La Maison de l'Ogre
Logogriphe
J’avais résolu, pour cette fois, de m’abstenir de toute politique. Si je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m’en approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les papes en nommant des cardinaux, expectoré deux ou trois petits points que j’ai sur le coeur, et qui m’étoufferaient, je passerai à autre chose.
Rien ne réussit comme le succès;—qu’on se rappelle l’audacieuse tentative de Malet,—improprement appelée la conspiration de Malet, puisqu’il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et Pasquier,—ministre et préfet de police—entraîne plusieurs régiments, etc.—Traduit devant une commission militaire, le président Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit: «Vous-même, si j’avais réussi.»
C’est ce qu’on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s’accroître, d’une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses partisans, de ses flatteurs—parmi lesquels des hommes qui, la veille, le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins ardents.
Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s’élance vers lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J’espère que vous êtes des nôtres!—Vive la République!»
Naturellement,—les membres d’une nouvelle institution, les «reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à Paris;—il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et surtout leur a dit ce qu’il a pensé avoir intérêt à répandre ou à faire croire, car les reporters en chasse ont l’avidité du requin qui suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu’on en jette, les vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.
Le général, donc, ne leur a pas caché l’enthousiasme dont il est l’objet:—il n’a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement convertis.
Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où il prenait les grosses sommes qu’il avait dépensées pour sa triple élection, et pour la vie qu’il mène depuis quelque temps, M. Boulanger lui a répondu: «De l’argent? Ne me parlez pas d’argent, j’en regorge, tout le monde m’en envoie: voici un plein panier de lettres chargées que je n’ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d’autres non moins chargées et pleines d’argent.—Il y en a qui m’envoient 20,000 francs, d’autres 1,000 francs, d’autres trente sous;—il me faut cinq secrétaires pour décacheter les lettres,—et le reporter s’est empressé d’aller porter la chose à son journal. Ce n’est peut-être pas vrai, mais cette situation n’est pas sans exemple.—Du temps d’une autre Fronde contre le Floquet qui s’appelait alors Mazarin, le Boulanger qui s’appelait duc de Beaufort,—devint l’idole de la population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».—Un jour qu’il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu’il gagnât.—Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s’en plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il à une d’elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me voir perdre mon argent?»—Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voici et moi, nous avons apporté deux cents écus; s’il en faut davantage, j’irai en chercher.»
Quelque temps après, comme il passait devant l’église Saint-Eustache, une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou vous fasse votre père; s’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien: nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la halle.»
La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient pour rendre vrai demain ce qui ne l’était pas hier;—la foule va où va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d’argent que cela!—et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.
On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux des départements où il a été et sera élu, on parle d’une statue.
Mais que de lettres! que de félicitations! que d’offres de dévouement! que de demandes aussi!—des femmes lui tricotent des bretelles, une vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé est précieuse à la France.
Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;—entre toutes ces missives, une mérite d’être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme, fils naturel d’Henri Monnier, professeur d’écriture et de grammaire, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux.
«Brave général, lui dit-il, c’est comme grammairien et au nom de la langue française et de l’alphabet que je viens vous dire: Heureuses les lettres, les neuf lettres qui ont l’honneur d’entrer dans votre nom!—tristes sont celles qui restent en dehors!—Ces neuf lettres deviennent l’aristocratie de l’alphabet, les autres sont la foule, la populace, l’ignobile vulgus; les écrivains de mérite, s’efforceront de les employer le moins possible.
»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand nombre de mots qu’il ferait presque une langue, et qu’il suffirait de quelques légères modifications dans l’orthographe pour qu’on pût parler le «boulangisme».
»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.
»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec les neuf lettres de votre nom.—Je dis petit échantillon; car j’en ai trouvé cent trente et un;—j’en cherche et j’en trouverai encore.
»Blague—gabeur—gobeur—bouge—boue—rouge—ogre—roué—rogne—bagne —glu—rue—v’lan—âne—auge—Labre (saint)—bulle (de savon)—onagre —bougre—grue—bourbe—balle—grêlon—rage—gueule—borne—grève—râle —nul—goule—ravage—banal—grabuge—borgne—lave—gaver—bave —glou-glou—narguer—galon—geôle—gale—veule—bran, etc., etc., etc.
»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?
»Si, par votre influence toute-puissante, brav’ général, j’entre à l’Académie française, d’abord vous pourriez compter sur ma voix pour vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et rejetées pour le goût et le beau langage.
»JOSEPH PRUDHOMME.»
Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav’ général; car on s’aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu’avez-vous envoyé au général?…» Je n’ai pas, du reste, ce qui me distingue avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de dissoudre une Assemblée.
