La guirlande de Julie: augmentée de documents nouveaux
Chapitre 257
[75] Le Cabinet de M. de Scudery, etc., à Paris, chez A.
Courbé, 1646, in-4°, p. 124.—Ce portrait, sans doute égaré ou
détruit, malgré toutes les recherches faites pour le découvrir,
est complétement inconnu aujourd’hui.
Après Scudéry, Pierre Corneille apparaît, modestement dissimulé derrière l’initiale C, et porteur de six fleurs qu’on attribua faussement à Conrart[76]. Habitué de l’hôtel de Rambouillet, où de sa voix lente et monotone il donnait la première lecture de ses tragédies[77], et digne admirateur des vertus de Julie, l’auteur du Cid ne pouvait rester inactif dans ce tournoi galant: il abaissa donc mignardement son vers ample et sonore au ton madrigalesque, son style fier et élevé devint doucereux et fleuri, bref le grand tragique daigna changer sa manière et laissa gracieusement coqueter sa plume pour le chef-d’œuvre de Montausier.
[76] Voyez l’Histoire de Pierre Corneille, par J. Taschereau,
ainsi que les notes que nous donnons à la fin de notre édition
sur les madrigaux signés C.
[77] La Bruyère, Caracteres, ch. XII; Vigneul de Marville,
Mélanges d’histoire et de littérature, t. I, p. 167.
Guillaume Colletet[78], au contraire, poëte bon vivant et madrigalier par tempérament, semble mal à l’aise et un peu guindé dans les quatre pièces qu’il écrivit pour la Guirlande. Sa muse, comme celle de Villon, s’abandonnait au débraillé, aux chansons à boire et aux sonnets grivois, et l’époux de Claudine, qui prenait d’habitude ses divinités en bas lieu, dut se trouver cérémonieusement intimidé lorsqu’il eut à chanter la chaste beauté de Julie.
[78] Guillaume Colletet, académicien en 1634 et mort en 1659,
paraît être un poëte du XVIe siècle égaré dans le XVIIe. Sa
fécondité fut énorme et son talent trop peu goûté. Cet épicurien
passa sa vie entre Apollon et Bacchus, sans s’embarrasser du
lendemain; aussi, mourut-il pauvre, et Chapelain, dans ses
Lettres, dit qu’il fallut quêter pour l’enterrer.—Voyez:
Histoire de l’Académie françoise; Moreri, Dictionnaire, et
les Grotesques, de Th. Gautier, qui a peint avec son coloris
habituel ce bohème d’un autre âge.
Philippe Habert, le commissaire de l’artillerie et l’auteur du Temple de la mort[79], attacha trois fleurs à la couronne poétique offerte à Julie: le Narcisse et deux Soucis. Ses madrigaux sont d’une finesse et d’une élégance remarquable, le troisième surtout, le plus connu après celui de Desmarests, est poussé dans le dernier galant:
Ne pouvant vous donner ni Sceptre, ni Couronne,
Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux,
Recevez ce Soucy, qu’aujourd’huy je vous donne
Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.
[79] Philippe Habert, l’un des premiers de l’Académie française,
en 1629, mourut dans l’année 1637. Comme la _Guirlande de
Julie_ ne fut écrite et offerte qu’en 1641, c’est donc une
nouvelle preuve qui confirme notre opinion sur la date de 1632,
où fut commencée la Guirlande de Julie.—Les poésies diverses
de cet auteur se trouvent dans différents recueils, et, si l’on
en croit Sorel dans sa Bibliothèque françoise, quelques-unes
furent mises au jour en un volume.—Son principal ouvrage est le
Temple de la mort, qui, selon Pellisson, est une des plus
belles pièces de notre poésie française.
Ce joli quatrain n’est-il pas d’un tour spirituel et d’une grâce parfaite!
Simon Arnauld, marquis de Pomponne[80], choisit avec délicatesse le Muguet, la Fleur de grenade et la Perce-Neige. Il traita avec goût ces trois sujets, qu’il signa du nom de De Briotte, sorte de pseudonyme dont le futur grand ministre ornait volontiers les productions poétiques de sa jeunesse.
