La Maison de l'Ogre
Chapitre II
LE CENTENAIRE DE 1789
Vous mentez!
Ce n’est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.
C’est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, machina foeta armis, qu’ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.
Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la science du choix»;—il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à craindre d’approcher de lui les grands hommes qu’il avait la conscience de toujours surpasser ou plutôt qu’il absorbait comme des rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;—en dehors de cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en mourant;—amour singulier pour la guerre, dont il n’avait ni la science, ni les instincts, ni le tempérament;—personne n’était moins guerrier,—mais c’était une occasion, un piédestal pour recevoir des louanges dont il était insatiable, louanges qu’il prenait tellement au sérieux qu’il avait fini par se croire lui-même un héros.
La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et l’argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en devoir compte à personne.
Sur la fin de sa vie, il l’avait tellement épuisée qu’il fut un moment obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se procurer huit millions en espèces;—dans son règne il avait dépensé dix-huit milliards.—Il laissa la France endettée de quatre milliards cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément publiques et ruineuses pour le pays. C’était le despotisme sous la forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.
Le peuple français ne bougea pas.
Louis XV le Bien-Aimé, s’amusait davantage, quoique avec moins de faste, mais sans plus d’économie, et, quant à ses amours, il descendit graduellement jusqu’à la crapule.—La France subit de grandes humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de paix d’Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à l’Angleterre.
Le peuple français ne bougea pas.
Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.
Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,—fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,—supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de laBastille,—rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l’opinion publique—entre autres deux hommes éminents par la science, par l’honnêteté, par les moeurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;—crée la Caisse d’escompte. La France se trouvait en face d’un déficit qui datait des règnes précédents et s’élevant à cinquante-cinq millions,—chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d’aujourd’hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l’inviolabilité du roi.
Dans la nuit du 4 août 1789,—la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges—et Louis XVI est déclaré à l’unanimité—«restaurateur de la liberté de la France.»
C’était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,—comparée aux deux règnes précédents; c’était bien au delà de ce qu’on avait pu espérer, même désirer: c’était l’entrée dans une ère nouvelle—d’égalité, de liberté, d’amour du peuple,—d’économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d’arrêter là—et d’attendre de l’avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu’on pourrait désirer.
Mais l’audace qu’on n’avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple—qui avait eu l’imprudence de dire, un jour d’émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu’une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l’attaqua.
C’était bête, c’était lâche,—deux des éléments constitutifs de la cruauté.
Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier—_les Inconvénients de la diligence_.—Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d’un vieux chapeau, vêtus d’une vieille capote et armés d’un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n’opposent pas une inutile et dangereuse résistance,—Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai—et sans oser relever la tête lui dit:
—Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c’est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf heures; elle n’avance ni ne retarde pas d’une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?
Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l’ennemi et s’aperçoit de sa supercherie;—alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n’es qu’un mannequin?—Je vais t’arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud’homme, je ne suis pas quelqu’un qu’on effraye—et, en s’adressant à moi, on trouve à qui parler.
Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la populace qu’elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement pris et détruit la Bastille, laquelle n’existait plus depuis treize ans, c’est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides qui furent massacrés.
Pendant ce temps, que faisait le roi?
Il écrivait à un de ses amis:
«Sous le gouvernement des rois qui m’ont précédé, monsieur, des circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique; j’ai cherché tous les moyens de l’éteindre; j’ai consulté les hommes qui joignirent la théorie à la pratique; j’ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils ne m’ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes frauduleux… Ruiner l’État ou pressurer le peuple, voilà tout leur secret! Ce n’est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce n’est que dans l’économie qu’il trouvait des ressources. Exciter l’industrie, protéger l’agriculture, encourager le commerce: voilà toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens financiers. Je ne m’étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et cependant j’ose vous assurer qu’il ne pouvait pas aimer le peuple d’un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»
Il écrivait à Malesherbes:
«Entouré, comme je le suis, d’hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l’opinion publique ne parvienne jusqu’à moi, il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui m’avertissent de mes erreurs avant qu’elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d’hommes.
»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne vous l’accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.
