La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux

Chapitre 4898

Ce manuscrit… Mais laissons, pour un instant, la parole à M. de Gaignères, l’auteur principal d’une Notice que la tradition a consacrée[12]. Charles Nodier, dans l’édition qu’il a donnée de la Guirlande, prétend qu’il y aurait quelque pédantisme à la remplacer par une autre; nous nous rangeons à l’avis de ce maître, et bien que la Notice en question soit assez confusément rédigée, nous nous contenterons de l’annoter et d’y ajouter les éclaircissements que nous croyons nécessaires.

 

[12] Cette Notice est insérée dans le Catalogue des livres rares

et précieux de feu M. le duc de La Vallière, rédigé par Guillaume

de Bure fils aîné (première partie, t. III, p. 57 du supplément

de ce Catalogue, à Paris, chez Guillaume de Bure, 1783). Toutes

les éditions de la Guirlande de Julie sont précédées de cette

Notice.

Nous reproduisons donc ici cette Notice sans en changer l’orthographe et dans toute son intégrité[13]:

Le dessein de cet ouvrage est un des plus ingénieux et des plus galants qu’on pût imaginer en ce genre. M. Huet l’a appelé le chef-d’œuvre de la galanterie et a vanté la magnificence de son exécution[14]. On peut dire qu’elle n’a été en rien inférieure au projet.

 

[13] Nous avons groupé autour de cette Notice, sous la forme

succincte d’annotations, toutes nos études sur la Guirlande et

l’histoire de ses manuscrits; nous croyons apporter une certaine

lumière sur plusieurs points assez obscurs jusqu’ici, et rendre

par là même cette nouvelle édition aussi achevée que possible et

plus complète qu’aucune autre.

 

[14] Huetiana (édition de Paris, in-12, 1722, p. 103). «Jamais,

dit l’évêque d’Avranches, l’amour n’a inventé de galanterie plus

ingénieuse, plus polie et plus nouvelle que la _Guirlande de

Julie_, dont le duc de Montausier régala Julie d’Angennes, un

premier jour de l’an, lorsqu’il la recherchoit en mariage.» Dans

cet article, l’honorable M. Huet fixe le don de la Guirlande à

l’année 1633 ou 1634. Il y a certainement erreur, car le

manuscrit porte la date de 1641.

Il a pour auteur feu M. le duc de Montausier[15] qui l’envoya, le jour de la fête de Julie-Lucine[16] d’Angennes de Rambouillet[17], à cette charmante personne dont il devint l’époux après en avoir été longtemps l’amant[18].

 

[15] Charles de Sainte-Maure, alors baron de Salles, est né le 6

octobre 1610. C’était le second fils de Léon de Sainte-Maure,

baron de Montausier, et de Marguerite de Chateaubriant, tous deux

issus des plus illustres maisons de la Bretagne et de la

Touraine. Marquis en 1644, puis duc et pair en 1664, il reçut en

l’année 1668 la charge de gouverneur du Dauphin. Molière, dans

son Misanthrope, a taillé son portrait _en plein marbre, sous

les traits d’Alceste_, dont il fut, paraît-il, l’original.

 

[16] Elle s’appelait Julie, du nom de sa grand’mère, Julia

Savelli; celui de Lucine lui fut donné par une tradition

très-ancienne dans la maison Savelli; on ajoutait toujours ce nom

à celui que recevaient, en baptême, les filles issues de cette

ancienne famille de Rome.

 

[17] Julie d’Angennes, née en 1607, était l’aînée des quatre

filles de Charles d’Angennes, marquis de Rambouillet et de

Pisani, et de Catherine de Vivonne-Savelli. Elle devint, par

suite de son mariage avec M. de Montausier, gouvernante de

monseigneur le Dauphin et dame d’honneur de la reine; et mourut à

Paris, le 15 novembre 1671, dans la soixante-quatrième année de

son âge. (Voyez le P. Anselme, Histoire généal., t. II, p. 427,

et t. V, p. 20; et Fléchier, _Oraison funèbre de madame la

duchesse de Montausier_.)

 

[18] Ce ne fut que quatre ans après la présentation de la

Guirlande que M. de Montausier épousa Julie d’Angennes (le 13

juillet 1645). Elle avait alors trente-huit ans. «Elle s’étoit

mariée (dit madame de Motteville dans ses Mémoires), n’étant

plus jeune, au marquis de Montausier, qui l’avoit aimée _quatorze

ans_, et en se donnant à lui, il lui sembla qu’elle étoit plus

touchée des obligations qu’elle lui avoit et de son mérite que du

désir de se marier.»

 

M. de Montausier, pour conclure ce mariage, abjura la religion

protestante pour se faire catholique.

Comme cette fête arrivoit dans un temps où la terre ne produit pas assez de fleurs au gré des amants[19], celui-ci suppléa à la stérilité de la saison par cette guirlande.

 

[19] Le 22 mai, jour de la Sainte-Julie. Nous serions plutôt

tenté d’affirmer, avec M. Huet, que l’offre de la Guirlande eut

lieu «un premier jour de l’an»; car, Mai, le mois du renouveau,

produit certes assez de fleurs, même au gré des amants. Quant à

l’année où Julie trouva ce chef-d’œuvre à son réveil, il est

probable que ce fut le 1er janvier 1642, puisque le manuscrit est

daté de 1641.