[80] Simon Arnauld de Pomponne, né en 1618, mort en 1699, est
fils d’Arnauld d’Andilly et neveu du grand Arnauld. Il succéda à
M. de Lionne aux affaires étrangères, et c’est sous son ministère
que fut conclue la glorieuse paix de Nimègue. Voyez les _Mémoires
du marquis de Pomponne_, publiés en 2 vol. in-8º, à Paris, en
1862. On trouve, dans le tome II du _Recueil de poésies
diverses_, par M. de La Fontaine, pages 113 et 114, un fort beau
sonnet pour le tombeau de M. le duc de Weymar, et une ode
superbe sur la Sagesse, de la composition de M. de Pomponne.
D’Andilly le fils se décida pour le Soucy (sous le nom de Clytie) et la fleur de Thym; il se fit l’avocat de ces deux fleurs d’une manière si correctement adulatrice, que Julie d’Angennes dut prendre souvent plaisir à regarder le feuillet de vélin où elles s’épanouissaient dans leur élégance raffinée.
Desmarests, sieur de Saint-Sorlin[81], qu’on nommait le plus fou de tous les poëtes, et le meilleur poëte qui fût entre les fous, prouva, à l’occasion de la Guirlande, que s’il savait composer de longs et innombrables poëmes, il pouvait faire également de petits et délicieux madrigaux.—Il se présenta avec deux quatrains: l’un sur les Lys, l’autre sur la Violette; le premier d’un charme agréable, mais peut-être équivoque; le second tendrement expressif et d’un mouvement si emblématiquement vrai, qu’il l’emporte en franche beauté sur tous les autres madrigaux du recueil de Montausier. Il est impossible d’exprimer une prétention plus noble sous une forme aussi humblement séduisante. La Violette de Desmarests a conservé sa fraîcheur et son parfum délicat. Elle brille encore aujourd’hui dans tout son éclat, et la coquette petite fleur demeurera assurément immortelle dans notre poésie comme un parangon symbolique de grâce modeste et de timide hardiesse.
[81] Jean Desmarests de Saint-Sorlin fut reçu à l’Académie
française en 1634, et mourut à Paris en 1676, âgé de plus de 80
ans. Outre son poëme de Saint Louis, le plus connu, il en
composa dix autres, plus ses pièces de théâtre: _les
Visionnaires_, Roxane, Scipion, Mirame, et l’Europe.
Quantité de pièces de vers de ce fécond auteur se trouvent à la
fin de ses œuvres de théâtre et dans différents recueils de
poésies. Voyez: Histoire de l’Académie française; Dictionnaires
de Bayle et de Moréri; Baillet, _Jugement des Sçavans sur les
poëtes modernes_, etc.
Le père Le Moyne[82], auteur du poëme héroïque de Saint Louis, fit par la suite une si ingénieuse Métamorphose de la Violette, que nous n’hésitons pas à la citer comme une charmante paraphrase du quatrain de Desmarests.
La voici:
L’humble et timide violette
Craint de montrer aux yeux du jour
L’infortune de son amour,
Depuis la faute qu’elle a faite.
Sans ajustement et sans fard,
Elle n’emprunte rien de l’art:
Son habit est simple et modeste,
Et son visage sans couleur,
Dans le repentir qui lui reste,
En fait un voile à sa douleur.
[82] OEuvres poétiques du père Le Moyne, in-f°, 1672, p.
446.—A l’exemple de Montausier, sans doute, le père Le Moyne
offrit à Mlle d’Angenois une guirlande composée de fleurs du
Parnasse cueillies par la main des Muses. Nous n’avons pu trouver
le texte exact de cette nouvelle Guirlande, dont nous n’avons
eu connaissance que par la lettre d’envoi (p. 330. _Epître en
vers_). Dans ce même volume (p. 435), nous trouvons la douce
épigramme suivante sur le portrait de Julie:
Sage et noble Julie, estoit-ce pas assez
Qu’avecque ton esprit, qu’avecque ton visage,
Aux illustres du temps et des âges passez
Ton heureuse naissance eust osté l’avantage,
Sans que ce beau portrait demeurât pour ternir
Celle des siècles à venir.
