La guerre des pédés
4 - Conceïçâo do Mundo
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Conceïçâo do Mundo
Je me réveillai dans un lit de clinique genre américain ; les infirmiers
qui m’entouraient étaient seulement des hommes. L’un d’eux me donna à
sentir un flacon de « poppers », un autre me rajusta un oreiller. Je me
sentais replonger dans le noir quand on me piqua au bras.
— C’est de l’ultracaïne, pour vous réveiller juste le temps d’une
conversation.
Mon sauveteur était assis au pied du lit. Réveillé brutalement par la
drogue, je l’inspectai. Il était comme n’importe quel pédé de mon âge. Il me
sourit très ouvertement : « Vous êtes notre premier héros sur la Lune ! » Les
infirmiers sortirent de la chambre, nous laissant seuls.
— Comment vous sentez-vous ?
Il me tendit un porte-cigarettes en laque verte.
— C’est du havane planté sur Vénus.
C’était une vraie folle ; il avait un uniforme certainement coupé par
Courrèges.
— Vous vous souvenez de moi ? Je vous ai rencontré au café de Flore
en mille neuf cent soixante-quinze.
Je ne m’étais pas trompé, il était l’ancien gigolo canadien d’un vieux
pédé de la mode.
— Je m’appelle Louis du Bois.
Que tout ce monde me semblait loin !
— Où est Conceïçâo do Mundo ?
— Elle va bien. Elle est en liberté.
— Et Vinicio da Luna ?
— Il sera probablement passé par les armes. Son procès ne peut pas
tarder. Nous attendons encore des membres du jury qui se trouvent dans les
galaxies lointaines.
— Nous sommes toujours sur la Lune ?
— Oui, nous nous trouvons dans l’Hôpital de l’État-Major. Nous avons
planté notre drapeau sur la Lune.
Je m’étonnai : « Le drapeau canadien ? » Il rit : « Oh, non, même pas le
drapeau de la Terre ! » Il me montra un œillet rose qu’il portait à la
boutonnière. L’enseigne homosexuelle !
— Nous appartenons à toutes les nationalités et nous tenons à cacher
notre existence aux hétérosexuels de la Terre ! Il y en aura toujours assez
pour nous faire des petits homosexuels !
Il souriait de toutes ses dents sous la moustache noire.
— Nous nous recrutons parmi les plus intéressants de la Terre, et vous
en êtes un !
— Jurez-moi que vous me dites la vérité !
— Vous allez le voir de vos propres yeux, Copi. Je suis étonné, à chaque
occasion que l’un de nous arrive dans notre organisation, que personne sur
Terre n’ait jamais soupçonné notre existence. Qui d’autre que les
homosexuels ont toujours eu accès à tous les plans de l’humanité ? Et pour
qui d’autre auraient-ils travaillé, sinon pour cette Interspatiale
Homosexuelle ? Elle est tellement représentée dans la science-fiction et
dans l’humour, qui sont des arts homosexuels, n’est-ce pas ?
— Écoutez, à ce point je n’en sais plus rien, je ne suis même pas sûr de
ne pas rêver, pour le moment je me sens incapable de discuter d’art homosexuel.
— Le spectacle de la mort de votre mère vous a beaucoup
impressionné ?
— Non, je ne crois pas. Je suis un nouvel arrivé dans votre société qui
me paraît hautement civilisée ; je viens sans doute d’un monde habitué à la
violence, même à celle qui, dans votre mémoire, loin de la Terre depuis plus
longtemps que la mienne, vous paraît vraiment horrible.
Quelque chose dans mon ton le bouleversa au point qu’il eut les yeux
humides.
— Vous êtes un homme courageux, me dit-il.
— Pourtant, c’est vous qui m’avez sauvé la vie. J’ai une bien autre
opinion de moi-même. Je suis pour ainsi dire amoureux d’une Amazone,
monsieur le Pédé, je suis encore trop humain pour vous !
Il rit ; c’était un homme assez fin et certainement honnête.
— Ça fait une éternité que je n’avais pas entendu prononcer le mot
« pédé », mais ça fait plus longtemps que je n’avais pas entendu prononcer
le mot « amour » ! Vous êtes un éternel adolescent ; c’est rare chez les
pédés, comme vous dites. Ne craignez rien pour Conceïçâo do Mundo.
