La guerre des pédés

Copi · Chapitre 5 sur 10

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La guerre des pédés

3 - Les maléfices de la Lune

3

 

 

Les maléfices de la Lune

 

Je me réveillai meurtri, j’avais mal à mes quatre membres, sans parler

du tronc et de la tête. Je me demandai où je me trouvais. Dans le noir

absolu, en tout cas. Je remuai un peu. J’étais nu dans un lit très souple, avec

des draps de satin. J’entendais le bruit d’un moteur en sourdine, comme la

nuit dans un paquebot. Mais pas un hublot, pas l’ombre d’une lumière. Je

me traînai jusqu’au bord du lit et j’aventurai mes jambes dehors. Je

plongeai un pied dans l’eau glacée que je retirai aussitôt. J’entendis le rire

inconfondible dans le noir.

— Vous vous êtes finalement réveillé ?

Vinicio da Luna était là. Une lumière m’aveugla, je cachai ma tête sous

les draps. Sa main me caressa l’épaule.

— Pourquoi est-ce que vous avez toujours peur ? Vous devenez de plus

en plus pédé !

Il m’arracha les draps. Sous le néon vert, je vis mon corps couvert de

bleus. Ma cheville avait sérieusement gonflé.

— Tenez, vous avez perdu votre diamant, ne le laissez pas traîner

n’importe où, c’est un talisman !

La pièce était ovale, peinte en coquille d’œuf ; nous flottions sur un

matelas gonflable imitant un immense hamburger. Vinicio était assis au pied du lit, ses grands pieds flottant dans l’eau verte. Il était nu, comme moi. Son

corps de colosse noir était enduit d’une pellicule luisante.

— C’est de l’huile de foie de morue, me dit-il, pour conjurer le mauvais

sort.

Des moucherons lui volaient autour, qu’il écrasait parfois d’un geste

rapide entre les deux mains, comme s’il applaudissait. Il se jeta soudain sur

moi et il m’enlaça. Il m’embrassa sur la bouche, j’eus envie de vomir.

Heureusement il s’éloigna pour glisser sa bouche dégoûtante jusqu’à mes

pieds, qu’il lécha. Il me bisoutait la cheville foulée.

— Je vous désire, mon Beau-Gendre !

Il me mordilla les mollets, bientôt il arriva au sexe. J’avais mal au cœur.

Il hennissait, il m’écarta les fesses et il me frotta l’anus de ses moustaches.

Je n’ai pas pu me retenir, je lui chiai un jet de merde.

— J’adore ça ! s’étranglait-il. Encore ! Encore !

Je vomis, il m’embrassa sur la bouche, suçant mes vomissements

comme une ventouse. Je me débattis, mais il était plus fort que moi ; il me

mordit au cou comme les chiens en chaleur avant de me tordre le bras

derrière les reins et de me retourner.

— Je t’encule, mon petit Beau-Gendre !

Il avait une bite énorme, monstrueuse, en forme de crochet, et dure

comme pas deux. Lorsqu’il m’introduisit, je hurlai de douleur ; j’avais le

rectum en feu. Il continuait à me serrer le cou avec les dents ; il se mit à me

secouer comme s’il jouait au flipper. Quand il éjacula, j’avais le cul à merde

et à sang. Après l’exploit il resta exsangue, respirant à peine. Je me

dégageai laborieusement de l’étreinte et j’expulsai la bite ramollie, me

mordant les lèvres pour m’empêcher de crier. Il ne parut pas s’en

apercevoir, il dormait déjà de toute sa masse sur l’hamburger gonflable. Je

me laissai glisser dans l’eau et je me lavai partout, me frottant d’un drap.

Je me demandais où était passée Conceïçâo. S’il est vrai que je ne

l’aimais pas comme avant cette horrible scène où je l’avais prise par la force, l’adoration avait laissé place à un sentiment de nature maternelle.

L’eau glacée me fit du bien ; mes intestins se calmèrent et ma douleur à la

cheville se fit presque soutenable.

L’eau m’arrivait jusqu’au cou ; je nageai jusqu’à la seule porte ovale en

métal doré de la coquille, où il était écrit en bas-relief, en lettres

grossièrement gothiques : « Défonce-moi si tu veux, sale bicha ! » (pédé, en

brésilien). J’étais sûr de ne pas rêver tant la conscience de mes misères était

aiguë, mais je n’étais pas sûr de ne pas être victime d’un délire démentiel.

Depuis quand durait-il, ce délire ? D’ailleurs, depuis combien de temps je

dormais ? Et Conceïçâo do Mundo, où était-elle ? Je cherchai de mes mains

sous l’eau une poignée à cette maudite porte en criant : « Conceïçâo !

Conceïçâo ! » quand je m’aperçus que l’eau devenait tiède en même temps

que le niveau montait. Je nageai vers le matelas où Vinicio da Luna flottait

en ronflant et j’y grimpai ; je le secouai pour le réveiller. Le niveau d’eau

montait de plus en plus vite à mesure qu’elle chauffait ; elle frémissait déjà

quand ma tête toucha le lustre en néon au milieu de la coupole de la

coquille. Je réussis à réveiller Vinicio à coups de baffes.

— Ne vous inquiétez pas, c’est normal, me dit-il en bâillant, c’est notre

système de chauffage qui fait ses caprices.

Un bruit infernal d’égout accompagna la rapide vidange de la coquille ;

nous nous retrouvâmes dans un tourbillon genre bidet ; je m’accrochai au

matelas qui tournait sur lui-même comme une toupie. Soudain nous

atterrîmes et la porte de tout à l’heure s’ouvrit et un courant d’air frais

s’engouffra à l’intérieur. La vapeur se dissipa. Ma mère entra. Vinicio me

supplia : « Surtout, pas un mot à votre mère sur notre petite sauterie de tout

à l’heure ! »

Ma mère était habillée comme précédemment d’un fuseau coupé dans

une matière élastique fluorescente rouge qui mettait en relief ses seins

pendants, ses cuisses gélatineuses et son immense clitoris. Mais cette fois-ci

elle ne portait pas son casque à antennes ; elle avait tressé ses cheveux blancs avec du fil doré, et des boules de sapin de Noël pendaient au bout

des nattes raides. La folie de ma mère devait faire partie de la mienne, ou

vice versa. Elle traversa la pièce en sautillant sur ses talons aiguilles pour

aller se blottir contre Vinicio couvert d’excréments et de vomissures, faisant

semblant de ne pas me remarquer.

— Fornique-moi, mon grand !

Je sortis de la pièce pour me trouver dans un couloir très étroit de sous-

marin, long d’une vingtaine de mètres, avec une seule porte au bout. Je m’y

traînai et je l’ouvris. Elle donnait sur une immense serre foisonnante de

plantes tropicales dont je ne pouvais calculer les dimensions. Il y faisait une

chaleur écrasante. Je refermai la porte en vitesse quand je m’aperçus que les

branches des arbres étaient lourdes de serpents gros comme mon bras et

longs de plusieurs mètres, d’une couleur argentée, que le lent mouvement

en spirale autour de la branche faisait paraître presque inoffensifs, comme

les serpents de Walt Disney. J’avais des sueurs froides, je tremblais de tous

mes membres. Je revins sur mes pas dans le couloir. Dans la piscine

coquille d’œuf, l’hamburger gonflable était posé au centre. Ma mère

enculait Vinicio avec une bouteille de ketchup. Il hurlait comme une chatte

en chaleur, secouant l’hamburger en polyester.

— Venez vous joindre à nous, mon Beau-Gendre, s’empressa-t-il de

dire.

Ma mère eut honte de la situation, elle cacha la bouteille de ketchup

entre ses jambes.

— Où est Conceïçâo ? je demandai.

— Elle va bien, me dit ma mère, elle s’habille pour la descente.

— Maman, je sais que tu as toujours été imbécile, mais pas cynique à ce

point !

— Je ne savais pas que vous vous inquiétiez à propos de Conceïçâo,

mon Beau-Gendre, me dit Vinicio da Luna. Elle va le mieux du monde. Elle est avec ses dames de compagnie, en train d’organiser les festivités pour

l’alunissage.

