La guerre des pédés

Copi · Chapitre 7 sur 10

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La guerre des pédés

Postface

 

Les « pédés » ou comment s’en débarrasser

 

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« Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas. »

ANDRÉ BRETON

 

L’histoire l’a prouvé : une guerre n’éclate jamais sans raison. Et pour

comprendre les origines de celle qui se joue ici, il faut sans doute en revenir

au Bal des folles (1977), ce roman inoubliable, frénétique et fulgurant, qui

ouvrait notre cycle de rééditions et qui portait en lui l’énergie subversive

d’une jeunesse au moment même où celle-ci disparaissait. Car c’est bien de

cela dont il était question dans cette chronique d’un Argentin à Paris : de la

fin d’une époque qui était en même temps la fin d’un monde – en

l’occurrence, celui de Saint-Germain-des-Prés avec ses folles

papillonnantes, sa vie de bohême, ses après-midi passées chez Lipp et ses

départs à l’improviste pour Ibiza et ses gentilles expériences babas.

Quelques années plus tard, la mue est achevée et la redescente est raide.

Certains ne s’en remettront d’ailleurs jamais, comme Guy Hocquenghem ou

Gilles Châtelet, deux proches de Copi qui n’auront pas de mots assez durs

pour brocarder le triomphe des années quatre-vingt : années des reniements

en série et de la « dévaluation généralisée de l’utopie » 1 pour le premier ;

« années écœurantes d’ennui, de cupidité et de bêtise » pour le second,

parce qu’elles seront celles de Thatcher, Reagan, et des révolutions

conservatrices néolibérales qui liquideront « l’arc-en-ciel de générosité et

de liberté entrouvert pendant quinze ans » 2. Leurs constats, aussi amers

qu’implacables, datent respectivement de 1986 et 1998.

 

Copi, lui, n’aura pas le luxe d’attendre si longtemps. D’autant qu’à la

distance de l’analyse, il préfère la spontanéité de la fiction qui lui permet de

réagir en direct aux mutations du temps et de s’y mettre en scène sous les

masques de ses multiples doubles. À l’aube des années 1980 et alors qu’il

sent le vent tourner, notamment dans le microcosme homosexuel, il donne

vie à La Guerre des pédés, un nouvel opus qu’il considère comme une

« réplique » 3 au Bal des folles, c’est-à-dire la réponse, ou plutôt devrais-je

dire la riposte, d’un roman à un autre et peut-être même une manière de

réécrire le premier en le dégradant. À la joyeuse insouciance du Bal…

succède donc l’enfer de cette Guerre… qui prend pour point de départ la

fragmentation de la société en une multitude de communautés et les luttes

intestines qui les traversent. À l’origine, la saga paraît en feuilleton dans

Hara-Kiri, entre octobre 1980 et novembre 1981, accompagnée

d’illustrations de Gébé, Lydie Arickx, Catherine Faure, Philippe Bertrand et

Philippe Delessert. Ses quatorze épisodes trouvent leur place dans les pages

littéraires, aux côtés des textes de Delfeil de Ton, Jean-Marie Gourio, Jackie

Berroyer, Jean-Patrick Manchette 4, et ils se marient à merveille avec

l’esprit « bête et méchant » qui a fait les grandes heures du journal. Il faut

dire qu’à l’époque, Copi en est un habitué : cela fait près de dix ans qu’il y

publie des nouvelles et des histoires dessinées et il est proche du Professeur

Choron (directeur de la publication), de Gébé (rédacteur en chef), Wolinski,

Reiser, Willem et Cabu. Mais à l’heure où l’esprit soixante-huitard

commence à s’émousser et alors que les « pubards » 5 ont remplacé les

hippies, la fidélité de Copi pour Hara-Kiri n’a rien d’anodin. Elle témoigne

du désir de rester dans l’un des derniers bastions de la contre-culture et de

continuer à faire vivre l’insolente liberté des marges, au moment même où

celles-ci sont remises en question. Encore une fois, l’auteur argentin se

minore et cultive sa singularité, puisque c’est depuis un journal bien connu pour son humour hétérosexuel, machiste, voire graveleux, qu’il réactive sa

satire de la communauté homosexuelle, mettant ainsi en scène les rapports

ambigus qu’il n’a cessé d’entretenir avec elle.

 

Le feuilleton comme orgie de fictions

 

Rétif à toute forme de dogme et de théorie, Copi eut la sagesse de ne

pas se répandre en grandes considérations sur ce que la littérature doit être.

Néanmoins, il n’a jamais caché ses réserves à l’égard du roman qu’il jugeait

trop « linéaire » et, « à l’image d’un sablier, un peu ennuyeux ». « Même

son écriture le devient », disait-il, « ou sa lecture : toujours une ligne égale,

l’une après l’autre… ». Rien à voir avec le texte de théâtre donc, qui est

visuel, vivant, et toujours surprenant parce qu’« il y a des répliques, des

interjections » 6. En outre, le théâtre est pour lui le médium de tous les

possibles, celui où tout peut arriver à chaque instant, et le plus approprié

pour produire du mélange parce que chaque personnage peut y prendre en

charge un genre différent. Ainsi, de répliques en répliques, les registres

s’opposent, s’entrechoquent, se contredisent, ce qui donne lieu à une

dramaturgie instable et rhapsodique, pleine de ruptures et parfois proche du

collage. Une pièce comme L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer

(1971), qui enchevêtre les discours vaudevillesques et mélodramatiques,

farcesques et romantiques, est sans doute l’une des meilleures illustrations

de ces grands écarts dont Copi est coutumier 7.