Sans avoir l’attrait ni la forme succincte du madrigal de Desmarests, l’œuvre du père Le Moyne est assez gracieuse pour figurer à sa suite.
Habert, l’abbé de Cérisy[83], celui-là même qui sut traiter avec un goût achevé un poëme d’environ 700 vers sur la métamorphose des yeux de Philis en Astres, pouvait d’autant plus aisément se faire l’interprète de la Rose et du Narcisse en faveur de Julie.—Il prêta à ces deux fleurs un langage de piquante courtoisie, qui, dans son exquise politesse, laisse percevoir le genre d’esprit de cet excellent écrivain.
[83] Germain Habert, abbé de La Roche, abbé et comte de Cérisy,
frère de Philippe Habert, commissaire de l’artillerie, cité plus
haut.—L’abbé de Cérisy fut un des premiers de l’Académie. Il a
donné: en prose, La vie du cardinal de Berulle, in-4°, Paris,
1646;—_La métamorphose des yeux de Philis en Astres_, in-4°,
Paris, 1639.—Il fit beaucoup d’autres vers non imprimés.—Mort
en 1654.—Voyez la Muse historique de Loret, Gazette du 6
juin 1654.
La majesté des Lys tenta par deux fois Martin, sieur de Pinchesne[84], qui fit deux madrigaux sur ces fleurs royales.—Ce poëte ne fut pas divinement inspiré en cette occurrence, mais on ne saurait le juger sur cette œuvre de civilité: les Muses ne répondent pas toutes les fois qu’on les appelle, et le neveu de Voiture déploya assez de talent par la suite pour qu’on puisse le considérer comme le plus injustement négligé parmi les oubliés du XVIIe siècle.—De Pinchesne fut un des chantres les plus fidèles des beautés de Julie, et après la mort de Madame de Montausier il gravait encore sur son tombeau le sonnet suivant:
Tout ce qui peut rester d’une brillante vie,
Quand la mort en a mis la dépouille au tombeau,
Reste encore de Julie en un estat si beau
Qui d’honneurs immortels rend sa perte suivie.
Son âme, aux lois du temps cessant d’être asservie,
Ne se ferme aux rayons du céleste flambeau
Que pour s’ouvrir au jour d’un autre tout nouveau,
Dont elle est dans la gloire heureusement ravie.
Tandis que ses beaux ans furent en leur esté,
Jamais tant de vertu, d’esprit et de clarté
N’ont rendu parmi nous un mérite célèbre.
Ses beaux ans ne sont plus, mais son nom vit toujours,
Et la nuit ny l’oubli de l’empire funèbre
Jamais sous le soleil n’en borneront le cours.
[84] Estienne Martin, sieur de Pinchesne, contrôleur ancien et
vétéran de la maison du roy, né en 1616, mort en 1705.—Ce poëte,
neveu de Voiture (dont il fit l’éloge en tête de ses œuvres),
était fort jeune lorsqu’il composa ses madrigaux pour la
Guirlande. Les poésies qu’il fit par la suite marquent un
talent original et personnel, une imagination vive et colorée,
une forme correcte et pure.—Boileau ayant dédaigné de le
débarbouiller de son fiel, il est resté inconnu des chercheurs de
nos jours. Voyez:
1° Poésies meslées du sieur de Pinchesne, dédiées à Monseigneur
le duc de Montausier, in-4º, 1672;
2° Amours et poésies chrestiennes de M. de Pinchesne, in-4º,
1674;
3° Géorgiques de Virgile, traduites en vers françois par Martin
de Pinchesne, in-8, Rouen, 1708.