Je veux aujourd’hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent—lui dire deux vérités:
La première, c’est qu’il ne faut pas s’enorgueillir de la popularité—et de la multiplicité des suffrages.—On ne vote pas pour celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.—Le favori n’est le plus souvent qu’un prétexte.—«Vive Boulanger!» ne veut peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»
—Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à moins de monde.
Pourquoi, brav’ général?—Connaissez-vous un général qui n’ait donné des preuves de bravoure?—Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il donné plus que les autres? Et, d’ailleurs, que signifie cette épithète qui s’applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?—Comme éloge, c’est banal et commun.
A Cromwell—qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui se pressait sous ses fenêtres pour le voir.
—Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait pendre.
Beaucoup—même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav’ général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour la République—et peu capable par lui-même de se soutenir et de s’installer. C’est ce sentiment qui a tant servi à l’élection du prince président en 1848.—C’était quelqu’un dont on se débarrasserait facilement.—On a vu plus tard qu’on s’était trompé.
Peut-être agit-on aujourd’hui aussi légèrement, en ne faisant qu’un cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.
Cependant—en examinant l’entourage, la cour, les associés de M. Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l’empereur des Français;—de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur le trône.
On me dit qu’un député,—un de ceux qui ont crié le plus énergiquement «A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,—inquiet de sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels—à l’exemple du Sénat romain pour César:—1º il serait au-dessus des lois de façon à n’être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas—ni empêché de faire ce qui lui plairait;—2º on lui donnerait un droit absolu sur toutes les femmes de la République.
Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je voudrais être certain qu’ils profiteront. C’était bonnement, innocemment, naïvement qu’ils s’étaient mis en grève, poussés, encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes, les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes, les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d’une République soi-disant concentrée, une et indivisible.
Ces bons terrassiers n’avaient aucune idée politique; aucun ne pensait à être président de la République.—Ce qu’ils voulaient, ce qu’on leur faisait espérer, c’était d’être plus payés à proportion qu’ils travailleraient moins, d’avoir plus de temps à passer au cabaret et plus d’argent à y dépenser, en s’offrant quelques petites douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers aujourd’hui se privent de bons morceaux—et, regardez à la porte des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant des huîtres.—On leur disait que c’était par méchanceté que les patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la journée d’autrefois.—Les patrons avares avaient de l’or à n’en savoir que faire.—Nul ne leur disait que, si la main-d’oeuvre devenait plus chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.—J’ai vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c’étaient Flourens et Delescluze.—Aujourd’hui, on ne veut pas mourir, on veut vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s’en emparer et en jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres corps d’état en avant pour une revanche des journées de juin, en se tenant à l’abri, et leur faire tirer les marrons du feu.
Alors, on les accablait d’éloges, de sympathies, d’enthousiasme, on leur promettait beaucoup d’argent, on leur en donnait même un peu,—c’étaient tous des héros.
Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s’y sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.
Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes, nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et abandonnés.—Quelques terrassiers ont été blessés, d’autres mis en prison,—tous ont perdu un mois de travail et de gain.
Je parlais tout à l’heure des reporters et de l’ardeur avec laquelle ils s’étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint une pâture qu’ils ont gobée avidemment.
Il y a longtemps déjà—j’en ai cependant vu les commencements—que le journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue renommée des Anciens—avec ses cent malheureuses trompettes; une nouvelle classe de littérature, l’institution des reporters, y a mis le comble.
Une armée d’hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates, ou moins amusantes,—les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d’un droit qu’ils s’attribuent et qu’ils réclament hautement. Cette armée infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.—Quelques-uns chassent avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la hotte et le crochet.—Cette armée se répand sur la ville en quête de nouvelles—tous résolus à ne pas revenir bredouilles;—ils entrent partout, avec l’autorité que des magistrats n’exercent qu’avec des restrictions inviolables.
Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi, un empereur arrivent-ils à Paris, à l’instant même, le reporter envoie sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la porte, il s’assied et pose une série de questions à ces diverses majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les autres malins:—«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents honnêtes?—Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin, quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»
Une famille vient d’être frappée d’un immense malheur, un de ses membres vient d’être assassiné ou de se tuer lui-même, le reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants… On répond qu’ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent personne.—«Personne, c’est possible; mais moi, c’est différent;—je suis—la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des questions les plus risquées, les plus indiscrètes.
Pourquoi s’est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de ses amis? etc.»
Le reporter s’en va, le carnier plein, mais, à l’instant même, lui succède le reporter d’un autre journal;—pourquoi refuser à celui-ci ce qu’on a accordé à l’autre?—Il fait à peu près les mêmes questions et empoche les mêmes réponses.