 

Le roman, lui, reste plus rétif à ces décalages. Il ne possède pas

l’efficacité du dialogue (ou seulement par instants) et le flux narratif qu’il

met en place court toujours le risque de devenir un peu ronronnant, voire

franchement rébarbatif. D’où les efforts répétés de Copi pour le

« secouer » 8, le court-circuiter, le théâtraliser – bref, jouer contre lui. Dans cette entreprise de « dénaturation », la forme fragmentée du feuilleton lui

sera d’une grande aide. Non seulement parce qu’elle lui permet de saturer

chaque épisode d’un nombre incalculable de rebondissements et de créer

des petites pièces très denses, à l’instar des nouvelles ou des sketches, qu’il

affectionne ; mais aussi parce que les interruptions successives qui sont le

principe du genre lui offrent la possibilité de réorienter constamment son

histoire. À ces interruptions formelles (« à suivre… »), Copi ajoute aussi

des « coupures » narratives de son propre cru (le narrateur s’évanouit ou

s’endort) grâce auxquelles il arrête brutalement le récit, crée des ellipses et

change de décor, un peu comme à l’entracte 9. En fin de compte, cette

avalanche de coups de théâtre conjuguée à ces arrêts inopinés ont pour effet

de retourner en permanence le « sablier » du roman et la perception d’un

lecteur qui ne connait aucun répit, parce qu’il n’a plus de « temps faibles »

auxquels se raccrocher. Épisode après épisode, le feuilleton repart de plus

belle, comme s’il pouvait continuer à l’infini, et il ressemble de plus en plus

à une improvisation acrobatique dont on est bien curieux de savoir

comment elle finira. « Je me demandais quelle allait être la fin » 10, avoue

Copi lui-même, à la fois acteur et spectateur de sa propre « hallucination ».

 

Compte tenu de ce principe d’écriture et de la débauche d’imagination

qu’il génère, on comprend aisément que l’opération qui consiste à fusionner

tous les épisodes au sein d’un seul et même volume ne pouvait que donner

lieu à une forme encore plus monstrueuse 11. Parue en 1982 chez Albin

Michel, la version livre de La Guerre des pédés reprend l’intégralité du

texte de Hara-Kiri, sans en changer un mot. À ceci près que sa structure est

intégralement refondée. Elle ne comporte pas quatorze chapitres, comme on

pouvait s’y attendre, mais seulement quatre, avec des titres qui ont été

ajoutés a posteriori : « Les escaliers de la rue Saint-Antoine », « La roseraie

de ma mère », « Les maléfices de la Lune » et « Conceïçâo do Mundo ».

Une telle condensation donne encore plus à sentir les revirements de la

fable et les passages d’un genre à l’autre, un peu « comme à la télévision quand on change de chaîne indéfiniment jusqu’au point de confondre les

séries dramatiques et les flashes publicitaires, les informations politiques et

les films d’horreur » 12. À l’intérieur de ce zapping esthétique qui mime, là

encore, la dramaturgie mouvementée du théâtre de Copi, on distingue

néanmoins plusieurs strates. Tout d’abord, La Guerre des pédés s’ouvre sur

une chronique homosexuelle dans la veine du Bal des folles 13 ; elle prend

ensuite des allures de roman noir avec l’irruption de la guerre des gangs et

l’entrée en scène du maquereau diabolique ; feint de marquer une courte

pause dans un chapitre dont le titre évoque Lorca ou Tennessee Williams

(« La roseraie de ma mère ») mais qui propulse en fait le lecteur dans un

vaudeville décadent dans le Berry ; s’engouffre dans un pseudo-thriller par

temps de guerre (il faut fuir Montluçon en deux chevaux pour rejoindre

Paris occupé) ; trempe dans la science-fiction psychédélique avec tout le

pittoresque afférent (architecture ovoïde, matelas pneumatique en forme de

hamburger, robe élastique fluo) ; succombe aux charmes de la dystopie

post-apocalyptique (les grandes puissances mondiales se bombardent, les

bébés naissent morts, la Terre explose) ; et s’achève sur une drôle d’utopie

« pédée » en direct de la Lune. Tout ça à cause d’une rencontre sexuelle qui

a mal tourné…

 

Avec cette fresque intergalactique, pour ne pas dire totale, Copi

intensifie son exploration parodique des « mauvais genres ». Car si Le Bal

des folles pouvait être lu à travers le prisme des romans sulfureux de la

Belle Époque, comme ceux de Charles Étienne (auteur d’un Bal des folles

mais aussi de L’Hermaphrodite, Notre-Dame-de-Lesbos, La Nuit

perverse…), La Guerre des pédés, elle, est écrite à la manière des pulps, ces

feuilletons américains du début du vingtième siècle qui proposaient une

littérature d’évasion pour les masses. Héritiers des romans d’aventures du

dix-neuvième et des dime novels, les pulps étaient imprimés sur du mauvais

papier (de la wood pulp, d’où leur nom) et vendus à bas prix dans les

épiceries, les pharmacies et les gares. Spécialisés dans des registres très définis (polar, science-fiction, horreur, fantasy, romance, érotisme…) et

reconnaissables entre tous grâce à leurs couvertures aux couleurs criardes,

ils promettaient du dépaysement, de l’action, de l’ésotérisme et de

l’exotisme (on y rencontrait souvent des peuples nouveaux, inspirés de la

mythologique grecque). Sous-genres libres et peu surveillés, ils mettaient

parfois en scène des personnages issus des minorités, notamment à travers

les gay pulps, les lesbian pulps et les black pulps 14. En tant que roman

d’aventures gay, La Guerre des pédés renoue avec cette littérature grand

public, sans pour autant jeter son dévolu sur un type de pulp en particulier.