Il nous reste à noter les huit poëtes qui, bornant leur ambition à un seul madrigal, choisirent avec recherche, sur les fertiles coteaux de l’Hélicon, la fleur unique dont ils devaient orner le front de Julie.
Commençons par Chapelain[85] et son altière Couronne Impériale, qui fut si goûtée à l’hôtel de Rambouillet. M. de Gaignères parle assez longuement dans sa Notice du sujet allégorique traité dans ce madrigal; nous ne jugerons donc que l’œuvre en elle-même.—Chapelain s’était si puissamment imposé à son époque, avant la pénible apparition de son poëme, que de fait il ne pouvait être médiocre. Les quelques pièces qu’il donnait en à-compte sur son colossal chef-d’œuvre, étaient saisies, admirées, exaltées avec une telle passion, que c’eût été un crime de ne pas s’extasier.—Aujourd’hui nous pouvons considérer la Couronne Impériale avec un sens plus rassis et exempt de ce prisme d’enthousiasme qui fit regarder le créateur de la Pucelle comme le premier poëte du monde, et, à l’avouer franchement, le madrigal de Chapelain nous semble légèrement boursouflé et d’une allure un peu trop majestueuse pour l’harmonie générale et l’ensemble bien caractérisé de la Guirlande.
[85] L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise (tome XVII,
p. 373), attribue à Chapelain, outre la Couronne Impériale, une
pièce intitulée l’Aigle de l’Empire à la princesse Julie. Cette
épistre de 96 vers environ, qui est insérée dans le Recueil de
Sercy (tome V, p. 400), ne peut être de Chapelain, car elle se
trouve signée des initiales D. M. (sans doute Desmarests). Dans
le même Recueil se trouve une pièce qui est assurément de
Chapelain, c’est un sonnet sur le mariage de M. le marquis de
Montausier. Voyez, sur la Couronne Impériale, la note 2, aux
Notes et Variantes.
Godeau[86], par contre, trouva pour sa Tulipe une forme fraîche et idyllique; il donna à son vers l’élégance et le tour agréable de la pastorale, et le madrigal du Nain de la princesse Julie est si honnêtement troussé et d’une physionomie si colorée que l’on s’étonne, en le regrettant, que M. de Vence ait presque exclusivement consacré son talent à rimer des psaumes et à versifier des méditations chrétiennes et des églogues sacrées.
[86] Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence, de l’Académie
française; né vers 1605, mort en 1672. Les ouvrages de Godeau
sont tellement considérables que nous renvoyons au _Catalogue
académique_, dressé par l’abbé d’Olivet.—M. de Grasse présida au
mariage du marquis de Montausier et de Julie d’Angennes. «Ce
fut à Rueil que les nopces se firent, dit Tallemant, et par une
rencontre plaisante, celuy qu’on appeloit autrefois _le Nain de
la princesse Julie_ fut celuy-là même qui les espousa.»
D’Andilly le père[87] drapa royalement ses Lys, sous son inspiration. Ils dressent noblement la tête et donnent à Julie, dans un langage pompeux, les marques de la plus haute courtoisie.
[87] Robert Arnaud d’Andilly, né le 28 mai 1589, mort le 27
septembre 1674.—M. d’Andilly composa de nombreux ouvrages de
poésies chrétiennes, qui (au dire d’un de ses contemporains) font
autant d’honneur aux lettres qu’à la religion.—Voyez la piquante
historiette de Tallemant des Réaux sur ce saint homme.
Le vieux Gombaud[88], en vétéran du madrigal, paya d’un fier et magistral quatrain sur l’Amaranthe, les bontés et les douces attentions que les Rambouillet lui prodiguaient dans sa fortune adverse.
[88] Jean Ogier de Gombaud, de l’Académie françoise, né vers
1570, mort en 1666.—Voyez, sur ce curieux poëte, l’historiette
de Tallemant, et le portrait si originalement étudié par Paul de
Musset dans les Originaux du XVIIe siècle, Paris, Charpentier,