— Nous alunissons, ajouta ma mère, va l’habiller, mon chéri, ne traîne

pas dans les couloirs tout nu !

— Où est Conceïçâo ?

— Pourquoi est-ce que tu t’énerves comme ça, Copi ? s’indigna ma

mère.

— Ne le gronde pas, maman, ce n’est qu’un enfant, dit Vinicio.

— Où est-elle ? je hurlai.

Je sentis une présence du coin de l’œil, je me retournai. Conceïçâo était

là. Elle me prit rapidement par la main et elle m’entraîna dans le couloir de

tout à l’heure. Elle était parée d’une tunique légérissime, tissée de perles

minuscules et de corail, qui laissait entrevoir ses divines pointes de seins et

sa bite superbe ornée d’un petit oiseau de paradis. Elle referma la porte de

la coquille derrière nous avant de m’embrasser longuement sur la bouche.

Nous étions seuls dans le couloir.

— Conceïçâo, je murmurai entre ses lèvres, je te croyais perdue pour

toujours…

— Ne répète jamais ça, me dit-elle, me caressant les lèvres de son

haleine fruitée.

Elle m’entraîna vers la porte de la serre.

— Il y a des serpents ! je la prévins.

— C’est des amis !

Nous entrâmes. Je l’enlaçai, m’appuyant sur son épaule ; la chaleur me

suffoquait et je boitais. Nous traversâmes laborieusement la serre, écartant

les branches et les grosses feuilles ; heureusement, les serpents s’éloignaient

à notre passage ; je tremblais néanmoins de peur. Nous arrivâmes à la racine

d’un arbre gigantesque qui avait une porte dissimulée dans l’écorce ;

Conceïçâo la toucha à peine des doigts et elle s’écarta pour laisser voir un

ascenseur qui me surprit par son côté vieillot. Un Roux-Combaluzier *1 à l’intérieur d’un arbre tropical, à l’intérieur d’une nef spatiale ! Pour la

première fois je m’aperçus que je n’avais plus personne au monde à qui

faire part de mes étonnements.

— Tu as dormi pendant trois jours, me dit Conceïçâo.

Elle me parlait comme une somnambule, attentive au commandement

de l’ascenseur. L’ascenseur s’arrêta une première fois, un vent glacial s’y

engouffra ; j’aperçus un igloo couvert de petits phoques. Un Esquimau s’y

engouffra avec le vent, pas plus grand qu’un vrai phoque, tout habillé en

peau d’ours blanc. Je me touchai la barbe. Donc, j’avais dormi pendant trois

jours !

— Que s’est-il passé entre-temps ?

— Un accident épouvantable, la Terre a pratiquement explosé, dit

Conceïçâo.

— Comment ça, explosé ?

Le Roux-Combaluzier se mit en marche. Cette fois-ci, nous

descendions. C’est l’Esquimau qui prit la parole. Il parlait comme aux

informations. L’occupation amazone avait affolé le gouvernement

soviétique au point de faire exploser une bombe à neutrons sur Paris ; là-

dessus, les Américains n’y sont pas allés de main morte. Ils en avaient

profité pour raser toutes les capitales de l’Europe orientale, à part Varsovie.

Hier, les derniers Soviétiques avaient fait exploser New York, San

Francisco et on se demande pourquoi aussi La Havane.

— Et l’hémisphère sud ?

— Les Argentins ont fait exploser une bombe atomique qui a déclenché

l’éboulement de la Cordillère des Andes dans le Pacifique, la Libye s’est

appropriée l’Afrique et l’Orient sans la moindre violence. Khadafi est le

seul homme politique à avoir profité largement de la situation.

Oui, mais dans quel monde ? Les séquelles de la catastrophe risquaient

d’anéantir la vie sur terre à courte échéance ; l’oxygène manquait, les bébés

naissaient morts. Une foule de survivants de l’hémisphère nord fuyaient vers l’hémisphère sud. Les accidents d’aviation étaient multiples. Quant à la

mer, tous les moyens de transport étaient bons, du bateau de plaisance au

radeau de fortune. Les survivants des USA, de l’URSS et de l’Europe se

précipitaient sur les côtes africaines, bravant la Méditerranée pour la

première fois en fureur et l’Atlantique assez perturbé par un changement

radical des marées. Ils étaient le plus souvent pillés et abattus par peur de la

contagion atomique, souvent brûlés dans leurs propres bateaux. Ils étaient

devenus les pestiférés d’un ordre universel, le monde musulman voulait

profiter de la situation pour les anéantir.

« Ainsi, Allah aura eu son court règne sur Terre », je me dis. Et tout ça à

cause des Amazones. Cette espèce de mutants amazones était l’accident

imprévu, aucune religion au monde n’aurait pu les imaginer, ou bien toutes

ensemble. Il s’agissait historiquement d’un coït culturel, si on le pensait à la

française. La conscience de mon propre ridicule était le seul vestige de la

philosophie dont j’avais été nourri.

Le petit Esquimau frotta la fourrure contre mes fesses. J’avais oublié

que je me trouvais dans un Roux-Combaluzier, et nu. L’esquimau me baisa

la main.

— Ça doit vous surprendre de me voir habillé comme ça. Je donnais à

manger aux phoques, mais à présent je peux enlever ma fourrure.

Ce qu’il fit, la laissant tomber par terre. La porte de l’ascenseur s’écarta

pour laisser voir une grande pièce ronde avec une table carrée au milieu.

Autour de la table se trouvaient une bonne vingtaine d’Amazones parlant en

même temps dans leur langue. Ils étaient tous d’une beauté superbe, comme

s’ils portaient sur eux le plus beau de toutes les races. Ils avaient des grands

sexes d’homme et des seins galbés et pointus ; je me demandai s’ils avaient,

comme Conceïçâo, des sexes de femme en plus. Je remarquai que chacun

avait les deux yeux de couleur différente, le gauche était invariablement de

velours noir comme j’ai vu seulement chez les femmes voilées

égyptiennes ; l’œil droit pouvait être vert, bleu, jaune ou violet. L’un avait l’œil droit rouge comme un lapin (c’était le seul laid). Mais chez tous les

autres l’œil droit avait la mobilité et l’éclat des yeux des fauves.

L’Esquimau me présenta : « C’est l’habitant de l’Europe ! » Les Amazones

m’applaudirent, quelques-uns sautèrent sur la table. Ils avaient la peau

brune, cuivrée, sauf la colonne vertébrale qui était hérissée de poils

continuant la crinière comme chez les chevaux. Ils n’avaient pas de queue,

pourtant. Ils avaient entre sept et quatorze ans. À présent j’étais sûr que les

Amazones étaient des produits d’une manipulation génétique qui dépassait

notre notion de race, d’âge et de sexe.

— Il faut que je te laisse, me dit Conceïçâo.

Elle se précipita vers l’ascenseur avant que j’aie eu le temps de la

rattraper. Le Roux-Combaluzier se mit en marche, elle disparut à mes yeux

mais j’entendis sa voix crier : « Je reviens tout de suite ! »

— Je vous servirai d’interprète, me dit l’Esquimau. Et si vous le

permettez, je serai en plus votre avocat. Ayez confiance en moi, je saurai

vous défendre, mais jurez-moi que vous êtes un vrai pédé, sans ça je ne

marche pas. C’est déjà assez difficile de défendre votre cause, à cause de

votre mère qui est prête à témoigner contre vous on ne sait trop pourquoi.

Mais n’oubliez pas qu’en aucun cas vous ne devez dire que vous êtes

hétérosexuel, votre liaison avec Conceïçâo est déjà assez suspecte,

heureusement votre passé de militant pédé vous honore !

Nous étions tous nus, incluant mon avocat qui était le plus petit du

groupe ; il était le seul de race asiatique, on aurait dit un nain japonais. Mais

je me sentais le seul nu de l’assistance ; je cachai mon sexe entre mes

mains.

— Mais de quoi m’accuse-t-on ?

— Et c’est vous qui me le demandez ? Vous êtes le responsable de la

catastrophe terrienne !

— Vinicio da Luna ne veut pas témoigner en ma faveur ?

