je partis quelques jours dans le Berry chez ma
mère pendant qu’on refaisait ma bibliothèque. Nous décidâmes de ne pas
porter plainte avant de prendre une décision commune entre militants
homosexuels. La plupart étaient en vacances chez leurs parents ou à la
Baule ; ceux qui n’avaient pas de parents y avaient loué une grande maison
en face de la mer. Pendant cette semaine, j’ai cru devenir fou ;
heureusement, j’avais ma mère près de moi. Elle me consolait, me caressant
les cheveux.
— Après un certain temps, on oublie qu’on est veuve, me disait-elle, et
tu es encore jeune !
Mais je ne comptais pas refaire ma vie. Ou au moins pas dans
l’immédiat.
— C’est Jean-Jacques à l’appareil, me dit ma mère.
Les militants homosexuels du dix-huitième avaient refait mon
appartement en entier de leur poche, profitant de leur congé du quinze août.
Ils avaient mis la salle à manger à la place de la bibliothèque, ce qui restait
de la bibliothèque dans l’entrée et la chambre à coucher au salon. Ils avaient
tout repeint en blanc et ils avaient mis des géraniums aux fenêtres pour me
dépayser. Ils m’attendaient le soir même, ils organisaient une sorte de
rependaison de crémaillère.
Je pris congé de ma mère. Je pleurais ; elle fit semblant de ne pas s’en
apercevoir. Elle me raccompagna jusqu’à la gare en taxi. Dans le taxi, je
m’épanchai. Je ne savais plus que faire de ma vie depuis la mort de Pogo.
Papa s’était suicidé, d’accord, mais pas dans les mêmes circonstances. Papa
était ruiné, personne ne pouvait rien y faire. Mais pour Pogo, c’était ma
conscience d’homosexuel qui était en cause, ce n’était pas une affaire
d’argent. Ma mère ne m’écoutait pas ; j’essuyai mes larmes. Mon train était
en retard, nous prîmes deux Coca-Cola au bar ; le taxi attendait ma mère. Je
compris que j’avais mis ma mère mal à l’aise, elle me parla des pucerons de
ses rosiers.
Le train était bondé ; c’était le retour des vacances, je dus voyager
debout. À l’arrivée gare d’Austerlitz, Jean-Jacques m’attendait sur le quai
avec un bouquet de violettes. Il avait sa grosse moto ; je m’assis derrière sur
ma valise ; je dus m’affubler d’un casque. Pendant qu’il brûlait les feux, il
criait dans le vent :
— Ça y est, les sadiques brésiliens sont en prison ! Le gouvernement
brésilien a demandé leur extradition ! Ils avaient fait exploser un stade à Rio
lors d’un championnat international de football ! Ce qui est chiant, c’est que
la plupart sont des rescapés des camps de concentration pour homosexuels
du Rio Grande do Sul ! Si on les renvoie là-bas, ils vont les exécuter !
— Et Conceïçâo do Mundo ? je demandai.
— Disparue ! Ils ont fait une battue dans le quartier, on a bien retrouvé
la mère mais pas elle. La mère est une criminelle dangereuse, ex-membre
des Brigades de la Mort. Elle était recherchée au Brésil pour plusieurs
crimes rituels d’homosexuels. Et tu sais le plus drôle ? Tu sais quel âge elle
a, Conceïçâo ? Quatorze ans !
Je n’en crus pas mes oreilles.
— Mais où est-ce qu’elle est passée ?
— Elle s’est volatilisée dans Paris !
Nous arrivions devant chez moi, il gara sa moto.
— Quatorze ans ? C’est pas possible, avec une bite pareille ! Et la
poitrine ?
— Dans ces pays, ils sont adultes à douze ans *5 !
Tous les militants pédés du dix-huitième arrondissement m’attendaient
chez moi, le sourire figé. Je ne reconnaissais plus mon appartement ; ils
avaient abattu le mur entre la bibliothèque et la salle à manger et ils avaient
installé des lumières tamisées un peu partout. Nous étions treize à table,
nous mangions en silence. Au café, tout le monde se mit à parler en même
temps. Je ne les écoutais pas. Toute mon attention était fixée sur le rideau de
la fenêtre. Il bougeait, poussé par le vent ; je m’imaginai que quelqu’un était caché derrière. Je pris un couteau et je me précipitai poignarder le
rideau. Michou, l’ex-mari de l’ami de Jean-Jacques, se trouvait là. C’est un
jeune psychiatre, il s’opposa à ce qu’on m’interne. Mon délire dura quatre
jours, ils se relayèrent à mon chevet, me faisant des piqûres
antihallucinatoires. Le visage calciné de Pogo m’obsédait au point de le
voir dessiné même sur mes empreintes digitales. Quand je récupérai la
raison, ma mère et Jean-Jacques se trouvaient à mon chevet.
— Heureusement que tu te réveilles, me dit ma mère, j’étais sur le point
de te quitter.
Elle m’embrassa sur le front. Jean-Jacques la raccompagna, je les
entendis discuter longuement dans l’entrée ; je resombrai dans le sommeil.
Je me réveillai tard dans la nuit ; sur la table de chevet, un mot de Jean-
Jacques : « Appelle-moi à n’importe quelle heure. Je t’ai laissé du Nescafé
prêt sur le plateau tu n’as qu’à faire chauffer l’eau. » Je me mis debout ;
mes jambes me soutenaient à peine. Il y avait de la lumière dans la cuisine ;
je m’y rendis lentement, m’appuyant sur le mur du couloir. Sur la table, ils
m’avaient même laissé deux brioches et une banane. Je mis l’eau à bouillir ;
une porte grinçait ; je crus que c’était à l’étage au-dessus. Mais c’était la
porte de l’entrée, Jean-Jacques avait dû oublier de la refermer en sortant.
J’eus l’impression d’écouter une respiration dans le salon ; c’était le bruit
du vent, la fenêtre était restée ouverte. Je revins dans la cuisine, l’eau
bouillait. Je la versai sur le Nescafé et j’éteignis le gaz. Cette fois-ci c’était
net, quelqu’un respirait derrière moi. « C’est ma paranoïa », je me dis. « Ça
me passera, c’est même pas la peine de téléphoner à Jean-Jacques. » J’allai
lire quelques pages de Colette dans la bibliothèque avant de me recoucher.