»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot vous fit entendre qu’il ne pouvait pas sans vous opérer un bien durable: il vous décida, et je l’en estimai davantage.
»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet, dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d’en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d’avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.
»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une vaine pompe, je n’aurai plus d’autre maison que les hommes de bien, tels que vous, qui m’entourent; et pour gardes les coeurs des Français.»
Voyons maintenant comment, dans l’éducation de son fils, il préparait un roi pour la France.
A l’instituteur du dauphin:
«Vous avez à former le coeur, l’esprit et le corps d’un enfant.
»L’exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, l’envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à son instituteur.
»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l’étude et l’amour du travail doivent former bientôt l’esprit d’un enfant bien organisé, docile et studieux.
»Je ne serais pas fâché que mon fils s’occupât d’un état mécanique dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien que certaines gens me blâment, qu’ils trouvent plaisant de me voir joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d’imiter un jour ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l’univers! Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir d’un prince est de rendre un peuple heureux: s’il sait être roi, il saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.
»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d’expression que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les sujets auront droit un jour de juger.
»Ce n’est point des exploits d’Alexandre ni de Charles XII dont il faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels qu’il les faut aux peuples, et non tels que l’histoire se plaît à les louer.
»En attendant que votre jeune élève apprenne l’art de régner, faites réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui rappeler qu’il n’est au-dessus des autres hommes que pour les rendre heureux.
»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la géographie, bientôt les premiers éléments de l’histoire lui seront développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples anciens et modernes.
»Souvenez-vous de lui enseigner que c’est lorsqu’on peut tout qu’il faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs engagements.»
Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et bon roi que ne l’ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.
On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait mourir le dauphin de misère dans une prison.
Vous mentez!
Ce n’est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.
Les gouvernements étrangers ne s’y trompent pas et ne permettent pas à leurs ambassadeurs d’assister à cette comédie, à cette mascarade.
Aujourd’hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes moins avancés dans la liberté que nous l’étions après la nuit du 4 août.
Si Louis XVI avait alors—et la France et l’impartiale histoire peuvent lui reprocher de ne pas l’avoir fait—si Louis XVI avait fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,—monstres et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre guillotinés,—quelques-uns se réservant pour l’antichambre de Napoléon!—Louis XVI eût épargné à la France neuf cent quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de cruauté sauvage,—le pillage, le gaspillage effréné de la fortune publique,—la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de cadavres français laissés sur les champs de bataille—et deux invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l’Europe dont nous souffrons encore aujourd’hui.
Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils qu’il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!
En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition et de repartir de 1789.
Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d’une prospérité, d’un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait peut-être pas l’équivalent dans toute notre histoire,—la haine et la rancune de l’Europe s’étaient calmées, presque effacées. Les Français ont préféré une parodie de l’Empire avec une troisième invasion et un nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. —C’est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles le Mauvais, lorsqu’il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, l’instigateur des massacres de Septembre.—Mais, pour célébrer justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c’est aux quatre victimes assassinées,—Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et le petit dauphin, qu’il faudrait élever un monument national, symbole de regrets et d’expiation. C’est à Malesherbes, à Turgot qu’il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer encore une fois le fil de la tradition de 1789.—Vous avez encore cette belle, noble et surtout si française famille d’Orléans; ses membres n’ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme illustration,—mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.
Si j’avais l’honneur—ça s’appelle-t-il encore comme cela—d’être député,—je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux voix cette motion;
«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l’Assemblée nationale s’associe pleinement à la célébration du centenaire de 1789,—c’est-à-dire à l’abolition du despotisme, à l’extinction des privilèges, à l’égalité devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»
Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se dérobaient à ce vote.
LES PRIX DE BEAUTÉ
A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de beauté.
Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;—je vais vous les dire,—peut-être quelqu’un pourra les dissiper.
Quels sont—quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur incorruptibilité?
Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en beauté féminine.—Combien savent par la pensée séparer une femme de sa parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la plus «à la mode».
Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de Troie, l’Iliade, l’Odyssée et l’Énéide,—Vénus, malgré sa supériorité sur Junon et Pallas,—eut des doutes au dernier moment, et ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!