— Sa situation est plus délicate que la vôtre, pour ne pas parler de

Conceïçâo do Mundo. Ils ont à peine accepté de l’employer comme fille

d’ascenseur, après avoir été le leader absolu du mouvement amazone. Mais

ne vous inquiétez pas, il ne s’agit pas à proprement parler de vous juger. On

vous soupçonne forcément d’être l’agent de Khadafi, mais il y en a qui

penchent pour la version d’une série d’événements en cascade dus à votre

simple bêtise. Dans ce sens, le témoignage de votre mère peut nous être

utile.

— Est-ce que je suis le seul survivant de l’Europe ?

— Vous n’êtes pas le seul survivant parce que vous n’êtes pas vivant.

Nous sommes tous morts.

J’eus conscience de traiter avec un fou et je fis semblant de rentrer dans

son monde.

— Quand est-ce que je suis mort ?

— Vous étiez mort dans le ventre de votre mère, c’est du moins ce

qu’elle affirme. C’est un témoignage capital. Il peut vous permettre de

prouver que vous êtes innocent, mais ça met en question l’innocence du

jury qui se trouve plus ou moins dans le même cas.

C’était donc ce Japonais minuscule le maître à penser du mouvement

amazone ! C’était à prévoir. Après le déferlement de prophètes de toutes

nationalités et religions qu’on a subi ces dernières années sur terre, on

n’avait jamais entendu parler d’un seul gourou japonais. Eh bien le voilà,

c’était lui ! J’aurais dû y penser tout de suite. Cet engin, qui réduisait la

dernière navette spatiale américaine à l’état de montgolfière, n’aurait jamais

pu être construit par les Amazones ni par aucune puissance au monde autre

que le Japon. Ma connaissance du monde moderne se bornait à quelques

lectures de journaux scientifiques dans la salle d’attente de mon dentiste. Je

croyais, ignorant de moi, que je me trouvais encore dans le futur

hypothétique de la presse française. Je me dis avec surprise que même mon métier de dessinateur humoristique, qui consiste à affirmer la réalité comme

fiction, m’empêchait de saisir la vraie nature des événements actuels.

Je ne m’étais jamais considéré, en tant que travailleur de l’imagination,

que comme l’otage perpétuel de l’ouvrier inconnu dont je partageais les

idéaux ; je n’aurais jamais imaginé que je puisse être l’otage d’une guerre

de cette taille, où la notion de société et de pays était presque exclue.

— Nous sommes combien dans le satellite ?

— Il ne s’agit pas à proprement parler d’un satellite, mais d’une fusée

qui change de direction en permanence. On ne peut pas savoir combien

nous sommes ni même les dimensions du véhicule, répondit calmement le

Japonais. Toutes les pièces communiquent par des ascenseurs, des couloirs,

des fenêtres, des trappes. Nous y trouvons tous les climats et nous croyons

même qu’au moins une famille de chaque espèce des animaux de la terre

peut vivre dans des aquariums et des serres entretenus par des robots.

Je savais qu’il mentait, je l’avais vu donner à manger lui-même aux

phoques.

— Il n’y a aucune autorité supérieure au jury ?

— Si, vous. Enfin, pour le moment. Ça dépend du verdict.

Il était vraiment fou.

— Qui rend le verdict ?

— Vous, forcément. Nous ne sommes pas compétents mais nous

sommes là pour vous aider.

— Vous exigez de moi une sorte d’autocritique ?

— Ah ! non, il ne faut pas confondre critique et justice, même morts, et

surtout morts. Vous allez vous juger en votre âme et conscience.

— Je ne sais pas de quoi on m’accuse.

— De la catastrophe du monde.

— C’est absurde ! D’ailleurs, à quoi bon me défendre puisque je suis

mort ?

Les Amazones me regardaient bouche bée ; je n’étais pas sûr qu’ils

comprenaient un seul de mes mots.

— Je ne sais pas qui vous êtes ni combien nous sommes, je continuai,

mais en ce moment je ne vois que deux victimes dans cette histoire :

Conceïçâo do Mundo et moi-même ! Laissez-nous passer le temps

tranquilles dans un coin de votre satellite ! Qui sait quelle est la durée de

notre mémoire, à quoi bon l’utiliser à nous juger les uns les autres ?

Il y eut un silence. Je me surpris du caractère politique de mon

discours ; je conclus :

— On ne se juge pas entre morts !

— C’est là la seule raison de vous juger, répondit le Japonais. Vous êtes

un cas nouveau dans la justice parce qu’en aucun cas il ne pourrait faire

jurisprudence ; de là l’intérêt extrême du jury.

— Alors jugez-moi sans ma présence, je suis le seul que ce procès

n’intéresse pas !

— Nous sommes d’accord, dit-il, à ce détail près : c’est à vous de vous

juger.

— Je ne me suis jamais accusé de quoi que ce soit, je ne peux pas me

juger !

— Votre mauvaise foi est évidente, mais personne ne vous a jamais dit

que vous étiez forcé de vous juger, puisqu’il n’y a pas d’heure, de date ni

même de lieu précis qui vous obligent à le faire. C’est vous qui jugerez de

l’opportunité de vous juger en tout moment. Et à présent, que voulez-vous

faire ?

— D’abord, qu’est-ce que je peux faire ?

— Tout. Par exemple, vous pouvez vous balader dans la Nef, jouer aux

cartes, vous limer les ongles, manger dans les cantines, bavarder. Vous

pouvez tout faire *2 !

Je n’avais pas entendu arriver Conceïçâo ; elle était derrière moi. Sa

main m’effleura les cheveux.

— Tout va bien, mon amour, me murmura-t-elle.

Je la pris dans mes bras.

— Conceïçâo, pourquoi me jugent-ils ?

— C’est une habitude qui leur est restée de l’Amazonie, dit-elle en

souriant. Chez nous, c’est un passe-temps, comme le scrabble en France.

Conceïçâo me parlait à présent comme une personne adulte. Comme

une infirmière parle à un malade, tout à fait. Je n’avais pas plus de raison de

croire Conceïçâo que le Japonais. Ni Vinicio da Luna. Et encore moins ma

mère. Quant aux autres, je ne pouvais être sûr qu’à part les Amazones et les

animaux des serres et des aquariums, il se trouvât d’autres hommes civilisés

dans la Nef, outre l’Asiatique et moi-même. Ils se seraient manifestés, ou

bien on m’aurait fait part de leur existence. Mais je n’étais peut-être pas le

seul. Comment le savoir ? J’en avais assez entendu pour comprendre qu’il

était inutile de poser des questions ; tout le monde me mentait. Cette série

de mensonges devait pourtant cacher une vérité moins complexe, plus

évidente, mais, pour le moment, je ne pouvais que me borner à tenter de

découvrir l’identité du vrai Cerveau de la Nef. Et je penchais toujours plus

pour Vinicio da Luna que pour le Japonais.

Celui-ci, depuis l’entrée de Conceïçâo dans la pièce, avait radicalement

changé d’attitude ; il s’était assis dans un coin éloigné, avec la tête entre les

genoux.

— Il est très angoissé, me dit Conceïçâo. C’est l’ingénieur qui a

construit la Nef, mais il comptait rester sur terre. L’île du Soleil Levant a été

rasée par une marée ; plus de Nippons. Sans ça, New-New serait resté là-

bas.

— New-New ! appela-t-elle.

Il se traîna jusqu’à nous comme un chien, tenant une queue imaginaire

entre les jambes. Elle lui assena un coup de talon sur la tête.

— Dis bonjour au Maître, lui ordonna-t-elle.

Le Japonais pleurait : « Je veux me faire hara-kiri ! Donnez-moi un

couteau ! » Les Amazones se tordaient de rire ; quelques-unes crachaient et

pissaient dessus. Ainsi, mon procès n’avait été qu’une brimade gratuite de

New-New, le presque chien asiatique de la tribu amazone !

— Si c’est ta volonté, nous pouvons le torturer, me dit Conceïçâo, ça

amuse tout le monde !

Le Japonais m’embrassa les genoux et m’implora : « S’il vous plaît,

Maître, ne les laissez pas me torturer ! » Il se retourna pour me montrer ses

fesses brûlées.