Ce manuscrit commence par huit feuillets.

Les trois premiers sont en blanc. On lit au haut du recto du second le billet que l’abbé de Rothelin[20] écrivoit de sa main à M. de Boze[21], en lui faisant présent de ce beau livre:

 

Je prie M. de Boze de vouloir bien accepter le présent livre, et le

placer dans son magnifique cabinet, comme une marque de ma tendre

amitié.

 

L’abbé DE ROTHELIN.

Le quatrième feuillet contient le titre.

Sur le cinquième est peinte une guirlande superbe, au milieu de laquelle on lit ces mots:

 

LA

GVIRLANDE

DE

IVLIE

 

[20] Charles d’Orléans de Rothelin, abbé de Cormeilles et

littérateur distingué, né à Paris, le 5 août 1691, mort le 17

juillet 1744. Il fut reçu à l’Académie française en 1728, et à

celle des Inscriptions en 1732.

 

[21] Claude Gros de Boze, antiquaire, né à Lyon en 1680, mort à

Paris, en 1753. Il remplaça Fénelon à l’Académie française et fut

reçu à celle des Inscriptions, dont il devint secrétaire

perpétuel en 1706.

Le sixième est encore en blanc.

Il y a sur le septième une miniature où l’on voit Zéphire entouré d’un nuage et représenté du côté gauche au côté droit du spectateur[22]. Il tient dans sa main droite une rose, et dans sa gauche la guirlande de fleurs[23], au nombre de vingt-neuf, qu’il souffle légèrement sur la terre pour qu’on puisse les reconnoître aisément[24].

 

[22] C’est-à-dire faisant face au spectateur. Dans cette

position, la droite de Zéphire est à gauche du spectateur; il est

représenté de trois quarts.

 

[23] Cette seconde guirlande, en forme de couronne, peut avoir

deux pouces au plus de diamètre, tandis que la première occupe

presque entièrement la page. Celle-là n’est pas la copie exacte

de celle-ci, qu’elle ne rappelle que vaguement, et c’est plutôt

dans la première que dans la seconde que les fleurs peuvent être

comptées.

 

[24] Ces fleurs que souffle Zéphire ne sont pas aussi variées que

celles de la première guirlande. (C’est d’après M. Ch.-L. Livet

que nous donnons ces détails. Plus heureux que nous, M. Livet a

pu visiter, chez le duc d’Uzès, le précieux manuscrit avant la

publication de son édition. Voy. l’Appendice de _Précieux et

Précieuses_. Paris, Didier, 1870, 2e édition.)

Le huitième contient un madrigal intitulé: Zéphire à Ivlie.

Le corps de l’ouvrage vient ensuite; il est de quatre-vingt-dix feuillets, dont le premier est coté 6, et le dernier 95.

De ces quatre-vingt-dix feuillets, il y en a vingt-neuf qui contiennent chacun une fleur, et soixante et un qui contiennent chacun un madrigal[25].

 

[25] Nous avons fait en sorte de rendre, dans notre réimpression,

cette disposition du manuscrit original, en ne mettant qu’un

fleuron par chaque sorte de fleurs. Les éditions précédentes

n’avaient pas suivi, d’aussi près que nous l’avons fait, la

reproduction de l’œuvre de Jarry.

Ce volume est terminé par une table alphabétique qui n’est point du tout commode. Elle est dressée selon l’ordre des premières lettres de chaque madrigal, de là vient que le nom de la même fleur y est répété plusieurs fois, et qu’on n’y voit pas d’un seul coup d’œil toutes les pièces qui ont été faites sur elle[26].

 

[26] L’édition, à la suite de la Vie de Montausier par Nicolas

Petit (Paris, 2 vol. in-12, Rollin et Genneau, 1729), a

reproduit cette table.

Nous avons corrigé ce défaut en substituant à cette table défectueuse celle donnée par l’abbé Rive[27].

 

[27] L’abbé Rive (Jean-Joseph), bibliographe, né le 19 janvier

1730, mort en 1792. La table dont il est question ici fut dressée

par l’abbé à la suite de sa notice. Voyez _Notices historiques et

critiques_ de DEUX MANUSCRITS uniques et très-précieux de la

bibliothèque de M. le duc de La Vallière, dont l’un a pour titre:

LA GUIRLANDE DE JULIE, et l’autre: _Recueil de fleurs et insectes

peints par Daniel Rabel en 1624_. Par l’abbé Rive. A Paris, de

l’imprimerie de Didot l’aîné, 1779, in-4º de 20 pages. Cette

plaquette est très-rare.

Sans vouloir enrichir le passé aux dépens du présent, il faut avouer qu’il seroit difficile aujourd’hui d’assembler un aussi grand nombre de beaux esprits et de poëtes célèbres qu’il s’en trouva alors pour immortaliser le nom de JULIE.

La table qui contient les noms de tous ces poëtes, et que nous avons ajoutée à celle de l’abbé Rive, ne présente que les illustres fondateurs de l’Académie françoise, qui s’élevoit alors à l’hôtel de Rambouillet, en attendant qu’elle reçût et sa forme et sa gloire du cardinal de Richelieu.