Les concurrentes—quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces concurrentes?—se présenteront-elles aux yeux des juges en grande toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les trois déesses,—seul costume convenable pour un jugement sérieux.—Si les candidates sont vêtues, il ne s’agit plus que du visage, et la tête n’est en hauteur que la septième partie d’une femme bien proportionnée;—si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges conserveront-ils leur sang-froid?
Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes et arrêtées sur les charmes qu’elles apportent au combat? Je soupçonne les femmes de ne pas entendre grand’chose à leur propre beauté.—Autrement permettraient-elles à des modes absurdes—tantôt de leur faire les bras plus gros que la taille, les manches à gigot; tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu du corps; tantôt de leur faire un gros ventre—ou un gros derrière, que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?
Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à le faire le jour!
Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu’obtiennent auprès des hommes certaines femmes qu’elles déclarent des «laiderons».
C’est qu’il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort différentes.
Il y a la beauté qui se prouve—et la beauté qui s’éprouve.
La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins consacrées par les arts;—c’est une question, ou plutôt une grammaire, une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.
Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d’un don qui l’emporte victorieusement sur cette réunion:—c’est le charme,—et c’est ce qui constitue la seconde, c’est-à-dire la beauté qui s’éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.
La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas compte du regard.
Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l’âme et l’esprit.—Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s’il ne s’y montrait personne?
A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d’un empire?
Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?
Les femmes ne croiront jamais qu’on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.
Le plus sûr encore pour elles, c’est de juger de leur propre beauté par le succès qu’elles obtiennent sur les hommes qu’elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:—les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.
J’ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l’excès ces deux dons, être entourée, comblée d’hommages pendant dix ans;—puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J’ai vu les cheveux roux honnis d’abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.—J’ai vu plus d’une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s’établissant, s’installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d’autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.
Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, on ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!
Mais, ma chère petite,—tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,—regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n’est guère regardée ni surtout suivie;—eh bien, les hommes ne «l’ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu’elle est moins entourée que toi dans un salon.—Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,—il y a là quelque chose à corriger;—ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c’est qu’elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d’attaque peut réussir—et les mener à un but qui n’a pas de quoi t’enorgueillir;—combien, même au salon, doivent ce qu’elles croient un succès à une apparence de facilité,—tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;—sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb—et ne permet pas à l’imagination de se figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l’oiseau,—tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d’un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.
Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement aujourd’hui conservent; c’était de ne paraître dans la rue, à la promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, austèrement vêtues—presque sous le domino du bal masqué,—de passer inaperçue;—on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n’ont pas de salons.
Il en est aujourd’hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes rivales là où elles pouvaient les rencontrer;—de là à s’enquérir de la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n’y avait que quelques pas qu’elles ont vite franchis.—Et tout cela pour se faire battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les vraies filles;—très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la rigueur, un amant,—tandis que les filles ruinent le public;—elles n’ont pas compris, elles ne comprennent pas que c’était en sens contraire qu’il fallait engager la lutte, qu’il fallait être «autres», ce grand charme! qu’il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d’une autre espèce, presque d’un autre sexe que les filles,—redevenir les grandes justicières de la société,—faire comprendre que, pour leur plaire, il ne suffit pas d’être riche, habillée à la mode, d’être «chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus respectueux… en public.
Je parlais de salons fermés,—c’est-à-dire de salons où il faut, pour y être admis, remplir certaines conditions;—aujourd’hui, sauf quelques rares exceptions,—on veut la foule—la publicité; on a soin d’inviter des journalistes pour qu’ils entretiennent leurs lecteurs des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de tel bal.
Avec le «menu» du dîner—la parure des femmes, on les flatte, on les cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu, que ces journaux sont insupportables!»
Un homme était éperdument amoureux d’une femme douée de cette puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares et les plus incontestables beautés;—une autre femme scandalisée de cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n’est pas jolie.—Peut-être, répondit l’amoureux, mais elle est pire.»
Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à fait relative,—c’est d’être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les perfections de formes, d’élégance, de teint, d’expression; fûtes-vous Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c’est d’être une autre,—et vous risquez fort d’être vaincue par une femme qui n’aura que ce seul avantage,—fût-elle d’une figure médiocre et même laide.
