La guerre des pédés

Copi · Chapitre 8 sur 10

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La guerre des pédés

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Mathématicien, philosophe, professeur, Gilles Châtelet (1944-1999) eut

sans doute en commun avec Copi un certain mépris pour la bêtise et une

tendance à ne jamais rien laisser passer. Polémiste cinglant, stylisticien

hors pair, inventeur de concepts aussi hardis que savoureux, il s’est fait

connaître du grand public avec un pamphlet au titre éloquent : Vivre et

penser comme des porcs (1998), dédié – entre autres – à Copi, Guy

Hocquenghem, Michel Cressole, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Cet essai

d’économie et de philosophie politique s’ouvre sur un tableau mémorable :

celui de la Soirée Rouge et Or du Palace, en novembre 1979, dans laquelle

l’auteur voit le passage « du concept de boîte » à celui d’« usine à danser et

à suer », et la transformation de la fête en produit comme les autres, illusion

postmoderne réunissant « le voyou à la mode, le commissaire-priseur de

Drouot et le professeur au Collège de France » pour fédérer « les mondes de

l’Argent, de la Mode, du Savoir » 1. C’est cette fête marchandisée, bradée,

et finalement éteinte, que Gilles Châtelet prend pour point de départ de son

analyse des « démocraties-marchés » parce qu’elle illustre à merveille

l’entrée de la France dans la société tertiaire de services, l’avènement du

« post-gauchisme festif » et le dévoiement des années quatre-vingt qui

tenteront d’incorporer tout ce qui bouge dans leur grande « yaourtière à

classe moyenne ».

 

Écrit un peu plus tôt, en 1994, le texte intitulé « La République des

Chiennes… » est paru dans le cadre d’un appel à sauvegarder « la mémoire

de la communauté gaie et lesbienne » 2, alors ravagée par l’épidémie du

sida. Plus proche du poème critique que de l’article universitaire, il offre un

bel écho à La Guerre des pédés dans la mesure où il tente d’esquisser à son

tour l’horizon d’un monde homosexuel vivable, loin de l’idéologie

mortifère des clans, des réseaux, des « brigades », et de la « tyrannie du

juridico-statistique » qui transforme le moindre groupe social en « tranche

d’âge », « espèce sexuelle » ou « entité biologique ». Si le roman de Copi

décrivait le passage d’une d’homosexualité à une autre (la disparition de la

folle, libre et singulière, au profit du pédé à moustaches tristement

communautaire), le manifeste de Châtelet introduit quant à lui une nouvelle

figure : la Chienne, qui concentre en elle les avatars de l’insoumission

homosexuelle (le dandy, l’esthète, la « Folle tordue », la Gazoline…) et qui

s’incarne dans les visages étincelants de son élite (Oscar Wilde, Alan

Turing, Jean Genet, Michel Foucault, Guy Hocquenghem, Kenneth Anger,

Copi). Autant d’esprits à saluer et à faire vivre parce qu’ils ont eu le cran de

désobéir en toutes circonstances et parce qu’ils « n’ont jamais accepté de

vivre et de penser comme des porcs ».

 

À l’instar des personnages de Copi et de l’ethos de poète barbare qu’il

s’est forgé, la Chienne est un animal sans laisse et contradictoire : elle est

docile mais elle sait mordre ; elle aime les « gueules populaires » mais elle

ne dédaigne pas les « silhouettes aristocratiques » ; elle se tient à l’écart de

la « Moyenne populacière », qu’elle vomit, mais elle est capable

d’« incendier une salle ou une génération » ; elle peut s’unir, aboyer,

devenir « la multitude des bouches à oreilles » et « tam-tamer le monde »,

mais elle se disperse aussi vite qu’elle s’est assemblée car elle ne connaît ni

instinct grégaire ni homogénéité durable (elle n’est pas « une association de

parents d’enfants divorcés »). En un mot, la Chienne est la quintessence de

l’esprit libre, le bonheur d’un chaos, le cri perçant de celui qui sait que

« l’homosexualité est toujours une révolte, et non un état » (René Schérer).

Elle doit beaucoup à l’esprit anarchique du FHAR, auquel Châtelet a participé, et c’est sans doute pour cette raison que le peuple des Chiennes

ne s’apparente pas à une communauté structurée et encore moins à une

meute : il forme plutôt une res publica, une « chose publique » à la flamme

de laquelle chacun peut allumer son flambeau, à condition d’être tout de

même un peu à la hauteur. Chiennes toujours à prendre, donc. À allumer. À

lâcher. À chevaucher en s’enivrant de leurs mots et en humant le souffre de

leurs écritures bâtardes, dont Copi est assurément l’un des meilleurs

représentants.

 

En amont de ces chienneries lyriques et tonitruantes, nous avons

reproduit un entretien entre Copi et l’éditeur Jean-Pierre Joecker (1946-

1992). Contemporain de La Guerre des pédés, il est paru dans un numéro

de Masques, « la revue des homosexualités » qui consacrait un dossier à la

répression des homosexuels en Argentine et à deux écrivains argentins,

homosexuels et exilés : Manuel Puig et Copi donc. La revue trimestrielle

était alors adossée à Persona, première maison d’édition gay et lesbienne

française (1981-1986), où Copi publiera une pièce de théâtre, Le Frigo

(1983), et un recueil de nouvelles, Virginia Woolf a encore frappé (1983).

Dans l’une d’entre elles, il poursuivra d’ailleurs son dialogue avec Jean-

Pierre Joecker mais sous le sceau de la fiction cette fois, puisque les deux

hommes se retrouveront dans une backroom attaquée par un gang de

lesbiennes cubaines, écho lointain aux Amazones de La Guerre des pédés.

Mais tout ça est une autre histoire…

 

T. C.

 

1. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, op. cit., p. 24. C’est le constat que dresse

aussi Serge Kruger quand il retrace l’histoire des « branchés » d’avant-garde que l’on croisait à Paris dans les années soixante-dix. « Ce qui leur est arrivé de pire », dit-il, « c’est que tout d’un coup, ils se sont faits tomber dessus par les têtes chercheuses des grandes fortunes. On leur a proposé de devenir les porte-étendards de la branchitude friquée et la mondanité leur est tombée sur la gueule avec, entre autres, le Palace et des endroits comme

ça. Tout d’un coup, tous ces gens qui lançaient des pavés en 68 se sont mis à bouffer des petits fours et des coupes de champagne. On est passé à côté d’une autre ville qui aurait pu se réaliser… » (Les Gazolines, passionnément, à la folie, film documentaire réalisé par Armand Isnard, 2012).

2. Résister Vivre la Mémoire (R-VLM) est une association qui souhaite transmettre la

mémoire de l’histoire homosexuelle grâce à des textes et des documents visuels et sonores. Son appel paraît le 1 er novembre 1993 dans La Lettre de Gai Pied : « nous serons plus forts contre le sida grâce au plaisir de la mémoire », proclame-t-il. Le texte de Gilles Châtelet paraît dans le premier catalogue-manifeste de l’association (« l’Acte I ») qui accompagne une exposition présentée au Centre gai et lesbien de Paris et une « Nuit de la Mémoire » au cinéma L’Entrepôt.

 

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Copi : le petit poulet devenu rat

 

Jean-Pierre Joecker : Au départ, tu semblais plus porté vers le

théâtre que vers le dessin ?

 

Copi : Ce que je préfère, c’est écrire, mais maintenant, je ne me rends

plus compte. Il y a eu des périodes durant lesquelles j’ai beaucoup dessiné,

où je n’écrivais pas du tout, et d’autres en revanche où je ne faisais

qu’écrire. Là, dernièrement, je me suis mis de nouveau à dessiner, cela

faisait un an je crois que je ne l’avais pas fait. J’étais un peu terrifié et je me

suis dit : « j’ai oublié de dessiner », je ne savais plus tenir la plume. Très

vite, c’est devenu un tel plaisir. En fait, je n’ai jamais vraiment voulu faire

une seule chose.

Une seule fois, j’ai commencé à faire une carrière plus ou moins

sérieusement comme dessinateur humoristique au Nouvel Observateur, et

c’était une production hebdomadaire (« la dame assise ») qui se vendait aux

USA, en Italie et dans d’autres pays encore. Je me suis arrêté car je

préférais faire du théâtre. C’est difficile de faire plusieurs choses en même

temps. Quand je fais du théâtre, comme l’an passé en Italie 1, cela me

bloque et je ne peux plus dessiner. Le théâtre comme le dessin, cela prend

vingt-quatre heures, et c’est la même chose pour écrire, alors j’ai différents

métiers.

Une de tes activités rejaillit-elle sur l’autre ?

 

Oui, bien sûr. Si je joue par exemple, je sais que le dessin humoristique

me sert à tous les niveaux depuis le maquillage jusqu’au mouvement. Le

dessin me sert également lorsque j’écris du théâtre. Une fois que l’on a fait

des bulles, on ne se laisse pas tenter par de longues tirades.

 

Il y a donc eu les dessins pour la revue Bizarre et bien vite « la dame

assise » du Nouvel Observateur.

 

La période des dessins au Nouvel Observateur a été une période

d’apprentissage du public. J’ai dessiné très jeune. J’avais seize ans lorsque

j’ai publié mes premiers dessins dans des journaux argentins, des dessins

politiques très bestiaires. Chaque homme politique était représenté par un

animal différent qui conversait avec d’autres animaux, un peu comme une

fable de La Fontaine.

À Paris, je vendais mes dessins sur le Pont des Arts pour les touristes,

qui trouvaient que c’était très parisien alors que c’était des dessins

argentins. Ensuite, j’ai dessiné à Bizarre où c’était réellement bizarre,

bizarre, et là, Serge Lafaurie du Nouvel Observateur nous a demandé, à

Folon et à moi, d’y dessiner. Au début, je dessinais des choses un peu

longues comme je le fais pour Hara-Kiri, un peu comme des sketches, et

c’est là où la femme assise a pris une forme assise, si j’ose dire. D’ailleurs,

dans les premiers dessins de « L’Obs », il y avait une femme debout avec

plus de personnages mais cela prenait trop de place… Alors je l’ai assise

pour laisser plus de place au texte aussi… Je parlais mieux français.

Le Nouvel Observateur, cela a été un apprentissage jusqu’au moment où

je me suis aperçu de la routine, je commençais à me répéter, alors je suis

parti, j’ai quitté la France aussi à ce moment-là.

Maintenant, je dessine pour Hara-Kiri. Une fois par an, je leur fais une

production, un peu comme si c’était un roman, et le reste du temps, je joue

deux mois, trois mois, l’année dernière six mois 2. Je change

périodiquement de métier.

 

On retrouve un peu « la femme assise » dans La Journée d’une

rêveuse ? Jeanne, c’est encore elle ?

 

La femme assise de la B.D. était debout au début, elle montait sur une

chaise et s’envolait du fait même qu’elle montait sur une chaise… Ensuite,

elle ne pouvait être qu’assise. Vers 1964-1966, la gauche s’était assise à

attendre. C’est ce que le public me demandait, c’était une exigence des

lecteurs du Nouvel Observateur de cette époque-là. Je l’ai senti début 1968

et, au lieu de faire une femme assise, j’en ai fait deux. Je me souviens que

j’ai fait vingt-deux dessins ensemble, fin 1968, et je me suis demandé : que

vais-je faire ? Je suis parti pour les USA. J’ai continué d’envoyer des

dessins mais ce n’était plus des dessins pour Le Nouvel Observateur.

Quand j’avais fait La Journée d’une rêveuse au Lutèce, on disait –

Poirot-Delpech 3 par exemple : « c’est gentil ce qu’écrit ce jeune

Argentin… » Après 1968, je suis revenu avec Eva Peron au Théâtre de

l’Épée de Bois – avec des Argentins qui ne savaient même pas parler

français – et cela a été pour moi la fin de ma période rangée.

 

Le public est-il si différent en Italie ou en Espagne ? Tu parles

souvent des enfants italiens.

 

C’est certain, et les Français ont la manie de penser que les choses

intellectuelles sont suspectes d’être non commerciales. En Italie par

exemple, tout est très différent, les réactions du public sont plus chaudes, il

réagit, il manifeste. On ne vient pas voir le dessinateur humoristique Copi,

on vient au spectacle. J’ai trouvé cette sensation une fois ici à Marseille

chez Marcel Maréchal. J’ai découvert qu’il y avait un public marseillais 4.

Tout devient très compliqué, le personnage de Loretta Strong était angoissé en France, simplement comique en Italie. En Espagne, j’ai aussi retrouvé

cette atmosphère dans un théâtre de travestis 5.

 

Et ces animaux toujours présents… Ce rat, que représente-t-il ?

 

Les écrivains ont toujours besoin d’une couverture, il n’y a pas de

meilleure couverture que soi-même. Je vais te raconter l’histoire du rat de

mes dessins. En 1970, j’ai fait, à Milan, dans un gala, une exposition de mes

dessins de la dame assise et du poulet dont les livres s’appelaient Les

poulets n’ont pas de chaise et Le canard c’est moi. Je dessinais aussi pour

des enfants de douze-treize ans qui me demandaient un poulet pour leur

mère, une mère assise et moi en poulet… ce que j’avais dessiné mille fois.

Et puis ensuite, ils m’ont tous demandé un rat, « topo ». Pourquoi ? Le rat

avait remplacé, dans leur imagerie de B.D., le poulet ou le canard, Mickey.

En Italie, j’ai fait une tournée avec Loretta Strong. J’étais seul en scène

avec une marionnette de rat en mousse, « il travestito con il topo ». Un rat

qui s’enfilait à la main, fabriqué par Patrick Chauveau 6, un rat parfait qui

bougeait, et je racontais une histoire avec ce rat. Je faisais des matinées et

les journaux annonçaient : « il travestito con il topo ». Il y avait beaucoup

d’enfants et ils riaient. À Paris, où vas-tu faire cela ? Un homosexuel

pervers avec un rat à deux heures du matin…

 

Tu as joué le rôle d’un rat dans une de tes pièces, La Pyramide. Un

« rat conquistador » qui a fini par te coller complètement à la peau

pour devenir La Cité des rats, Copi le rat.

 

Là, j’ai fait un rat « maciste » 7, un péplum, un roman que j’aurais voulu

lire quand j’avais quinze ans. Une sorte de feuilleton avec des côtés Île au

trésor, Collodi 8 aussi et un petit côté Alice, mais une Alice très italienne,

un personnage désintellectualisé. Je voulais aussi me servir de Jules Verne, mais je me méfiais de la science-fiction, il faut la traiter d’une autre façon

maintenant. Je suis un plagiaire, j’ai bien choisi mon nom…

 

Les personnages de Copi ont l’air très seuls. Leurs corps ont été

modifiés et ils attendent le bonheur, je pense à l’ensemble des textes

mais en particulier à L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer.

 

Personne ne veut de ce titre. C’est devenu Irina en italien, Sex Changes

in Siberia en anglais 9. Presque toujours des titres qui ont un rapport avec

une transgression de frontière alors que le texte n’allait pas si loin. Enfin,

c’est curieux mais c’est le seul titre jamais accepté et pourtant joué par de

jeunes troupes. Au niveau de la distribution, il n’y en a pas deux semblables

dans le sexe des comédiens. Soit la mère est un homme, la fille un garçon,

toutes les combinaisons. La maîtresse est une femme-homme et même le

mari et le général, qui sont les deux hommes définis de la pièce, ont été

joués par des femmes. C’est très curieux. Ils essayent de fuir sans doute. La

transformation a eu lieu et elle a été très brutale. Ils ont tous changé de sexe

mais bien avant d’être là. Ils ne veulent plus changer mais s’enfuir vers un

endroit où ils pourraient s’épanouir.

 

Ils n’y parviennent jamais.

 

Non, et on ne sait pas pourquoi. Peut-être parce que l’héroïne – qui

devrait vouloir y arriver – ne veut pas, soit parce que la destinée est plus

forte qu’eux.

 

Et Copi, lui, qu’en pense-t-il ?

 

Pour mon dernier roman, La Guerre des pédés, j’étais sidéré par la fin.

J’avais accumulé une telle somme de signes de fatalité. Je me demandais

quelle allait être la fin, quelle apocalypse. J’attendais la fin avec impatience et je me suis aperçu que c’était une histoire d’amour et que deux

personnages avaient traversé ce roman comme rien 10.

 

Tous ces animaux, ces personnages transformés, ces travelos

hommes, ces femmes travelos. Pourquoi toutes ces combinaisons ?

 

Tout ce qui appartient au théâtre m’intéresse. Tous les personnages de

théâtre, un oiseau, un enfant ou une mère. Tu peux être une mère poule ou

un père diable, une bonne sœur vierge ou un diable pape. Tous les

personnages appartiennent au théâtre. Dans le théâtre, il y a le personnage

et son masque. Ce sont des personnages qu’on ne rencontre pas, on ne les

supporterait pas deux minutes, à la rigueur on les enfermerait pour leur

propre bien. En fait, au théâtre, les situations ne sont pas quotidiennes.