Mais quand on n’auroit pas appris par là qui sont ceux qui aidèrent à M. de Montausier à célébrer mademoiselle de Rambouillet, il seroit toujours facile de juger, par tant de poésies diverses et ingénieuses, que des esprits d’un ordre supérieur y ont eu part.

Ces poésies ou madrigaux ont été imprimés à Paris, en 1729[28], à la suite de la Vie de M. de Montausier, rédigée par Nicolas Petit, jésuite, qu’on a confondu avec d’autres auteurs du même nom, dont les ouvrages sont annoncés dans la France littéraire, t. Ier, p. 361; t. II, p. 92, et Supplément, part. Ire, p. 167. L’on vient de réimprimer tout récemment[29] ces madrigaux avec la Vie de M. le duc de Montausier.

 

[28] Cette édition fut réimprimée à Paris, chez Rollin fils, en

1735, puis en 1736. Le même ouvrage parut anonyme à Rotterdam (ou

Berlin), in-12, en 1731, sous le titre: _Mémoires de M. le duc de

Montausier_.

 

[29] La récente réimpression dont parle Guillaume de Bure, au

moment où il rédigeait son Catalogue, fut sans doute l’édition,

alors sous presse, donnée par Didot en 1784, d’après l’in-4º

manuscrit de la Guirlande, acheté par cet imprimeur à la vente

Crozat de Tugny, en 1751. Mais cette édition parut isolée, et

c’est par erreur qu’elle figure dans cette Notice comme ayant

paru avec la Vie de Montausier.

L’on apercevra aisément à la table des noms des auteurs, que M. de Montausier, comme amant, a composé un très-grand nombre de ces madrigaux. On ignore les raisons pour lesquelles il s’est caché quelquefois sous ces lettres: M. le M. de M.[30], ainsi que le marquis de Racan par celles de M. le M. de R.[31]; M. Conrart, que l’on peut appeler le père de l’Académie françoise, n’y est désigné que par M. C.[32].

 

[30] Tous les noms d’auteurs sont écrits par Jarry, dans l’angle

gauche de chacune des pages où commencent leurs madrigaux. Les

poëtes de la Guirlande ne signèrent donc pas de leur main, à la

fin de chaque pièce. Le marquis de Montausier ne se cache

nullement sous les initiales décrites ici. Excepté à la table et

au madrigal Zéphire à Julie, son nom paraît toujours en toutes

lettres.

 

[31] Rien ne fait supposer que le sixain signé M. le M. de R.

soit du marquis de Racan; tout, au contraire, porte à croire

qu’il a pour auteur le marquis de Rambouillet, père de Julie. (V.

la Note 23, à la fin du présent volume.)

 

[32] Nous ne savons sur quelle autorité ont pu s’appuyer les

auteurs de cette Notice pour attribuer à Valentin Conrart les

madrigaux signés M. C. Conrart ne faisait pas de vers galants,

et en eût-il fait, les six pièces signées de ces initiales ne

seraient pas de lui. Trois de ces madrigaux sont assurément de

Pierre Corneille; pour les trois autres, s’ils ne sont pas du

même auteur, leur paternité est restée assez obscure pour qu’on

puisse les attribuer à l’abbé Cotin ou à tout autre (non

Colletet, ni Chapelain, qui signent dans le recueil) aussi bien

qu’au Père de l’Académie françoise. (Voyez, _à la fin de cette

édition_, les notes 18, 21, 24, 27, 29, 33.)

Comme la baronnie de Montausier ne fut érigée en marquisat qu’en 1644[33], trois ans après que la Guirlande de Julie fut présentée à mademoiselle de Rambouillet, l’on sera sans doute étonné que M. de Montausier ait pris le nom de marquis avant de l’être effectivement; mais on ne doit pas ignorer qu’il étoit très-commun que les gens de qualité prissent dans le monde le titre de marquis avant que la terre de leur nom fût érigée en marquisat[34]. Le frère aîné de M. le duc de Montausier, qui mourut en 1633[35], avoit aussi porté le titre de marquis de Montausier.

 

[33] La baronnie de Montausier fut érigée en marquisat, en 1644,

par lettres patentes données à Paris, au mois de mai de la même

année. Ce marquisat fut ensuite érigé en duché-pairie, en 1664.

(Voyez le P. Anselme, Hist. généal., t. V, pp. 1 et 20.)

 

[34] Molière, dans les Précieuses, a ridiculisé les marquis

sans marquisat, et l’on connaît cette pointe de Scarron, dans son

Roman comique:

 

«… Enfin il se tint à la fille d’un marquis de je ne sais quel

marquisat: car c’est la chose du monde dont je voudrois le moins

jurer, dans un temps où tout le monde se marquise de soy-mesme, je

veux dire de son chef.»

 

[35] C’est par erreur qu’on a donné cette date de 1633. Hector de

Sainte-Maure, baron de Montausier, fut blessé d’un coup de pierre

à la tête, devant Bornéo, et succomba le 20 juillet 1635. Sans

cet accident, M. de Montausier, l’aîné, eût peut-être épousé

Julie d’Angennes; c’est du moins ce que nous apprend Tallemant:

«On avoit parlé autrefois, dit l’intéressant anecdotier, de

marier madame de Montauzier à feu M. de Montauzier, aisné de

celuy-ci.» A la mort de son frère, Montausier le jeune avait dejà

commencé à préparer la GUIRLANDE, dont les madrigaux devaient

être presque tous rassemblés.