Au contraire, elle les pastiche tous, les uns après les autres, jusque dans

leurs adaptations télévisuelles et cinématographiques. Et sans doute faut-il

avoir vu des films comme Jason et les Argonautes (1963), Soleil Vert

(1973), La Planète des singes (1968), Star Trek (1966-1969) ou la série des

Maciste 15 (1914-1974) pour comprendre à quel point Copi se nourrit de ces

représentations impures, allant même jusqu’à reprendre le titre d’un succès

planétaire récent, La Guerre des étoiles (1977), pour le transformer en

Guerre des pédés. Après, tout chacun son odyssée. Quinze ans plus tard, un

autre « plagiaire », Quentin Tarantino, rendra lui aussi hommage aux pulps

(de détectives, cette fois) avec une comédie noire : Pulp Fiction (1994).

D’une certaine manière, Copi, lui, aura fait le chemin inverse : il incorpore

une culture visuelle à sa littérature, la rapproche du script, du storyboard, de

la B.D. ou du dessin animé pour adultes, et la présente in fine comme une

super « production » 16 à grand spectacle, qu’il aurait orchestrée en bon

metteur en scène.

 

« Elles ont évolué, les folles… »

 

Parue pendant la campagne présidentielle et le début du mandat de

François Mitterrand, donc juste avant l’abrogation du « délit d’homosexualité » (4 août 1982), La Guerre des pédés est aussi l’occasion

d’écrire la suite de l’histoire homosexuelle, qui prend ici des allures de

série B. C’est d’ailleurs en ce sens qu’il faut comprendre le folklore des

sous-genres (« fusils-lasers » 17, costumes excentriques, couleurs

psychédéliques) et le caractère éminemment farfelu de certains personnages

(Mamie Dong, New-New) : à présent, l’histoire des « pédés » est en passe

de devenir aussi nulle que le plus kitsch des « nanars ». Car tel semble être

le revers de la « libération » : maintenant qu’ils sont émancipés,

rationalisés, « reconnus par la société », les homosexuels – ou du moins une

partie d’entre eux – ont perdu tout contact avec « la sensibilité folle » et « la

plèbe marginale » 18 dont ils sont issus. Comme le souligne Guy

Hocquenghem, ils « [tentent] de repousser dans l’ombre [leurs] anciens

compagnons des bas-fonds », abandonnent leur rôle de « ferment de

discorde » et de « court-circuit » 19 pour enfiler l’uniforme des « pédés »

respectables, gentiment amalgamés au reste du troupeau. Précisément, c’est

ce nouvel archétype que Copi met en scène à travers sa tribu de clones à

moustaches, à mi-chemin entre les Dupont et Dupond et les homosexuels

« super-socialisés » 20 de l’époque. Parmi eux, il y a Jean-Jacques, le

sociologue « qui a des relations dans la police » 21 ; Gontran, son ami

médecin ; Michou, le psychiatre ; Lulu, à qui échoit une double casquette de

diamantaire et de journaliste à Libération ; et au centre du jeu, Pogo

Bedroom, le styliste « américain bien musclé, blond à moustaches » 22, et

Copi, avatar dégénéré d’un auteur qui s’est toujours inclus dans ses propres

satires.

 

Malheureusement, la quiétude de ces homosexuels bon teint va être

troublée par un couple de travestis brésiliens : une prostituée, Conceïçâo do

Mundo, et sa « mère », Vinicia da Luna, dont on découvrira ensuite qu’elle

est un homme. Jusqu’ici, Brésil et travestis rimaient plutôt avec

divertissement : sur les hauteurs de la butte, on n’aimait rien tant que « se

raconter des histoires de travestis » 23 pour ricaner ou pour se faire peur,

tout en fumant « [des joints] de la meilleure brésilienne » 24. Mais comme

souvent chez Copi, l’objet du plaisir ne tarde pas à se retourner contre celui

qui en jouit. Un beau jour, les travestis brésiliens ne jouent plus à sadiser les