Quelques femmes cependant—mais très rares—ont le don de se métamorphoser d’un jour ou d’une heure à l’autre, de n’être jamais la même, de composer d’une seule femme un harem complet; mais ne croyez pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir en se déguisant, en se métamorphosant;—non, il est natif, naturel et dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions extérieures;—il ne suffit pas cependant d’être capricieuse, quoique cela n’y nuise pas.
A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n’entendent pas toujours grand’chose à leur propre beauté, c’est l’adoption immédiate et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle couleur;—formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui tiennent une si grande place dans la beauté.
Ce n’est pas d’aujourd’hui ni même d’hier que date la mode des cheveux rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines époques, méprisée, haïe, proscrite.
Nous la voyons admise du temps de Martial! qui envoie un savon à une belle Romaine en lui disant:
«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des captives de ce pays.»
Caustic Teutanicos accendit spuma capillos.
Juvénal nous montre Messaline—préférant un grabat au lit impérial, s’en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.
Nigrum flavo crinem abscondante
A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues corrosives, un homme de ma connaissance s’éprit jusqu’à la frénésie d’une jeune fille à la crinière orange qu’il rencontrait dans le monde.—Il faut dire que nous étions en pays italien,—et que, au milieu des teints d’ivoire d’un blanc mat, des cheveux d’un noir reflété de bleu,—des yeux de velours noir, cette peau de l’étoffe et de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la Malmaison ou le Captain Christy, ces yeux de turquoise, cette abondante chevelure rutilante, il était impossible d’être plus «autre» et d’en bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d’admiration qu’il ne lui en était légitimement dû.—Un des amis de l’amoureux s’avisa, dans une intention qu’il croyait bonne, de le conduire un jour sans l’avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l’air avec toute sa famille; là, il vit non seulement l’objet adoré, mais aussi la mère qui n’allait plus dans le monde et qu’il ne connaissait pas, de même que deux soeurs de la belle qui n’y allaient pas encore, âgées l’une de seize ans, l’autre de quatorze;—plus encore, deux autres petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure enflammée; là, au milieu d’eux, tous en restant une jolie fille, comme elle l’était en effet, elle perdit l’avantage de l’étrangeté et du contraste, elle ne restait plus «autre».
L’ami se vanta plus tard d’avoir guéri l’amoureux.
Je ne l’eusse pas fait ni même tenté—estimant, comme je le fais, que l’amour, loin d’être une maladie qu’on doive s’efforcer de guérir, est, au contraire, l’état le plus complet de la pleine et heureuse santé du corps, de l’esprit et de l’âme—et qu’il vaut cent fois mieux un amour, même fou, même malheureux, que pas d’amour.
De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant d’esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin dont personne n’a vu la fin,—se dit «le doyen des étudiants» de même, pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s’avouer qu’on ne sait pas grand’chose et qu’il faut se dire étudiant de première, de seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution, ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette charmante, terrible et périlleuse étude.
On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par découvrir qu’on ne sait à peu près rien; cependant, m’étant quelque peu livré à l’attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j’en demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que m’ont enseigné et ce que m’ont appris à ce sujet saint Bernard et surtout saint François de Sales.
Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du coeur ou quelquefois sans la perdre tout entière.
Un jour, raconte l’évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint François de Sales d’une dame de son pays et un peu sa parente, et, comme on disait que c’était la plus belle femme de cette contrée, il se tourna vers moi et me dit: «Je l’ai déjà ouï dire à plusieurs.»—Je lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est votre parente d’assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le rapport d’autrui?
Il me répondit avec sa simplicité ordinaire:
«—Il est vrai que je l’ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup de fois; mais je puis vous assurer que je ne l’ai pas encore regardée.
—Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans les regarder?
—Cette personne, me répondit-il, est d’un sexe qu’on peut voir, mais qu’il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en général pour distinguer que c’est une femme à qui on parle, et se tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d’un regard trop arrêté et trop discernant.»
Au fond, François de Sales aimait les femmes—au moins avec une tendresse et une indulgences paternelles,—mais il se défiait d’elles et surtout de lui-même;—ce que je viens de citer en est la preuve.
