La guerre des pédés
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Mathématicien, philosophe, professeur, Gilles Châtelet (1944-1999) eut
sans doute en commun avec Copi un certain mépris pour la bêtise et une
tendance à ne jamais rien laisser passer. Polémiste cinglant, stylisticien
hors pair, inventeur de concepts aussi hardis que savoureux, il s’est fait
connaître du grand public avec un pamphlet au titre éloquent : Vivre et
penser comme des porcs (1998), dédié – entre autres – à Copi, Guy
Hocquenghem, Michel Cressole, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Cet essai
d’économie et de philosophie politique s’ouvre sur un tableau mémorable :
celui de la Soirée Rouge et Or du Palace, en novembre 1979, dans laquelle
l’auteur voit le passage « du concept de boîte » à celui d’« usine à danser et
à suer », et la transformation de la fête en produit comme les autres, illusion
postmoderne réunissant « le voyou à la mode, le commissaire-priseur de
Drouot et le professeur au Collège de France » pour fédérer « les mondes de
l’Argent, de la Mode, du Savoir » 1. C’est cette fête marchandisée, bradée,
et finalement éteinte, que Gilles Châtelet prend pour point de départ de son
analyse des « démocraties-marchés » parce qu’elle illustre à merveille
l’entrée de la France dans la société tertiaire de services, l’avènement du
« post-gauchisme festif » et le dévoiement des années quatre-vingt qui
tenteront d’incorporer tout ce qui bouge dans leur grande « yaourtière à
classe moyenne ».
Écrit un peu plus tôt, en 1994, le texte intitulé « La République des
Chiennes… » est paru dans le cadre d’un appel à sauvegarder « la mémoire
de la communauté gaie et lesbienne » 2, alors ravagée par l’épidémie du
sida. Plus proche du poème critique que de l’article universitaire, il offre un
bel écho à La Guerre des pédés dans la mesure où il tente d’esquisser à son
tour l’horizon d’un monde homosexuel vivable, loin de l’idéologie
mortifère des clans, des réseaux, des « brigades », et de la « tyrannie du
juridico-statistique » qui transforme le moindre groupe social en « tranche
d’âge », « espèce sexuelle » ou « entité biologique ». Si le roman de Copi
décrivait le passage d’une d’homosexualité à une autre (la disparition de la
folle, libre et singulière, au profit du pédé à moustaches tristement
communautaire), le manifeste de Châtelet introduit quant à lui une nouvelle
figure : la Chienne, qui concentre en elle les avatars de l’insoumission
homosexuelle (le dandy, l’esthète, la « Folle tordue », la Gazoline…) et qui
s’incarne dans les visages étincelants de son élite (Oscar Wilde, Alan
Turing, Jean Genet, Michel Foucault, Guy Hocquenghem, Kenneth Anger,
Copi). Autant d’esprits à saluer et à faire vivre parce qu’ils ont eu le cran de
désobéir en toutes circonstances et parce qu’ils « n’ont jamais accepté de
vivre et de penser comme des porcs ».
À l’instar des personnages de Copi et de l’ethos de poète barbare qu’il
s’est forgé, la Chienne est un animal sans laisse et contradictoire : elle est
docile mais elle sait mordre ; elle aime les « gueules populaires » mais elle
ne dédaigne pas les « silhouettes aristocratiques » ; elle se tient à l’écart de
la « Moyenne populacière », qu’elle vomit, mais elle est capable
d’« incendier une salle ou une génération » ; elle peut s’unir, aboyer,
devenir « la multitude des bouches à oreilles » et « tam-tamer le monde »,
mais elle se disperse aussi vite qu’elle s’est assemblée car elle ne connaît ni
instinct grégaire ni homogénéité durable (elle n’est pas « une association de
parents d’enfants divorcés »). En un mot, la Chienne est la quintessence de
l’esprit libre, le bonheur d’un chaos, le cri perçant de celui qui sait que
« l’homosexualité est toujours une révolte, et non un état » (René Schérer).
Elle doit beaucoup à l’esprit anarchique du FHAR, auquel Châtelet a participé, et c’est sans doute pour cette raison que le peuple des Chiennes
ne s’apparente pas à une communauté structurée et encore moins à une
meute : il forme plutôt une res publica, une « chose publique » à la flamme
de laquelle chacun peut allumer son flambeau, à condition d’être tout de
même un peu à la hauteur. Chiennes toujours à prendre, donc. À allumer. À
lâcher. À chevaucher en s’enivrant de leurs mots et en humant le souffre de
leurs écritures bâtardes, dont Copi est assurément l’un des meilleurs
représentants.