— Regardez ce qu’ils m’ont fait !

Tout le monde éclata de rire, même Conceïçâo. Je trouvai là la

résurrection de toute la bêtise barbare à laquelle j’avais toujours voulu

l’arracher.

— On ne torture pas un homme, Conceïçâo !

Elle m’étreignit le bras.

— Viens que je te montre la Lune !

Elle me conduisit vers l’ascenseur. Le Japonais s’était accroché à ma

main.

— Est-ce que je peux vous suivre, Maître ?

— Bien sûr, New-New !

Les Amazones le poursuivirent jusqu’à la porte de l’ascenseur, le

pinçant de partout et lui tordant les oreilles. Sa fourrure en peau d’ours

toute poisseuse de poisson était toujours par terre dans l’ascenseur ; il la

remit et se ragrippa à ma main, pleurant comme un enfant. Conceïçâo riait

de toutes ses dents en manœuvrant l’ascenseur.

— On ne rit pas du malheur des autres, Conceïçâo !

Je ne faisais que répéter les vieux arguments chrétiens que j’avais

tournés en dérision toute ma vie.

La porte de l’ascenseur se rouvrit ; je ne savais plus si nous avions

monté ou descendu, ni de combien d’étages. Et nous nous trouvâmes à l’air pur, sur une terrasse immense, au coucher du soleil. Il y faisait chaud, mais

la brise nous caressait. J’entourai les épaules de Conceïçâo de mes deux

bras. Le sol était en mosaïque, vert et bleu. Quelques Amazones dormaient

par terre en chien de fusil, d’autres enlacées en groupe. La terrasse était

encerclée d’une balustrade en marbre de Carrare blanchissime ; nous nous

en approchâmes. Le spectacle m’émerveilla au point que j’oubliais mes

malheurs. La Nef, vue du haut de la terrasse, me sembla plus grande et plus

étroite que quand je l’avais vue d’en bas ; sa carapace en mercure élastique,

gonflée à certains endroits, épousait même dans d’autres la forme de la cage

de l’ascenseur. Nous survolions du regard une épaisse forêt équatorienne

grouillant de cris d’animaux.

— Nous avons transporté l’Amazonie sur la Lune, me dit Conceïçâo.

Regarde la Terre !

Je levai les yeux. Je vis, au zénith, le globe terrestre de la bibliothèque

de mon enfance réduit à la catégorie d’un gros melon pourri. On y

distinguait les continents, comme sur les photos des anciens satellites

américains, mais quelque chose avait changé : la constellation des

continents, Sur une surface d’Océan dont il n’existait plus de limite entre

l’Atlantique et le Pacifique, l’Afrique côtoyait et presque épousait les

formes de l’Amérique du Sud. L’Europe occidentale, dont l’île du

Royaume-Uni, s’était glissée jusqu’au golfe de Gascogne, s’était détachée

de sa consœur l’Europe orientale et formait une énorme masse de terre qui

tournait sensiblement sur elle-même. La rupture entre les deux Amériques

avait dû se produire à la hauteur de Panama. L’Amérique du Nord était

incrustée contre l’Asie. Je ne peux pas dire que je pensai à Dieu, mais j’eus

l’intuition de ce qu’un dieu unique avait pu représenter pour nos ancêtres

les chrétiens.

— Qu’est-ce que vous pensez de ça ?

C’était la voix de Vinicio da Luna. J’aperçus ma mère à son côté ; elle

faisait semblant de pleurer d’émotion. Vinicio se pencha sur la balustrade. « Amazononanamazanomamazona… », se mit-il à répéter, comme en

extase, de sa puissante voix de ténor. La forêt se hérissa de cris de bêtes

multiples. Je m’attendais à un discours dictatorial, mais non, il se mit à

chanter une bossa nova déjà vieille sur terre : « Ah, que saudade tenho da

minha terra, a minha luna e sempre a mesa, minha fortuna e ver a

brincadeira, quero brincar vôcé a noite enteira *3 ! » Et voici le stupéfiant :

toutes ces voix d’animaux (dont je ne connaissais pas la nature à part les

énormes araras qui surplombaient les arbres, mais je soupçonnais une foule

d’espèces, leurs cris allaient du hurlement du puma au sifflement du

serpent, du cri perçant du condor au tam-tam du crapaud-buffle) se mirent à

parodier la bossa nova, suivant le rythme de Vinicio. J’avais peur,

j’étreignis Conceïçâo dans mes bras. Elle m’embrassa profondément dans la

bouche. Il s’éleva du fond de la forêt une ovation dont la nature de la voix

me parut à peine humaine. Les branches des arbres à nos pieds se

remplirent d’Amazones qui se balançaient comme des singes, faisant fuir

une foule d’oiseaux. Nous nous montrâmes à la balustrade, ma mère au bras

de Vinicio et moi enlaçant Conceïçâo. Le nain New-New restait collé à moi,

ne dépassant pas la hauteur du balcon.

— Je vous servirai d’interprète, répétait-il.

Le soleil se coucha d’un coup et l’atmosphère changea en un instant : la

Terre, reflétant la lumière du Soleil derrière la Lune, nous la rendait

changeante, kaléidoscopique. On voyait l’horizon de la forêt vierge, soudain

net, où se profilaient des cous de bêtes (des dinosaures ?) soutenant des

têtes minuscules broutant le sommet des arbres. C’est là que je réalisai les

vraies dimensions de la Lune, l’horizon était tout près et il était

sensiblement plus courbé que chez nous. J’eus le vertige ; je m’éloignai de

la balustrade. Conceïçâo, ma mère et Vinicio continuaient à saluer le peuple

amazone, les autres à les acclamer, le tout entrecoupé du concert de la forêt.

Le nain New-New continuait à se coller à moi. Je m’étais habitué à lui

comme à un chien.

— Maître, ne m’en veuillez pas de vous avoir dupé tout à l’heure ; je

voulais mesurer la grandeur de vos sentiments. Dorénavant, je serai votre

esclave éternel !

Il se mit à me lécher la main, je l’écartai. J’eus la nostalgie de la Terre

comme un immigrant italien a la nostalgie de la sienne, quand il comprend

que le retour ne pourra être qu’imaginaire. Après tout, mon aventure n’était

que trop humaine. Mais j’étais ahuri du comportement de ma mère, dont je

croyais pourtant m’être fait une image une fois pour toutes.

Les Amazones dressaient une table au milieu de la terrasse. Une table

en métal ovale, qui reflétait l’image de notre Terre, toujours immobile au

zénith. Elle avait à peine changé depuis tout à l’heure, sauf un nuage

sombre qui avançait de ce qui restait de l’Asie vers la masse de glace du

pôle Nord. Un cyclone ? Les survivants de l’humanité devaient vivre en ce

moment ce que nous avons toujours appelé obscurément « Apocalypse » ;

nous serons peut-être réconfortés par le souvenir ancestral d’autres

cataclysmes dont nous sommes les enfants spirituels.

Je pleurais ; le nain New-New voulut me lécher les larmes, je l’écartai

du coude. Vinicio vint m’offrir une prise de cocaïne pendant que Conceïçâo

et ma mère, se tenant par la main, donnaient des ordres aux Amazones sur

la disposition des différents mets qui arrivaient par l’ascenseur ; chaque plat

carré en bambou était soutenu par quatre Amazones. Tout ça était éparpillé

sur la terrasse. La scène se passait à une grande vitesse, comme s’il

s’agissait de machinistes de théâtre montant un décor pendant l’entracte.

Mais je me méfiais de plus en plus de ma notion du temps. J’avais un peu

froid, je réalisai que j’étais nu. Comme si elle avait deviné mes désirs, une

Amazone noire comme l’ébène, l’œil gauche couleur d’agate, courut vers

moi avec une cape en lin blanc qu’elle posa sur mes épaules. New-New me

la nava élégamment sur la poitrine. J’aspirai deux prises que Vinicio

da Luna m’offrit sur un miroir de poche, à l’aide d’une paille en argent.

— C’est de la cocaïne made in Amazonia, nous avons nos laboratoires

au pied des plantes. Pas de restrictions sur la Lune ! Que pensez-vous de

notre Royaume ? (Il se mit à rire de ce rire contagieux du tiers monde.) On

les a eus, les pédés !

