La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux

Chapitre 1633

C’est de sa mère, la marquise de Rambouillet, s’écrie Fléchier dans sa remarquable oraison funèbre[6], que «l’admirable Julie tenoit cette grandeur d’âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cet esprit sublime et cette parfaite connoissance des choses qui rendirent sa vie si éclatante. Vous dirai-je, poursuit l’harmonieux orateur, qu’elle pénétroit dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d’esprit et qu’elle en discernoit les traits les plus délicats? que personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu’elle estimoit? qu’on gardoit ses lettres comme un modèle de pensées raisonnables et de la pureté de notre langue… et que, tout enfant qu’elle étoit, elle se fit admirer de ceux qui étoient eux-mêmes l’ornement et l’admiration de leur siècle?»

 

[6] Oraison funèbre de Mme Julie-Lucine d’Angennes de

Rambouillet, duchesse de Montausier, prononcée par Fléchier, en

l’église de l’abbaye d’Hière, le 2 janvier 1672.

Telle était l’incomparable fille d’Arthenice, qui, à ces belles qualités, joignait un dévouement héroïque et un philosophique mépris de la mort[7], et si l’on envisage cet éclatant ensemble de perfections, qui s’élevait modestement au milieu d’une civilisation avide de trouver la femme forte pour la diviniser, on comprendra que tout ce que Paris comptait alors de personnes illustres et distinguées, se soit empressé autour de cet astre, pour lui décerner de justes honneurs et de sincères adulations.

 

[7] Le plus jeune des fils de Mme de Rambouillet, né en 1624, et

qui prit le titre de son père, celui de «vidame du Mans», fut

atteint de la peste, à l’âge de sept ans. Cette épouvantable

épidémie faisait fuir souvent parents et amis loin de ceux qui en

étaient atteints. Julie d’Angennes ne quitta pas le chevet de son

jeune frère, et elle l’assista jusqu’à son dernier soupir, ainsi

que Mme Paulet.

Lorsque le baron de Sainte-Maure parut à l’hôtel de Rambouillet, il tomba aussitôt sous le charme de Julie d’Angennes, et par ses manières courtoises, ses multiples attentions et ses franches coquetteries, il essaya de donner l’éveil au cœur de cette sirène, dont il se déclara vivement l’amant le plus passionné et le prétendant le plus tendre[8].

 

[8] Charles de Sainte-Maure n’éleva ses prétentions à la main de

Julie qu’après la mort de son frère aîné, qui aspirait lui-même à

ce mariage. Il n’avait alors que vingt-cinq ans et ne comptait

pas à son actif les charges honorables qui firent de lui, plus

tard, un des plus beaux partis que pût rêver la fille d’une

illustre maison. Tallemant, du reste, rapporte, dans ses

Historiettes, que: M. de Salles (depuis M. de Montausier) ne se

déclara point qu’il ne fût maréchal de camp et gouverneur de

l’Alsace.

Montausier n’était à cette époque que le brillant officier de Casal[9]; il avait l’air noble et grand, la taille bien prise, les yeux vifs et pleins de feu, et sur la mâle beauté de son visage se peignait une expression de téméraire franchise qui semblait défier l’hypocrisie; à cet extérieur aimable et sympathique, le futur gouverneur du Dauphin ajoutait un esprit cultivé, une farouche bravoure et cette scrupuleuse honnêteté à remplir ses devoirs qui fit dire plus tard à Montesquieu: «Le caractère de Montausier a quelque chose des anciens philosophes et de cet excès de leur raison.»

 

[9] Voyez la Vie de Montausier, par le Père Nicolas Petit,

jésuite, citée plus loin, et l’Éloge _de Charles de Sainte-Maure,

duc de Montausier_, par Garat, 1781.