En amont de ces chienneries lyriques et tonitruantes, nous avons
reproduit un entretien entre Copi et l’éditeur Jean-Pierre Joecker (1946-
1992). Contemporain de La Guerre des pédés, il est paru dans un numéro
de Masques, « la revue des homosexualités » qui consacrait un dossier à la
répression des homosexuels en Argentine et à deux écrivains argentins,
homosexuels et exilés : Manuel Puig et Copi donc. La revue trimestrielle
était alors adossée à Persona, première maison d’édition gay et lesbienne
française (1981-1986), où Copi publiera une pièce de théâtre, Le Frigo
(1983), et un recueil de nouvelles, Virginia Woolf a encore frappé (1983).
Dans l’une d’entre elles, il poursuivra d’ailleurs son dialogue avec Jean-
Pierre Joecker mais sous le sceau de la fiction cette fois, puisque les deux
hommes se retrouveront dans une backroom attaquée par un gang de
lesbiennes cubaines, écho lointain aux Amazones de La Guerre des pédés.
Mais tout ça est une autre histoire…
T. C.
1. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, op. cit., p. 24. C’est le constat que dresse
aussi Serge Kruger quand il retrace l’histoire des « branchés » d’avant-garde que l’on croisait à Paris dans les années soixante-dix. « Ce qui leur est arrivé de pire », dit-il, « c’est que tout d’un coup, ils se sont faits tomber dessus par les têtes chercheuses des grandes fortunes. On leur a proposé de devenir les porte-étendards de la branchitude friquée et la mondanité leur est tombée sur la gueule avec, entre autres, le Palace et des endroits comme
ça. Tout d’un coup, tous ces gens qui lançaient des pavés en 68 se sont mis à bouffer des petits fours et des coupes de champagne. On est passé à côté d’une autre ville qui aurait pu se réaliser… » (Les Gazolines, passionnément, à la folie, film documentaire réalisé par Armand Isnard, 2012).
2. Résister Vivre la Mémoire (R-VLM) est une association qui souhaite transmettre la
mémoire de l’histoire homosexuelle grâce à des textes et des documents visuels et sonores. Son appel paraît le 1 er novembre 1993 dans La Lettre de Gai Pied : « nous serons plus forts contre le sida grâce au plaisir de la mémoire », proclame-t-il. Le texte de Gilles Châtelet paraît dans le premier catalogue-manifeste de l’association (« l’Acte I ») qui accompagne une exposition présentée au Centre gai et lesbien de Paris et une « Nuit de la Mémoire » au cinéma L’Entrepôt.
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Copi : le petit poulet devenu rat
Jean-Pierre Joecker : Au départ, tu semblais plus porté vers le
théâtre que vers le dessin ?
Copi : Ce que je préfère, c’est écrire, mais maintenant, je ne me rends
plus compte. Il y a eu des périodes durant lesquelles j’ai beaucoup dessiné,
où je n’écrivais pas du tout, et d’autres en revanche où je ne faisais
qu’écrire. Là, dernièrement, je me suis mis de nouveau à dessiner, cela
faisait un an je crois que je ne l’avais pas fait. J’étais un peu terrifié et je me
suis dit : « j’ai oublié de dessiner », je ne savais plus tenir la plume. Très
vite, c’est devenu un tel plaisir. En fait, je n’ai jamais vraiment voulu faire
une seule chose.
Une seule fois, j’ai commencé à faire une carrière plus ou moins
sérieusement comme dessinateur humoristique au Nouvel Observateur, et
c’était une production hebdomadaire (« la dame assise ») qui se vendait aux
USA, en Italie et dans d’autres pays encore. Je me suis arrêté car je
préférais faire du théâtre. C’est difficile de faire plusieurs choses en même
temps. Quand je fais du théâtre, comme l’an passé en Italie 1, cela me
bloque et je ne peux plus dessiner. Le théâtre comme le dessin, cela prend
vingt-quatre heures, et c’est la même chose pour écrire, alors j’ai différents
métiers.
Une de tes activités rejaillit-elle sur l’autre ?