Il signalait la Terre, puis il se tapait l’estomac. New-New riait aussi,

nerveusement ; moi non. J’aurais préféré me trouver à la place de n’importe

lequel de mes frères restés sur Terre pour vivre notre destin commun ou

mourir ensemble. Décidément, ma révolte athée était moins accomplie que

celle de ma mère. Ivre morte, elle s’était couchée sur la table ovale où elle

vomissait. Les Amazones la lavaient. Vinicio da Luna comprit ma détresse ;

je le sentis dans son regard, humain pour la première fois.

— Je sais qu’il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez pas

encore, me dit-il, et la première est celle-ci : vous êtes notre chef !

En effet, il y avait beaucoup de choses à comprendre *4.

— Mais pourquoi ?

— Je ne vous ai pas choisi, me répondit sèchement Vinicio da Luna,

vous avez la mémoire courte. C’est vous qui avez enlevé Conceïçâo do

Mundo à Paris pour l’envoyer chez votre mère dans le Berry, et c’est encore

vous qui l’avez enlevée dans le Berry pour provoquer cet accident

épouvantable sur l’autoroute Aquitaine où elle a failli laisser la vie par votre

bêtise ! Après quoi nous vous avons sauvé in extremis de la catastrophe

mondiale, et au lieu de me remercier vous me demandez : pourquoi moi ? Je

m’en fiche que ce soit vous ou un autre, je ne pense qu’au bonheur de

Conceïçâo ! Et pour cela je suis prêt même à épouser votre mère ! Ceci

vous paraît anormal parce que vous avez une mentalité de pédé !

— Vous êtes un être humain, oui ou non ? j’éclatai. Vous êtes en train de

contempler l’anéantissement du monde du haut de ce balcon sur la Lune et

vous me parlez du bonheur de votre fille ?

— Vous n’êtes qu’un petit-bourgeois qui se méfie de sa banque ! me

répondit-il du tac au tac. Ne me dites pas que jamais de votre misérable vie de pédé parisien vous avez imaginé qu’un jour vous épouseriez

l’hermaphrodite de vos rêves et que vous deviendrez par là le chef de la

Lune !

— Je ne l’ai pas cherché !

— Personne ne l’a cherché !

— Mais alors, pourquoi cette catastrophe ?

Il me secoua par les épaules.

— Mais alors vous n’avez rien compris ? Il s’agit de l’atmosphère !

Nous possédons l’Amazonie, le poumon du monde !

La vie n’est plus sur la Terre, elle est sur la Lune ! Vous le voyez bien,

que la Terre agonise ! Tout le monde le prévoyait depuis Einstein, mais

personne d’autre que les Amazones n’a prévu de sauvegarder l’oxygène !

Vous continuez à croire que je suis un savant fou et que les Amazones sont

mes esclaves ? Les Amazones ont toujours été bisexuelles ; elles sont la

seule espèce privilégiée au monde ; elles n’ont pas eu besoin de construire

des pyramides pour s’y momifier ; elles ont planté mètre après mètre la

forêt amazonienne pendant que les autres imbéciles bâtissaient leurs tours

de Babylone et leurs statues de la Liberté ! Pour ne pas parler des colonnes

grecques ni de votre tour Eiffel ! (Il s’étranglait de rage.) Et tout ça

génération après génération depuis mémoire d’humain !

Je ne me donnai pas la peine de lui signaler la différence entre notre

culture millénaire et l’écologie à peine récente sur terre, mais je remarquai :

— Elles ne sont peut-être pas nos esclaves, mais elles nous traitent

comme si nous étions une famille royale !

— C’est bien ce que nous sommes ! Ça les amuse de nous déguiser et

de nous servir à table. Nous avons déjà assez de veine si elles ne nous

renvoient pas sur Terre ! Conceïçâo leur a bien exprimé son désir de se

reproduire avec vous ; elles ont bien compris que vous êtes leur chef !

— En ce domaine les Amazones imitent en quelque sorte les mœurs des

fourmis marabuntas, reprit le nain asiatique New-New. Pendant la gestation, le mâle est choyé par la tribu ; le jour de la naissance, si l’enfant n’est pas

bisexuel, on châtre le père.

New-New tremblait, s’accrochant à mes genoux au point de me faire

basculer.

— Tout dépend de vos gènes, dit Vinicio. En plus, ce n’est pas pour

demain. Le temps de gestation des Amazones est de sept ans et demi,

quoiqu’il faille prévoir que sur la Lune le manque de gravité peut jouer et

que le fœtus se sente plus désireux de marcher sur quatre pattes dès la

cinquième année de grossesse. Les Amazones marchent sur les coudes et

les genoux au moins dix ans ; elles ne se mettent à grimper qu’au moment

de la puberté, pour gagner les branches des arbres. Elles imitent les oiseaux

jusqu’à l’âge de trente ans, avant d’être couvertes par des aigles. Elles font

une seule couvée d’œufs d’où naissent les « araras », une sorte de mulet de

l’Amazonie. C’est bien plus tard qu’il commence à leur pousser la poitrine

et le clitoris, alors elles redescendent des arbres pour faire une vie

humaine ; enfin, une vie d’Amazone.

— Mais quel âge ont-elles ? Je les avais prises pour des adolescentes !

— Là, mon ami, détrompez-vous ! Elles vivent bien plus longtemps

qu’un éléphant !

— Le plus curieux, ajouta l’Asiatique toujours accroché à mes genoux,

c’est que vers la fin de leur vie elles deviennent des animaux aquatiques ;

elles vont fonder des forêts d’algues au fond des fleuves. Au début, elles

nagent un peu comme les chevaux, ensuite il leur pousse des écailles et

chaque pied se prolonge en queue de poisson, ça leur permet de nager à une

vitesse extraordinaire ! Avant la mort elles deviennent assez méchantes ; ce

sont des sortes de vieux batraciens qui passent leur temps à dévorer les

piranhas qui polluent les fleuves.

— Les piranhas sont des descendants des Amazones d’un temps

immémorial qui se sont révoltés pour manger leur mère, déclama Vinicio da Luna de sa voix de ténor. De là leur dernière mutation : ils deviennent

des batraciens pour lutter contre les piranhas !

— Darwin avait annoncé la théorie de la relativité à l’envers ! sanglota

l’Asiatique.

— Absolument pas, s’indigna Vinicio, les vieux batraciens pondent un

seul œuf avant de mourir et il en sort une chrysalide de Lunion ! La dernière

mutation de l’Homme s’appelait donc Lunion !

— C’est des chrysalides qui naissent avec des ailes, dit l’Asiatique

New-New, et qui ne vieillissent peut-être jamais. La plus vieille qu’on

connaisse a plus de mille ans !

Ce que j’avais pris pour des énormes papillons qui voltigeaient dans le

ciel presque vert, c’était des Lunions ! J’essayai de les fixer dans cette

lumière rouge terrienne presque aveuglante. Ils avaient des ailes immenses

de toutes les couleurs, comme les oiseaux du Moulin-Rouge. L’un

s’approcha de plus près. À la place du corps que j’imaginais, celui d’un

grand insecte, il se trouvait un sexe d’homme en érection ; le gland était

surplombé de deux petits yeux de homard. Les couilles en écailles

couvraient un sexe de femme qui ressemblait plus à un oursin qu’à une

vraie chatte. Ils avaient trois paires de bras, dont les doigts finissaient par

des pinces qui faisaient ressembler leur main à un crabe d’une habileté

extraordinaire ; ils attrapaient des chauves-souris en l’air, qu’ils faisaient

craquer de tous leurs os avant de les introduire dans leurs cons d’oursins qui

se refermaient aussitôt. De leur gueule au milieu du gland, ils éjaculaient

une gélatine blanchâtre qui ressemblait à du sperme. Ils n’arrêtaient pas de

dévorer par le derrière et de dégouliner par la bouche. Qui sait par quel

caprice de la Nature l’appareil digestif s’était inversé.