Quelqu’un lui disait un jour qu’on était surpris qu’une personne de «grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, n’avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux oreilles. Il répondit:
«—Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l’essence de ce sexe, et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter les pendants d’oreilles qu’Éliézer lui apporta de la part d’Isaac.»
Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni les observations, quelqu’un lui dit un jour assez indiscrètement que l’on ne voyait que des femmes autour de lui.
«—Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, et les pharisiens en murmuraient.
—Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles s’amusent autour de vous; car je ne m’aperçois pas que vous jasiez beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand’chose.—Et comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d’oreilles pour les écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;—elles en disent pour elles et pour moi;—c’est cette facilité à les écouter qui les fait s’empresser autour de moi.—Les femmes seraient trop faibles et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la laissent pas se rouiller.»
Quelqu’un que j’ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les croire.
On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe; d’autres, avec plus de raison, l’attribuaient à ceci, que la plupart des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;—d’où cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd’hui que cette proportion n’est déjà plus la même et tend encore tous les jours à se rapprocher de l’égalité,—c’est une conséquence fatale d’une modification dans le caractère féminin.—Les femmes tendent à se masculiniser,—elles veulent être médecins, avocats, savants;—le nombre des femmes de lettres s’est prodigieusement accru.
Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd’hui, elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second point, encouragées qu’elles sont par l’indulgence singulière du jury,—qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui déclarent digne de mort l’infidélité des hommes; elles défigurent, à l’aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu’ils ne sont plus consacrés uniquement à les admirer.
Le mariage légal était autrefois indissoluble;—le divorce aujourd’hui y a mis ordre.
Il n’y a plus d’insolubles que les unions illégitimes, grâce à la crainte du vitriol et à l’indulgence de la justice envers les Arianes abandonnées.
Et, partant de ce point, je terminerai aujourd’hui par une histoire qui m’a été contée il y a longtemps.
«Le fils du roi—on ne disait pas de quel roi—possédait un joli pavillon de chasse. Au milieu d’un parc distant de la ville de quelques heures;—un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un kilomètre du pavillon, une chaumière qu’il n’avaient jamais vue et qu’aucun des plus anciens ne se souvenaient d’avoir vu bâtir.
»Elle était habitée par une femme d’un âge mûr et par une jeune fille d’une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un homme très basané—qui faisait toutes leurs provisions au village, mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu’à près de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où se passe cette histoire—se voyant près de mourir, demanda un prêtre et lui fit d’étranges révélations sur ses maîtresses.
»—La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté descendre la lune sur la terre
[Grec: tên selênhên chatagousa].
Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé d’une riche housse comme un palefroi,—disparaissait dans les airs et allait au sabbat,—d’où elle était toujours revenue avec le chant du coq.
»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu’il avait commis dans un pays bien loin de là, elle l’avait fait disparaître et l’avait enlevé:—par reconnaissance, il lui avait consacré la vie qu’elle lui avait sauvée.
»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n’avait, non plus, jamais connu de mari ni d’amant à sa mère,—dont la grossesse avait paru dater d’une nuit passée au sabbat.
»Toujours est-il qu’un jour, le fils du roi, se promenant dans la forêt, fut surpris par un orage subit—tonnerre, pluie et grêle,—et que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile.
»Il fut frappé de l’extrême beauté de la fille.—On lui offrit des fruits et du lait;—l’homme basané croyait que la mère avait versé clandestinement un philtre dans le lait que but le prince;—mais Proserpine—c’est le nom étrange que sa mère lui avait donné,—Proserpine était si belle, que le philtre était peut-être inutile.
»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;—mais, sans en obtenir les preuves qu’il aurait désirées.—Il avertit un jour la mère et la fille qu’il serait quelques jours sans les voir, à cause d’un voyage qu’il était obligé de faire;—il demanda un gage de souvenir, et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux.
»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d’un noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses épaules, ils la revêtaient tout entière comme d’un vaste manteau royal, et si fins, qu’il en fallait cinq pour faire le volume d’un cheveu d’une autre femme.—On enferma la boucle de cheveux dans un joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son coeur.
»De ce moment, dit l’homme basané au prêtre, il était perdu;—ces cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué par Satan.