Le nouveau venu reçut l’accueil le plus chaleureux dans le palais d’honneur des Rambouillet; ce n’était pas encore l’austère Alceste qu’il fut dans la suite, mais le gentilhomme dans toute sa magnificence, l’ami des plaisirs et des agréables entretiens, le poëte improvisateur et le chansonnier habile, le plaisant moraliste enfin, qui savait rire des vices de son époque et les censurer gaîment. A ces différents titres, il eut vite conquis tous les suffrages et toutes les sympathies dans le cercle spirituel d’Arthenice, où il prenait à partie Balzac ou Sarasin, Ménage ou Voiture, Charleval ou l’abbé Cotin, et surtout Conrart et le formaliste Chapelain. Mais il ne pouvait consacrer à ces aimables récréations que les pacifiques entr’actes de sa jeunesse active: la guerre ou la politique venaient trop tôt le rappeler en province ou à l’étranger, et le soupirant de Julie devait faire voyager sa passion que ces absences forcées ne faisaient qu’allumer davantage. Cependant, hâtons-nous de le dire, absent ou présent, M. de Sainte-Maure occupa toujours une place importante dans la société de la marquise de Rambouillet. Il s’était lié assez intimement avec Chapelain, dont il fut sans cesse le fidèle ami, et avait entrepris avec le père de la Pucelle une correspondance familière et suivie, à laquelle participaient quelquefois la marquise et sa fille, et tous les beaux esprits de l’endroit[10].

 

[10] Cette correspondance fut si suivie qu’il en était résulté,

au dire de Chapelain (_lettres d’avril 1638_), plus de lettres en

prose et en vers qu’il n’en faudrait pour faire une Arcadie de

Sannazar.

Montausier était-il à l’armée, la docte assemblée ne parlait que de sa bravoure et de ses actions d’éclat dans les campagnes auxquelles il prenait part; chacun se plaisait à vanter l’universel mérite de l’absent regretté, et l’après-dînée se passait le plus souvent à commenter sa dernière missive ou son nouveau sonnet.

De son côté, le pauvre exilé trouvait un grand adoucissement à sa tristesse dans les épîtres qui lui étaient adressées. C’étaient de longs et curieux bavardages, remplis des bruits du jour, des scandales à la mode, des ouvrages nouveaux, parmi lesquels le tendre amant savait si bien retrouver tous les coq-à-l’âne de la conversation de l’hôtel, qu’il parvenait à assister de loin aux agréables devis de la ruelle d’Arthenice.

Néanmoins, l’impatient jeune homme désirait vivement assurer les liens sacrés qui l’unirent par la suite à Julie d’Angennes. Cette dernière hésitait à contracter ce mariage: elle comprenait peu qu’on se donnât de sang-froid un maître, et répétait souvent qu’elle renoncerait le plus tard possible à sa chère liberté, qu’elle ne devait abandonner, en effet, dans les mains du marquis de Montausier, que quatorze ans plus tard.

Les choses en étaient là vers 1641, lorsque Montausier, dans ses loisirs justement acquis, réunit et fit écrire par Jarry les madrigaux de sa fameuse Guirlande, qu’il avait conçue et préparée bien avant que d’en couronner sa charmante fiancée.

Quoiqu’il existât déjà plusieurs recueils de poésies italiennes sous le nom de Guirlande[11], le galant baron sut donner à sa fantaisie un cachet de nouveauté et d’originalité, qui surpassa les dons les plus merveilleux que l’amour ait pu faire éclore dans l’imagination des amants.

 

[11] Voyez 1° La Ghirlanda della Contessa Angela Bianca

Beccaria, contesta di Madrigali de diversi autori dichiarati da

Stefano Guazzo. Genova, pel Bartoli, 1595, in-4°;

 

—2° Ghirlanda di frondi, fiori e frutti, ed altre rime del signor

Alcide infiammati per l’illustrissima Signora Zenobia Reina

Beccaria Parona, gentildonna di Pavia. In Pavia, per gli credi

di Girolamo Bartoli. 1596, in-12.

 

(Quadrio, Storia e ragione d’ogni poesia, en 47 vol., t. Ier, p.

 

263.)

 

Il existe également des livres de poésie française sous le titre

de Couronne de fleurs, etc. Voy. au Catalogue imprimé des belles

lettres de la Bibliothèque du Roy, p. 511, col. 1, lettre Y, no