« pédés » contre de l’argent, comme ceux-ci l’exigeaient, mais ils les

martyrisent pour de vrai et gratuitement, ce qui sème un vent de panique

dans la petite communauté. Au début pourtant, celle-ci faisait bonne figure

en invoquant, la main sur le cœur, sa solidarité avec les opprimés de tous les

continents. « Ça fait une éternité qu’on va dans les pays du tiers-monde

pour se faire enculer par des gens comme eux, alors, pour une fois qu’on les

trouve dans le quartier, on ne va pas les donner aux flics ! » 25, s’exclamait

Jean-Jacques, dans une tirade qui pouvait faire penser aux élans fraternels

du FHAR vis-à-vis des « Arabes » 26. Hélas, il ne faut pas attendre très

longtemps pour que les bons sentiments se fissurent et que les « pédés »

gauchistes se transforment en « pédés nazis » 27. Terrifiés par ce qu’ils

prennent pour un « remake de mai soixante-huit » 28 (en leur défaveur, cette

fois), ils ne parlent plus que d’insécurité (« c’est devenu pire que New-

York » 29, « il n’est plus possible de sortir le soir » 30), songent à créer leur

« propre service d’ordre » 31 et vont même jusqu’à réclamer à la peine de

mort pour les insurgés. Avant que Jean-Jacques, affolé à l’idée de finir

« comme Jeanne d’Arc », ne lâche un fatidique « on est chez nous ! » 32 qui

n’est pas sans rappeler le slogan d’un célèbre parti…

 

Décidément, les temps changent. Le portrait acide des militants qui

« [gueulent] comme des caniches » 33 illustre en tout cas parfaitement la

« dérive homosexuelle » fustigée par Hocquenghem, c’est-à-dire la façon

dont les mouvements contestataires, « alourdis par leurs succès », peuvent

« [devenir] à leur tour fondateurs de répressions nouvelles » 34, jusqu’à finir

par se renier. Notre époque en sait aussi quelque chose. Mais derrière la

critique des communautés, toujours prêtes à se transformer en gangs, Copi

dévoile aussi le regard exotique que des homosexuels « de gauche » portent

sur une minorité encore plus minoritaire que la leur – en l’occurrence, celle des travestis, des prostituées et des étrangers. Car dès la première rencontre

avec Conceïçâo, celle-ci leur apparaît comme une créature merveilleuse,

surnaturelle, mythologique (elle a des « jambes divines », « une cape en

plumes de paon », une bite qui a « la taille d’un avant-bras » 35) ; mais dès

l’instant où le jeu dérape et où le fétiche leur échappe, les « pédés » la

relèguent, elle et ses semblables, au rang de dangereux envahisseurs. Toute

la suite de l’histoire peut alors être lue comme le cauchemar d’un client

agressé : tout d’un coup, les étrangers prolifèrent, passent de deux à

cinquante, puis à cent, deux cents, mettent à sac le quartier, occupent Paris,

et se métamorphosent en monstres toujours plus repoussants – cangaceiros

en transe, Amazones qui détestent les hommes (et a fortiori les « pédés »),

sauvages anthropophages, extraterrestres tout droit sortis de La Guerre des

mondes, mutants aux yeux vairons qui seraient les « produits d’une

manipulation génétique » 36… Autant de changements à mettre sur le

compte d’« un délire démentiel » 37, paranoïaque, et qui traduisent en même

temps les fantasmes clichés des « pédés » français. Ainsi, avec un sens de la

provocation très à contre-courant, le roman montre comment les beaux

discours sur les opprimés dissimulent en fait le désir de les contrôler et d’en

profiter sexuellement, tout en éprouvant le petit frisson de celui qui

s’encanaille avec des « voyous » 38. Mais quand le lecteur découvre que les

Amazones ne sont pas non plus exemptes de préjugés (« pédés de

merde » 39, scandent-elles en chœur), il comprend que cette guerre entre

minorités révèle surtout la monstruosité des représentations que chacun ne

peut s’empêcher de projeter sur l’autre – c’est-à-dire le Blanc sur le Noir,

l’homosexuel sur le travesti, le client sur la pute, le riche sur le pauvre, le

majeur sur le mineur, et vice-versa. Au fond, il n’y a pas d’entente dans le

monde clanique de Copi. Ni entre les peuples, ni à l’intérieur des gangs. Tôt

ou tard, le même que soi finit par devenir un ennemi (Copi se fait séquestrer

par les siens, les Amazones se dévorent entre elles) ; quant à l’autre, il ne

peut être appréhendé au-delà du mythe fascinant et répugnant qu’il incarne ; et en définitive, chacun reste prisonnier de ses abjectes fictions culturelles

que tout le militantisme du monde ne parviendra pas à éteindre.

 

Identité : sauvage !

 