J’eus un frisson. L’humanité ne tenait qu’à la beauté du visage, même à

celui des bêtes. Je me surpris pour la deuxième fois à penser comme un

catholique. Je leur posai la question la plus simple, que j’aurais dû poser

depuis longtemps :

— Qui est Dieu ?

— Il n’y a pas de Dieu, répondit Vinicio, vous le voyez bien !

Je le voyais peut-être bien, mais je n’arrivais pas à le croire ; et

pourtant, j’avais toujours cru le savoir, que Dieu n’existait pas.

Il faut que je l’invente en moi-même, je me surpris à penser. Il faut que

j’invente Dieu, ou au moins un dieu quelconque, parce que nous ne sommes

pas sur la Lune, nous sommes descendus en Enfer ! J’aurais dû m’en douter

déjà dans l’ascenseur. Et Conceïçâo do Mundo était certainement morte :

ses mouvements étaient ceux d’un automate, mais avec l’élégance que seuls

les peintres mystiques ont saisie dans l’instant fugace.

À la lumière de la Terre elle était blanchissime ; elle s’était accoudée au

balcon loin de nous, absorbée dans ses pensées ; elle s’éventait d’une plume

de paon. Je pris congé de Vinicio et de New-New pour m’approcher d’elle.

Ce n’est que quand j’arrivai à elle et que je sentis sa fragrance de femme

que je réalisai que nous étions tous vivants, et bien vivants.

— Ne doute jamais de mon amour, je sanglotai, permets-moi de t’aimer

jusqu’à la mort, même si notre enfant naît unisexuel et qu’il faille me

châtrer !

Elle sourit :

— Qu’est-ce qu’ils t’ont encore raconté, ces imbéciles ?

Elle m’entraîna vers l’autre bout de la terrasse où se trouvait une petite

fontaine. Une Amazone s’approcha avec deux sorbets roses sur un plateau

marocain. J’avais très soif, j’avalai le mien, il n’avait pas de goût. Nous

nous assîmes sur un hamac, l’atmosphère sentait tous les parfums de

l’Arabie. Je levai les yeux et je la vis, ma Terre. À travers les larmes je

l’aperçus comme une tomate qui pivoterait sur elle-même. Conceïçâo me

caressa tendrement les paupières du bout des lèvres, puis elle me lécha les

larmes. Elle me murmura : « Ne pleure pas, mon amour. La Terre n’existe

plus, nous sommes sur la Lune… »

Je sentis la chaleur de son corps, ses seins pointus, la courbe de ses

reins. Je bandai. Elle m’écarta rudement.

— Je suis enceinte ! Si tu veux baiser, va te faire enculer par les

Amazones ; moi, je ne baiserai plus tant que je serai grosse !

Elle avait pris les inflexions de voix de ma mère dans ses pires

moments.

— J’ai peur que notre fils en souffre ; je me suis déjà assez fait mettre, à

Pigalle, du temps où je faisais le travelo au petit jet d’eau, accoudée aux

grilles du métro ; j’ai déjà assez de chances pour que notre rejeton naisse

anormal ; viens pas me remuer l’utérus. Si j’avortais encore une fois, là, on

se retrouverait dans la vraie merde !

— Tu vas même m’empêcher de t’aimer ? Seulement parce que tu es

enceinte de moi ?

Je m’énervais. Elle m’accrocha les ongles aux joues, me regarda dans

les yeux.

— Mon chéri, tu le sais depuis le début, que tu n’es qu’une couverture !

Je me dégageai ; mes joues pissaient le sang. Il se mit à pleuvoir, d’une

pluie glacée. Un éclair illumina la terrasse de la Nef et, presque

immédiatement, le tonnerre m’assourdit. Je me bouchai les oreilles des

deux mains. Des Amazones se précipitèrent avec un parapluie qui nous

isola de la pluie, un vrai torrent. Conceïçâo tremblait de tous ses membres ;

j’étais trempé dans ma tunique ; elle m’assena un coup de poing dans la

mâchoire.

— Vinicio da Luna est le Démon, je t’ai supplié mille fois de le tuer,

mais tu es un lâche ! Nous voilà réduits à ce jeu ignoble de femme enceinte

à la Prénatal, en compagnie de ta mère dont j’ai ras le bol !

Ses narines frémissaient comme celles d’une panthère. Elle me mordit

au biceps.

— Conceïçâo, je t’aime !

Je criais sur le bruit de l’orage.

— Je t’aime, toi, Conceïçâo do Mundo, et non les autres, même ma

mère que j’ai toujours détestée ! Si nous sommes ici, ce n’est pas de ma

faute ; j’ai essayé de tuer Vinicio trois fois sur Terre, tu le sais bien !

Elle me cracha au visage :

— À d’autres, avec ton baratin, pédé ! Il faut tuer Vinicio pour

s’emparer de la Lune !

Elle me tendit un bijou en forme de cœur, il était rempli de poudre rose.

— Tente de le faire priser avant de se mettre à table, c’est de la

strychnine pure !

C’était une bague à la Médicis ; elle me la passa au petit doigt *5.

La pluie cessa aussi sec. Le soleil jaillit à l’horizon instantanément,

m’aveuglant comme un projecteur de théâtre.

— Tiens, mets ça, me dit Conceïçâo do Mundo.

Elle me tendit une paire de lunettes noires. Ma djellaba était déjà sèche,

la canicule avait monté sensiblement. Habillé comme j’étais, j’avais l’air

d’un hippy sur une terrasse à Marrakech et non sur la Lune. Une Amazone

se précipita avec une paire de babouches que j’enfilai ; le sol devenait

chaud. Une autre vint m’éventer avec une branche de magnolia. Conceïçâo

me murmura à l’oreille : « N’oublie pas de lui faire priser la strychnine,

c’est notre dernière chance ! » Elle me prit par la main et nous avançâmes

vers la table ovale où ma mère et Vinicio da Luna avaient déjà pris place,

l’un à chaque bout. Ma mère, nue et la coiffure défaite, buvait du

champagne. À chaque fois qu’elle en avalait une gorgée, elle la vomissait

aussitôt, puis elle éclatait de rire. Deux Amazones lui versaient du

champagne frappé sur la tête. Elle avait déjà attrapé un sérieux coup de

soleil aux seins et aux épaules.

Conceïçâo et moi nous nous assîmes face à face ; ma mère restait à ma

droite, Vinicio da Luna à ma gauche. Celui-ci avait l’air sombre.

— Quelque chose me préoccupe, mon Beau-Gendre. Il s’agit de la santé

psychique de Conceïçâo. Elle est devenue trop agressive avec vous. Si elle vous dérange, on n’a qu’à la mettre en cage dans son ascenseur jusqu’à la

fin de la gestation. Elle a toujours été d’une perversité inouïe ; je ne

voudrais pas que lors d’une de ses crises d’hystérie, elle vous blesse ou elle

vous brûle au chalumeau comme elle a fait avec votre cher ami Pogo

Bedroom, souvenez-vous !

Conceïçâo s’empara d’un couteau sur la table et le jeta sur Vinicio, à

l’apache. Il s’écarta juste assez vite pour que le couteau lui rase le cou

comme un éclair avant de s’incruster dans l’œil d’une Amazone qui se

trouvait derrière Vinicio, servant à table.

Ma mère éclata de rire ; je poussai un cri d’horreur. Je me trouvais dans

un monde que j’avais haï sur Terre, mais seulement par mes opinions ; je

n’avais vécu ni la guerre ni la faim, donc je n’avais jamais connu l’horreur

que dans les films ; qu’est-ce que je pouvais savoir du vrai cannibale ?

Un groupe d’Amazones se précipita sur le blessé ; pendant que l’une lui

suçait le sang qui jaillissait de l’œil, une autre le scalpait du même couteau

arraché de l’œil, une autre lui coupait les seins et les couilles, une autre lui

ficelait les poignets aux chevilles. Elle poussait des cris comme un porc

qu’on saigne. Elles la déposèrent sur la table où Vinicio l’acheva, la lardant

de coups de couteau.

Les Amazones, couvertes de sang, se frottaient et se mordillaient

comme des gouines. Vinicio coupa une oreille du cadavre et la leur jeta :

elles se la disputèrent comme des louves affamées.