Je somnolais sur le Chesterfield quand quelque chose me chatouilla
l’oreille. Un insecte, certainement. J’éteignis et je me dirigeai vers ma
chambre. Dans la pénombre, je reconnus d’abord la cape en plumes de
paon. Elle couvrait le lit en entier. Conceïçâo do Mundo faisait semblant de
dormir, se suçant le pouce. Elle ne pouvait en effet avoir plus de quatorze ans. Elle bâilla et se retourna, mettant en évidence son cul divin et laissant
dépasser la bite entre les cuisses. Je retournai sur la pointe des pieds
chercher le revolver que m’avait prêté Jean-Jacques et que j’avais caché
dans un tiroir du bureau. Je fouillai dans tous les tiroirs ; je ne le retrouvais
plus. Il était sur une étagère, déchargé, les six balles à côté. Je le rechargeai
et je le mis dans la poche de mon peignoir. Je m’assurai que personne ne se
cachait dans l’entrée ni dans l’armoire à balais ; je revins dans la chambre à
coucher.
Elle se caressait l’énorme bite des deux mains ; elle me regardait avec
un sourire qui se voulait pervers, d’une naïveté touchante. J’allumai le
lustre, elle se cacha les yeux et poussa un cri.
— Oh ! non, pas de lumière, s’il vous plaît, j’ai pris de l’acide !
J’éteignis, ne laissant d’allumé que le couloir. Elle sanglotait comme un
bébé ; je compris qu’elle avait pris une drogue très forte. J’allai lui chercher
un verre de lait. Elle but comme si elle tétait, s’agrippant à ma taille. Son
odeur m’enivra. Je lui caressai l’épaule tout en déposant le verre vide sur la
table de chevet. Elle enfouit la tête dans mon peignoir et m’inonda de
larmes les poils de la poitrine. Je lui léchai les larmes délicieusement salées
puis je descendis jusqu’aux seins que je mordillai. Elle me poussa la tête
jusqu’à la bite, je n’en avais pas l’habitude ; elle m’introduisit le gland dans
la bouche, je m’étranglai et me mis à tousser. Elle me souleva par les
cheveux et elle colla ses lèvres aux miennes. J’étais au comble de
l’excitation.
— Va chercher la moutarde, me murmura-t-elle.
J’allai chercher un pot de moutarde dans le frigidaire ; elle m’en enduit
bien l’anus avant de m’introduire. Ce n’était pas la première fois que je me
faisais enculer, mais jamais par une bite de cette taille. Elle savait s’y
prendre, pour ses quatorze ans ! Et je peux dire que jamais, jamais de ma
vie je n’ai éprouvé un tel plaisir. Le plaisir, c’est comme la naissance ou
comme la mort, cela ne nous arrive qu’une seule fois, mais la naissance on l’oublie, la mort on l’ignore ; le plaisir, c’est ce seul instant d’extase dont le
souvenir ou l’illusion vous tient en vie. Ça n’arrive qu’une seule fois, mais
le restant de l’existence, avant et après, n’en est qu’une réflexion. C’est
ridicule mais c’est comme ça, aussi bien pour les pédés que pour les autres.
On croit aimer une seule personne mais en fait on n’aime que ce flash de
plaisir, peut-être comme les catholiques aiment la crucifixion du Christ.
Mais si je devais jeter une pierre sur les masos, je ne serais pas le premier.
Je me laissai faire sans peur ; j’étais conscient que Conceïçâo était
droguée, à n’importe quel moment j’aurais pu la tuer, j’avais mon relvover
dans la poche du peignoir, à portée de ma main. Elle m’enduisit de miel de
la tête aux pieds, elle alla chercher une brosse à cheveux dans la salle de
bains ; elle me frotta de partout, m’ordonnant de miauler. Je ne miaulais pas
assez fort, elle me gifla, elle m’ordonna de miauler comme une chatte en
chaleur ; j’obéis. Elle éventra un coussin et elle me couvrit de plumes qui
restèrent collées au miel.
— Fais la poule !
Je caquetai. Elle m’ordonna de pondre un œuf. Je m’assis aux vécés,
elle me coinça la tête entre les genoux. Je me sentais au comble de
l’humiliation. Elle me fit prendre une douche froide tout en me fouettant
avec une ceinture avant de m’attacher au pied du Chesterfield avec la laisse
de l’ancien caniche de Pogo au cou ; j’y restai, grelottant de froid avec la
fenêtre ouverte, pendant qu’elle dormait dans mon lit, enveloppée de sa
cape en plumes de paon.
Quand je l’entendis ronfler, j’osai m’asseoir sur le Chesterfield.
Quelqu’un était assis à mon bureau. Il se retourna, alluma un cigare. C’était
sa mère, Vinicia da Luna. Elle était habillée en homme, d’un costume gris
impeccable et un panama.
— Je ne suis pas sa mère, me dit-elle avec beaucoup d’accent mais en
prononçant très lentement, je suis son père. Vous pouvez vous détacher et
passer votre peignoir, vous allez attraper une pneumonie. Je sais que vous avez un revolver caché dans la poche de votre peignoir, mais il est chargé à
blanc.
Il m’offrit un cigare, que je refusai. La lumière de la lune qui rentrait
par la fenêtre mettait en évidence ses traits ; on aurait dit un vieil assassin
asiatique dans un film d’Hollywood. C’est l’homme qui m’a fait le plus
peur de ma vie.
— Est-ce que vous vous y connaissez en macumba ?
Je n’en connaissais que ce que j’avais lu dans les prospectus des
charters Paris-Rio.
— Conceïçâo do Mundo veut dire Conception du Monde. Il n’en naît
qu’une par millénaire. C’est elle qui régnera sur le monde en l’an deux
mille !
Je me rendis compte que c’était un fou dangereux ; j’acceptai un de ses
cigares et lui offris un verre de porto. Il enleva son panama. Il avait les
cheveux rasés et des tatouages de toutes les couleurs sur le crâne. Il alluma
ma lampe à dessin, je m’approchai. Son crâne était un patchwork de greffes
de cuir de différentes couleurs cousues les unes aux autres.