Oui, bien sûr. Si je joue par exemple, je sais que le dessin humoristique
me sert à tous les niveaux depuis le maquillage jusqu’au mouvement. Le
dessin me sert également lorsque j’écris du théâtre. Une fois que l’on a fait
des bulles, on ne se laisse pas tenter par de longues tirades.
Il y a donc eu les dessins pour la revue Bizarre et bien vite « la dame
assise » du Nouvel Observateur.
La période des dessins au Nouvel Observateur a été une période
d’apprentissage du public. J’ai dessiné très jeune. J’avais seize ans lorsque
j’ai publié mes premiers dessins dans des journaux argentins, des dessins
politiques très bestiaires. Chaque homme politique était représenté par un
animal différent qui conversait avec d’autres animaux, un peu comme une
fable de La Fontaine.
À Paris, je vendais mes dessins sur le Pont des Arts pour les touristes,
qui trouvaient que c’était très parisien alors que c’était des dessins
argentins. Ensuite, j’ai dessiné à Bizarre où c’était réellement bizarre,
bizarre, et là, Serge Lafaurie du Nouvel Observateur nous a demandé, à
Folon et à moi, d’y dessiner. Au début, je dessinais des choses un peu
longues comme je le fais pour Hara-Kiri, un peu comme des sketches, et
c’est là où la femme assise a pris une forme assise, si j’ose dire. D’ailleurs,
dans les premiers dessins de « L’Obs », il y avait une femme debout avec
plus de personnages mais cela prenait trop de place… Alors je l’ai assise
pour laisser plus de place au texte aussi… Je parlais mieux français.
Le Nouvel Observateur, cela a été un apprentissage jusqu’au moment où
je me suis aperçu de la routine, je commençais à me répéter, alors je suis
parti, j’ai quitté la France aussi à ce moment-là.
Maintenant, je dessine pour Hara-Kiri. Une fois par an, je leur fais une
production, un peu comme si c’était un roman, et le reste du temps, je joue
deux mois, trois mois, l’année dernière six mois 2. Je change
périodiquement de métier.
On retrouve un peu « la femme assise » dans La Journée d’une
rêveuse ? Jeanne, c’est encore elle ?
La femme assise de la B.D. était debout au début, elle montait sur une
chaise et s’envolait du fait même qu’elle montait sur une chaise… Ensuite,
elle ne pouvait être qu’assise. Vers 1964-1966, la gauche s’était assise à
attendre. C’est ce que le public me demandait, c’était une exigence des
lecteurs du Nouvel Observateur de cette époque-là. Je l’ai senti début 1968
et, au lieu de faire une femme assise, j’en ai fait deux. Je me souviens que
j’ai fait vingt-deux dessins ensemble, fin 1968, et je me suis demandé : que
vais-je faire ? Je suis parti pour les USA. J’ai continué d’envoyer des
dessins mais ce n’était plus des dessins pour Le Nouvel Observateur.
Quand j’avais fait La Journée d’une rêveuse au Lutèce, on disait –
Poirot-Delpech 3 par exemple : « c’est gentil ce qu’écrit ce jeune
Argentin… » Après 1968, je suis revenu avec Eva Peron au Théâtre de
l’Épée de Bois – avec des Argentins qui ne savaient même pas parler
français – et cela a été pour moi la fin de ma période rangée.
Le public est-il si différent en Italie ou en Espagne ? Tu parles
souvent des enfants italiens.
C’est certain, et les Français ont la manie de penser que les choses
intellectuelles sont suspectes d’être non commerciales. En Italie par
exemple, tout est très différent, les réactions du public sont plus chaudes, il
réagit, il manifeste. On ne vient pas voir le dessinateur humoristique Copi,
on vient au spectacle. J’ai trouvé cette sensation une fois ici à Marseille
chez Marcel Maréchal. J’ai découvert qu’il y avait un public marseillais 4.
Tout devient très compliqué, le personnage de Loretta Strong était angoissé en France, simplement comique en Italie. En Espagne, j’ai aussi retrouvé
cette atmosphère dans un théâtre de travestis 5.
Et ces animaux toujours présents… Ce rat, que représente-t-il ?