Chapelain, fameux par l’attente de la Pucelle qui avoit par avance un nom qu’elle n’a pu soutenir quand elle a été au grand jour[36], fut un de ceux qui brilla le plus en cette occasion. La fleur impériale dont il fit choix donna lieu à une allégorie fort spirituelle, sur laquelle roule toute la finesse de son madrigal[37].

 

[36] Chapelain avait partagé son poëme en vingt-quatre chants,

dont les douze premiers seuls parurent en 1656. Jusque-là sa

renommée n’était fondée que sur des petits ouvrages de poésie:

odes, sonnets, madrigaux, tous assez bons pour ne pas nuire à la

haute idée d’un poëme, fruit de tant de veilles, et que la France

entière semblait attendre impatiemment. (Voyez d’Olivet,

Histoire de l’Académie françoise; Guizot, _Corneille et son

temps_. Paris, Didier, nouvelle édition, 1866.)

 

[37] Voyez la note 2, aux Notes et Variantes.

En voici l’explication en deux mots:

Le grand Gustave étoit alors au plus haut période de sa gloire, et il en jouissoit sans rivaux, puisque personne ne pouvoit lui disputer celle d’être le plus fameux conquérant de son siècle. Mademoiselle de Rambouillet, juge très-capable du vrai mérite, ne parloit d’ordinaire de ce prince qu’avec éloge; elle avoit même son portrait dans sa chambre, et disoit toujours qu’elle ne vouloit point d’autre amant que ce héros[38].

 

[38] «Julie faisoit paroître une grande admiration pour la valeur

de ce prince, dit également Huet (Huetiana, p. 105). Elle avoit

son portrait dans sa ruelle et prenoit plaisir à dire qu’elle ne

vouloit pas d’autre galant que lui. M. de Montausier étoit

pourtant son galant fort ardent et fort déclaré.»

Cela donna lieu à Chapelain de choisir pour sujet de son madrigal la fleur qu’on nomme impériale, qu’il suppose être Gustave ainsi métamorphosé qui vient lui rendre hommage et lui offrir de la couronner. Voiture, à qui cette fiction avoit sans doute paru très-noble, y fait allusion dans la lettre qu’il écrivit à mademoiselle de Rambouillet[39], au nom du roi de Suède, et qui commence: Voicy le lion du Nord, etc.

 

[39] (_OEuvres de Voiture_, lettre VII.) Cette lettre fut écrite,

sous le nom du roi de Suède, à mademoiselle de Rambouillet, en

mars 1632. Voiture, ayant fait travestir cinq à six hommes en

Suédois, les envoya en carrosse à l’hôtel de Rambouillet où ils

se présentèrent comme ambassadeurs de Gustave-Adolphe, en

remettant à Julie d’Angennes, avec cette lettre, un portrait du

grand conquérant.

On a cru devoir cette explication en particulier à ceux qui verront ce livre, sans entrer dans le détail du reste, qui s’entend facilement, et l’on se contentera d’ajouter ici que Robert[40], célèbre peintre d’alors, fut chargé de peindre les fleurs dont il est enrichi, et que Nicolas Jarry[41], le plus fameux maître d’écriture de son temps, a écrit de sa main et les madrigaux et la table des auteurs.

 

[40] Robert, peintre et graveur à la pointe, né à Langres, vers

1610, mort en 1684. Il peignait en miniature pour Gaston de

France, duc d’Orléans, et excellait dans la peinture des plantes,

fleurs et insectes. Nous avons vu, au Cabinet des estampes de la

Bibliothèque nationale, un fort intéressant recueil qui fait

honneur à cet artiste: c’est un grand in-folio portant le no

1199, en 2 volumes, cotés J. C. 33, sous le titre de: _Plantes

dessinées à la sanguine, par Robert_, tomes I et II. Les dessins

sont délicats et d’une merveilleuse exécution, bien qu’un peu

affaiblis par le temps.

 

[41] Nicolas Jarry, né à Paris, vers 1620, mort vers 1670. Tout

ce qui est sorti de la main de cet inimitable artiste passe pour

chef-d’œuvre. Son talent dans l’art calligraphique est au-dessus

de tout éloge; il a effacé tous ceux qui l’ont précédé ou suivi

dans la même carrière. (_Dictionnaire de bibliologie_, par

Gabriel Peignot, 1802, t. II, p. 388.—Le _Dictionnaire des

artistes_, de l’abbé de Fontenac, 1776, reste muet sur Jarry.)

 

Ce fameux calligraphe avait à peine vingt et un ans, lorsqu’il

écrivit la Guirlande de Julie; six ans plus tard, il fit un

autre chef-d’œuvre: les Heures de Notre-Dame, in-8° de 120

feuillets. Il reçut plus tard de Louis XIV le brevet de _maître

écrivain_ et de noteur de la musique du roy.

 

Le recueil manuscrit de Maurepas attribue même à Jarry le dessin

et la peinture des fleurs de la Guirlande.