Pourtant, dans cette histoire, il y a quelqu’un qui aime. Il porte le même

pseudonyme que l’auteur, il exerce le même métier, il vit dans le même

quartier mais loin d’en être la réplique, il est surtout une matrice grâce à

laquelle Copi peut se raconter, se déformer, donner corps à ses mauvais

penchants et à ses tendances « pédées » 40 dont il finira par se départir. Dès

le début, ce personnage est déjà un « pédé » un peu à part car il est habitué,

en tant que dessinateur humoristique, à fréquenter des hétérosexuels, donc à

quitter momentanément sa communauté pour naviguer dans d’autres

milieux de la société (ce qui n’est pas le cas de ses camarades, habitués à

rester entre eux). À la mort de Pogo, il éprouve une émotion intolérable : il

se sent irrémédiablement attiré par Conceïçâo, la créature du camp adverse

qui est en partie responsable du suicide de son amant. Aussi irrationnel cela

puisse-t-il paraître, le coup de foudre entre les deux était néanmoins cousu

de fil blanc puisque Conceïçâo occupe, dans le camp amazone, la même

place que Copi dans le camp « pédé » : elle aussi est en minorité au sein de

sa tribu, car elle est une « hermaphrodite parfaite », « la fille d’une longue

lignée qui se manifeste une fois tous les mille ans » 41, ce qui lui a valu

d’innombrables persécutions. Dans un premier temps, l’amour de Copi pour

Conceïçâo se limite à une fascination pour sa particularité anatomique

(« Vous ne m’aimez que pour mon sexe ! » 42, soupire-t-elle) et elle

s’accompagne du désir, somme toute assez colonialiste (ou « pédé »), de la

convertir à ses propres valeurs. Convaincu qu’il faut l’arracher à sa « bêtise

barbare » 43, Copi ne cesse de lui « [répéter] les vieux arguments

chrétiens », tente de lui inculquer la morale la plus dérisoire (« On ne rit pas

du malheur des autres, Conceïçâo ! » 44), s’échine à la faire « vivre comme

un être humain » 45 (c’est-à-dire comme lui-même) et la scène où il l’invite

à se couler dans son costume de « pédé » parisien résume bien la

transformation culturelle qu’il entend lui faire subir. Mais au fur et à mesure

de ce roman initiatique (ou de désapprentissage), c’est l’inverse qui se

produit. En tombant éperdument amoureux de Conceïçâo et en la suivant à

l’autre bout du monde, Copi change. Il prend ses distances avec sa culture,

dont les illustres représentants meurent (Marguerite Duras, Michel

Foucault, Sylvia Monfort…), abandonne sa « mentalité de pédé […] petit-

bourgeois » 46, renoue avec les « vices » homosexuels originels (criminalité,

traîtrise, transgression de l’ordre social) et retrouve un état de nature dans

lequel ses instincts les plus vils peuvent s’exprimer librement : despotisme

de l’homme qui bande, irrépressible désir de violer ce que l’on aime

(Conceïçâo en fera les frais sur le bord de l’autoroute) et redécouverte

d’une animalité perdue (au contact de Conceïçâo, Copi « [caquette] », sort

son « museau », est « mammifère », « poisson » ou « serpent », comme

Arthur Cravan était « cigare », « cactus » ou « girafe » 47, et il devient « une

autre personne [qu’il ignorait] totalement » 48, c’est-à-dire lui-même).

D’une certaine façon, nous ne sommes pas loin de la pensée sadienne pour

laquelle l’homme ne peut être heureux qu’à condition d’entamer une

désocialisation radicale et de revenir, non à une hypothétique vertu naturelle

(comme chez Rousseau), mais à la férocité de ses vices originels 49.

 

Il n’empêche : le retour à cette sauvagerie première ne sera pas si

simple. Car même dans l’espace, les idéologues existent et ils veillent à

« civiliser » le moindre petit bout de lune. La quête de Copi consistera alors

à essayer de s’en débarrasser en multipliant les tentatives de meurtre sur

Vinicio, le gourou sans scrupule qui a embrigadé le peuple naïf des

Amazones, ou bien en semant New-New, un nain esquimau fort serviable

certes, mais qui veut tout de même devenir « le maître à penser du

mouvement » 50. En vain. Alors que la Nef dérivait tranquillement dans les confins du système solaire et que les vices naturels commençaient à

reprendre le dessus (les Amazones se dévoraient et égorgeaient gaiement la

mère de Copi), voilà que débarque un vaisseau de « pédés » herculéens

dignes « de la Californie des années 80 » 51. Cette armée de libérateurs, qui

prétend appartenir à une « société […] hautement civilisée » 52, reprend

immédiatement le contrôle du vaisseau, hospitalise Copi, esclavagise les

Amazones et s’avère finalement beaucoup plus sectaire – et martiale – que

toutes les espèces rencontrées jusqu’ici. Réunie sous la bannière de

l’Interspatiale Homosexuelle (comme il y aura plus tard une

« Internationale argentine » 53), cette organisation anglo-saxonne,

exclusivement composée de gays et de lesbiennes, se targue d’avoir planté

le drapeau homosexuel sur la Lune et d’y avoir fondé une utopie à nulle

autre pareille. En réalité, leur Eldorado de pacotille ressemble surtout à un

cauchemar : on n’y parle que d’art homosexuel, on pense que tous les

hétérosexuels sont « méchant[s] » 54, on y construit des villes en strass et en

granit rose, et on ne trouve rien de mieux à faire que de soigner les malades

avec du poppers… « Je préfère rester un sauvage », s’écrie Copi quand il

découvre ce pays « d’un goût hideux », plus effroyable encore que le ghetto

montmartrois. « Et, tout compte fait, la barbarie de Vinicio da Luna me fait

moins peur que la vôtre » 55, dit-il aux Brigades Homosexuelles, sans doute

parce qu’il a compris que les crimes de la nature, aussi sanglants soient-ils,

ne dépassent jamais en horreur les atrocités de la culture.