C’est ni plus ni moins Buffet et Bontems 11 dans France-Soir.

 

Et l’Argentine, toujours présente.

 

Je ne pense pas que j’aie jamais quitté l’Argentine. Je me suis mimétisé

avec un Français, un Italien, mais pour ce qui est de la littérature, même si

j’écris en français ou en italien, je suis un écrivain argentin. J’ai commencé

à écrire très jeune. Aussi, quand j’écris en français, je traduis de la

littérature argentine. D’ailleurs, tous les écrivains argentins sont des

écrivains internationaux.

 

Lorsqu’on songe à la production littéraire latino-américaine, deux

noms surgissent dont l’univers te semble proche. Je pense à Severo

Sarduy, qui disait de Cobra : « le sujet et l’objet de ce livre sont le

corps », et à Manuel Puig avec La Trahison de Rita Hayworth et Le

Baiser de la femme araignée, cette rencontre en prison entre une folle et

un guérillero.

Le travail de Puig est très intéressant par rapport à l’Argentine. Sa

grande astuce, c’est d’avoir arrêté l’Argentine à la première dictature, il a

conservé tout cela comme si c’était dans de la naphtaline. C’est son mépris

à lui de ne pas vivre cela, il y a sans doute des points communs. Il a aussi

accumulé cette autre génération-guérilla.

J’ai écrit deux pièces de théâtre argentin, qui sont du théâtre

« gaucho » 12 comme on n’en écrit plus depuis 1930 et qui sont écrites avec

des règles qui viennent du théâtre espagnol, en rimes avec des personnages

de gauchos, le mort, le fantôme.

Ces personnages de folle, on les retrouve peu chez les autres écrivains

latino-américains.

Fuentes disait : les écrivains latino-américains descendent de quelqu’un,

seuls les Argentins descendent du bateau. C’est vrai, je crois, et ils n’ont pas

pris les racines machistes. Il n’y a pas d’écrivains machos argentins.

Lorsque tu écoutes un tango – Carlos Gardel – c’est un garçon qui pleure

parce que son ami l’a quitté…

Le phénomène machiste en Amérique latine est lié à la fascination de

l’Indien. Les kapos dans les camps de concentration, les attachés militaires,

sont souvent des Indiens.

 

Si tu nous parlais de ton dernier livre, La Guerre des pédés ?

 

Il s’agit d’une histoire d’amour entre un pédé super-socialisé, qui a déjà

fait toutes les marches sur Washington 13, qui vit depuis dix ans avec un

Américain pédé, moustachu, et qui tombe amoureux d’une fille qui vient le

torturer, il est devenu un peu maso. Et cette fille, c’est un travelo brésilien,

ou une femme plutôt travelo, une femme à bite.

À partir de ce moment-là, toute sa vie est bouleversée, il lui arrive les

pires horreurs, comme une guerre des gangs qui se déclencherait entre les

travelos brésiliens et les pédés gauchistes du dix-huitième arrondissement.

Ces derniers sont très gênés parce qu’ils ne peuvent pas appeler la police car ils sont socialement solidaires des travelos. Le garçon doit s’enfuir avec

cette fille dans le Berry, chez sa mère, mais il est poursuivi par le père de

celle-ci, sorte de maquereau diabolique brésilien. C’est une grande histoire

d’amour à la Wells 14 et elle finit bien.

 

C’est ce que tu vois dans ce quartier ?

 

Il y a dix ans, il y avait un travelo pour dix putains. Maintenant, il y en a

pas mal et ce sont des travestis dont on ne soupçonnerait même pas que ce

sont des femmes. La clientèle, elle, n’a pas changé. Toujours les mêmes

personnes qui ont une femme, une famille et qui viennent se défouler. Et

maintenant, à la place des petites putes blondes d’exportation qui faisaient

la joie de nos grands-pères, ce sont des travelos brésiliens qui t’enculent

pour le même prix.

Entretien avec Copi réalisé par Jean-Pierre Joecker,

Masques – Revue des homosexualités o , n 11, automne 1981, p. 33-38

 

1. En 1980, au Teatro Stabile de Turin, Copi joue Madame dans Les Bonnes de Jean Genet,

mis en scène par Mario Missiroli avec Adriana Asti (Solange) et Manuela Kustermann (Claire). La pièce tourne dans plusieurs théâtres : à Sienne, Pise, Rome, Bologne, Palerme… [Note de T.C., comme les suivantes.]

2. Voir la note précédente.

3. Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006), critique littéraire et dramatique au journal Le Monde

et dans l’émission de France Inter, Le Masque et la Plume.

4. Copi fait référence aux représentations de sa pièce La Pyramide au Théâtre du Gymnase à

Marseille, alors dirigé par Marcel Maréchal, en janvier 1975.

5. Copi a joué Loretta Strong au Saló Diana, à Barcelone, en juin 1978.

6. Patrick Chauveau, dit « Chocho » : peintre, accessoiriste, décorateur (en collaboration avec

le scénographe Michel Lebois) et acteur pour le Grand Magic Circus de Jérôme Savary. Il a participé aux spectacles les plus emblématiques de la compagnie : Les derniers jours de solitude de Robinson Crusoé (1971), De Moïse à Mao (1973), Good Bye Mister Freud ! co-écrit par Copi et Jérôme Savary (1974).

7. Voir la note 2.

8. Pseudonyme de Carlo Lorenzini (1826-1890), écrivain italien et critique dramatique à qui

l’on doit Les Aventures de Pinocchio, parues en 1881.

9. La pièce a connu un autre titre dans la traduction d’Anni Lee Taylor : The Homosexual or

the Difficulty of Sexpressing Oneself (1976), qui explicite le jeu de mot du titre (« la difficulté de sexprimer »).

10 Une courte partie de cet entretien, enregistré sur une cassette audio, existe encore dans les

. archives de Masques. À la fin de sa réponse, Copi tient les propos suivants qui n’ont pas

été retenus dans la retranscription : « je crois que la fatalité a changé de camp dans la littérature française qu’on a subie – non pas à cause des mauvais écrivains d’ailleurs, mais parce qu’il y avait une position de toute l’intelligentsia française qui consistait à dire, à partir de Sartre, qu’il y a des choses ennuyeuses comme La Peste et à se plier à l’idée selon laquelle l’histoire d’un homme qui vivrait dans un pays socialiste serait plus “existentielle” que celle d’un autre qui vivrait ailleurs. Ou bien encore à penser que La Putain respectueuse, c’est vraiment le drame d’une putain… (Rires.) Enfin, des choses très aberrantes, comme ça… Le résultat, c’est que plus personne n’a envie d’écrire de romans français et que tout ça ennuie beaucoup le public ». Copi trace ainsi une ligne de démarcation entre une conception politique de la fatalité (celle de « l’intelligentsia française ») et une conception plus métaphysique (la sienne). Chez lui, la fatalité s’apparente « simplement » au destin, avec toute la part d’arbitraire et d’inexplicable qu’il recèle. Si les personnages de L’Homosexuel… n’arrivent pas à s’enfuir de Sibérie par exemple, ce n’est pas pour des raisons politiques ou sociologiques mais « parce qu’il y a une destinée qui est plus forte qu’eux », dit Copi, et « la destinée, pour eux, c’est le train qu’[ils] n’arriveront pas à prendre ».

11 En 1971, Claude Buffet et Roger Bontems tentent de s’évader de la prison de Clairvaux en

. prenant en otage une infirmière et un gardien, qu’ils tuent. Ils sont guillotinés l’année

suivante après un procès qui rouvre le débat sur l’abolition de la peine de mort. Le fait que Copi compare ses personnages de théâtre à Buffet et Bontems montre bien qu’il les voit comme des criminels ou des monstres (à « [enfermer] pour leur propre bien »). Cela en fait l’un des héritiers du Grand-Guignol, théâtre de rire et d’épouvante de la Belle Époque qui mettait en scène des crimes macabres et les « classes dangereuses ».

12 Le « gaucho » est le gardien de troupeaux de la pampa argentine, une sorte de cow-boy qui

. est devenu un mythe national, notamment grâce au poème de José Hernández, Martín

Fierro (1872), et au roman de Ricardo Güiraldès, Don Segundo Sombra (1926). Figure nomade et solitaire, errant avec son cheval dans les grands espaces, le « gaucho » est le symbole de l’homme vertueux, indépendant et lucide, proche de la nature. Les pièces gauchesques de Copi sont L’Ombre de Venceslao et Cachafaz, respectivement créées en 1978 et 1993.

13 La première Marche nationale sur Washington pour les droits des lesbiennes et des gays a

. lieu le 14 octobre 1979 et réunit entre 75 000 et 125 000 personnes.

14 H. G. Wells (1866-1946), auteur de La Guerre des mondes, L’Île du docteur Moreau et La

. Machine à explorer le temps.

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La République des Chiennes ne doit

 

pas s’éteindre et ne s’éteindra pas…

 

Que veulent donc les Chiennes, se demande l’opinion, toujours un peu

débonnaire, toujours un peu agacée. Ah ! Oui !… Elles veulent exister…

Elles veulent transmettre quelque chose… Elles veulent se confectionner

leur petite Shoah…

Rassurons tout de suite les dames-sondeuses de l’INSEE et les certifiés-

répétiteurs en sociologie : les Chiennes n’ont rien à transmettre de père en

fils et ne prétendent pas se réclamer de « traditions culturelles ancestrales »

comme de vulgaires chasseurs de palombes. La République des Chiennes

n’est ni une entité biologique, ni une nation de pathologies psychologiques

(une association d’enfants de parents divorcés) ou de bizarreries génétiques

ou physico-chimiques (si certains d’entre nous apprécient la chimie, c’est

pour jongler avec nos perceptions…).

Serions-nous une tranche d’âge ? Serions-nous des 18-25 ans, des 25-49

ans ? Encore moins ! Le regard et la tronche de Jean Genet ou William

Burroughs – nés dans les années 20 – feraient pâlir d’envie beaucoup de

grands dadais de la génération Yoplait.

Céline disait très bien que « le cul est la revanche du pauvre ». C’est

aussi la botte secrète de la République des Chiennes contre la tyrannie du

juridico-statistique. Bien sûr, il faut des États de Droits, des C.U.C. 1 et

rendre à Badinter ce qui est à Badinter 2, mais il faut aussi rendre à la Folle

Tordue ce qui est à la Folle Tordue.

Car la Folle Tordue est et sera toujours plus politique, bien plus

politique que toutes les papesses de la communication. Avec quelques

frous-frous, la Folle Tordue peut incendier une salle ou une génération.

 

La vérité du politique, c’est la capacité à casser les briques de la routine,

à faire entendre une nouvelle harmonique. La vraie politique a montré le

nez lorsque la Folle Tordue, toujours souillée, méprisée, raillée est partie à

la conquête du monde pour annoncer la Bonne Nouvelle : « Ce que Kenneth

Anger 3 a osé à San Diego, ce que Genet a osé à Hambourg, des dizaines de

millions de Chiennes peuvent le faire aussi. Le temps est venu de la

résurrection des corps ».

Une poignée de Folles Tordues avait réussi un miracle : donner du

swing à la Classe Moyenne Mondiale, transformer son troupeau de brebis-

pucelles et de louveteaux-puceaux en joyeux barbares, en agiles soldats du

plaisir.

Que reste-t-il des ennemis des Chiennes, des crétins-politiciens

cyniques et grassouillets du début des années 70 ? Bien peu de choses…

mais beaucoup se souviennent de nos Folles Tordues locales, de nos

Gazolines 4, de ces Chiennes élégantes et libres, qui savaient, avant tout le

monde, qu’une petite lingerie sur une croupe de beau gars peut changer le

monde comme le nez de Cléopâtre.

Nous, les Chiennes, ne sommes pas nostalgiques. Nous marchons tête

haute, avec les puissances de l’Éveil. La Moyenne nous hait souvent et c’est

notre honneur : nous n’existons pas en tremblant de ne pas ressembler aux

autres. Nous sommes les vrais écologistes : nous ne prenons pas notre

plaisir à proliférer comme des lapins, notre sexualité échappe à toute

fonction – ce qui désespère souvent les curés, les rabbins, les pasteurs ou les

natalistes. Nous ne sommes pas un troupeau agenouillé pour croire. Nous ne sommes ni de la chair à canon pour militaires, ni de la chair à bon choix

pour politiciens.

Nous ne sommes pas une espèce sexuelle particulière. Nous sommes

carboniques et métalliques (comme l’acier, implacable et fragile…

copulation du fer et du diamant). Personne ne nous fera choir dans les

manuels de sociologie. Nous ne sommes pas homosociaux, nous sommes

les vrais païens : nous propageons nos descentes de reins, nos crinières, nos

gestes amicaux. Nous aimons les aigles et les lions, mais nous savons

pleurer l’âne qui meurt sous les coups.

Nous hantons les Raves, les parties fines et les bals du 14 juillet. Nous

aimons les gueules populaires et les silhouettes aristocratiques. Nos slogans

tam-tament le monde parce qu’ils y vont de notre peau, de nos regards, de

nos hanches et de nos clins d’œil.

Nous sommes la multitude des bouches-à-oreilles, nous savons mettre la

politique à portée de voix ou d’amour.

Nous ensorcelons l’Universel dans le Singulier, la Grande Dimension

dans la Petite.

Nous haïssons la Moyenne populacière qui applaudit lorsque Cinq-Mars

est décapité, celle qui aime voir empaler ceux qui risquent ce qu’elle

n’osera jamais.

 

Depuis quinze ans, la Moyenne ricane : « Fini de rire les Chiennes !

Voici venu le Temps du Repentir. Sortez vos fouets ! Mais cette fois, c’est

pour de vrai ! C’est pour faire pénitence… » Elle accompagne l’abject

Carnaval de la Misère, de la Misère et de la Loi du Grand Marché Mondial.

Mais les Chiennes ont du cran. Elles ressortent toujours des poubelles

de l’Histoire qui regorgent de leurs génies et de leurs martyrs. Salut à toi

Oscar Wilde ! Salut à toi Alan Turing 5 qui a brisé les codes de la machine

nazie ! Salut à vous Michel Foucault, Copi, Guy Hocquenghem qui ont

désobéi aux tumeurs, aux sarcomes, aux bacilles en écrivant jusqu’au bout !

La Mémoire des Chiennes ne reste jamais coincée dans les tombeaux.

Elle aime prendre feu. C’est une braise agile qui peut embraser la plaine

lorsque les blonds épis sont mûrs.

La République des Chiennes ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.

 

Gilles Châtelet

Catalogue-manifeste de Résister – Vivre la mémoire,

Acte I, juin 1994

 

Remerciements à Edwige Bourstyn Châtelet, Catherine Paoletti, Delfeil

de Ton, Daniel Tallet, Jean-Marie Gourio et aux Amis de Masques.

 

1. En 1991, le Contrat d’union civile (C.U.C.) est le premier projet de rénovation du régime

de l’union libre, ouvert aux couples homosexuels. Écrit par des militants gays et des députés socialistes, il prévoit d’accorder aux couples non-mariés des droits identiques à ceux des couples mariés, comme le maintien dans le lieu d’habitation en cas de décès de l’un des contractants ou la révision du régime successoral. Le texte n’aboutit pas. Il faudra attendre le Pacs, adopté le 15 novembre 1999, pour que l’union civile entre deux personnes de même sexe soit autorisée. [Note de T.C., comme les suivantes.]

2. Gilles Châtelet fait référence à l’abrogation du délit d’homosexualité du 4 août 1982 dont

le texte de loi est défendu à l’Assemblée nationale par Robert Badinter, ministre de la justice de François Mitterrand.

3. Né en 1927, Kenneth Anger est un cinéaste américain connu pour ses films expérimentaux

qui exaltent les fantasmes homosexuels et un onirisme ésotérique : Fireworks (1947), Inauguration of the Pleasure Dome (1954), Scorpio Rising (1964)… Il est aussi l’auteur d’un livre, Hollywood Babylone (1975), dans lequel il raconte les coulisses d’un Hollywood décadent et crapoteux.

4. Composées d’« extrêmes folles » pour reprendre les mots de Michel Cressole, les

Gazolines constituent un sous-groupe à l’intérieur du FHAR qui parasite l’esprit de sérieux de certains militants, comme le bouffon le ferait avec le roi. Représentantes d’un activisme

carnavalesque, ironique, et parfois plus esthétique que politique, les Gazolines sont connues pour leurs manifestations exubérantes, leur cri de ralliement (« Biiiiiite ! ») et leurs slogans au second degré (« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », « Champagne, coke et falbalas ! »).

5. Alan Turing (1912-1954) est un mathématicien britannique qui réussit à briser le système

de cryptage des sous-marins allemands pendant la seconde guerre mondiale, contribuant ainsi à éviter l’invasion de l’Angleterre. Père de l’informatique et pionnier de l’intelligence artificielle, il est persécuté par la justice anglaise en raison de son homosexualité. Il accepte la castration chimique pour échapper à la prison, avant de mettre fin à ses jours.

 

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