Afin que rien ne manquât à embellir cet ouvrage, il fut relié par le Gascon, qui n’avoit pas d’égal en son art, et enrichi par le dehors et le dedans des chiffres de Julie-Lucine, afin que l’on sût d’abord à qui il étoit[42].

 

[42] Ce manuscrit est relié en maroquin rouge, avec filets, et

recouvert d’un étui en peau de frangipane; le chiffre, imprimé en

or, est semé sur le maroquin; il est formé des lettres J.-L.

(Julie-Lucine), écrites à la fois de gauche à droite et de droite

à gauche.

Tant que madame de Montausier a vécu, elle a conservé précieusement ce gage de la politesse et de l’amour de son mari pour elle. Étant morte, M. de Montausier en devint le dépositaire et le montroit avec plaisir à ses amis. De ses mains, il passa en celles de madame la duchesse d’Uzès, sa fille[43], qui savoit trop ce qu’il valoit pour ne pas le garder avec soin. Aussi ce ne fut qu’après sa mort que ce livre fut vendu par ses héritiers, comme une pièce qui ne méritoit pas leur attention. Un particulier l’acheta à l’intention de M. Moreau, premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, si connu par son mérite et son bon goût, qui lui paya quinze louis d’or, valant alors deux cents livres; et depuis il a eu l’honnêteté de m’en faire un présent et de m’obliger à le prendre, croyant, avec raison, enrichir par là mon cabinet[44].

 

[43] Marie-Julie de Sainte-Maure, née vers 1646, mariée en 1664,

à Emmanuel de Crussol, duc d’Uzès, morte le 14 avril 1695.

Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, lui a réservé

quelques lignes sous ce titre: «_La petite Montauzier_». Il y

raconte très-agréablement les reparties précoces de la jeune et

chère enfant de Julie d’Angennes. La Vie de Montausier que nous

avons citée fut écrite par le P. Petit, jésuite, d’après les

Mémoires de la duchesse d’Uzès.

 

[44] C’est du cabinet de M. de Gaignères, auteur principal de

cette Notice, qu’il est question ici.

Nicolas Jarry, écrivain inimitable du dernier siècle, fit trois manuscrits de la Guirlande de Julie dans la même année 1641, savoir: un in-folio, un in-quarto et un in-octavo.

Le premier[45], annoncé dans le Catalogue des livres de M. le président Crozat de Tugny, Paris, 1751, p. 119, no 1316, n’étoit pas imprimé. C’est une erreur de ne pas l’avoir annoncé manuscrit. Il est de la propre main de Jarry, sur papier in-quarto, à longues lignes, et contient cinquante-trois feuillets très-bien écrits, en lettres bâtardes. Il paraît avoir été l’esquisse et le modèle de l’in-folio présenté à mademoiselle de Rambouillet. M. le marquis de Courtanvaux en a été ensuite possesseur. Il est passé, à sa vente, entre les mains de P. F. Didot, imprimeur de Monsieur[46].

 

[45] C’est le second qu’il faudrait dire, car c’est du manuscrit

in-4º que l’auteur veut parler. Il est annoncé comme imprimé dans

le Catalogue de M. Crozat de Tugny (in-8º, à Paris, chez

Thiboust, 1751), dont la vente fut faite au commencement d’août

de cette même année. Il y fut adjugé au marquis de Courtanvaux,

au prix surprenant de 3 francs. M. P. F. Didot jeune l’acheta, à

la vente de ce dernier, pour la somme, non moins étonnante, de 3

fr. 75; et c’est d’après cet in-4º que l’édition de 1784 fut

donnée par ce même imprimeur.

 

[46] Nous ne pouvons suivre au delà les changements de

propriétaire que ce manuscrit a dû subir. Il n’est probablement

pas resté dans la famille des Didot. En tous cas, le savant

bibliophile M. Ambroise Firmin Didot ne le possède pas.

Le second[47], très-précieux, sur vélin in-folio, qui a donné lieu à cette Notice, est supérieurement écrit en lettres rondes; les figures de toutes les fleurs, peintes par le fameux Robert, et la reliure magnifique, en maroquin rouge, de ce livre, orné, en dehors et en dedans, du chiffre entrelacé de J. L., ajoutent au très-grand mérite de cet ouvrage unique en son genre.

 

[47] C’est-à-dire le premier. La rédaction de cette Notice est

fautive: la marche à suivre était de décrire à la suite

l’in-folio, l’in-octavo, et, en dernier lieu, l’in-quarto. Nous

ne sommes pas étonné des nombreuses erreurs qui se sont glissées

dans les différentes bibliographies de la Guirlande, qui toutes

ont pris cette Notice pour guide.

Il paraît qu’après M. de Gaignières, ce manuscrit passa entre les mains du chevalier de B***; il fut acheté, en 1726, à la vente de ses livres[48], par M. l’abbé de Rothelin, qui, comme on l’a vu plus haut, en fit présent quelque temps après à M. de Boze. M. de Cotte[49] l’acheta des héritiers de M. de Boze, avec une partie de sa bibliothèque, et le céda à M. Gaignat, à la vente duquel il fut acheté par M. le duc de La Vallière[50]. M. Peyne, libraire de Londres, l’a payé, à la vente de ce dernier[51], quatorze mille cinq cent dix livres. Nous ignorons entre les mains de qui il est passé[52].