 

Mais alors, que faire ? Comment échapper à ces sociétés par essence

impérialistes, prosélytes, et si belliqueuses qu’elles finissent par donner « la

phobie de toute sorte de groupement » 56 ? Et dans cette galaxie où chacun

tente d’imposer son petit paradis, est-il seulement possible de trouver une

étoile exempte d’idéologie, de morale, sans prophète, gourou, ni « génie

humanitaire » 57 d’aucune sorte ? Curieusement, l’ironie de l’histoire tient

dans le fait que les perspectives qu’elle dessine ne se trouvent pas sur une

autre planète mais bien plutôt dans notre cosmos intérieur. Tout d’abord, il y a l’humour et ses pouvoirs magiques qui démystifient les illusions, ruinent

les systèmes et permettent de décristalliser, de se déprendre de soi et des

mirages que l’on se fabrique. D’où ces multiples incises qui trivialisent le

récit, dégonflent le fantastique et donnent à voir les choses pour ce qu’elles

sont. Les militants du dix-huitième ? « Des enfants de maternelle » 58.

Conceïçâo ? Une « mineure à violer » 59. L’Interspatiale Homosexuelle ?

« L’Armée du Salut qui aurait gagné l’Univers au loto ! » 60 Mais que

vaudraient les désenvoûtements de l’humour sans son mouvement inverse :

la passion la plus aveugle, l’amour dévorant pour ces monstres qui nous

mènent la vie dure certes, mais grâce auxquels il est au moins possible de

sortir de soi et de se perdre dans les méandres d’une altérité sans retour 61.

C’est bien cette promesse que le corps de Conceïçâo porte en lui. Car en

faisant l’amour avec cet hermaphrodite, en pénétrant sa « chatte de femme »

et en se faisant sodomiser par son « énorme bite » 62, Copi vit une

expérience unique. Il transcende les frontières de l’identité pour redevenir

un point zéro, une totalité originelle et indistincte telle qu’elle existait au

moment de la conception du monde : il devient homosexuel et hétérosexuel

en même temps, humain et animal, réel et fictif, vivant et mort – « Copi » et

« Pico » 63, comme si tout son être se résorbait dans le jeu de lettres d’une

anagramme et l’abstraction d’un nom propre. Alors, tels les deux

hémisphères du globe ou les deux moitiés de l’androgyne perdu 64, Copi et

Conceïçâo se fondent l’un dans l’autre, jouissent une dernière fois dans

l’espace et s’endorment sur la Lune, trop heureux de voir que leur « coït

culturel » 65 a fait fuir le reste du monde. Ça y est ! Enfin seuls ! Enfin la

paix… L’auteur et le lecteur peuvent alors imiter le narrateur et s’assoupir à

leur tour, comblés par ce voyage imaginaire et étourdis d’avoir fait l’amour

avec une fiction.

Thibaud Croisy

1. Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, préface

de Serge Halimi, éditions Agone, Paris, 2003, p. 33-34.

2. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Folio actuel, Gallimard, Paris, 2011,

p. 31.

3. « La vie est un tango, Che Copi… », interview de Copi par Giovanni Monaco, Gai Pied

Hebdo o , n 64, 9 avril 1983, p. 35.

4. Dans les mêmes numéros, Jean-Patrick Manchette publie un feuilleton qui sera lui aussi

édité en roman : La Position du tireur couché, Série noire, Gallimard, Paris, 1981.

5. Surnom donné aux publicitaires qui deviennent les nouveaux héros de cette décennie.

6. Entretien entre Copi et Raquel Linenberg-Fressard, in Exil et langage dans le roman

argentin contemporain : Copi, Puig, Sae, thèse de doctorat sous la direction d’Albert Bensoussan, soutenue en 1988 à l’Université Rennes-2. L’interview ayant été réalisée en espagnol, c’est moi qui traduis.

7. Copi, L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2022.

Voir notamment les tirades de Madre et Garbo (p. 28 à 30).

8. Entretien entre Copi et Raquel Linenberg-Fressard, op. cit.

9. Copi, La Guerre des pédés, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2023. Ces « coupures » sont

au nombre de trois : « La tête me tournait, je m’évanouis » (fin du premier chapitre, p. 57) ; « je sentis mes jambes flageoler. Je m’évanouis » (fin du deuxième chapitre, p. 83) ; « je m’endormis comme une masse » (fin du troisième chapitre, p. 124). Elles font écho à un procédé narratif auquel Copi a déjà eu recours dans Le Bal des folles et qui consiste à imaginer des péripéties invraisemblables avant de les faire passer pour un rêve et de relancer l’action avec une nouvelle situation (voir « L’amnésie » in Copi, Le Bal des folles, éditions Christian Bourgois, Paris, 2021, p. 133).

10 Entretien entre Copi et Jean-Pierre Joecker, « Copi : le petit poulet devenu rat », Masques,

. o n 11, 1981, p. 33-38, reproduit dans les « Documents », p. 185. Le manuscrit de La Guerre

des pédés n’ayant jamais été retrouvé, il est impossible de savoir si Copi avait élaboré un plan, comme c’était le cas pour Le Bal des folles, ni à quelle fréquence il écrivait son feuilleton. Selon Delfeil de Ton et Jean-Marie Gourio, deux anciens collaborateurs de Hara-Kiri, Copi livrait bien un épisode par mois et tous étaient publiés tels quels et in extenso. C’était là une des marques de fabrique du journal : pas de coupe, pas de réécriture, pas d’homogénéisation de l’orthographe. Aucune retouche. Les quatorze épisodes tels qu’ils ont paru doivent donc correspondre sensiblement au rythme d’écriture de Copi.