Même si elle a perdu son rang de Princesse Impériale de la Lune, elle
continue à garder ses pouvoirs imaginaires. Elle est ravie du procès que
nous faisons à Vinicio da Luna, quoique je ne pense pas que le jury lui
permette de témoigner. Elle s’est installée avec sa suite d’Amazones dans la
Nef qu’on lui a abandonnée pour le moment. Après avoir enlevé les
commandes, bien entendu. Je crois qu’elle s’amuse beaucoup ; elle n’arrête
pas de nous envoyer des émissaires Amazones exigeant la tête de Vinicio
da Luna qu’elle veut manger. Les Amazones n’arrêteront jamais de nous
étonner ! Je comprends bien qu’on en tombe amoureux fou, surtout
quelqu’un comme vous qui a le sens du théâtre. Mais avant de vous relâcher
dans la nature pour aller voir votre Conceïçâo do Mundo (je vous
emmènerai moi-même en jeep), je tiens à vous inviter à déjeuner avec notre staff-major. Ils meurent de curiosité de vous rencontrer. Vous n’avez qu’à
enfiler une djellaba, c’est ce qu’on supporte le mieux aux heures chaudes
sur la Lune. Mais il ne faut pas oublier qu’entre deux et quatre heures du
matin lunaire il fait un froid glacial et que vous devez toujours garder à
portée de la main une combinaison légère en amiante. Enfin, on vous
expliquera tout ça plus tard.
Je réalisai que depuis mon réveil sur la Nef jusqu’à l’arrivée de la
Brigade des Pédés, il ne s’était passé que deux ou trois heures, alors que
j’avais l’impression que ç’avait duré des siècles.
Il m’aida à me lever du lit, j’avais mal partout.
— Vous avez dormi quatre jours, venez mettre un peu le nez dehors sur
la Lune !
Nous sortîmes de la chambre sur une galerie qui donnait sur la forêt
amazonienne ; cette fois-ci, nous étions au niveau des plus hautes branches
des arbres.
— C’est frappant comme beauté, n’est-ce pas ?
En effet, c’était un peu mieux que Walt Disney.
— Est-ce que la forêt est dangereuse ?
— Pas du tout. Il n’y a pas d’animaux sauvages, à part peut-être les
piranhas. Même les crocodiles sont gentils comme des moutons ; tous les
animaux sont herbivores. Les seules dangereuses sont les Amazones, bien
que nous espérions qu’avec la disparition de Vinicio da Luna elles
rentreraient dans une période plus calme. Ce n’est que depuis peu de temps
qu’elles sont devenues cannibales, et seulement par son influence.
— C’est un vrai démon !
— C’est seulement un homme méchant, mais assez bête, comme tous
les hétérosexuels.
— Là, vous exagérez un peu !
— Pas du tout. Je serais de l’avis de le renvoyer sur Terre au lieu de le
juger, si ce n’était le caractère exemplaire du spectacle de l’exécution. En Amazonie sur Terre, il se retrouverait un hétérosexuel parmi les autres et il
se réadapterait, j’en suis convaincu.
— Mais c’est lui qui a construit la Nef, je crois ?
— Non. C’est nous. Les Amazones ne seraient même pas capables de
construire de leurs mains une pyramide en briques de cinquante
centimètres.
Il continua presque en riant :
— Nous nous trouvions près de Manaos pour faire provision de plants
de marihuana et, par la même occasion, recruter quelques homosexuels
parmi les jeunes officiers qui sont ravissants ; c’est là que Vinicio da Luna
et l’Asiatique New-New, qui tenaient un bordel d’Amazones à Manaos,
nous ont volé la Nef il y a un an à peine.
Ça coïncidait avec l’installation des travestis brésiliens à Pigalle.
— Pendant cette année, ils ont caché la Nef dans le Berry, tout près de
chez votre mère. Nous les avons laissés faire, nous savions qu’ils
reviendraient inévitablement sur la Lune ; la Nef ne fonctionne qu’en aller-
retour de la Terre à la Lune, impossible de la faire aller ailleurs.
— Vous avez beaucoup d’astronefs ?
— Beaucoup plus que vous imaginez. Les OVNI c’est nous, et pas
seulement les OVNI.
— Dire que les humains ont toujours pris les homosexuels pour des
Martiens !
Nous en rîmes franchement.
— Et il y a plus drôle : c’est les catholiques des pays pauvres qui nous
prennent pour des apparitions de la Vierge !
Il devint soudain sérieux : « Est-ce que vous êtes croyant, Copi ? »
— Non ; en plus, je déteste parler de ça. Est-ce que je serai forcé de
m’engager dans une armée, une religion ou une idéologie quelconque ?