 

[48] Catalogus librorum viri nobilis D. equitis D. B***

(Bauche). Parisiis, 1726 (n° 785, p. 70.)

 

[49] Jules Robert de Cotte, mort en 1767, fils de Robert de

Cotte, élève et beau-frère de Mansard. Ce fut lui qui disposa

l’aménagement de la Bibliothèque du roi, dans le palais Mazarin.

 

[50] M. le duc de La Vallière le paya, à cette vente, 780 fr.

 

[51] Catalogue du feu duc de La Vallière, t. II, p. 382, no 3247.

La notice de l’abbé Rive, citée plus haut (Didot, 1779), fut

vendue, sous le no 3249, la somme de 15 fr., à cette même vente.

 

[52] M. Ch. Nodier, dans son édition, a reproduit ces lignes,

sans annoncer que M. le duc d’Uzès était devenu possesseur de ce

précieux volume. Après la vente La Vallière, il fut acquis par

madame la duchesse de Châtillon, à la mort de laquelle il passa

chez la duchesse d’Uzès, sa fille. Il appartient aujourd’hui à M.

de Crussol, qui l’a reçu de son père, le duc d’Uzès. Il figurait

à l’exposition organisée à Paris, au profit des

Alsaciens-Lorrains, en 1874. On a offert plus de _cent mille

francs_ de cet admirable manuscrit au duc d’Uzès, qui s’est

empressé de refuser.

 

Madame la duchesse de Châtillon se _rendit sans doute

propriétaire_ de ce chef-d’œuvre à Hambourg, en 1795, car nous

trouvons, dans la Botanique littéraire de madame de Genlis

(Paris, chez Maradan, libraire, 1810, p. 190), cette intéressante

note touchant ce manuscrit: «Ce monument intéressant de la

galanterie du XVIIe siècle, passé dans des mains étrangères (sans

doute par les malheurs de la Révolution), se trouvoit transporté à

Hambourg en 1795, et il étoit en vente… On ignore quelle est la

personne qui en fit l’acquisition.» (Cette vente eut donc lieu

onze ans après celle du duc de La Vallière.)

Le troisième et dernier manuscrit de la Guirlande[53] contient quarante feuillets sur vélin in-octavo, écrits en lettres _bâtardes. Il ne renferme que les madrigaux seuls, sans aucune peinture. La reliure est la même que celle du manuscrit précédent (1641), parce qu’ils furent présentés, tous les deux en même temps, à mademoiselle de Rambouillet, par M. le duc de Montausier. L’on ignore absolument comment il est passé dans la bibliothèque de M. le duc de La Vallière[54]. M. G. Debure fils aîné, chargé de la vente de cette bibliothèque, l’a payé quatre cent six livres, et en est actuellement le possesseur[55]

(1784)._

 

[53] Ce manuscrit, sur vélin in-8º, relié en maroquin rouge,

vient de la bibliothèque de l’abbé de Rothelin, dont il porte les

armes, gravées en taille-douce, collées sur l’intérieur du

premier carton de la couverture. Le Catalogue de l’abbé de

Rothelin n’en faisant pas mention, il est probable qu’il aura été

donné, par celui-ci, à M. de Boze en même temps que l’in-folio.

Le corps de ce manuscrit commence à la page 3, par le madrigal de

Zéphire à Julie; il finit à la page 70, et il est suivi d’une

table de 5 feuillets, dressée comme celle de l’in-folio. Notre

édition se trouve donc presque en tout point conforme à ce

manuscrit, sur lequel le recueil de Maurepas prit copie, et non

sur l’in-folio, comme on semble généralement le supposer.

 

[54] Ce volume manuscrit a sans doute suivi le destin du superbe

in-folio: les acquéreurs de l’un se seront faits adjudicataires

de l’autre, et ils durent ainsi fraternellement arriver dans la

bibliothèque du duc de La Vallière, à la vente duquel le sort des

enchères les sépara.

 

[55] Brunet, dans le Manuel du libraire, annonce cet in-octavo

vendu 406 francs à la vente La Vallière (no 3248, p. 384, t. II),

622 francs à la vente d’Hangard, 250 francs à la vente de Febvre,

et enfin 2,900 francs à la vente du dernier de Bure, qui eut lieu

en 1853. Il fut alors acquis par M. le marquis de Sainte-Maure,

dans la famille duquel il a dû rester.

Ce manuscrit peut être regardé comme le chef-d’œuvre de M. Jarry, parce qu’il excelloit encore plus dans les lettres bâtardes que dans les lettres rondes.

Nous croyons ne pouvoir mieux finir cette Notice qu’en rapportant le sonnet de Gilles Ménage, imprimé dans ses Miscellanea, Parisiis, 1652, in-4º, p. 124.

 

SONNET

SUR

LA GVIRLANDE DE IVLIE[56]

 

Sous ces ombrages verds la nymphe que j’adore,

Ce miracle d’amour, ce chef-d’œuvre des Dieux,

Avecque tant d’éclat vient d’ébloüyr nos yeux,

Que Zephire amoureux l’auroit prise pour Flore.

 

Son teint estoit plus beau que le teint de l’Aurore,

Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des Cieux,

Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux

Les roses, les jasmins et les œillets éclore.