— Je suis un sorcier amazone, me dit-il. Conceïçâo est la fille d’une
longue lignée qui se manifeste une fois tous les mille ans ; elle est
l’hermaphrodite parfaite, la fine fleur des chefs-d’œuvre de la nature.
Suivit un silence. Il se concentrait, il tirait sur son havane.
— Vous êtes un homme bon, je vous la laisse en garde. Notre secte
passe par une mauvaise période, ajouta-t-il, fronçant les sourcils et tétant
son cigare. Plusieurs d’entre nous sont en prison. Pour les quatorze ans de
Conceïçâo, nous avons mis le feu à un stade de football ; le gouvernement
brésilien nous en veut. Ils nous brûlent sur les places publiques à Porto
Alegre.
Une question bien française m’échappa :
— Mais pourquoi est-ce que vous êtes incendiaires ?
— Nous adorons le soleil, me répondit-il tout bêtement.
Il sortit de sa poche un diamant gros comme le poing. À la lumière de la
lune, il miroitait dans toute la pièce comme une boule de dancing.
— Je me permets de vous faire cadeau de ce diamant.
— Pour me remercier de quoi ?
— Pour vous remercier d’adorer Conceïçâo do Mundo.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que je l’adore ?
Il jeta son cigare par la fenêtre.
— Tout le monde l’adore.
— Mon éducation m’empêche d’adorer qui que ce soit !
Il rit discrètement.
— Vous pouvez toujours changer de religion, me dit-il. Jusqu’à présent
vous adoriez un dieu américain ; il a péri par le gaz et par le feu. À présent
vous adorez un dieu hermaphrodite venu du fond des âges.
— Si vous appelez ça un dieu hermaphrodite, d’accord ! Mais je ne
veux pas de votre diamant ! Vous n’avez qu’à reprendre votre fils et partir,
même s’il est votre fille !
Il resta un moment interdit.
— Excusez-moi, dit-il humblement. Je m’étais trompé de personne, je
vous croyais bon !
Il alla dans la chambre à coucher réveiller Conceïçâo. Je les entendis
parler dans une langue étrangère sans en comprendre un mot : par
précaution, j’allai prendre un couteau à légumes que je cachai dans la poche
de mon peignoir avant de me rasseoir sur le Chesterfield. Conceïçâo arriva
en larmes, toute nue. Elle s’agrippa à mes genoux.
— Papa dit que vous ne voulez plus de moi !
Elle sanglotait. Je lui caressais les cheveux. Le père ou la mère – je ne
le saurai jamais – souriait de toutes ses dents jaunes sur le pas de la porte.
— Bonne nuit d’amour, dit-il.
Il déposa l’énorme diamant sur le poste de télé avant de quitter
l’appartement. Je l’entendis rire aux éclats dans l’escalier ; j’allai mettre le verrou. Conceïçâo se trémoussait sur le Chesterfield. Elle avait froid, j’allai
chercher la cape en plumes de paon ; elle m’enlaça.
— J’ai peur de l’enfer ! Mon père est le Démon !
Je lui embrassai le front, perlé de sueur.
— Reste avec moi, je la suppliai. Peu m’importe que ton père soit le
Démon, je te protégerai même contre lui.
Nous bandions. Je lui léchai d’abord la bite puis les couilles, ensuite
j’engouffrai mon museau entre les fesses. Sacré Dieu, c’était un vrai
hermaphrodite ! Entre les couilles et l’anus, elle avait un sexe de femme
que je n’aurais pas soupçonné. J’y trempai mes moustaches, elle miaula,
toute frémissante. Je n’avais jamais pénétré une femme, je n’aurais jamais
pu imaginer la nature du plaisir ; il me semblait renaître, je ne savais pas
encore si j’étais un poisson ou un mammifère. Je n’avais jamais soupçonné
qu’on puisse sentir dans le pénis l’émotion d’un navigant solitaire qui
découvre l’île de ses rêves. Le cul vous serre la bite, il faut lutter pour
l’élargir, mais une chatte de femme ça vous enveloppe, ça vous aime, c’est
votre mère, ou tout au moins la mère de vos rêves.
Nous jouîmes longtemps. Je pleurais de joie. Sa bite éjacula en même
temps que la mienne. Je lui suçai son sperme sur les seins puis je lui léchai
les larmes sur les joues. On se serra très fort.
— Mon père veut me couper la bite, me murmura-t-elle à l’oreille, mais
moi je veux garder le tout, je suis née comme ça !
Elle me raconta sur le Chesterfield des choses qui me firent dresser les
cheveux sur la tête : elle était née hermaphrodite dans une tribu amazone.
Sa mère, bien que mère de dix-huit enfants normaux, fut punie d’un
supplice atroce : on lui coupa les seins et on lui cousit les lèvres du sexe ;
elle s’enfuit et elle passa le restant de sa vie dans une tribu de singes.
Conceïçâo fut vendue à un cirque de monstres pour quelques pièces de
cuivre ; elle passa sa plus tendre enfance dans une cage, en compagnie
d’une négresse couverte de poils qui avait huit mamelles et d’une chèvre blanche banale, animal fabuleux dans la jungle. Le cirque était itinérant, il
faisait l’Amazonie au hasard des sécheresses et des inondations. Quand elle
avait à peine cinq ans, on l’attachait à l’entrée du cirque pour attirer les
spectateurs ; à la fin de la séance on faisait une tombola entre les Indiens et
on l’offrait au gagnant. Ils étaient souvent une tribu entière à se cotiser pour
acheter un seul numéro. Il lui était arrivé d’être torturée la nuit entière par
toute une famille de Jivaros. Elle me montra des cicatrices de brûlures dans
les fesses que je baisais, tout en pleurant d’amour. Celui qui se faisait
appeler indifféremment Vinicio ou Vinicia da Luna l’avait rachetée au
cirque il y avait à peine un an. Il s’agissait d’un racket absolument odieux :
ils achetaient des mineurs hermaphrodites dans le tiers monde pour les faire
travailler à Pigalle ! Conceïçâo s’endormit sur le Chesterfield, se suçant le
pouce, après avoir bu un verre de lait ; je la couvris de la cape en plumes de
paon et j’allai dans ma chambre téléphoner à Jean-Jacques. Il était six
heures du matin, je le réveillai.