11 En écrivant La Guerre des pédés, Copi savait certainement qu’elle serait éditée en livre car

. son précédent feuilleton pour Hara-Kiri, La Cité des rats, avait été édité chez Belfond en

1979. Il semblait donc logique que celui-ci connaisse le même sort.

12 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 122.

. Le début de La Guerre des pédés rejoue les premiers chapitres du Bal des folles : Pogo

13 Bedroom succède à Pietro Gentiluomo dans le rôle de l’amant étranger dont le narrateur est

. follement amoureux ; Conceïçâo do Mundo remplace Marilyn dans celui de la rivale ;

Montmartre succède à Saint-Germain-des-Prés ; et à chaque fois, le narrateur est un double de Copi dépassé par les événements.

14 Dans les années 1950, les lesbian pulps et les gay pulps étaient des romances érotiques ou

. pornographiques, le plus souvent stéréotypées, qui se déroulaient dans les milieux

interlopes de la pègre, des gangs, de la prostitution, ou dans des contrées exotiques. Écrits par des femmes mais aussi par des hommes sous des pseudonymes de femmes, les lesbian pulps connurent davantage de succès car ils bénéficiaient d’un double lectorat : lesbiennes et hétérosexuels désireux de stimuler leurs fantasmes.

15 Copi revendique lui-même cette source d’inspiration dans son échange avec Jean-Pierre

. Joecker (voir ici). Maciste est un personnage de cinéma populaire dans la lignée d’Hercule

et de Goliath. Copi s’en est possiblement inspiré pour plusieurs de ses personnages : Loretta Strong, la cosmonaute poursuivie par les Hommes-Singes de l’Étoile Polaire (dans Maciste contre les hommes de pierre, le héros affronte aussi des extraterrestres) ; Goliatha, la domestique du Frigo dont le nom évoque un Goliath au féminin ; les Amazones de La Guerre des pédés, que Maciste rencontre dans une version pornographique de ses aventures (Les Amazones de la Luxure, réalisé en 1973 par Jess Franco).

16 Entretien entre Copi et Jean-Pierre Joecker, Masques, op. cit., voir ici.

. Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 70.

17 . Guy Hocquenghem, La Dérive homosexuelle, Jean-Pierre Delarge éditeur, Paris, 1977,

18 p. 141-147.

. Ibid, p. 18 à 20. D’une certaine manière, la normalisation de l’homosexualité lui fait perdre

19 son statut minoritaire et introduit de nouvelles lignes de démarcation puisqu’il y a

. désormais des homosexuels dont les comportements et les opinions rejoignent ceux de la

majorité, ou tendent vers elle (des sortes de « transfuges », comme il existe des transfuges de classe), et d’autres qui se retrouvent en minorité à l’intérieur d’un groupe déjà minoritaire.

20 Entretien entre Copi et Jean-Pierre Joecker, Masques, op. cit., voir ici.

. Dans la langue de Copi et dans ce roman en particulier, le « pédé » désigne une forme

socialisée de l’homosexuel, un animal culturel parfaitement intégré à la société et non dissonant.

21 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 17.

. Ibid, p. 10.

22 . Ibid, p. 18. À la parution de La Guerre des pédés, antérieure à l’émergence des gender

 

23 studies, les « travestis » désignent des hommes devenus femmes mais qui ne se sont pas fait opérer. Raison pour laquelle Copi en parle parfois comme des « femmes à bite ». . Comme dans le roman, les travestis de l’époque se prostituaient en contrebas de la butte

Montmartre, sur le boulevard de Clichy, la place Blanche ou dans les entrelacs de la rue André Antoine qui relient la place Pigalle à la rue des Abbesses. La photographe Jane Evelyn Atwood les a immortalisés dans un sublime reportage qui restitue bien l’atmosphère dans laquelle baignait Copi : Pigalle People – 1978-1979, Le Bec en l’air, Marseille, 2018.

24 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 24.

. Ibid, p. 23.

25 . Les rapports que les militants du FHAR entretiennent avec les homosexuels « arabes »

26 (immigrés ou étrangers) est un sujet récurrent au sein du mouvement. Dans un de leurs

. textes, ils revendiquent « une solidarité d’opprimés très forte avec les Arabes » et parodient le Manifeste des 343 en faveur de l’avortement. « Nous sommes plus de 343 salopes »,

écrivent-ils. « Nous nous sommes faits enculer par des Arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons ». Voir FHAR, Rapport sur la normalité, éditions GayKitschCamp, Montpellier, 2013, p. 104.

27 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 41.

. Ibid, p. 53.

28 . Ibid, p. 16.

29 Ibid, p. 17.

. Ibid, p. 24.

30 . Ibid, p. 18.

31 Ibid, p. 55.

. Guy Hocquenghem, La Dérive homosexuelle, op. cit., p. 126.

32

Copi, La Guerre des pédés, op. cit.

.

33 Ibid, p. 94.

. Ibid, p. 87.

 

34 Là encore, les préoccupations de Copi rejoignent celles de Guy Hocquenghem qui écrit au . même moment L’Amour en relief , un roman dans lequel trois folles partent en Tunisie pour 35 séduire de jeunes autochtones, « comme des noctambules qui rencontrent des éboueurs, le . matin ». Mieux : La Guerre des pédés semble s’inspirer de la petite bande d’amis de Copi 36 et Hocquenghem. L’« immeuble à pédés » du roman évoque en effet celui du 10 rue . Cauchois, à Montmartre, où vivent Copi, Hocquenghem (avec son compagnon Roland 37 Surzur), Marie-France, et où défile une pléiade de camarades homosexuels dont certains . sont des anciens du FHAR : René Schérer, Gilles Châtelet, Patrice Finet, Michel Cressole 38 (journaliste à Libération , comme Hocquenghem)… Par ailleurs, la rue Cauchois est située . à proximité des lieux de drague où se rencontrent des homosexuels français et « arabes » :

Barbès, la Goutte d’or, le Sacré-Cœur ou le Louxor, cinéma populaire dans lequel Hocquenghem voit un « Orient bigarré de la drague en salle obscure ». Pour toutes ces raisons, il est permis de penser que les relations entre les Parisiens et les Amazones (en qui Jean-Jacques voit d’abord des « travestis marocains ») est inspirée des rapports entre Français et Arabes. Voir Antoine Idier, Les vies de Guy Hocquenghem, Fayard, Paris, 2017, notamment « Les damnés du freudo-marxisme : le FHAR et les “Arabes” » (p. 115 à 121) et Guy Hocquenghem, L’Amour en relief, Albin Michel, Paris, 1982.

39 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 21.

.

40 Tout au long du livre, le mot « pédé » renvoie à une identité conservatrice dans laquelle se

. mêlent le paternalisme et la peur de l’autre. « Pourquoi est-ce que vous avez toujours

peur ? Vous devenez de plus en plus pédé ! », dira d’ailleurs Vinicio à Copi.

41 Ibid, p. 35. Copi et Conceïçâo sont à la fois identiques et opposés : identiques si l’on

. considère la place qu’ils occupent au sein de leur communauté mais opposés à l’échelle du

monde puisque Conceïçâo est une « sauvage » du Sud tandis que Copi est un habitant policé du Nord.

42 Ibid, p. 42.

. Ibid, p. 100.

43

. Ibid, p. 101.

44 Ibid, p. 46.

. Ibid. À travers la métamorphose de son personnage, Copi se met aussi en scène en tant que

45 Français qui se ferait rattraper par une prétendue « barbarie » latino-américaine.

.

Arthur Cravan, Maintenant, éditions Ombres, Toulouse, 2010, p. 35 et p. 92.

46

. Copi, La Guerre des pédés, op. cit.

47 Voir Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, éditions Pauvert, Paris, 1986, p. 96-

. 108. L’auteure y rappelle que pour Sade comme pour Rousseau, la société s’oppose au

48 bonheur de l’homme et que « l’homme primitif solitaire […] perd indépendance et bonheur

. dès lors qu’il consent à vivre en société ». Cette remarque pourrait s’appliquer au roman de

49 Copi.

.

Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 96.

50

. Ibid, p. 123.

51 Ibid, p. 127.

.

Copi, L’Internationale argentine, Belfond, Paris, 1988.

52

. Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 129.

53 Ibid, p. 131.

. Ibid, p. 131.

54

. Ibid, p. 133.

55 Ibid, p. 56.

. Ibid, p. 77.

56 . Ibid, p. 137. Dans La Guerre des pédés, l’humour est une sorte de talisman qui pacifie les

 

58 . nous avions vécu ensemble sans l’ombre d’un nuage, c’est grâce à l’humour », explique le narrateur qui le considère aussi comme une forme de courage. 57 rapports sociaux, prévient les conflits et fait durer le couple. « Nous nous disions que si

. Que ce soit Conceïçâo dans La Guerre des pédés, Irina dans L’Homosexuel… ou Pietro

59 Gentiluomo dans Le Bal des folles, l’être aimé est toujours monstrueux chez Copi, car il est

. double : sublime d’un côté (« jambes divines » de Conceïçâo, « merveilleuse agilité » des

60 doigts d’Irina, « arôme de jasmin » des couilles de Pierre) mais répugnant de l’autre (sale,

. lunatique, capricieux, pervers, hargneux). Celui qui en est épris doit donc le prendre tel

61 qu’il est, avec son sang, sa merde, sa « pisse de chèvre » (Conceïçâo), sa puanteur de

. « charogne » (Irina) et ses aisselles qui « sentent l’ail » (Pietro). Il a généralement deux

sexes, soit successivement (Irina et Pietro se sont faits opérer), soit simultanément (Conceïçâo).

62 Ibid, ici et là.

. Le narrateur dit qu’il s’appelle René Pico, ce qui le différencie de l’auteur dont le vrai nom

63 est Raúl Damonte.

 

64 Platon, Le Banquet, Traduction et présentation par Luc Brisson, Flammarion, Paris, 2016, p. 114-121. Dans le mythe de Platon, il existe trois catégories d’êtres humains : le mâle, la .

.

femelle, et l’androgyne qui fait la synthèse des deux et qui est pourvu de deux sexes. Cette dernière catégorie, trop orgueilleuse, a été punie par Zeus et coupée en deux « à la façon des soles », si bien que ses deux moitiés cherchent constamment à s’enlacer.

65 Copi, La Guerre des pédés, op. cit., p. 93.

.

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