 

Vous qui, pour sa GVIRLANDE, allez cueillant des fleurs,

Nourrissons d’Apollon, favoris des neuf sœurs,

Ne les épargnez point pour un si bel ouvrage.

 

Venez de mille fleurs sa teste couronner:

Sous les pieds de IVLIE il en naît davantage

Que vos savantes mains n’en peuvent moissonner.

 

[56] Nous signalons l’analogie qui existe entre ce sonnet et

celui de Voiture, qui débute ainsi:

 

Sous un habit de fleurs, la nymphe que j’adore, etc.

 

(Voyez l’édition de Voiture donnée par A. Ubicini. Paris,

Charpentier, t. II, p. 309.)

Nous avons donné audience à M. de Gaignères pour la contexture et l’histoire des trois manuscrits de Jarry; complétons sa Notice par l’analyse succincte et aussi complète que possible des diverses copies et éditions de la Guirlande de Julie.

C’est le Recueil de Maurepas que nous citerons en premier lieu: Le volume I de ce Recueil manuscrit[57] contient une copie prise très-fidèlement, le 24 octobre 1715, sur le texte de l’in-8° de Jarry, appartenant alors à M. le duc d’Uzès.

 

[57] Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes,

épitaphes et autres vers satiriques et historiques, avec des

remarques curieuses depuis 1389 jusqu’en 164… (Vol. 1er, p.

 

527.)

 

Bibliothèque nationale, département des manuscrits. FR. 12, 616.

En second lieu, dans un des manuscrits de Conrart[58] indépendant des deux collections connues de la bibliothèque de l’Arsenal, nous voyons une version très-incomplète des madrigaux de la Guirlande, parmi lesquels plusieurs pièces aussi anonymes qu’inédites se trouvent mêlées.

 

[58] Mélanges de vers et de prose, petit in-folio;

belles-lettres, 145 pp. 1087 et suivantes. (Voyez Madrigaux

inédits, p. 79 de ce vol.) Bibliothèque de l’Arsenal, mss., B.

L., n° 151.

Ces deux copies manuscrites sont les seules dont nous ayons eu connaissance.

Le recueil de Sercy[59] eut la gloire de mettre au jour les madrigaux imprimés de l’illustre Guirlande, mais c’est à l’édition de la Vie du duc de Montausier, parue en 1729[60], que revient l’honneur d’une première impression conforme au texte de l’in-folio manuscrit.

 

[59] Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry,

Bois-Robert, Cotin, etc., 5 vol. in-12. (Paris, Ch. de Sercy,

1657-1666, t. II, p. 237.) A part les trois madrigaux de

Corneille, aucune pièce de la Guirlande n’est signée dans ce

recueil.

 

[60] Vie de M. le duc de Montausier, gouverneur de Monseigneur le

Dauphin, par N*** (Nicolas Petit), Paris, Rollin et Genneau,

1729, 2 vol. Les madrigaux se trouvent à la fin du tome II.

Voici maintenant les éditions intégrales et successives de la Guirlande de Julie:

1° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d’Angènes, par M. le Marquis de Montausier. Paris, de l’Imprimerie de Monsieur, 1784, in-8° de 82 pages[61].

 

[61] M. Renouard, dans le Catalogue d’un amateur, prétend que

cette édition de Didot (qu’on peut considérer comme édition

princeps) fut tirée à 90 exemplaires, et Brunet affirme qu’elle

le fut au moins à 250. De toutes manières, ce livre est devenu

excessivement rare, et son prix est très-élevé dans les ventes où

il figure.

2° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d’Angènes, par M. le Marquis de Montausier, ornée de trente gravures dessinées et peintes par Mme Legendre. A Paris, chez Mlle Adèle Prudhomme, rue des Marais, no 18.—_H. Nicole et Pelicier._—_Imprimerie de Didot le jeune_, 1818, in-18 carré, frontispice gravé, avec vignette[62].

 

[62] Cette édition, copie fidèle du texte de 1784, est sur papier

vélin double satiné, et d’une forme carrée peu agréable. Bien que

relativement rare, ce petit volume est orné de dessin-enluminés

si médiocres d’exécution, qu’ils sembleraient destinés à un

manuel de botanique plutôt qu’à la Guirlande de la belle

Julie.—Il est douteux, comme le dit Nodier, que cette édition

passe jamais du boudoir des dames dans le cabinet du bibliophile.

3° LA GUIRLANDE DE JULIE, expliquée par de nouvelles annotations sur les madrigaux et sur les fleurs peintes qui la composent, par M. Amoreux, Dr M{n}. Gabon et Cie, Montpellier et Paris, 1824, in-8°[63].

 

[63] La Guirlande de Julie expliquée par les annotations de M.

Amoreux suit le texte des éditions précédentes; mais les

éclaircissements et notes de l’éditeur portent peut-être trop sur

la flore de chaque madrigal pour ne pas assez s’attacher au

madrigal lui-même.—Cependant, bien que M. Amoreux se soit

éloigné du but où il eût dû grouper ses notes, son édition est

intéressante et digne d’être consultée.

4° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet par M. de Montausier. Paris, N. Delangle, éditeur, 1826 (collection des Petits Classiques françois)[64].