Malgré la chaleur j’avais les pieds et les mains glacés ; un lourd nuage

passait. L’Asiatique New-New, dont j’avais même oublié l’existence,

grimpa sur le dos de la chaise et me couvrit les épaules d’un châle en

vigogne très léger mais qui me tenait chaud. Il me glissa à l’oreille : « Ne

mangez surtout pas le hors-d’œuvre ; attendez le plat de consistance, qui est

congelé. Et, surtout, ne me donnez pas de pourboire, ils vont soupçonner

que je suis votre complice ! » Il était habillé d’un frac en satin rose dont les

pans de la veste lui arrivaient aux chevilles et d’une perruque bouclée de la même couleur qui faisait ressortir non seulement son teint jaune mais aussi

le dessin de ses yeux, mobiles comme ceux d’un serpent. Mon passé

d’enfant cinéphile me revint à la mémoire et me servit de réconfort.

Après avoir jeté le couteau, Conceïçâo était restée immobile, furieuse,

me regardant dans les yeux et caressant de son index le bord d’une coupe en

argent. Entre nous gisait le corps de la suppliciée amazone. Ma mère criait :

« Olé ! Olé ! » et battait des mains. Sous le nuage, la lumière était devenue

argentée comme celle de la Lune jadis sur Terre. La Terre avait disparu

derrière l’horizon. La forêt autour de nous devint silencieuse ; New-New

me souffla à l’oreille :

— Toute l’Amazonie est en train de prier pour l’âme du défunt. L’esprit

de l’Amazone se concentre dans la vapeur d’eau du nuage qui nous cache le

soleil. Pour elles c’est une mort exemplaire, car c’est Conceïçâo la seule

autorisée à tuer ; c’est son premier crime sur la Lune, de là son caractère

unique. Elles vont certainement sanctifier l’Amazone une fois qu’elle sera

digérée. Mais je vous répète : ne dites à personne que je suis votre allié !

Il s’éloigna aussitôt pour murmurer un mot à l’oreille de ma mère ; elle

éclata de rire. Conceïçâo me dit à travers la table : « Tu vas apprendre,

saloperie de lâche, c’est toi que je vais descendre le prochain ! »

L’Asiatique New-New courut me nouer une serviette autour du cou en

même temps qu’il me glissait à l’oreille :

— Le véritable ennemi est votre mère ! Elle est jalouse de vous depuis

votre naissance parce que votre père aussi était pédé ; elle veut se venger

sur vous ! Pour elle, c’est l’occasion rêvée ! Attention, mon ami !

Puis il disparut sous la table.

Le soleil se dissipa, laissant place au soleil au zénith. J’eus soudain

l’impression de rôtir. Heureusement les Amazones nous couvraient de

parasols et nous jetaient des seaux d’eau froide sans arrêt, autrement nous

nous serions évanouis de chaleur. Sur la terrasse, la réverbération multipliait

les dessins des mosaïques bleues et vertes à l’infini.

Vinicio claqua des doigts. Ce fut le signal de commencer le festin. Les

Amazones se précipitèrent sur la table et dévorèrent leur sœur sous nos

yeux, comme des hyènes. Nous fûmes tous couverts de déchets ; je me

retrouvai avec un tibia prolongé d’un morceau de pied sur les genoux. Elles

dépeçaient les muscles avec leurs couteaux ; elles faisaient craquer les

jointures pour mieux écarteler les membres. Quelques Lunions voltigeaient

autour, humant le cadavre sans oser trop s’approcher, peut-être affaiblis par

la chaleur. L’odeur, à chaque fois qu’un organe éclatait, devenait plus

pestilentielle. New-New vint me tendre un mouchoir imbibé d’éther que je

collai à mes narines.

— Courage, mon ami, nous ne sommes qu’aux hors-d’œuvre !

Vinicio se mit à ronger un avant-bras, Conceïçâo croquait un orteil, ma

mère se délectait d’un bout de foie.

— Est-ce que je peux me lever de table ?

— N’oubliez pas que vous êtes le seul chef de la Lune, mon Beau-

Gendre.

Je m’éloignai vers une extrémité de la terrasse que je n’avais pas

explorée, cachée par une haie de cyprès. Le nain New-New me suivit,

portant une ombrelle jaune.

— Qu’est-ce qui va se passer, New-New ?

— Comment pourrais-je le savoir, Maître ?

Derrière la haie, il se trouvait une piscine ronde. Il y soufflait

heureusement une brise fraîche. Je me déshabillai et j’entrai dans l’eau

claire : je me sentis revivre. Cette dernière scène de cannibalisme m’avait

frappé plus que tous les crimes dont j’avais été témoin. Comment arriver à

dévorer un de leurs blessés, tels des rats, quand ils n’avaient même pas

besoin de nourriture ? Il ne s’agissait pas d’un crime sadique ni d’un crime

rituel ; la mécanique du meurtre avait été déclenchée par la vue du sang

versé. Comme les piranhas ! Je me rappelai ce que m’avait dit Vinicio à

propos des piranhas. À la moindre coupure au petit doigt je risquais de me faire dévorer par les Amazones. Et même ma mère me rongerait le foie de

bon cœur ! Quant à Conceïçâo do Mundo, plus question d’éprouver le

moindre désir ni même de la tendresse pour elle. Et si je vivais jusqu’à la

naissance de notre enfant (rien n’était moins probable), de quel monstre

accoucherait Conceïçâo ? Les Amazones ont certainement imprimé dans

leurs gènes la férocité des animaux les plus sauvages. Quelle sorte de fils

allais-je avoir, moi, pauvre homosexuel qui n’aurais jamais songé à me

reproduire ? Il me sembla utile de me répéter que j’étais bien vivant ;

j’avais déjà succombé une fois à la tentation de me considérer mort, je ne

faisais que céder à ma peur ; il faudra que je sois fort et que je garde la tête

froide. Oui, mais en l’honneur de qui ? Les deux seuls êtres civilisés qui se

trouvaient sur la Lune étaient New-New et moi-même, et toute idée de

reproduction simplement humaine était exclue. Même avec ma mère, qui

avait dépassé l’âge de la ménopause. Mais si parmi toutes ces Amazones il

se trouvait des femmes normales ? Impossible ; elles avaient toutes des

bites, et même trois fois plus grandes que la mienne ; pour ne pas parler de

celle de New-New, de la taille d’un radis rose. Il flottait à côté de moi dans

la piscine, jetant de l’eau par la bouche comme un petit cachalot de Walt

Disney. Walt Disney était le seul artiste sur Terre à avoir pressenti cette

Lune, où la perception des mouvements et des couleurs prenait la rapidité

d’un dessin animé. Ce n’était pas seulement à cause de la différence

fondamentale de la nature de la lumière, mais à cause du manque de

pesanteur, qui nous faisait bouger avec le rythme d’un dessin animé. C’était

ridicule mais en même temps émouvant, bien que parfois l’accélération me

fît un peu peur, comme aux tout-petits quand ils vont pour la première fois

au spectacle. J’ai regretté de n’avoir pas lu de plus près les rapports des

savants sur les expériences tentées sur les cosmonautes sur la Lune, bien

que je sois certain que la peur les tenaillait autant que moi. Mais eux, ils se

sentaient utiles à l’Humanité, alors que moi je développais un sérieux

complexe d’inutilité. J’étais confus de penser de plus en plus catholiquement, mais après tout c’était normal dans un endroit pareil. Il me

parut bizarre que personne ne vînt nous importuner ; ils devaient se livrer à

qui sait quel satanisme.

— Connaissez-vous la forêt amazonienne, New-New ? Est-ce qu’elle

est pratiquable ?

— Bien sûr, répondit New-New arrêtant ses gargarismes. Tout est

pratiquable pour vous parce que vous êtes leur chef. Les Amazones sont

tenues de vous défendre contre qui que ce soit et croyez-moi : dans un corps

à corps, même les gorilles mâles ont peur d’elles ! Mais il faut seulement

faire attention à ne pas manger ni des fruits ni des herbes, tous les végétaux

sont hallucinogènes. Les animaux aussi : il ne faut pas manger un seul

animal, même les escargots sont hallucinogènes. C’est la seule tentation à

laquelle vous ne devez jamais céder ; on ne connaît pas encore très bien les

effets des hallucinogènes sur la Lune mais on risque d’avoir des mauvaises

surprises ; on parle de mutations subites extrêmement douloureuses. Pour le

moment on déconseille à tout le monde de manger fruits, légumes et

animaux de toute sorte.

— Mais que mangent-ils ?

— Vous l’avez bien vu, de l’humain.

— Ils se mangent seulement entre eux ?

— Ah ! non, tout de même ! Ils ne mangent que les blessés.

L’Asiatique New-New sortit de l’eau et s’assit sur une chaise de plage à

l’ombre d’un cyprès.

— Mais c’est exceptionnel, continua-t-il. Nous vivons principalement

de surgelés. Une navette revient sur Terre une fois par semaine pour faire

provision de cadavres. Ce n’est pas du pillage mais au contraire du

nettoyage ; ça évite les pertes. Et des cadavres d’humains il y en aura

toujours. C’était prévu dans le projet sur la Lune. Et pour bien des

millénaires ! Les Asiatiques, nous sommes sur ce projet depuis longtemps,

« l’île du Soleil Levant » n’a jamais voulu dire autre chose. Notre seul problème est d’ordre religieux. Les Amazones n’ont pas de religion et ceci

est très inquiétant ; elles sont à la merci de n’importe quel gourou, tel

Vinicio da Luna !

— Au début je croyais que c’était vous, le gourou, je répliquai.

— J’ai bien essayé, croyez-moi, mais Vinicio da Luna est trop fort, il les

a en main depuis longtemps. Je suis le premier à me révolter de ce qu’ils se

mangent entre eux ; il y a assez de surgelés d’inconnus provenant de la

Terre. Mais les Amazones sont subjuguées par Vinicio, je n’y peux rien. En

ceci je suis de l’avis de Conceïçâo : vous devriez le tuer ; après tout le chef

c’est vous. Vous craignez peut-être les réactions de votre mère, mais une

fois Vinicio mort elle perdra pratiquement tous ses pouvoirs.

— Ce n’est pas un homme facile à tuer ! Je n’en suis pas à mon premier

essai ! Vous avez remarqué la vitesse avec laquelle il s’est écarté du couteau

de Conceïçâo ? Il a l’habitude d’éviter la mort à chaque instant ! Même

alliés à Conceïçâo nous n’arriverions jamais à le tuer !

— Chi lo sa ? fit l’Asiatique.

Nous entendîmes des cris épouvantables derrière la haie de cyprès,

c’était la voix de ma mère. Elle était clouée (ou plutôt vissée) sur la table

ovale en métal, les quatre membres pliés en forme de croix swastique. Les

Amazones m’en écartèrent violemment, elles se disputaient le corps.

Heureusement ça ne dura qu’un instant, l’une lui trancha la jugulaire, elle

expira dans des borborygmes. Elles étaient une bonne quinzaine à dévorer

ma mère. Vinivio da Luna regardait la scène de loin. Conceïçâo était à côté

de moi.

— C’est le moment de nous venger, me souffla-t-elle à l’oreille. Il est

déjà assez drogué, il n’a déjà presque plus de réactions, tiens ce poignard !

— Je n’ai jamais tué, je serais incapable de le faire. Si tu veux, tu peux

le tuer toi-même. Et moi aussi tu peux me tuer, ça m’est égal.

C’était vrai ; en ce moment je n’avais pas la moindre envie de tuer ni la

moindre peur de mourir. La vie et la mort m’étaient indifférentes, comme à la télévision quand on change de chaîne indéfiniment jusqu’au point de

confondre les séries dramatiques et les flashes publicitaires, les

informations politiques et les films d’horreur.

Soudain il se leva un vent fort. Une tornade rouge approchait très vite

de l’horizon arrachant au passage les branches du sommet des arbres. Les

Amazones couraient sur la terrasse dans tous les sens, pliant les parasols.

Elles avaient même oublié le cadavre déchiqueté de ma mère sur la table

ovale. Un coup de vent m’enleva. Je m’accrochai au balcon pour éviter

d’être emporté par une rafale. Quelques Amazones passèrent par-dessus le

rebord, littéralement soufflées par le vent ; je m’y accrochai de toutes mes

forces. Les rafales devenaient de plus en plus fortes et plus fréquentes.

Soudain je me sentis agrippé à la taille par deux bras puissants ; je crus

d’abord qu’ils voulaient me précipiter par-dessus le rebord mais au

contraire, ils me protégeaient s’accrochant au balcon ; ils m’aidèrent à tenir

jusqu’à ce que le vent commence à tomber. Quand je fus un peu remis, je

me retournai pour voir le visage de mon sauveteur. C’était un homme, un

vrai homme, qui me souriait sous une moustache noire bien fournie.

— Ça va mieux ? me demanda-t-il en français. Je crois que nous

sommes arrivés juste au bon moment !

Ce que j’avais pris pour une tornade c’était les hélices d’un engin qui

s’était posé sur la terrasse de la Nef, une sorte d’araignée en métal couleur

brique qui nous cachait le ciel, soutenue par des pinces qui s’accrochaient

au rebord du balcon.

On ne voyait plus une seule Amazone mais une bonne vingtaine

d’hommes à moustaches qui descendaient par une corde accrochée à une

trappe au milieu du ventre de l’araignée. Ils étaient tous herculéens comme

des pédés de la Californie des années 1980 ; ils portaient des shorts en blue-

jean, avaient le torse nu et des baskets. Ils enveloppèrent le corps de ma

mère (enfin, ce qu’il en restait) dans un sac en plastique qu’ils remontèrent

sur l’araignée par un monte-charge.

— Nous lui donnerons une sépulture terrienne, me rassura mon

sauveteur. C’était qui ?

— C’était ma mère.

— Mon Dieu, soupira-t-il m’étreignant l’épaule. Est-ce qu’il se trouve

d’autres humains civilisés sur la Lune ?

— Que je sache, non. Ah ! si, un nain asiatique, mais il n’est pas

dangereux. Il insiste pour me rappeler qu’il est mon esclave bien qu’il se

prétende l’architecte de la Nef.

— C’est l’Asiatique New-New, qu’on appelle aussi « le Chien

Pamplemousse » ?

— Absolument, ça ne peut être que lui.

— Racontez-moi ce que vous avez vu.

— Je préférerais que vous me donniez d’abord des nouvelles de la

Terre !

— Nous n’avons pas le temps, racontez-moi d’abord tout ce que vous

avez vu sur la Lune !

Je fis l’effort de raconter en ordre chronologique et le plus vite possible

tout ce dont j’avais été témoin depuis mon réveil sur la Lune, mais ma

langue s’empêtrait, elle n’arrivait plus à articuler ; je m’endormis comme

une masse *6.

 

*1 Un Roux-Combaluzier est un ascenseur en bois et en fer forgé qui doit son nom à la société

. qui les fabriquait, fondée par Félix Roux et Jean Combaluzier en 1876. À terme, les noms

des deux associés sont entrés dans le langage courant pour désigner un tandem, ce qui a pu faire dire à Roland Barthes, par exemple, que Voltaire et Rousseau sont « un couple aussi inséparable que Bouvard et Pécuchet, Roux et Combaluzier, Roméo et Juliette ».

*2 o Fin du huitième épisode paru dans Hara-Kiri n 236 (mai 1981) avec des dessins de Gébé.

. Le portugais de Copi est approximatif. En français, on pourrait traduire de la manière

*3 suivante : « Ah, que mon pays me manque, ma lune est toujours la même, mon sort est de

. voir le jeu, je veux jouer avec toi toute la nuit. »

*4 o Fin du neuvième épisode paru dans Hara-Kiri n 237 (juin 1981) avec des dessins de Lydie

. Arickx.

*5 o Fin du dixième épisode paru dans Hara-Kiri n 238 (juillet 1981) avec des dessins de

. Catherine Faure, signés « C. F. ».

*6 o Fin du onzième épisode paru dans Hara-Kiri n 239 (août 1981) avec des dessins de

. Philippe Bertrand, signés « Ph. B. ».

 

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