— Tu as pris ton Nescafé et tes somnifères ? bâilla-t-il.
Je lui racontai les derniers événements. Il crut que j’étais encore victime
d’une hallucination ; il me dit de rester tranquille le temps qu’il arrive. Je
relâchai le téléphone quand j’entendis crier Conceïçâo. Je me précipitai
dans le salon, elle n’était plus là. La porte de l’appartement était ouverte ;
j’allumai la minuterie sur le palier. La cape en plumes de paon gisait sur
l’escalier. Je l’enjambai et je descendis les marches de quatre en quatre. Je
le rattrapai dans la porte cochère. Il tenait Conceïçâo évanouie sur une
épaule. C’était un vieux Noir habillé d’un bleu de travail en vinyle blanc. Je
lui fis une clé ; Conceïçâo roula par terre sur le paillasson de la porte
cochère. Il me donna un coup sur le front avant de s’enfuir ; je pissai le sang
par le nez ; je courus prendre le pouls à Conceïçâo. Il battait à peine.
J’essayai de la soulever dans mes bras quand Jean-Jacques arriva ; il avait
enfilé un blue-jean sur son pyjama. Il poussa un hurlement qui aurait
réveillé tout l’immeuble s’il n’avait pas été désert ; nous étions en plein mois d’août. Il réalisa que tout ce que je lui avais raconté au téléphone
appartenait à la pure réalité. Il prit Conceïçâo par les aisselles, moi par les
genoux, nous la remontâmes chez moi, nous l’étendîmes sur le Chesterfield.
Je rentrai la cape en plumes de paon restée sur le palier. Mon nez n’arrêtait
pas de saigner ; les escaliers et la cape étaient inondés de sang. Jean-
Jacques téléphona à Gontran, son ami qui est médecin et habite dans
l’immeuble à côté. Jean-Jacques prit toutes les éponges et les serpillières
pour nettoyer les taches de sang de l’escalier et de l’entrée ; je restai avec
Conceïçâo, elle se remettait. Je lui frottai ses pieds glacés, elle respirait à
peine ; je l’embrassai sur la bouche, elle me rendit le baiser. Jean-Jacques et
Gontran entrèrent en même temps. J’avais la cloison du nez cassée, mais ce
n’était pas grave ; Gontran m’introduisit des boules de coton enduites de
sulfamides dans les narines. Conceïçâo se réveillait. Je la pris dans mes bras
et je la portai sur le lit de ma chambre, elle tremblait de froid. Je
l’enveloppai de mon peignoir, elle se suçait les deux pouces ; elle
s’endormit. J’enfilai une paire de blue-jeans et je revins au salon. Par
l’attitude de Jean-Jacques et de Gontran, appuyés aux bras du Chesterfield,
je compris qu’ils étaient jaloux.
— Je reste avec elle, vous avez compris ?
J’avalai d’une rasade la moitié d’une bouteille de whisky.
— Peu m’importe qu’il soit un homme ou une femme, peu m’importe
son âge !
Je jetai la bouteille par la fenêtre et elle alla se fracasser sur le trottoir.
— Fais ce que tu veux, dit Jean-Jacques, mais on n’est pas tes
assistantes sociales ; tu n’as pas le droit de nous réveiller à n’importe quelle
heure pour nous charger de tes attentats homosexuels, ou alors on appelle la
police !
J’éclatai de colère, je les traitai de pédés nazis ; mon nez se remit à
saigner. Ils m’étendirent sur le Chesterfield avec une vessie de glace sur la
tête.
— Si c’est une guerre de gangs, je leur dis, je saurai protéger Conceïçâo
aussi bien des militants pédés français que de la bande de sadiques
brésiliens !
— Mais arrête de nous traiter de pédés, me dit Jean-Jacques. On ne fait
que t’aider ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
J’avais complètement oublié le diamant que Vinicio da Luna avait laissé
sur le poste de télé.
— Un diamant.
— Un diamant gros comme le Ritz ?
Gontran téléphona à un de ses amis qui est diamantaire, Lulu. Ils
organisèrent un petit déjeuner de militants homosexuels pour dix heures du
matin. Il n’était que six heures et demie ; je n’en pouvais plus.
— Vous faites ce que vous voulez, je leur dis, moi je vais me coucher *6.
Je pris le revolver, je m’assurai qu’il était chargé ; je le mis dans la
poche de mon peignoir. Je laissai Jean-Jacques accroché au téléphone sur le
Chesterfield organiser leur meeting, et j’allai dans ma chambre. Conceïçâo
dormait sur le ventre, comme les bébés ; elle s’était déshabillée. J’enlevai
mes blue-jeans, je bandais déjà. Je la reniflai de partout, son odeur
m’enivrait. Elle se retourna, elle m’enlaça. Elle pleurait.
— Pourquoi tu pleures, mon amour ?
— Je vous cause trop d’ennuis, me dit-elle d’un accent brésilien.
Je descendis, lui léchant les seins, et je lui mordillai tendrement le
gland. Elle me repoussa.
— Vous ne m’aimez que pour mon sexe !
— J’aime tout en toi ; je t’aime toi, telle que tu es née et telle que tu
seras toujours !
— Et si mon père me coupait la bite, vous m’aimeriez encore ?
— Je t’aimerais plus que jamais ! Mais ton père ne te coupera rien, je
suis là pour te défendre !
— Et les autres messieurs, ils sont qui ?
— C’est mes amis, des militants homosexuels !
Il a fallu que je lui explique ce que c’était mais elle dormait déjà, me
suçant les poils de la poitrine. Jean-Jacques frappait discrètement à la porte.
— Rentre !
— Le diamant coûte des milliards, me dit-il à voix basse. On ne peut
pas le garder ici. On va le mettre à la banque, dans le coffre-fort de
Gontran !
J’enfilai un slip et j’allai dans la bibliothèque. Lulu, le diamantaire, était
le petit pédé à moustaches qui m’avait repeint en blanc l’entrée. Le diamant
était au milieu de ma planche à dessin ; à la lumière du jour naissant, il
paraissait énorme.
— C’est le plus beau diamant que j’aie vu de ma vie, dit Lulu, il a plus
de mille facettes ! Pour tailler une pierre de cette taille, il ne suffit pas d’une
vie d’homme !
Nous nous regardâmes, stupéfaits.
— Il a au centre un point jaune qu’on appelle la semence ; c’est ce qui
fait tout son éclat. Il a déjà été décrit dans les hiéroglyphes égyptiens ; on
pense qu’il était le diamant du collier de Ramsès II.
— Il est quelle heure ?
— Que sept heures et demie.
Et la banque de Gontran n’ouvrait pas avant neuf heures et demie. En
attendant, nous décidâmes de cacher le diamant sous le Chesterfield, Jean-
Jacques me fit un Nescafé bien fort. Ensuite, il téléphona à un de ses amis
journaliste et lui raconta l’affaire en deux mots, mais le pria de ne pas
l’éventer pour le moment ; nous ne savions pas encore vraiment de quoi il
s’agissait. Je ne voulais surtout pas que Conceïçâo rencontre des
journalistes et encore moins des photographes.
Lulu, Gontran et Jean-Jacques placèrent ma table à dessin contre la
porte d’entrée, dans le cas où. On se relaya pour faire le guet à la fenêtre.
J’ai avalé quatre aspirines. Le vieux Noir en vinyle blanc se montra deux fois en haut des escaliers de la rue André-Antoine ; il nous jeta quelques
cailloux et un pétard.
— Tu as compris ? dit Jean-Jacques, c’est une guerre entre travelos
brésiliens ! Tu te rends compte ? À Montmartre !
— Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?
— Le diamant !
— Ils se foutent du diamant. Ils savent bien qu’ils vont le récupérer, le
diamant ! Ils nous font assez confiance pour ça !
— Mais je croyais que la mère était en prison !
— Elle s’est enfuie de Fresnes !
— Alors on comprend bien qu’elle soit venue laisser son diamant ici !
— Mais alors, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le vieux en
vinyle blanc n’a pas pris le diamant à la place de Conceïçâo !
— Je te dis qu’ils se foutent du diamant !
— Mais qu’est-ce qu’ils veulent, alors ?
— Conceïçâo do Mundo ! Il n’en naît qu’une seule par millénaire !
— Mais un diamant comme ça est plus que millénaire !
— Il y a une différence entre un diamant et un être humain !
La conversation s’embourba dans des propos gauchistes. Je les laissai.
J’allai dans ma chambre ; Conceïçâo n’était plus là. Je courus à la salle de
bains ; elle dormait dans la baignoire, enveloppée de ses plumes de paon. Je
la réveillai.
— Pourquoi tu dors ici ?
— Parce que vous ne voulez plus de moi.
Je l’enveloppai dans la cape et la ramenai sur le lit.
— Jamais, tu m’entends bien, jamais de ma vie je ne voudrai plus de
toi !
— C’est vrai ? bâilla-t-elle. Va me chercher un verre de lait.
— Il ne m’en reste plus.
— Alors va me chercher un Coca-Cola.
— Je n’ai pas de Coca-Cola.
Elle me donna un coup de poing qui me fit resaigner le nez ; j’allai
mettre la tête sous le robinet d’eau froide. Elle m’assena un coup de poing
sur la nuque ; je me cassai une incisive contre le robinet. Je la giflai. Elle
me sauta à la gorge comme un puma. Jean-Jacques, Lulu et Gontran
rentrèrent dans la salle de bains ; ils nous séparèrent. À deux millimètres
près, elle aurait pu me sectionner la veine jugulaire.
Pendant que Lulu et Jean-Jacques la maîtrisaient, Gontran courut
chercher sa trousse de médecin. Il me fit deux points de suture à côté de la
pomme d’Adam ; je n’étais pas beau à voir, avec ma dent cassée et mon nez
qui était devenu violet et n’arrêtait pas de pisser le sang.
— C’est devenu impossible, me dit Gontran pendant qu’il me recousait
la gorge. Il faut que tu prennes une décision !
— Quelle décision veux-tu que je prenne ? Aïe !
Il m’avait fait mal. J’étais assis sur le bidet. J’eus envie de vomir ; je me
précipitai sur le lavabo.
— Tu es en train de te détruire toi-même, me dit-il, l’aiguille à la main.
Cette Conception du Monde n’est qu’un attrape-nigaud pour masochistes !
Je vomis des litres de Nescafé.
— Tu es libre de faire ce que tu veux, mais nous, en tant que militants
homosexuels, on ne te soutient plus ! Ça ne fait pas plus d’une semaine que
ta Conceïçâo do Mundo a brûlé Pogo au chalumeau !
C’était vrai, j’avais complètement oublié l’existence de Pogo.
— Et aujourd’hui, tu adores l’assassin de ton ami ? Regarde-toi dans la
glace, regarde ce que tu es devenu entre les mains de Conceïçâo do
Mundo !
Je me regardai dans le miroir. J’avais la tête d’un boxeur au dernier
round de sa vie.
— Mais que veux-tu que j’y fasse ? Je l’aime !
— On n’aime pas un monstre, enfin !
Je vis dans le miroir couler les larmes sur mon nez tuméfié.
— Si, je murmurai, on aime un monstre, on n’aime que les monstres.
Je me rassis sur le bidet ; il finit de me recoudre la gorge. Il m’aida à
arriver jusqu’au lit après m’avoir nettoyé de partout avec un coton imbibé
d’alcool.
Jean-Jacques et Lulu étaient assis au chevet de Conceïçâo qui pleurait
comme un enfant.
— Je croyais que vous aimiez la douleur, implora-t-elle. Vous me
pardonnez ?
On voyait qu’elle avait été grondée sévèrement par Jean-Jacques.
— Je t’aime, toi. Si tu restes avec moi, je t’aiderai à vivre comme un
être humain, Conceïçâo.
Jean-Jacques, Lulu et Gontran se retirèrent de la chambre ; ils se
sentaient de trop. Je collai mes lèvres aux siennes mais elle s’endormait
déjà. Jean-Jacques me secoua l’épaule.
— Il y a du sang qui coule sous la porte d’entrée, me dit-il.
— Mais ça doit être mon sang, au moment où je me suis cassé le nez.
— Ce n’est pas du sang humain.
— Comment, ce n’est pas du sang humain ?
Je me précipitai à l’entrée. Lulu et Gontran étaient là. Un flot de sang
coulait sous la porte, inondant mon tapis marocain.
— C’est trop de sang pour un seul homme, dit Gontran qui est médecin.
Je courus chercher le revolver avant d’ouvrir la porte. La tête du Noir en
vinyle blanc nous regardait sur mon paillasson. Le corps continuait à se
débattre sur le palier ; il fit des bonds d’un mètre avant de s’immobiliser. De
son cou jaillissait un fuseau de sang qui nous éclaboussa de la tête aux
pieds. Lulu s’évanouit ; Gontran et moi le traînâmes sur le Chesterfield.
— Venez voir, cria Jean-Jacques. La tête parle !
Nous nous précipitâmes sur le palier. La tête se contractait avec des
rictus de bête terrifiée, elle remuait les oreilles, ses yeux étaient grands ouverts comme des soucoupes. Elle cracha un dernier jet de sang avant de
se décontracter ; elle était morte.
Nous descendîmes à nous quatre une bouteille de vodka avant de
prendre la moindre décision.
— Il est quelle heure ?
— Huit heures dix.
— Et à quelle heure ils arrivent, les autres pédés ?
— À dix heures !
— Le mieux, c’est qu’ils se donnent rendez-vous ailleurs et qu’ils
arrivent tous ensemble !
— Et armés !
— Absolument ! Il faut qu’ils viennent tous armés !
Nous eûmes un mal fou à transporter le corps du vieux Noir jusqu’à la
table de la cuisine ; il pesait au moins cent kilos sans la tête. Jean-Jacques
reprit les serpillières pour nettoyer le palier ; heureusement que l’immeuble
était désert, tous les voisins étaient en vacances. Gontran, entre-temps,
téléphonait à son copain journaliste à Libération, lui demandant de venir au
petit déjeuner des militants homosexuels ; l’affaire devenait de plus en plus
chaude. Lulu piqua une crise d’hystérie, Gontran lui administra un
suppositoire de belladone.
— Viens, me murmura Jean-Jacques à l’oreille.
Je le suivis dans la cuisine. En nettoyant le vinyle blanc du bleu de
travail couvert de sang, Jean-Jacques s’était aperçu d’une chose atroce : le
vieux Noir n’était pas un homme. C’était une femme avec le clitoris coupé
et la vulve recousue ; ses seins avaient été certainement coupés, il n’en
restait que d’affreuses cicatrices.
— Où est la tête ? je demandai.
— Dans le sac en plastique à l’intérieur de l’évier !
C’était répugnant à voir ; le sang continuait à dégouliner par la bouche,
le nez et les oreilles, et il coulait largement par le trou de la gorge. Je la pris par les cheveux ; je lui nettoyai le visage avec une éponge. À part qu’elle
était noire et bien plus vieille, la tête possédait les traits de Conceïçâo. Je
laissai tomber la tête dans l’évier et je m’assis sur la poubelle.
— C’est sa mère !
— Quoi ?
Jean-Jacques s’appuya sur le cadavre.
— C’est la mère de Conceïçâo do Mundo !
Gontran arriva de la bibliothèque.
— Au téléphone, c’est pour toi, une voix mystérieuse.
C’était Vinicio da Luna.
— C’est la nuit des cadeaux, me dit-il.
— De quels cadeaux me parlez-vous ?
Jean-Jacques et Gontran écoutaient au deuxième poste dans la cuisine.
— Je vous en ai offert au moins trois en une seule nuit : Conceïçâo do
Mundo, le diamant le plus beau de la terre et le cadavre de sa mère. Ça fait
bien trois cadeaux, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
— Je veux Paris.
— Si vous croyez que je suis Louis XIV et que Pigalle est Versailles,
mon pauvre ami ! D’ailleurs, dans ce cas, vous ne seriez pas au téléphone,
mais à la Bastille !
Je m’étranglais de rage.
— Je vous donne un conseil, monsieur, rendez-vous tout de suite à la
police si vous voulez bénéficier de circonstances atténuantes ! En France, le
décollement, même s’il s’agit d’une tête de Jivaro, est passible de la
guillotine !
— Bien dit, souligna Jean-Jacques sur l’autre ligne.
Vinicio da Luna rit avant de raccrocher. Nous nous assîmes sur le
Chesterfield avant de nous mettre à parler tous les quatre en même temps.
— C’est du vaudou ! Je te dis que la macumba, c’est du vaudou ! C’est
des sorciers vraiment dangereux !
— Mais sa mère, comment est-ce qu’elle est arrivée jusqu’ici ?
Je leur racontai ce que Conceïçâo m’avait confié : mère d’un enfant
hermaphrodite dans une tribu d’Amazones, elle avait été punie d’atroces
supplices rituels dont on voyait encore les traces sur le cadavre, à la suite de
quoi elle s’était enfuie dans une tribu de singes.
— Mais c’est vrai, on aurait dit un singe !
— Une guenon, tout à fait !
— Quand elle nous a jeté des cailloux par la fenêtre, c’était tout à fait
un gorille, même avec son bleu de travail en vinyle blanc.
— Mais comment est-ce qu’elle est arrivée jusqu’ici ?
— Ils délivrent des passeports à n’importe qui !
— Elle serait revenue récupérer Conceïçâo ?
— Bien sûr, c’est un comportement typique de guenon !
— Dire que je l’ai prise pour King-Kong, et elle n’était que sa mère !
Ce mot d’esprit nous détendit un peu.
— Allez, on se fait un Nescafé ?
— Roulons plutôt un joint ! Tu n’as plus de la brésilienne ?
— Ne parlons plus des Brésiliennes !
On rit. J’allai fouiller dans mes tiroirs ; je cache toujours des petits
paquets d’herbe un peu partout. Un des tiroirs du bureau était plein à ras
bord de marihuana. Je ne me souvenais pas de l’avoir achetée. C’était de la
meilleure, elle sentait très fort. Sur l’herbe, une carte de visite
conventionnelle : Vinicio da Luna.
— Ne la fumons pas, elle est peut-être empoisonnée !
— Essayons tout de même un petit joint ! On ne va pas la jeter à la
poubelle, il y en a au moins trois kilos !
— Mais si elle était imprégnée de curare ?
Je les laissai discuter pour aller faire un Nescafé, je ne tenais plus
debout. Ce n’est qu’en rentrant dans la cuisine que je réalisai la gravité de la
situation. Le cadavre de la mère en vinyle blanc dépassait largement ma
table de cuisine, même sans la tête ; ses immenses baskets rouges traînaient
par terre. Il y avait du sang partout, la cuisine en était inondée. Dans l’évier,
la tête semblait me regarder. J’essayai de lui refermer les yeux ; ils se
rouvrirent plus grands. Je réussis tout de même à lui remettre la langue dans
la bouche et à lui coincer les mâchoires ; je la lavai le mieux que je pus sous
le robinet d’eau froide.
Jean-Jacques, Gontran et Lulu s’étaient roulés un pétard ; ils se
tordaient de rire sur le Chesterfield ; je refermai la porte avant d’ouvrir celle
de ma chambre à coucher. Conceïçâo était réveillée, elle regardait le
plafond. Je m’assis au bord du lit et je lui pris une main que je baisai et
j’étreignis avant de parler.
— Il est arrivé quelque chose de terrible, Conceïçâo ; ta mère est
décédée.
— Quelle mère ? demanda-t-elle.
— Ta vraie mère, celle qui t’a donné la vie !
Je lui racontai ce qui s’était passé, en adoucissant les détails trop
macabres.
— Le grand Noir qui a essayé de m’enlever tout à l’heure était ma
mère ?
— Oui.
Elle éclata de rire.
— Où est la tête ? Je la veux !
J’allai chercher la tête ; je ne savais pas comment la présenter ; je me
décidai à la mettre tout simplement sur un plateau en inox. Je nouai autour
du cou, horrible à voir, une serviette propre. Je l’apportai à Conceïçâo, je
déposai le plateau sur la table de chevet. Elle s’en empara et se mit à jouer
au football avec ; la tête roulait dans toute la pièce, bondissant contre les murs. Ensuite, elle la mit dans les vécés et elle tira la chasse ; il était évident
que la tête ne passerait pas ; elle essaya de l’y enfoncer à coups de talon.
J’eus le vertige, j’étais couvert de sueur ; je refermai la porte de la chambre
et je revins au salon. Jean-Jacques, Gontran et Lulu, complètement camés,
s’étaient endormis sur le Chesterfield, ils avaient enlevé leurs chaussures.
Il était déjà presque neuf heures du matin ; je me penchai à la fenêtre. Il
faisait beau, une belle journée d’été. La rue était déserte, sinon quelques
vieillards qui remontaient les escaliers de la rue André-Antoine pour aller à
la messe de neuf heures. Un pigeon vint se poser sur le rebord de la fenêtre,
roucoulant. C’était un beau pigeon albâtre ; j’avais l’habitude de lui donner
les restes du pain, mais aujourd’hui je ne me sentais pas le courage de me
déplacer jusqu’à la cuisine devenue, dans mon imagination, une chambre
mortuaire. Le téléphone sonnait. Je ne répondis pas. Je m’assis à ma table à
dessin, la tête entre les mains. L’espace d’un instant, j’eus l’impression
d’être une autre personne que j’ignorais totalement.
Je fus réveillé par un vacarme infernal. Je crus d’abord à une attaque
brésilienne ; je courus au balcon. Tous les militants homosexuels étaient
arrivés en caravane, garant leurs voitures n’importe comment. Ils étaient
bien quarante à rentrer, en quatre Jaguar, deux Porsche et dix motos
japonaises. Ils étaient pratiquement tous habillés en blouson de cuir et blue-
jeans, à part quelques travelos habillés pareil, mais blondes, coiffées en
queue de cheval.
— Hou ! hou ! crièrent-elles, on est venues avec des vivres pour tenir au
moins une semaine !
Je n’en croyais pas mes yeux.
— C’est un remake de mai soixante-huit, ma parole !
Elles débarquèrent des coffres des voitures une douzaine de paniers et
autant de caisses de bouteilles.
J’allai réveiller Jean-Jacques, Gontran et Lulu sur le Chesterfield. Ils
étaient morts, entrelacés dans une position grotesque. Leurs visages étaient horribles à voir, bleu verdâtre ; leurs yeux grands ouverts étaient couverts
de pustules. Du curare dans la marihuana ! C’est pur hasard si je n’en avais
pas fumé *7.
Quarante pédés montaient en trombe dans l’escalier. Le téléphone
sonnait. Je savais qui c’était avant de répondre : Vinicio da Luna.
— Vous avez trois cadeaux en plus, je veux dire trois cadavres. Et trois
possibilités : primo vos amis pédés vous font passer pour un fou dangereux
et vous pieutez le restant de vos jours à Clairvaux ; secundo vous
abandonnez la partie et vous vous projetez une balle dans la tempe droite ;
tercio, et c’est la dernière, vous vous barrez avec Conceïçâo après avoir
enfermé tous les pédés dans votre appartement !
J’étais tombé dans un piège infernal. Avant de réfléchir à quoi que ce
soit, j’allai fermer à double tour la porte de l’appartement. Les pédés se
déchaînaient dans l’escalier, ils frappaient de tous leurs poings contre la
porte ; on aurait dit l’entrée d’un club un samedi soir.
— Attendez, j’arrive, je criai. J’ai perdu la clé !
J’allai dans la salle de bains me plonger la tête sous le robinet d’eau
froide. La tête de la mère de Conceïçâo était toujours coincée dans les
vécés. Conceïçâo avait étendu la cape en plumes de paon sur le tapis
marocain de ma chambre à coucher, elle dormait dessus en chien de fusil,
avec un de mes pyjamas en soie zébré noir à rayures blanches. Je la
réveillai.
— Conceïçâo, mon amour, il y a quarante hommes armés dans l’escalier
qui vont rentrer d’un moment à l’autre !
— C’est la police ?
— Pas exactement. En fait, oui, c’est la police !
Je composai le numéro de ma mère dans le Berry ; elle mit des heures
pour arriver au téléphone, elle devait s’occuper de ses rosiers.
— Conceïçâo, mets un de mes costumes, nous avons la même taille. La
chemise d’abord, ensuite le pantalon, ensuite la veste. Je m’occuperai de ton nœud de cravate !
Ma mère répondit enfin.
— Allô, maman, j’ai adopté un enfant du tiers monde !
— Mais c’est charmant ; quel âge a-t-il ?
— Je ne sais pas, dans ces pays ils ne savent pas leur âge ! Je te l’envoie
par le train qui arrive à la gare de Montluçon à midi trente-cinq, il faut que
je reste à Paris voir mon traducteur, je ne serai là que ce soir !
— Prends le temps que tu veux, il me fera compagnie, il m’aidera à
arroser. Comment est-ce que je le reconnaîtrai à la gare ?
— Tu ne peux pas te tromper, maman.
— J’ai compris. Je t’embrasse, mon fils.
— S’il te plaît, maman, appelle-moi dès qu’il sera arrivé. Tu n’as qu’à
me dire : les rosiers sont en fleur. Je comprendrai.
Les pédés gueulaient comme des caniches dans l’escalier.
— J’arrive, j’ai trouvé la clé ! je leur criai à travers la porte.
Conceïçâo était habillée d’un costume de flanelle grise qui lui allait à
merveille. Je lui mis les cheveux à l’intérieur d’une casquette pendant
qu’elle enfilait une paire de baskets. Je griffonnai à toute vitesse sur un bout
de papier : Montluçon.
— Ma mère t’attend à la gare de Montluçon, tu as compris ? Habillée
comme ça, personne ne te reconnaîtra ; tu prends un taxi place Pigalle et tu
vas directement à la gare d’Austerlitz ; tu as à peine le temps de prendre le
billet. Tiens, trois billets de cent francs. Je serai là ce soir !
On s’embrassa longuement sur la bouche.
— Est-ce que je peux prendre avec moi la tête de ma mère ?
— Non, surtout pas ! Et ne parle à personne dans le train !
Je lui rajustai la casquette. Je l’aidai à descendre par la fenêtre de la
cuisine, elle était très agile, elle se laissa glisser par le tuyau de la gouttière
et arriva sans difficulté dans la cour.
Les pédés se bousculaient dans l’escalier.
— Alors, tu ouvres, oui ou non ?
J’ouvris.
— Je ne sais pas combien vous êtes ni quelle est votre intention, je criai
d’une voix virile, mais ici ce n’est pas un pique-nique au bord de la Marne !
Vous allez rentrer dans un appartement où il se trouve quatre cadavres !
Elles riaient dans les escaliers, les connasses.
— Je vous préviens, celle qui a le cœur fragile n’a qu’à redescendre
s’asseoir sur sa moto ! Et rentrez dans l’ordre, l’une après l’autre ; vous
déposez vos paniers à provisions à l’entrée et vous me suivez en file
indienne !
Rien qu’à recevoir des ordres, ils sont redevenus des enfants de
maternelle.
— Je vous préviens que celle qui touche à un seul meuble peut y laisser
ses empreintes digitales. Et voici à gauche, sur le fauteuil Chesterfield de la
bibliothèque, les trois corps de nos ex-camarades, Jean-Jacques, Lulu et
Gontran, empoisonnés au curare. Passons à la cuisine. Voici le cadavre
d’une guenon habillée en vinyle blanc ; c’est ma belle-mère. Sa tête est
dans les vécés !
Au début, ils crurent à une mise en scène ; les plus myopes riaient avant
que quelques-unes ne commencent à hurler de peur. Je courus à la fenêtre,
je vis Conceïçâo tourner à gauche au bas de la rue André-Antoine ;
personne ne la suivait.
Les quarante pédés couraient d’une pièce à l’autre ; ce qui les
impressionnait le plus, c’était la tête de la mère de Conceïçâo dans les
vécés.
La tête me tournait, je m’évanouis.
*1 Acronyme de Front homosexuel d’action révolutionnaire (1971-1974), mouvement
. autonome apparu dans la foulée de Mai 68 qui lutte pour l’abrogation des lois
discriminatoires sur l’homosexualité et la libération sexuelle, grâce à des textes
provocateurs et des actions subversives. Guy Hocquenghem en est l’un des principaux artisans. Copi gravite autour, sans vraiment y appartenir. Les textes du FHAR ont été réunis dans le Rapport contre la normalité, paru en 1971 aux éditions Champ libre et republié en 2013 par les éditions GayKitschCamp. [Note de T.C., comme les suivantes.]
*2 Dans la région du nord-est du Brésil, à la fin du dix-neuvième siècle et jusque dans la
. première moitié du vingtième, les cangaceiros sont des bandits nomades issus des franges
les plus pauvres de la population. Organisés en bandes, ces brigands révoltés contre les propriétaires terriens sont à la fois craints et soutenus par les paysans qui les reconnaissent parfois comme des justiciers. Au fil du temps, les cangaceiros sont devenus des figures incontournables du folklore brésilien, sortes de Robin des Bois modernes qui ont aussi bien inspiré la littérature, le cinéma, les feuilletons que la bande dessinée (voir Eric J. Hobsbawm, Les Bandits, éditions La Découverte, Paris, 2010).
*3 o Fin du premier épisode de La Guerre des pédés paru dans Hara-Kiri n 229 (octobre 1980)
. avec des dessins de Gébé.
*4 La macumba est un culte afro-brésilien essentiellement pratiqué par les milieux populaires
. et urbains du Brésil. Elle mêle des traditions issues du catholicisme européen, du vaudou
africain, de la culture indienne et de la magie noire. Ses adeptes sont connus pour leur transe collective. En tant que religion importée, mélangée et plébiscitée par les favelas, la macumba a pu apparaître comme l’expression d’une contre-culture noire au Brésil.
*5 o Fin du deuxième épisode paru dans Hara-Kiri n 230 (novembre 1980) avec des dessins de
. Gébé.
*6 o Fin du troisième épisode paru dans Hara-Kiri n 231 (décembre 1980) avec un dessin de
. Gébé.
*7 o Fin du quatrième épisode paru dans Hara-Kiri n 232 (janvier 1981) avec des dessins de
. Gébé.
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