 

[64] La collection des Petits Classiques françois, si

recherchée aujourd’hui, a prêté sa charmante typographie à la

Guirlande de Julie, qui en fait partie.—M. Ch. Nodier, associé

de N. Delangle, s’est contenté de réimprimer élégamment l’édition

de 1784, avec toutes ses erreurs, sans y joindre la moindre

note.—C’est sous la forme d’un simple petit avertissement que le

fin bibliophile a prouvé sa collaboration à cette nouvelle

édition.

5° LA GUIRLANDE DE JULIE pour Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d’Angennes. (Appendice de Précieux et Précieuses, par Ch. L. Livet. Paris, Didier et Cie, in-8º, 1859; 2e édition, in-12, 1870[65]).

 

[65] La galanterie de M. de Montausier ne pouvait être mieux

précédée que de la riche étude des mœurs littéraires du XVIIe

siècle que M. Ch. L. Livet peint si habilement dans _Précieux et

Précieuses_. M. Livet nous introduit à l’hôtel de Rambouillet, où

rien ne nous échappe. Avec lui nous vivons la vie de tous les

littérateurs connus de l’époque; leur langage imagé refleurit

comme aux beaux jours, et nous voyons vigoureusement dessinées,

défiler devant nous, les silhouettes de Scudéry, Boisrobert,

René, Le Pays, l’abbé Cotin, l’abbé d’Aubignac et tant

d’autres.—C’est pour terminer cette étonnante résurrection et

placer dans son vrai milieu l’œuvre de Montausier que M. Livet

donne la Guirlande de Julie à la fin de son volume.—Son

édition est correcte, sérieuse, et revue avec le plus grand soin

sur le manuscrit original que possède aujourd’hui M. le duc

d’Uzès.

La bibliographie de ce livre aussi recherché que curieux se termine ici; nous croyons avoir noté aussi consciencieusement que possible les faits les plus saillants qui ont rapport à cet ouvrage; nous avons parlé de ses manuscrits, de ses copies et de ses différentes réimpressions; revenons donc à son parrain et aux poëtes qui dans cette fête des madrigaux prirent part, sur le Parnasse, à la nombreuse cueillette des fleurs qui composèrent l’immortelle couronne.

Pendant son séjour à Paris, M. de Sainte-Maure, assidu à l’hôtel de Rambouillet, vivait dans la plus parfaite intelligence avec les familiers de la marquise. C’étaient chaque jour assauts de sonnets, de rimes équivoques, d’épigrammes ou de rondeaux. Dans cette épicurienne demeure des Muses, l’esprit sans cesse était en sentinelle et l’impromptu sur le quivive, prêts à saisir la plus petite allusion ou le moindre prétexte pour lancer un bon mot, une espièglerie, un rien adorable. Aussi, lorsque l’occasion s’offrit à tous ces poëtes de faire leur cour à la princesse Julie, ce fut par un enthousiasme général et une pluie de fleurs qu’ils s’empressèrent d’y répondre.

L’ingénieuse conception de Montausier rallia vers un but unique les talents les plus opposés; les flèches du madrigal furent mises en commun dans le même carquois, la coquetterie de chacun fit trêve pendant quelque temps pour laisser paraître la galanterie d’un seul. Enfin, il se forma pour ce plan d’amour une association généreuse et spontanée, une union fidèle, une fraternelle solidarité.

Les jardins d’Apollon furent dévalisés. C’était à qui apporterait les plus belles fleurs ou en plus grand nombre[66], et Montausier vit venir à lui, tous animés du même zèle, Arnauld d’Andilly père et fils, Arnauld de Corbeville, Arnauld de Briotte, marquis de Pomponne; Chapelain, Colletet, Corneille, Desmarests de Saint-Sorlin, Godeau, Gombaud, Habert de Montmor; Habert, abbé de Cérisy; Habert, commissaire d’artillerie; Malleville, Martin de Pinchesne, Scudéry, Tallemant des Réaux, et jusqu’au vieux marquis de Rambouillet qui voulut, comme les autres, attacher son petit madrigal à la Guirlande de sa fille Julie.

 

[66] Voyez l’Avertissement que nous donnons aux _Madrigaux

inédits_.

Voiture seul manquait à l’appel: poëte trop grand seigneur, et amoureux pour son propre compte, il ne voulait pas être comparé. Il est vrai, à ce que dit Tallemant, «que les chiens de M. de Montausier et les siens n’ont jamais trop chassé ensemble[67]»; mais il est juste aussi d’ajouter que le grand épistolier voyageait alors en Espagne[68], et qu’il prit fièrement sa revanche plus tard par ses lettres et poésies à l’adresse de Mlle de Rambouillet et sa riche métamorphose de Julie en Diamant[69].

 

[67] Tallemant des Réaux (Historiette de Montausier le cadet).

Chapelain, dans une lettre écrite à Montausier, en Alsace (en

avril 1640), confirme le bavardage de l’anecdotier; car, en

parlant de Voiture, il l’appelle: _la suffisance de votre

aversion_.

 

[68] Voiture fit son voyage d’Espagne vers 1633, juste à l’époque

où fut faite en principe la Guirlande de Julie (d’après notre

opinion), bien qu’elle n’ait été calligraphiée et offerte qu’en