»Or il n’avait pas dit le but de son absence:—c’est qu’il allait se marier avec la fille d’un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire ne se marient pas, on les marie;—il parut froid et préoccupé,—sembla insensible à la grande beauté de sa femme et s’empressa de revenir auprès de celle qui l’avait ensorcelé. Mais l’homme basané, en allant aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses maîtresses ce qui se passait.—Leur désappointement fut terrible et leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la tristesse—et Proserpine se contenta de supprimer les quelques familiarités et privautés quasi innocentes qu’elle avait précédemment permises.
»Le prince protesta de son amour,—parla des nécessités de son rang,—d’alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que tout n’était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une réserve… relative.
»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes visites;—parfois il lui semblait qu’il gagnait quelque chose sur les savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, il avait perdu le terrain gagné, et c’était à recommencer.
»Quant à la pauvre princesse qu’il avait épousée de si mauvaise grâce, il s’était conduit et se conduisait avec elle d’une façon incroyable.—Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu’on pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle répondit:
»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne un baiser sur le front et s’en va dormir chez lui; je pense que c’est ainsi que se font les enfants.
»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait d’éluder les réponses, puis finissait par les faire.
»—Est-elle laide?
»—Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je vous aime uniquement et je ne vois que vous.
»—Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant son ravissant petit pied.
»—Très jolis, je crois, je n’y ai pas fait attention,—on me l’a dit.
»—Apporte-moi un de ses souliers.
»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine, malgré l’exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son désespoir furent à leur comble.—Elle parla à sa mère de se tuer;—celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et lui traça un plan de conduite.
»—Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux sourire,—mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?
»—Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de l’homme qui vous adore,—elle passe pour avoir de très beaux cheveux.—mais j’y ai fait peu d’attention;—ils m’ont paru de la couleur et presque de l’éclat des vôtres.
»—Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et, si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second rang;—car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté légitime appartiennent à la plus belle.
»—Mais c’est impossible… Comment lui demander une mèche de ses cheveux?—avec le peu de familiarité qui existe entre nous.
»—Arrangez-vous;—cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d’instances.
»Le prince partit tout perplexe—demander à sa femme une boucle de ses cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à vous», avec la tête et le reste.
»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une des dames d’atours.
»Cependant le prix qu’avait promis Proserpine était bien séduisant, bien enivrant;—il s’avisa d’une idée;—elle sait déjà que la princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,—je vais lui porter ses propres cheveux que j’ai dans le petit sachet;—je n’ai plus besoin de ce gage, puisqu’en le sacrifiant je conquiers Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux et les porta à son tyran.—Il ne s’aperçut pas du sourire de haine satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.
»—Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir, quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur. A demain la récompense.
»Le prince parti,—elle courut à sa mère:
»—J’ai les cheveux.
»—C’est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;—je ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en quelques instants, dans d’horribles souffrances. Mais tu verras ce que c’est que l’amour d’une mère; car c’est le dernier prodige que je puis demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai.
»A minuit—la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la forêt; j’avais ordre de les suivre d’assez loin.
»Là, la mère traça un cercle,—y entassa certaines herbes sèches,—y mit le feu—et prononça d’horribles paroles, des malédictions, des promesses au diable, etc;—puis elle alluma les herbes et y jeta la mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se roula dans d’épouvantables convulsions et expira. Une main invisible saisit la vieille par les cheveux et l’enleva.—Je tombai évanoui de terreur.
»Quant au prince, aussitôt qu’il eut quitté le talisman, il fut délivré de l’obsession;—ses yeux s’ouvrirent,—il vit la beauté et le charme de sa femme.
»Et la naissance d’un héritier coïncida, quant à la conception, avec cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.»
C’est ainsi que l’homme basané raconta l’histoire avant de mourir avec l’absolution du prêtre qui l’assistait.
P.-S.—J’ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789 à 1889.
J’ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France depuis cent ans, par un vieux spectateur désintéressé qui n’a jamais voulu être rien dans rien.
Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc Michelet et tant d’autres.
Mensonges qui ont empoisonné tant d’esprits et infligé à la France tant de désastres et de misères.
Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale.