La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée.

 

[Illustration:

 

LA

GUIRLANDE

DE

JULIE

A. Mongin del et sculp. Imp. A. Salmon.]

 

LA

GUIRLANDE DE JULIE

Augmentée de Documents nouveaux

PUBLIÉE AVEC NOTICE, NOTES ET VARIANTES

PAR OCTAVE UZANNE

ET ORNÉE D’UN

PORTRAIT INÉDIT DE JULIE D’ANGENNES

 

[Illustration]

 

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

 

M DCCC LXXV

 

[Illustration: IVLIE LVCINE

D’ANGENNES

DAMOISELLE DE RAMBOVILLET]

 

[Illustration]

 

ÉPITRE DÉDICATOIRE

A. M. PAUL LACROIX

(Bibliophile Jacob)

 

MONSIEUR,

Je viens, disciple fidèle, placer cette édition de la Guirlande de Julie sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre vaste savoir, et atténuer, s’il est possible, ma dette de reconnaissance envers vous.

C’est non-seulement au maître, au docte bibliophile, au grand lettré de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c’est plus encore à l’homme bienveillant, au savant d’intimité, prodigue, comme les vraiment riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et de ses conseils.

N’est-ce pas, en effet, sous l’influence de vos généreux encouragements que j’ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des poëtes de ruelles du XVIIe siècle?

Aux quelques beaux esprits que je me proposais d’exhumer, à Sarasin, Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, n’avez-vous pas ajouté, avec l’enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les noms de Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, et autres poëtes, hélas! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage, talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand?

Vous avez particulièrement daigné sourire à l’illustre galanterie du marquis de Montausier, éclose dans ce pays de la conversation, ou Julie d’Angennes était reine et idole, et j’ai eu l’inappréciable bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son auréole de fleurs, la ravissante Guirlandeuse, dont le portrait si recherché, et jusqu’alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle édition.

Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne dois-je pas m’estimer fier et heureux d’avoir su rencontrer, au début du chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur ma route?

C’est donc sous votre inspiration que paraît aujourd’hui la Guirlande de Julie, et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants, favoris des Parnassides, troupe légère d’avant-garde des Corneille et des Molière, qui, en dépit de la verte férule du régent Boileau, sut si agréablement faire l’école buissonnière et butiner dans les sentiers de la double colline.

Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin l’entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse rénovation, ces délicates victimes de l’oubli.

Quoi qu’il en soit, heureux ou non dans l’avenir, ayant votre exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient sous le disque solaire:

 

Fit cursu clarior.

Avec l’assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère amitié, veuillez me croire,

 

MONSIEUR,

 

_Le plus fervent et le plus dévoué de vos

admirateurs_.

 

OCTAVE UZANNE.

Paris, le 10 décembre 1875.

 

[Illustration]

 

NOTICE

SUR LA GUIRLANDE DE JULIE

 

Quand les dieux eurent fait

Le chef-d’œuvre parfait

Que Julie on appelle,

Minerve qui la vit

En pleura de dépit,

Et se trouva moins belle.

 

VOITURE.

 

Après Helene, il n’y a gueres eu de personne dont

la beauté ayt esté plus generalement chantée.

 

TALLEMANT DES RÉAUX.

 

La princesse Aminte, fille de la Déesse d’Athènes, avoit un esprit de pacification, et portoit la paix partout où elle alloit. C’étoit une personne aimable et aimée de tout le monde, qui n’a jamais fait que du bien, et qui a toujours empêché le mal autant qu’elle a pû. Elle avoit des charmes dans l’esprit qui se faisoient connoître à tous ceux qui l’approchoient, mais qui ne se peuvent exprimer. Jamais personne n’a mieux sçû qu’elle conserver l’affection de ceux qui étoient le plus mal ensemble, ni être si bien venuë chez les ennemis des gens qu’elle venoit de quitter. Rien n’étoit beau sans elle: les maisons qu’elle ne vouloit pas honorer de ses visites étoient désertes et décriées; enfin son approbation seule faisoit valoir ceux qu’elle en jugeoit dignes, et pour bien débuter dans le monde, il falloit avoir l’honneur d’être connu d’elle.»

Ainsi parle Mademoiselle dans la Princesse de Paphlagonie[1], et si nous commençons cette Notice par un début digne des Perrault et des Galland, c’est que Julie-Lucine d’Angennes de Rambouillet fut une fée, bonne, gracieuse, spirituelle et presque divine, à laquelle les poëtes ses contemporains prodiguèrent avec justice les plus éclatants hommages dus à sa féminine puissance.

 

[1] La Princesse de Paphlagonie, petit roman de Mademoiselle,

dont Segrais fut le correcteur. (Voyez OEuvres de Segrais,

Amsterdam, 1723, t. II, p. 213.) On trouve une clef de cette

histoire dans le même ouvrage (t. Ier, p. 159). Mme de

Rambouillet y est peinte sous le nom symbolique de la _Déesse

d’Athènes_, et Julie d’Angennes est représentée par la princesse

Aminte.

Ces éloges enthousiastes dont elle fut l’objet, ces pompeuses métamorphoses dans lesquelles on se plut à transformer ses différents mérites comme pour mieux les fixer, ces bouquets de madrigaux qui enguirlandent encore sa mémoire après avoir animé son exquise beauté, toute cette gamme de louanges enfin peut paraître à première vue excessive et fanatique, mais l’étude sérieuse de sa personne et de sa vie justifie pleinement à nos yeux l’ardente admiration qu’elle sut inspirer.

Julie d’Angennes fut un esprit rare, digne de tenir un illustre rang dans l’histoire littéraire des femmes françaises, par sa grâce, ses vertus, sa remarquable intelligence, et le doux éclat poétique qu’elle semble jeter sur la société polie de son époque.

Le XVIIe siècle naissait à peine, que la poésie des Ronsard, des Baïf et des Du Bellay changeait brusquement sa manière rude, quoique mignarde, au sein même de l’hôtel de Rambouillet. La Muse vigoureuse et féconde du XVIe siècle, introduite par Malherbe dans la maison de la vertueuse Arthenice, y abandonna son allure négligée. Initiée peu à peu à de nouvelles doctrines, elle sut se façonner à l’étiquette du bel esprit, et, mettant tous ses soins à enjoliver son style, à gazer son langage, à modifier son ton, elle fut tour à tour coquette sans être prude, spirituelle avec malice, frivole avec enjouement. De forte fille populaire à l’accent net et franc, elle devint damoiselle affétée, usa de métaphores, sut jouer de l’éventail et étaler ses falbalas. Elle eut peut-être moins de verve gauloise; mais elle acquit à coup sûr plus de politesse française. La Muse avait pris rang de qualité.

Julie ne contribua pas médiocrement à cette transformation poétique, conçue et opérée sous ses auspices; à la protection qu’accordait madame de Rambouillet aux littérateurs en renom, elle ajouta les charmes de sa pétulante conversation et de son vivace entrain, et fut surtout, par sa seule présence, la reine des madrigaux, le bon génie inspirateur, la vivante idole, et comme le palpable idéal des poëtes qui l’entouraient[2].

 

[2] «Elle est, dit Mlle de Scudéry, la plus affectueuse du monde,

ayant un charme si particulier dans la conversation, pour peu que

les gens qui sont avec elle lui plaisent, qu’il suffiroit, pour

devenir amoureux de Philonide, de passer une après-dînée à sa

ruelle, quand même on y seroit sans la voir, et en un de ces

jours d’été où les dames font une nuit artificielle dans leurs

chambres pour éviter la grande chaleur.» (_Le grand Cyrus_, t.

VII, livre Ier.)

Autour de cette déité se forma une cour brillante et courtisanesque, nourrie de l’Astrée et des pastorales à la mode, esprits délicats, talents gradués, génies naissants, qui tous se hasardaient avec savoir sur les gracieux confins du Païs de Tendre[3], en se proclamant heureux de se mourir pour la dame de leurs pensées et de payer la dîme à sa beauté.

 

[3] Nous ne prétendons pas parler ici du Païs de Tendre,

introduit plus tard, par de fausses précieuses, dans le roman

de Clélie, et dont la Mer dangereuse, le Lac d’indifférence,

Orgueil, Tiédeur, Oubli, etc., formaient les redoutables Limites.

Dans ce temple du beau parler, la recherche était de bon goût, le vulgaire à l’index, et tous les efforts incombaient à proscrire le malsonnant, à chasser le banal, et à revêtir d’honnêtes circonlocutions la brutalité de certains mots, trop court vêtus jusqu’alors.

Il fallait être passé maître dans l’art du bien dire, et superbement connaître tout le bel air des choses, pour posséder ses grandes et petites entrées dans cette immortelle réunion; un novice eût-il laissé échapper une expression triviale, une tournure de phrase basse ou grossière, qu’aussitôt environné de mignonnes toux sèches, de cris étouffés, et du mouvement accéléré de zéphirs[4], il fût resté pétrifié devant les visages froidement dédaigneux et l’attitude visiblement outragée de la noble assemblée. Aussi, quel langage chastement imagé il se parlait dans ce sanctuaire d’euphonie et de pudeur! Que d’audacieux néologismes, que d’habiles périphrases, que de brillantes et solides épithètes qui vinrent enrichir notre langue pour demeurer aujourd’hui parmi nous, et sans qu’on y songe, de l’emploi le plus familier!

 

[4] Les éventails étaient ainsi nommés. Voy. le Dict. de

Saumaize.

C’est sur cette société d’élus, où sa spirituelle beauté s’épanouissait, que l’illustre Julie régnait sans égale. Elle était l’arbitre souverain des belles choses, le point de mire des saillies vives et élégantes. Toutes les fusées d’esprit étaient tirées en son honneur, et une œuvre badine ou sérieuse n’aurait pu se passer de son assentiment.

N’est-ce pas pour elle que Voiture écrivait ses lettres les plus galantes et ciselait ses vers les plus enjoués; que le vénérable Godeau, abandonnant ses paraphrases bibliques, se faisait rimeur de ruelles, et que le grave Chapelain, infidèle à sa Pucelle, contraignait son bon sens à madrigaliser? N’est-ce pas encore pour cette douce enchanteresse que Colletet, Malleville, Gombaud, Scudéry, Habert, Desmarests et tant d’autres luttaient de talent et de finesse, et que Pierre Corneille, amoureux lui-même, dictait à sa muse émue les petits vers musqués qu’il parafait de son grand nom?

Il n’y a jamais eu une dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni si mal entendu les galants, pensait spirituellement le malicieux Voiture[5]. En effet, au milieu de tous ces mourants, Julie d’Angennes demeurait d’une humeur toujours libre et aimable, savante sans orgueil, modeste sans contrainte; elle vivait dans ce monde galant, comme la salamandre parmi les flammes, sans que le moindre soupçon ait pu l’atteindre; sa vertu toujours souriante brillait dans toute sa pureté, et elle semblait enfin soutenir de son exemple cette admirable mais trop souvent dangereuse maxime de madame de Sablé: «Que les femmes, ornements de la terre, sont faites pour être adorées et répandre autour d’elles tous les grands sentiments, en accordant comme une assez digne récompense leur estime et leur amitié.»

 

[5] Lettre écrite à Mlle Paulet, datée de Lisbonne, en octobre