Les écrivains ont toujours besoin d’une couverture, il n’y a pas de
meilleure couverture que soi-même. Je vais te raconter l’histoire du rat de
mes dessins. En 1970, j’ai fait, à Milan, dans un gala, une exposition de mes
dessins de la dame assise et du poulet dont les livres s’appelaient Les
poulets n’ont pas de chaise et Le canard c’est moi. Je dessinais aussi pour
des enfants de douze-treize ans qui me demandaient un poulet pour leur
mère, une mère assise et moi en poulet… ce que j’avais dessiné mille fois.
Et puis ensuite, ils m’ont tous demandé un rat, « topo ». Pourquoi ? Le rat
avait remplacé, dans leur imagerie de B.D., le poulet ou le canard, Mickey.
En Italie, j’ai fait une tournée avec Loretta Strong. J’étais seul en scène
avec une marionnette de rat en mousse, « il travestito con il topo ». Un rat
qui s’enfilait à la main, fabriqué par Patrick Chauveau 6, un rat parfait qui
bougeait, et je racontais une histoire avec ce rat. Je faisais des matinées et
les journaux annonçaient : « il travestito con il topo ». Il y avait beaucoup
d’enfants et ils riaient. À Paris, où vas-tu faire cela ? Un homosexuel
pervers avec un rat à deux heures du matin…
Tu as joué le rôle d’un rat dans une de tes pièces, La Pyramide. Un
« rat conquistador » qui a fini par te coller complètement à la peau
pour devenir La Cité des rats, Copi le rat.
Là, j’ai fait un rat « maciste » 7, un péplum, un roman que j’aurais voulu
lire quand j’avais quinze ans. Une sorte de feuilleton avec des côtés Île au
trésor, Collodi 8 aussi et un petit côté Alice, mais une Alice très italienne,
un personnage désintellectualisé. Je voulais aussi me servir de Jules Verne, mais je me méfiais de la science-fiction, il faut la traiter d’une autre façon
maintenant. Je suis un plagiaire, j’ai bien choisi mon nom…
Les personnages de Copi ont l’air très seuls. Leurs corps ont été
modifiés et ils attendent le bonheur, je pense à l’ensemble des textes
mais en particulier à L’Homosexuel ou la Difficulté de s’exprimer.
Personne ne veut de ce titre. C’est devenu Irina en italien, Sex Changes
in Siberia en anglais 9. Presque toujours des titres qui ont un rapport avec
une transgression de frontière alors que le texte n’allait pas si loin. Enfin,
c’est curieux mais c’est le seul titre jamais accepté et pourtant joué par de
jeunes troupes. Au niveau de la distribution, il n’y en a pas deux semblables
dans le sexe des comédiens. Soit la mère est un homme, la fille un garçon,
toutes les combinaisons. La maîtresse est une femme-homme et même le
mari et le général, qui sont les deux hommes définis de la pièce, ont été
joués par des femmes. C’est très curieux. Ils essayent de fuir sans doute. La
transformation a eu lieu et elle a été très brutale. Ils ont tous changé de sexe
mais bien avant d’être là. Ils ne veulent plus changer mais s’enfuir vers un
endroit où ils pourraient s’épanouir.
Ils n’y parviennent jamais.
Non, et on ne sait pas pourquoi. Peut-être parce que l’héroïne – qui
devrait vouloir y arriver – ne veut pas, soit parce que la destinée est plus
forte qu’eux.
Et Copi, lui, qu’en pense-t-il ?
Pour mon dernier roman, La Guerre des pédés, j’étais sidéré par la fin.
J’avais accumulé une telle somme de signes de fatalité. Je me demandais
quelle allait être la fin, quelle apocalypse. J’attendais la fin avec impatience et je me suis aperçu que c’était une histoire d’amour et que deux
personnages avaient traversé ce roman comme rien 10.
Tous ces animaux, ces personnages transformés, ces travelos
hommes, ces femmes travelos. Pourquoi toutes ces combinaisons ?
Tout ce qui appartient au théâtre m’intéresse. Tous les personnages de
théâtre, un oiseau, un enfant ou une mère. Tu peux être une mère poule ou
un père diable, une bonne sœur vierge ou un diable pape. Tous les
personnages appartiennent au théâtre. Dans le théâtre, il y a le personnage
et son masque. Ce sont des personnages qu’on ne rencontre pas, on ne les
supporterait pas deux minutes, à la rigueur on les enfermerait pour leur
propre bien. En fait, au théâtre, les situations ne sont pas quotidiennes.
C’est ni plus ni moins Buffet et Bontems 11 dans France-Soir.
Et l’Argentine, toujours présente.
Je ne pense pas que j’aie jamais quitté l’Argentine. Je me suis mimétisé
avec un Français, un Italien, mais pour ce qui est de la littérature, même si
j’écris en français ou en italien, je suis un écrivain argentin. J’ai commencé
à écrire très jeune. Aussi, quand j’écris en français, je traduis de la
littérature argentine. D’ailleurs, tous les écrivains argentins sont des
écrivains internationaux.
Lorsqu’on songe à la production littéraire latino-américaine, deux
noms surgissent dont l’univers te semble proche. Je pense à Severo
Sarduy, qui disait de Cobra : « le sujet et l’objet de ce livre sont le
corps », et à Manuel Puig avec La Trahison de Rita Hayworth et Le
Baiser de la femme araignée, cette rencontre en prison entre une folle et
un guérillero.
Le travail de Puig est très intéressant par rapport à l’Argentine. Sa
grande astuce, c’est d’avoir arrêté l’Argentine à la première dictature, il a
conservé tout cela comme si c’était dans de la naphtaline. C’est son mépris
à lui de ne pas vivre cela, il y a sans doute des points communs. Il a aussi
accumulé cette autre génération-guérilla.
J’ai écrit deux pièces de théâtre argentin, qui sont du théâtre
« gaucho » 12 comme on n’en écrit plus depuis 1930 et qui sont écrites avec
des règles qui viennent du théâtre espagnol, en rimes avec des personnages
de gauchos, le mort, le fantôme.
Ces personnages de folle, on les retrouve peu chez les autres écrivains
latino-américains.
Fuentes disait : les écrivains latino-américains descendent de quelqu’un,
seuls les Argentins descendent du bateau. C’est vrai, je crois, et ils n’ont pas
pris les racines machistes. Il n’y a pas d’écrivains machos argentins.
Lorsque tu écoutes un tango – Carlos Gardel – c’est un garçon qui pleure
parce que son ami l’a quitté…
Le phénomène machiste en Amérique latine est lié à la fascination de
l’Indien. Les kapos dans les camps de concentration, les attachés militaires,
sont souvent des Indiens.
Si tu nous parlais de ton dernier livre, La Guerre des pédés ?
Il s’agit d’une histoire d’amour entre un pédé super-socialisé, qui a déjà
fait toutes les marches sur Washington 13, qui vit depuis dix ans avec un
Américain pédé, moustachu, et qui tombe amoureux d’une fille qui vient le
torturer, il est devenu un peu maso. Et cette fille, c’est un travelo brésilien,
ou une femme plutôt travelo, une femme à bite.
À partir de ce moment-là, toute sa vie est bouleversée, il lui arrive les
pires horreurs, comme une guerre des gangs qui se déclencherait entre les
travelos brésiliens et les pédés gauchistes du dix-huitième arrondissement.
Ces derniers sont très gênés parce qu’ils ne peuvent pas appeler la police car ils sont socialement solidaires des travelos. Le garçon doit s’enfuir avec
cette fille dans le Berry, chez sa mère, mais il est poursuivi par le père de
celle-ci, sorte de maquereau diabolique brésilien. C’est une grande histoire
d’amour à la Wells 14 et elle finit bien.
C’est ce que tu vois dans ce quartier ?
Il y a dix ans, il y avait un travelo pour dix putains. Maintenant, il y en a
pas mal et ce sont des travestis dont on ne soupçonnerait même pas que ce
sont des femmes. La clientèle, elle, n’a pas changé. Toujours les mêmes
personnes qui ont une femme, une famille et qui viennent se défouler. Et
maintenant, à la place des petites putes blondes d’exportation qui faisaient
la joie de nos grands-pères, ce sont des travelos brésiliens qui t’enculent
pour le même prix.
Entretien avec Copi réalisé par Jean-Pierre Joecker,
Masques – Revue des homosexualités o , n 11, automne 1981, p. 33-38
1. En 1980, au Teatro Stabile de Turin, Copi joue Madame dans Les Bonnes de Jean Genet,
mis en scène par Mario Missiroli avec Adriana Asti (Solange) et Manuela Kustermann (Claire). La pièce tourne dans plusieurs théâtres : à Sienne, Pise, Rome, Bologne, Palerme… [Note de T.C., comme les suivantes.]
2. Voir la note précédente.
3. Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006), critique littéraire et dramatique au journal Le Monde
et dans l’émission de France Inter, Le Masque et la Plume.
4. Copi fait référence aux représentations de sa pièce La Pyramide au Théâtre du Gymnase à
Marseille, alors dirigé par Marcel Maréchal, en janvier 1975.
5. Copi a joué Loretta Strong au Saló Diana, à Barcelone, en juin 1978.
6. Patrick Chauveau, dit « Chocho » : peintre, accessoiriste, décorateur (en collaboration avec
le scénographe Michel Lebois) et acteur pour le Grand Magic Circus de Jérôme Savary. Il a participé aux spectacles les plus emblématiques de la compagnie : Les derniers jours de solitude de Robinson Crusoé (1971), De Moïse à Mao (1973), Good Bye Mister Freud ! co-écrit par Copi et Jérôme Savary (1974).
7. Voir la note 2.
8. Pseudonyme de Carlo Lorenzini (1826-1890), écrivain italien et critique dramatique à qui
l’on doit Les Aventures de Pinocchio, parues en 1881.
9. La pièce a connu un autre titre dans la traduction d’Anni Lee Taylor : The Homosexual or
the Difficulty of Sexpressing Oneself (1976), qui explicite le jeu de mot du titre (« la difficulté de sexprimer »).
10 Une courte partie de cet entretien, enregistré sur une cassette audio, existe encore dans les
. archives de Masques. À la fin de sa réponse, Copi tient les propos suivants qui n’ont pas
été retenus dans la retranscription : « je crois que la fatalité a changé de camp dans la littérature française qu’on a subie – non pas à cause des mauvais écrivains d’ailleurs, mais parce qu’il y avait une position de toute l’intelligentsia française qui consistait à dire, à partir de Sartre, qu’il y a des choses ennuyeuses comme La Peste et à se plier à l’idée selon laquelle l’histoire d’un homme qui vivrait dans un pays socialiste serait plus “existentielle” que celle d’un autre qui vivrait ailleurs. Ou bien encore à penser que La Putain respectueuse, c’est vraiment le drame d’une putain… (Rires.) Enfin, des choses très aberrantes, comme ça… Le résultat, c’est que plus personne n’a envie d’écrire de romans français et que tout ça ennuie beaucoup le public ». Copi trace ainsi une ligne de démarcation entre une conception politique de la fatalité (celle de « l’intelligentsia française ») et une conception plus métaphysique (la sienne). Chez lui, la fatalité s’apparente « simplement » au destin, avec toute la part d’arbitraire et d’inexplicable qu’il recèle. Si les personnages de L’Homosexuel… n’arrivent pas à s’enfuir de Sibérie par exemple, ce n’est pas pour des raisons politiques ou sociologiques mais « parce qu’il y a une destinée qui est plus forte qu’eux », dit Copi, et « la destinée, pour eux, c’est le train qu’[ils] n’arriveront pas à prendre ».
11 En 1971, Claude Buffet et Roger Bontems tentent de s’évader de la prison de Clairvaux en
. prenant en otage une infirmière et un gardien, qu’ils tuent. Ils sont guillotinés l’année
suivante après un procès qui rouvre le débat sur l’abolition de la peine de mort. Le fait que Copi compare ses personnages de théâtre à Buffet et Bontems montre bien qu’il les voit comme des criminels ou des monstres (à « [enfermer] pour leur propre bien »). Cela en fait l’un des héritiers du Grand-Guignol, théâtre de rire et d’épouvante de la Belle Époque qui mettait en scène des crimes macabres et les « classes dangereuses ».
12 Le « gaucho » est le gardien de troupeaux de la pampa argentine, une sorte de cow-boy qui
. est devenu un mythe national, notamment grâce au poème de José Hernández, Martín
Fierro (1872), et au roman de Ricardo Güiraldès, Don Segundo Sombra (1926). Figure nomade et solitaire, errant avec son cheval dans les grands espaces, le « gaucho » est le symbole de l’homme vertueux, indépendant et lucide, proche de la nature. Les pièces gauchesques de Copi sont L’Ombre de Venceslao et Cachafaz, respectivement créées en 1978 et 1993.
13 La première Marche nationale sur Washington pour les droits des lesbiennes et des gays a
. lieu le 14 octobre 1979 et réunit entre 75 000 et 125 000 personnes.
14 H. G. Wells (1866-1946), auteur de La Guerre des mondes, L’Île du docteur Moreau et La
. Machine à explorer le temps.
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La République des Chiennes ne doit
pas s’éteindre et ne s’éteindra pas…
Que veulent donc les Chiennes, se demande l’opinion, toujours un peu
débonnaire, toujours un peu agacée. Ah ! Oui !… Elles veulent exister…
Elles veulent transmettre quelque chose… Elles veulent se confectionner
leur petite Shoah…
Rassurons tout de suite les dames-sondeuses de l’INSEE et les certifiés-
répétiteurs en sociologie : les Chiennes n’ont rien à transmettre de père en
fils et ne prétendent pas se réclamer de « traditions culturelles ancestrales »
comme de vulgaires chasseurs de palombes. La République des Chiennes
n’est ni une entité biologique, ni une nation de pathologies psychologiques
(une association d’enfants de parents divorcés) ou de bizarreries génétiques
ou physico-chimiques (si certains d’entre nous apprécient la chimie, c’est
pour jongler avec nos perceptions…).
Serions-nous une tranche d’âge ? Serions-nous des 18-25 ans, des 25-49
ans ? Encore moins ! Le regard et la tronche de Jean Genet ou William
Burroughs – nés dans les années 20 – feraient pâlir d’envie beaucoup de
grands dadais de la génération Yoplait.
Céline disait très bien que « le cul est la revanche du pauvre ». C’est
aussi la botte secrète de la République des Chiennes contre la tyrannie du
juridico-statistique. Bien sûr, il faut des États de Droits, des C.U.C. 1 et
rendre à Badinter ce qui est à Badinter 2, mais il faut aussi rendre à la Folle
Tordue ce qui est à la Folle Tordue.
Car la Folle Tordue est et sera toujours plus politique, bien plus
politique que toutes les papesses de la communication. Avec quelques
frous-frous, la Folle Tordue peut incendier une salle ou une génération.
La vérité du politique, c’est la capacité à casser les briques de la routine,
à faire entendre une nouvelle harmonique. La vraie politique a montré le
nez lorsque la Folle Tordue, toujours souillée, méprisée, raillée est partie à
la conquête du monde pour annoncer la Bonne Nouvelle : « Ce que Kenneth
Anger 3 a osé à San Diego, ce que Genet a osé à Hambourg, des dizaines de
millions de Chiennes peuvent le faire aussi. Le temps est venu de la
résurrection des corps ».
Une poignée de Folles Tordues avait réussi un miracle : donner du
swing à la Classe Moyenne Mondiale, transformer son troupeau de brebis-
pucelles et de louveteaux-puceaux en joyeux barbares, en agiles soldats du
plaisir.
Que reste-t-il des ennemis des Chiennes, des crétins-politiciens
cyniques et grassouillets du début des années 70 ? Bien peu de choses…
mais beaucoup se souviennent de nos Folles Tordues locales, de nos
Gazolines 4, de ces Chiennes élégantes et libres, qui savaient, avant tout le
monde, qu’une petite lingerie sur une croupe de beau gars peut changer le
monde comme le nez de Cléopâtre.
Nous, les Chiennes, ne sommes pas nostalgiques. Nous marchons tête
haute, avec les puissances de l’Éveil. La Moyenne nous hait souvent et c’est
notre honneur : nous n’existons pas en tremblant de ne pas ressembler aux
autres. Nous sommes les vrais écologistes : nous ne prenons pas notre
plaisir à proliférer comme des lapins, notre sexualité échappe à toute
fonction – ce qui désespère souvent les curés, les rabbins, les pasteurs ou les
natalistes. Nous ne sommes pas un troupeau agenouillé pour croire. Nous ne sommes ni de la chair à canon pour militaires, ni de la chair à bon choix
pour politiciens.
Nous ne sommes pas une espèce sexuelle particulière. Nous sommes
carboniques et métalliques (comme l’acier, implacable et fragile…
copulation du fer et du diamant). Personne ne nous fera choir dans les
manuels de sociologie. Nous ne sommes pas homosociaux, nous sommes
les vrais païens : nous propageons nos descentes de reins, nos crinières, nos
gestes amicaux. Nous aimons les aigles et les lions, mais nous savons
pleurer l’âne qui meurt sous les coups.
Nous hantons les Raves, les parties fines et les bals du 14 juillet. Nous
aimons les gueules populaires et les silhouettes aristocratiques. Nos slogans
tam-tament le monde parce qu’ils y vont de notre peau, de nos regards, de
nos hanches et de nos clins d’œil.
Nous sommes la multitude des bouches-à-oreilles, nous savons mettre la
politique à portée de voix ou d’amour.
Nous ensorcelons l’Universel dans le Singulier, la Grande Dimension
dans la Petite.
Nous haïssons la Moyenne populacière qui applaudit lorsque Cinq-Mars
est décapité, celle qui aime voir empaler ceux qui risquent ce qu’elle
n’osera jamais.
Depuis quinze ans, la Moyenne ricane : « Fini de rire les Chiennes !
Voici venu le Temps du Repentir. Sortez vos fouets ! Mais cette fois, c’est
pour de vrai ! C’est pour faire pénitence… » Elle accompagne l’abject
Carnaval de la Misère, de la Misère et de la Loi du Grand Marché Mondial.
Mais les Chiennes ont du cran. Elles ressortent toujours des poubelles
de l’Histoire qui regorgent de leurs génies et de leurs martyrs. Salut à toi
Oscar Wilde ! Salut à toi Alan Turing 5 qui a brisé les codes de la machine
nazie ! Salut à vous Michel Foucault, Copi, Guy Hocquenghem qui ont
désobéi aux tumeurs, aux sarcomes, aux bacilles en écrivant jusqu’au bout !
La Mémoire des Chiennes ne reste jamais coincée dans les tombeaux.
Elle aime prendre feu. C’est une braise agile qui peut embraser la plaine
lorsque les blonds épis sont mûrs.
La République des Chiennes ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
Gilles Châtelet
Catalogue-manifeste de Résister – Vivre la mémoire,
Acte I, juin 1994
Remerciements à Edwige Bourstyn Châtelet, Catherine Paoletti, Delfeil
de Ton, Daniel Tallet, Jean-Marie Gourio et aux Amis de Masques.
1. En 1991, le Contrat d’union civile (C.U.C.) est le premier projet de rénovation du régime
de l’union libre, ouvert aux couples homosexuels. Écrit par des militants gays et des députés socialistes, il prévoit d’accorder aux couples non-mariés des droits identiques à ceux des couples mariés, comme le maintien dans le lieu d’habitation en cas de décès de l’un des contractants ou la révision du régime successoral. Le texte n’aboutit pas. Il faudra attendre le Pacs, adopté le 15 novembre 1999, pour que l’union civile entre deux personnes de même sexe soit autorisée. [Note de T.C., comme les suivantes.]
2. Gilles Châtelet fait référence à l’abrogation du délit d’homosexualité du 4 août 1982 dont
le texte de loi est défendu à l’Assemblée nationale par Robert Badinter, ministre de la justice de François Mitterrand.
3. Né en 1927, Kenneth Anger est un cinéaste américain connu pour ses films expérimentaux
qui exaltent les fantasmes homosexuels et un onirisme ésotérique : Fireworks (1947), Inauguration of the Pleasure Dome (1954), Scorpio Rising (1964)… Il est aussi l’auteur d’un livre, Hollywood Babylone (1975), dans lequel il raconte les coulisses d’un Hollywood décadent et crapoteux.
4. Composées d’« extrêmes folles » pour reprendre les mots de Michel Cressole, les
Gazolines constituent un sous-groupe à l’intérieur du FHAR qui parasite l’esprit de sérieux de certains militants, comme le bouffon le ferait avec le roi. Représentantes d’un activisme
carnavalesque, ironique, et parfois plus esthétique que politique, les Gazolines sont connues pour leurs manifestations exubérantes, leur cri de ralliement (« Biiiiiite ! ») et leurs slogans au second degré (« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », « Champagne, coke et falbalas ! »).
5. Alan Turing (1912-1954) est un mathématicien britannique qui réussit à briser le système
de cryptage des sous-marins allemands pendant la seconde guerre mondiale, contribuant ainsi à éviter l’invasion de l’Angleterre. Père de l’informatique et pionnier de l’intelligence artificielle, il est persécuté par la justice anglaise en raison de son homosexualité. Il accepte la castration chimique pour échapper à la prison, avant de mettre fin à ses jours.
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