— Absolument pas, vous ne m’avez pas compris !
Il était confus.
— Je suis vraiment navré de vous avoir donné cette impression !
Je me sentis gêné à mon tour :
— Mon langage est celui d’un ancien militant gay déçu, je m’excusai,
dernièrement, j’ai acquis la phobie de toute sorte de groupement.
— Nous comprenons cela mieux que personne, mais il faut réaliser à
votre tour que nous ne sommes pas un groupement parce que nous sommes
les seuls dans l’Univers !
— Je ne suis pas le seul fou ici ! Dans quelle clinique psychiatrique
nous trouvons-nous ?
Il m’appuya doucement les mains sur les épaules, me fixant dans les
yeux de son regard humide :
— Je sais que l’on met très, très longtemps à le comprendre, mais
désormais nous nous trouvons dans la réalité de l’Univers et non dans celle
de notre Terre ; nous sommes dans l’Utopie, Copi !
— Je vous passe la cacophonie, je lui répliquai, me dégageant de son
étreinte, mais je préfère rester un sauvage et je suis toujours du côté des
Amazones !
— Mais nous sommes tous du côté des Amazones !
— Du temps où vous, Louis du Bois, et moi, René Copi, étions assidus
de Saint-Germain-des-Prés, votre comportement s’appelait colonialisme !
Et, tout compte fait, la barbarie de Vinicio da Luna me fait moins peur que
la vôtre *1 !
Je sentis une présence, je me retournai. Il s’agissait d’une femme d’un
certain âge, les cheveux gris coupés à la garçonne, habillée d’une djellaba
comme la mienne. Elle souriait en plissant les yeux, déjà bridés derrière ses
lunettes à la Chirac.
— Monsieur Copi, nous attendions votre réveil avec une réale
couriositie.
Elle parlait avec l’accent américain.
— Mamie Dong, me présenta Louis du Bois.
— Je vous ai aperçou à New York en mille neuf cent soixante-honze ;
vous étiez beau dans votre deux-pièces de chez Cardin, je souis tout de
souite tombée amoureux de vous !
Elle me secoua la main à me faire mal aux articulations.
— Bienvenou dans l’Interspatiale Homosexouelle !
J’étais sidéré. Il y avait aussi des gouines ! Elle me prit par le bras.
— Je me souis permise d’inviteur à notre brunch Conceïçaô Mundi et sa
souite impériale amazonique ! On les adore !
Nous descendîmes un large escalier en marbre, aussi grand que celui
des monuments à Washington. Nous croisâmes deux pédés barbus qui se
tenaient par la main, habillés de jupettes de tennis ; une femme chauve qui
devait peser au moins cent kilos vint m’embrasser sur les deux joues.
— Je vous ai connu chez la « Grande Tatave » au canal Saint-Martin,
j’étais Rosa la Rousse !
Il devait se trouver plein de Parisiens que je croyais émigrés, retirés en
province ou morts, dans ces Brigades Interspatiales. Ils devaient recruter
n’importe qui de fauché, pourvu qu’il fasse profession d’homosexuel. Et
Dieu sait si c’était facile, par les temps qui couraient sur Terre. À la base de
l’Organisation, il s’était trouvé certainement un génie humanitaire, comme
à la base de toutes les folies humaines. Puis l’affaire avait dû être reprise
par des escrocs de toute sorte. Ils avaient esclavisé les Amazones pour les
faire travailler et se reproduire. Ni plus ni moins que comme les Jésuites
avaient fait des ancêtres de celles-ci lors de la conquête de l’Amazonie.
Enfin, je voulais bien savoir de quoi il s’agissait ; je ne voulais pas
précipiter mon jugement.
Nous arrivâmes sur une grande place que je reconnus : la place San
Marco à Venise !
— C’est la vraie, me dit Louis du Bois ; nous l’avons substituée pierre
par pierre.
Je ne sais pas si c’était la vraie, mais l’effet était saisissant.
— Détrompez-vous, la Piazza San Marco, c’est un peu du tape-à-l’œil.
Disons que c’est une ville flottante de dix mille habitants ; nous sommes un
peu les marins de l’espace.
— Il y a d’autres colonies dans l’espace ?
— Vous insistez avec ce vilain mot ! Non, il n’y a pas une seule colonie.
Nous changeons indéfiniment de planète et de galaxie ; nous connaissons
autour de dix mille villes dans notre galaxie, mais notre galaxie n’est pas la
seule. Les Univers sont innombrables. Nous nous retrouvons ici ou là dans
l’espace, une dizaine de villes en même temps, comme aujourd’hui sur la
Lune, mais rarement. Quelques-uns profitent de l’occasion pour se séparer
de leurs conjoints et changer de ville, mais après un certain temps les gens
se lassent ; toutes les villes se ressemblent et toutes les planètes aussi. À
part la Terre, bien entendu. Mais que voulez-vous, c’est notre bouillon de
culture !
La gouine Mamie Dong s’était éloignée de nous pour assister à un
match de pelote basque que les pédés et les gouines disputaient contre le
mur de l’église San Marco. On voyait des groupes d’Amazones assises sur
les marches ou appuyées contre les arcades, parées de peaux de pumas et de
plumes d’araras. Elles accostaient indifféremment les couples de pédés et
les couples de gouines.
— Je sais ce que vous pensez, me dit Louis pendant que nous
traversions tout ce monde. Elles ne se livrent pas à la prostitution, bien au
contraire. Elles veulent qu’on leur apprenne à parler !
— À parler ?
— Il n’y a que ça qui les intéresse chez nous. Vous n’avez pas remarqué
comme elles sont avides de nos paroles ? Elles ne comprennent pas plus de
mots qu’un chien domestique.
— Je croyais qu’elles se parlaient au moins entre elles.
— Pas du tout. La seule à parler est Conceïçâo do Mundo ; vous êtes
décidément très distrait. Elles imitent parfois les cris des oiseaux tropicaux, mais elles ne savent pas parler. Nous préférons ne rien leur apprendre pour
les laisser inventer toutes seules leur moyen d’expression. Qui n’est peut-
être pas auditif, mais tactile et olfactif. Mais on ne peut pas affirmer
qu’elles soient sourdes-muettes. Enfin, nous avons le temps de voir
comment évoluent les choses. Plusieurs d’entre elles sont souvent enceintes
de nos homosexuels, mais elles avortent au bout de deux ou trois ans d’un
flot d’eau grouillant de petits têtards qui ne survivent que quelques heures ;
pourtant nos meilleurs scientifiques sont plongés dans ce problème, vous
vous en doutez. Les Amazones ont couvert aussi quelques-unes de nos
lesbiennes, bien que ça les répugne. Mais elles ne s’en retrouvent même pas
enceintes. Il se peut, plaisanta-t-il, que votre accouplement avec Conceïçâo
do Mundo soit d’une nature différente. Nous aurons peut-être le droit
d’assister à la naissance de l’Homosexuel Sapiens sur la Lune !
Il rit sans méchanceté. Je réalisai qu’il savait aussi peu de l’avenir que
moi-même. Nous étions tous en suspens, autant les Amazones que les
Homosexuels. C’était l’idée de nous savoir suspendus dans l’espace qui
devait nous faire ça ; la Lune était un point où nous nous trouvions
identiques, d’une lignée qui comprenait la gravité terrienne.
— Pourquoi ne pas avoir laissé les Amazones sur la Terre ? je
demandai.
— Elles étaient là avant nous, me répondit-il. À chaque planète que
nous explorons (et ceci dans toutes les galaxies que nous avons
découvertes), nous retrouvons une reproduction d’une forêt amazonienne
plus ou moins semblable à la brésilienne. Qui sait depuis combien de temps
elles sont là ! Probablement ces forêts ont été à la base de la vie dans
plusieurs Univers. Dans les planètes sans océan, la forêt produit d’elle-
même son eau, concentrant l’oxygène et l’hydrogène qui se trouvent parfois
dans une galaxie loin de la nôtre. L’Univers est parcouru par des nuages
plus rapides que la lumière que les Amazones seules décèlent. Dans leur
langage elles appellent ça « os », ou bien « eau ». En ceci elles sont comme les chiens, qui croient que la nourriture leur vient de l’air ou bien qu’elle se
produit d’elle-même dans une boîte de conserve.
— Vous persistez à les comparer à des chiens !
— On peut les comparer à tout. Elles sont notre imagination. On peut
même imaginer que nous sommes la leur, vous le savez peut-être mieux que
moi. Nous nous trouvons chacun d’un côté du même miroir, mais ni les uns
ni les autres n’en connaissons la courbe ni la surface.
Nous arrivâmes à un petit canal que nous traversâmes sur un pont.
Quelques Amazones y nageaient, faisant des sauts de dauphins. Des couples
de pédés et de gouines les applaudissaient et leur jetaient des os, le plus
souvent des carcasses de pigeons que les Amazones se disputaient assez
gentiment à la surface de l’eau avant que l’une s’en empare et plonge pour
dévorer la proie de son côté.
— Je sais ce que vous pensez, me dit Louis du Bois ; le Carnaval de
Venise n’est plus ce qu’il était sur Terre ! Mais les Amazones auraient sans
doute amusé les Doges de l’ancienne Venise.
Son humour pseudo-nazi m’écœura. Un petit hélicoptère vint nous
cueillir au bout du pont ; il était piloté par une vieille rousse à lunettes
noires, ressemblant à une strip-teaseuse que j’avais connue place Pigalle.
C’était un travelo opéré de chez Madame Arthur ! Décidément,
l’Interspatiale Homosexuelle, c’était l’Armée du Salut qui aurait gagné
l’Univers au loto !
Je m’assis dans l’hélicoptère à côté d’elle ; Louis du Bois et Mamie
Dong s’installèrent sur le siège arrière. Nous nous élevâmes assez vite très
haut pour voir le cercle de l’horizon de la Lune au-dessous de nous à travers
le sol transparent de l’hélicoptère. La Lune était vraiment plutôt petite ; la
ville que nous venions de quitter, grande quand on s’y trouvait, vue d’en
haut ne dépassait pas les dimensions du Mont-Saint-Michel. Il se trouvait
encore cinq villes similaires dans le rayon de la forêt, et au milieu d’elles la
Nef sur laquelle j’étais arrivé sur la Lune. Vue d’ici, elle avait l’air d’un pic de la Cordillère des Andes ; le sommet était couvert de plastique blanc
imitant les neiges éternelles.
— Nous avons déposité la plastique pour cacher la voue du terrasse
pour vous éviter de rappeler la mort de votre mère adorée.
C’était Mamie Dong qui avait parlé.
— Où allons-nous ?
— À deux pas ! Que vous êtes impatient !
— Je suis impatient de revoir Conceïçâo !
Nous aperçûmes à l’horizon une ville plus grande que les autres ; elle
avait la forme d’un chapiteau de cirque, à s’y tromper, sinon que c’était plus
haut qu’un gratte-ciel. Il était écrit dessus « Interspatial Homosexual
Circus » en énormes lettres en strass Arts déco. Je trouvai ça d’un goût
hideux.
— Nous comprenons votre impatience, laissez-nous le temps d’alunir.
J’eus le vertige, je fermai les yeux. Nous rebondîmes comme une balle
de ping-pong sur une esplanade en granit rose. Il s’y trouvait peut-être une
dizaine de milliers de personnes déguisées de costumes divers, mais sans
mode précise ; ça allait du Dragon du Cirque de Pékin à l’Arlequin Noir du
Carnaval de Montevideo ; des centaines de gouines perchées sur des
cothurnes, avec des tuniques noires et des masques de tragédie grecque, se
tenaient par le coude, sautillant sur place ; je me jetai hors de l’hélicoptère ;
je tombai à quatre pattes sur la piste d’alunissage ; je m’écorchai la paume
des mains et les genoux. Je fus aussitôt entouré de garçons trapus, barbus et
costauds, qui me soulevèrent sur leurs épaules. Autour de moi, je vis pêle-
mêle Amazones, gouines et pédés côtoyer les animaux les plus divers. Les
Amazones portaient des loutres vivantes autour du cou et des perruches de
toutes les couleurs accrochées aux crinières ; les gouines tenaient des
alligators et des iguanes en laisse ; les pédés berçaient des petits mandris
qui s’accrochaient à leur poitrine poilue pour les téter. C’était donc ça,
l’Interspatiale Homosexuelle ! On m’amena très vite à l’entrée du chapiteau. On me déposa à côté de l’Asiatique New-New qui se trouvait à
l’intérieur d’une cage en bambou. Il cria : « Copi, faites-moi sortir d’ici ! »
Je cherchai de mes yeux Louis du Bois ou l’une de mes accompagnatrices,
mais ils s’étaient perdus dans la foule. Les barbus étaient à n’en pas douter
mes gardes du corps ; ils m’entouraient pour me protéger de la foule qui
voulait me toucher. Ils me firent entrer dans le chapiteau ; à l’intérieur
c’était le noir absolu. La tente s’était refermée derrière moi ; j’étais seul. La
voix de New-New continuait à l’extérieur : « Au secours ! Ils veulent me
lyncher ! » L’ouverture de la tente laissa passer Louis du Bois, éméché.
— Nous n’avions pas prévu un tel accueil, les Amazones vous prennent
pour un prophète !
— Ne leur livrez pas New-New, je vous en supplie !
— Je viens de le faire libérer !
New-New se glissa sous le bord de la tente et vint se coller à moi en
pleurnichant. Je lui caressai la tête ; il se calma. Mes yeux s’habituaient peu
à peu aux ténèbres. Nous nous trouvions dans un grand cercle de sable rose.
— Où est Conceïçâo do Mundo ?
— Elle ne peut pas tarder ! Vous avez vu la foule qui l’attend à
l’extérieur ?
— Vous m’avez amené ici sous prétexte de rencontrer l’État-Major
Homosexuel !
— Je suis très ennuyé, Copi, ils sont en retard. Nous avions l’intention
de vous accueillir mieux que ça, mais il vient de nous arriver un
contretemps qui retardera sans doute le procès de Vinicio da Luna. Vous le
saurez tôt ou tard, il est inutile que je vous le cache plus longtemps : la
Terre est entrée en éruption. De là l’hystérie des Amazones. Notre État-
Major va se réunir incessamment ; nous serons très honorés de votre
présence.
— Où est Conceïçâo do Mundo ? Pourquoi est-ce que vous me la
cachez ?
— Mais enfin, Copi, ne compliquez pas les choses ! Tout le monde
demande Conceïçâo do Mundo, vous entendez bien la foule hurler à
l’extérieur du chapiteau !
En effet, la foule scandait : Con-ceï-çâ-o-do-Mun-do !
— Mamie Dong va leur faire un discours pour les calmer !
— Mais où est Conceïçâo ?
— Elle a disparu. Nous faisons des battues dans la forêt, mais jusqu’à
présent nos recherches n’ont pas été couronnées de succès.
— Fichez-lui la paix, j’éclatai. Si elle s’est enfuie, c’est son affaire !
— Ce n’est pas seulement son affaire, mais aussi celle de nous tous !
Elle ne s’est pas enfuie, elle a été enlevée par Vinicio da Luna !
— Vous m’avez dit qu’il était prisonnier et que nous attendions son
procès !
— C’est bien ce que je vous ai dit et c’était vrai !
Dans la pénombre, je vis son front perlé de sueur.
— Nous ne comprenons pas comment il a réussi à s’enfuir de sa prison.
Il était entouré d’un mur de rayons lasers qui aurait fait fondre l’acier !
— C’est le Diable ! sanglota New-New, s’accrochant à mes genoux.
— Il a laissé ce mot, tenez, me dit Louis.
Je lus à la lumière d’un briquet : « La Lune va imploser après
l’explosion de la Terre. Signé : Vinicio da Luna. »
— Le plus embêtant, c’est que les Amazones y croient ; elles ont déjà
été témoins de l’explosion de plusieurs planètes avant la Terre !
Il regarda sa montre. Il arrivait de l’extérieur des bribes du discours de
Mamie Dong qui répétait indéfiniment : « Peace ! Peace ! Peace ! » mots
presque effacés par les cris des Amazones qui demandaient Conceïçâo do
Mundo *2.
— Si tout s’était déroulé selon nos plans, me dit nerveusement Louis du
Bois, nous vous aurions marié avec Conceïçâo do Mundo avant l’ouverture du procès, lors d’une cérémonie princière. Ç’aurait distrait et calmé les
Amazones.
— Comment ça, me marier avec Conceïçâo ?
— C’était une surprise que nous vous réservions. Au moment où elle a
été enlevée par Vinicio da Luna, elle était déjà habillée en mariée et elle se
dirigeait ici à dos de rhinocéros, suivie de sa suite impériale amazone.
Vinicio l’a enlevée à cheval, et ils se sont perdus dans la forêt !
— Mais on ne les retrouvera jamais !
— Si, nous les retrouverons ; mais qui sait quand ?
Un boy en culotte blanche vint nous offrir deux dry-martinis pendant
qu’un autre nous apportait deux chaises en bambou sur lesquelles nous nous
assîmes. New-New se coucha à nos pieds sur le sable rose.
— Tout était prêt pour évacuer la Lune, dit Louis, si ce n’était ce
contretemps !
— Évacuer la Lune ? Vous croyez qu’elle va vraiment imploser ?
— Même si la Terre explosait, je ne pense pas que ça aurait une
incidence quelconque sur la Lune, si ce n’est peut-être un léger changement
de trajectoire. Et puis la Terre en éruption, il ne faut pas exagérer ! Il s’est
produit une faille qui va de l’Islande à la Terre de Feu ; on suppose à cause
d’une bombe nucléaire qui a explosé par erreur au fond de l’Atlantique. Ça
a provoqué forcément des volcans et des geisers en cascade un peu partout
dans le monde, mais l’Humanité survivra.
— Alors, pourquoi évacuer la Lune ?
— Les Amazones sont devenues dangereuses. Nous comptions
beaucoup sur le procès et l’exécution exemplaire de Vinicio da Luna. Nous
avons commis une erreur grave en ce qui concerne les Amazones. Nous les
avons laissées livrées à leur imagination au lieu de nous occuper de leur
éducation. Le résultat est qu’elles sont restées abandonnées sur la Lune, à la
merci de n’importe quel charlatan ; nous n’avions pas prévu ça. C’est
navrant parce qu’au début elles n’étaient fanatisées en aucun sens. Avant l’arrivée de Vinicio da Luna, elles menaient une vie sauvage très libre ; leur
bisexualité les mettait à l’abri de toutes les maladies nerveuses et de tous les
cannibalismes. Elles étaient de beaux animaux lubriques se reproduisant
d’elles-mêmes, certainement l’œuvre d’un dieu antérieur au nôtre. Mais
Vinicio da Luna est un démon d’inspiration chrétienne, son jeu est trop
diabolique ! Je me demande même s’il n’avait pas prévu l’éruption de la
Terre !
— Il avait tout prévu, Louis, nous sommes tous tombés, homosexuels et
Amazones, dans le piège de Vinicio da Luna !
— Vous faites de la paranoïa, Copi !
Il avala néanmoins son dry-martini d’une main tremblante.
— Alors comment est-ce qu’il se serait enfui de votre prison ?
— Nous n’en savons encore rien ; il avait peut-être des complices. Je
comprends que vous ayez tout à nous reprocher, Copi, mais je vous assure
que Conceïçâo do Mundo a joui de toutes ses libertés jusqu’à son
enlèvement. Ceci s’est passé pendant que nous nous trouvions dans
l’hélicoptère ; vous devez comprendre que nous n’avons pas encore eu le
temps de les retrouver.
Un pédé à moustaches arriva en courant du fond du cirque.
— Nous les avons retrouvés ! cria-t-il avant d’arriver jusqu’à nous. Il
est mort. Elle l’a tué ! Elle lui a coupé la tête, elle arrive avec !
On entendait la foule délirer à l’extérieur du chapiteau.
La tente qui couvrait l’entrée s’écarta pour laisser passer la lumière du
jour. Conceïçâo do Mundo entra en courant, poussant un cri soutenu ; elle
était nue, ses cheveux en désordre flottaient sur ses épaules. Elle tenait par
les cheveux la lourde tête de Vinicio, la langue dehors. Je me souvins d’une
scène où je la vis jouer au foot-ball avec la tête de sa soi-disant mère. Elle
me jeta la tête de Vinicio aux pieds et s’écria : « Je t’ai vengé, mon
amour ! » Le nain New-New reçut la tête en pleine poitrine ; il poussa un
hurlement de chien battu.
Conceïçâo m’enlaça et se colla à moi ; elle était couverte de sang caillé
et de boue, elle sentait fort, comme de la pisse de chèvre. Une foule
d’Amazones se précipita à l’intérieur du chapiteau, portant des torches.
Conceïçâo se secouait de tous ses membres, comme si elle était entrée en
transe. On la couvrit de colliers d’ambre, de corail et de perles. Elle était
plus belle que jamais ; elle colla ses lèvres aux miennes avant de me lécher
le nez et les yeux ; je bandai aussitôt.
— Conceïçâo, je te croyais perdue pour toujours !
— J’ai été trop souvent séparée de toi, mais c’était à cause de Vinicio
da Luna et de ta saloperie de mère ! À présent, ils sont tous les deux morts !
Et nous deux, on aura un enfant qui sera le Dieu de la Lune !
Les Amazones scandaient une samba à faire frémir la tente du
chapiteau :
O Deus da Luna
nâo è filho da Fortuna
è filho da Conceïçâo
que do Mundo è a Ilusâo *3…
Louis du Bois m’agrippa avant que je fusse emporté par la foule.
— Faites attention, Copi, cette cérémonie peut devenir dangereuse ! Si
ça tourne au désastre, nous ne pourrons plus vous assurer de notre
protection !
Les Amazones nous firent monter, Conceïçâo et moi, sur un
hippopotame qui traversa la foule assez vite et sortit du chapiteau au trot ;
nous entrâmes dans la forêt, suivis d’une centaine d’Amazones à cheval.
Nous nous trouvions dans une sorte de corbeille en paille accrochée au dos
de l’hippopotame que les Amazones piquaient de leurs lances pour le faire
courir plus vite. Je m’accrochai à Conceïçâo, qui tenait les rênes de
l’hippopotame. L’animal, qui avait galopé de son mieux dans les marécages, s’arrêta net devant un fleuve. Les Amazones le forcèrent à y
rentrer à coups de lance ; il y plongea et se mit à nager à contre-courant.
Heureusement, la corbeille tenait fort sur le dos de l’hippopotame ; nous
arrivâmes néanmoins trempés sur une île ; il s’agissait d’une palmeraie
s’étendant à perte de vue sur une plage de sable noir qui me fit plus penser à
une île volcanique que fluviale ; je m’aperçus seulement alors que l’eau du
fleuve que nous venions de traverser était limpide et de nature marine.
À peine arrivés, l’hippopotame et les chevaux nous abandonnèrent pour
aller brouter les algues parmi les roches. Pendant que les Amazones
allumaient un grand feu sur la place, Conceïçâo et moi nous restâmes à
nous frotter et à nous bisouter, les pieds dans l’eau. Les Amazones
installèrent un grand drap rouge sang sur le sable noir ; nous nous y
couchâmes et nous nous enlaçâmes, nous regardant dans les yeux.
— Tu le savais que j’allais tuer Vinicio da Luna, me murmura-t-elle,
non seulement pour venger ta mère, mais aussi la mienne.
Sa voix était empreinte d’un calme étonnant, après tout ce qu’elle venait
de vivre.
— C’est moi qui aurais dû le tuer à ta place, mon amour ; je suis un
lâche
— C’est pour ça que je t’aime ; c’est pour ça que je voulais être
enceinte de toi, pour que notre fils naisse lâche comme toi, comme ça je
pourrai l’enculer lui aussi !
Elle me mordilla tendrement les pointes des seins.
— Si tu n’étais pas un lâche, tu ne te serais jamais laissé enculer !
— Conceïçâo, tu confonds tout ! Dans notre société terrienne, il fallait
du courage pour se faire enculer !
— C’est vrai, rigola-t-elle, tandis qu’elle me caressait l’anus de ses
doigts experts. Et celle-ci, tu l’aimes pas ?
Elle me poussa la tête jusqu’à son énorme bite dont je pris le gland
goulûment dans la bouche. L’odeur de ses couilles m’enivra, je montai jusqu’à ses énormes seins que je suçai ; je m’assis sur elle et elle m’encula.
J’eus des spasmes de plaisir, mes cheveux se hérissèrent et mon dos se
couvrit de sueur froide. Elle se contorsionna jusqu’à me sucer la bite et
prendre mon sperme dans la bouche ; nous éjaculâmes en même temps.
Quelques Amazones vinrent nous laver les parties génitales et nous
parfumer les cheveux de santal. Elles nous placèrent un grand oreiller blanc
sur lequel nous nous accoudâmes, nous regardant dans les yeux.
De l’autre côté du fleuve, c’était le coucher de la Terre sur l’horizon de
la Lune. On la voyait d’un rouge éclatant, comme une boule de verre
liquide. À sa lumière, on distinguait une multitude de villes s’élever en l’air
comme des montgolfières et disparaître dans le ciel vert.
— Les Brigades Homosexuelles ont quitté la Lune, Conceïçâo !
— Bon débarras, soupira-t-elle.
Nous nous endormîmes enlacés.
*1 o Fin du douzième épisode paru dans Hara-Kiri n 240 (septembre 1981) avec des dessins de
. Catherine Faure, signés « C. F. ».
*2 o Fin du treizième épisode paru dans Hara-Kiri n 241 (octobre 1981) avec des dessins de
. Philippe Delessert, signés « P. H. ». Le quatorzième et dernier épisode commence à la ligne
suivante et paraît dans o Hara-Kiri n 242 (novembre 1981) avec un dessin de Catherine Faure, signé « C. F. ».
*3 En français : « Le Dieu de la Lune / n’est pas le fils de la Fortune / Il est le fils de
. Conceïçâo / qui du Monde est l’Illusion… »
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