Un crime a été commis, le reporter va voir l’accusé dans sa prison, les geôles lui sont ouvertes comme des palais.
—Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?
Il n’était pas encore question du reportage, lorsqu’il courut l’anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,—qui était, lui aussi, en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d’un Condamné_».
Il obtint facilement l’autorisation des magistrats compétents, pour aller voir à la Force un assassin qui venait d’être condamné à la peine de mort.
Hugo,—très correct—et ne voulant pas manquer d’égards au condamné, se fait annoncer:
—Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.
—Qui ça… un monsieur?
—M. Victor Hugo.
—Rugo?… répond le condamné—Rugo?… je connais pas; de quel bagne qu’i’sort?
Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,—que vient de publier l’heureux auteur d’un petit chef-d’oeuvre Boule de suif—me rappelle une circonstance où une femme sut se servir habilement de l’intervention d’un reporter:
Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la guerre, était dans la plus délicieuse prison, l’île Sainte-Marguerite, une oasis dans la Méditerranée;—je comptais même, si des amis à moi arrivaient au pouvoir, demander la survivance—en m’efforçant d’être ensuite transféré à l’île voisine, l’île Saint-Honorat, que je préfère de beaucoup.
On apprit un matin que le maréchal Bazaine s’était évadé et on attribua l’aventure à sa femme.—Le «pouvoir» ne s’en soucia point;—c’était un débarras.
Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d’un journal très répandu—et qui ne regarde pas à la dépense pour satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;—voies ferrées, postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;—il déclina ses titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu d’apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui avoir recommandé une discrétion qu’elle eût été bien fâchée de lui voir pratiquer.
—Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l’évasion du maréchal.
—La nuit, au moyen d’une corde, dit-elle, le maréchal était descendu sur les rochers au pied de la forteresse;—pendant cette périlleuse gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se signaler aux sauveurs.
Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin, jeune homme aussi nouveau qu’elle aux choses de la mer;—ils avaient pris un petit bateau à la Croisette, en face de l’île,—avaient traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M. Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au large du côté de Nice.—Voilà toute la vérité.
Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le télégraphe, sans compter les mots.
Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d’autres feuilles—et la légende était fondée.
Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.
Cette même nuit, en effet, j’avais à Saint-Raphaël des filets à la mer;—il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du nord-ouest, que j’aie vu;—la mer était plus que grosse et les lames montaient en écumant sur les deux îlots, le Lion de terre et le Lion de mer en face de chez moi,—il s’agissait d’aller tirer ou, mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour sauver les filets.—Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot, Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi—tous trois hommes de mer endurcis.
Eh bien, nous mîmes plus d’une heure à atteindre les filets avec six avirons, et plus d’une heure et demie à les tirer de l’eau, après avoir été vingt fois sur le point d’y renoncer;—au retour, nous étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein d’eau.
Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la mer, je ne dis pas n’aurait réussi, je ne dis pas n’aurait tenté d’accoster l’île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende, madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je dis même n’y aurait songé un instant, certain de voir l’embarcation s’emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.
Il n’était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal, gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d’une corde que le vent aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la muraille.
Les choses ne s’étaient donc point passées ainsi.
Le maréchal—je ne me charge pas d’expliquer comment—était sorti par la porte, s’était transporté sur l’autre bord de l’île en face de l’île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des marins,—où était venue le prendre une embarcation du navire italien en panne près de l’île, montée pour le moins par quatre vigoureux rameurs avec un homme à la barre.
Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me serais empressé de l’éclairer—et il n’eût pas, dans son livre dont la scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de madame Bazaine,—modifiée cependant par ceux qui la lui avaient contée.—M. de Maupassant est propriétaire d’un yacht de plaisance et pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n’osa pas le traiter tout à fait en bourgeois et en terrien,—on corrigea et changea certains détails par trop invraisemblables:—on fit disparaître le «petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».
Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient d’être le théâtre d’un spectacle curieux et émouvant,—une petite guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente sur les côtes d’Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à Saint-Raphaël,—harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par le cuirassé. D’où une canonnade incessante de jour et de nuit; les torpilleurs s’embusquant dans les anfractuosités, les caranques de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des contre-torpilleurs à leur recherche.—Je crois que les torpilleurs ont eu l’avantage sur les cuirassés, représentant l’ennemi.
Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu’à présent de plus fort et de plus nouveau dans l’art de tuer les hommes en dépensant des trésors perdus.
On ne peut s’empêcher de remarquer qu’on n’a jusqu’ici trouvé qu’un seul moyen de faire des hommes, et qu’on a inventé et invente tous les jours de nouvelles manières de les tuer.
Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l’histoire contemporaine, par deux fois, un rôle resté anonyme:—c’est à Saint-Raphaël (San-Raphaëlo)—que Bonaparte est descendu en revenant d’Égypte, c’est à Saint-Raphaël qu’il s’est embarqué pour l’île d’Elbe.
Mais ce n’était alors qu’une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus, qui est à une lieue de la mer.—Le territoire de Saint-Raphaël, dont Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l’ai découvert et vingt-deux ans que je l’habite.
Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène triste et touchante:—il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin instruit, studieux, soigneux et qui plus est… heureux,—pour lui appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le soignais, Dieu l’a guéri.» La Providence a guéri la plupart des malades qu’il a soignés.
Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après l’avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n’avons pas encore ici le «hideux corbillard»,—et le petit corps couvert de fleurs était porté à l’église et au cimetière par des jeunes filles vêtues de blanc.
Le père suivait le convoi nombreux au bras d’un ami;—ses regards tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l’enfant, il la reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j’ai réussi à rappeler de bien loin et à sauver et je n’ai pu sauver mon pauvre petit garçon!»
Il n’est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne chère, n’ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.
Surtout si on a étudié l’histoire de cette science que Galien lui-même appelait une science de conjectures—et dont Pline dit qu’il n’y a point de discipline plus inconstante que la médecine.
Il n’y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d’absurdités et de saugrenuités que la médecine;—il n’y a que les jupes des femmes qui aient subi autant de variations, de révolutions et de modes différentes.
Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine des Romains.
Caton l’ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la terre_», dit:
Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c’est un aliment excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;—il guérit la mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux de tête, les maux d’yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas, dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous n’aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il détaille la façon de préparer le chou d’après ce qu’on lui demande. En 1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en oubli.
M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un volume de près de 500 pages—grand in-8º—avec l’approbation et les éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses attestations de malades guéris;—on n’acceptait que les malades «incurables» et désespérés.
A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.—J’ai ouï dire qu’elle allait reparaître dans la pharmacopée. Insanas gentes! dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient croître leurs dieux dans leurs jardins.
Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse, bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je parle de la lentille.
La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux croire,— Pline seul en parlait favorablement:—«A ceux qui se nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d’âme.»
Mais écoutez les autres:
«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de sang;—elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des convulsions, et parfois même l’épilepsie, elles nuisent à la vue selon certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus trop nombreux sont forcés d’inventer tous les jours; en effet, depuis trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font médecins, l’autre moitié avocats,—le trop-plein est forcé de se jeter dans la politique.
Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la médecine.
Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses soins à la fille de Proetus, roi d’Argos, qu’à condition qu’on lui donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.
Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue et fut créé chevalier romain.
Mais, d’autre part, Alexandre, après la mort d’Éphestion, fit raser le temple d’Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.
Gontran, roi d’Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de l’ignorance ou de l’impuissance de ces deux malheureux.
A une autre époque, j’avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: De l’incertitude et de la vanité des sciences, une assertion que j’avais prise pour une de ces plaisanteries qu’on a toujours faites sur la médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant même quelquefois jusqu’à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs d’hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce que j’ai lu dans les Tableaux de Paris, de Mercier, chapitre DLXXXV.» Voici les propres mots d’un règlement fait par Henri II sur la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les excréments de leurs patients et de leur importer toute autre sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort et décès.»
Je ne m’étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en médecine: l’orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois composées d’une quantité prodigieuse d’éléments variés: des herbes, des pierres, des fientes et toujours des vipères;—ça guérissait de tout!—procédé naïf qui ressemble à celui d’un chasseur maladroit ou peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette quantité de drogues, il peut s’en trouver une qui atteigne la maladie.
La vipère a eu longtemps un grand succès—même auprès de ceux qui ne croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,—et ces drogues si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes, ce n’étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;—j’en produirai pour exemple madame de Sévigné.—Son gendre, M. de Grignan, avait des accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la pervenche!» Dieu l’a créée pour vous.
Elle croit à «l’eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute tristesse, et elle «s’en enivre».
Elle croit à la poudre de M. Delorme et à la poudre des capucins.
Elle demande qu’on lui fasse de l’huile de scorpion.
Elle croit aux gouttes du frère Ange et à la moelle de cerf.
Elle a estimé l’essence d’urine et «elle en boit huit gouttes.»
Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des emplâtres de diverses herbes—qu’on change deux fois par jour:—«ces herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries, on est guéri.»
Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille» qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s’enthousiasme pour la «poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby, voilà un fort charlatan.
Ce n’était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que madame de Sévigné.
Tallemant des Réaux conte qu’une «dame» de son temps ayant un enfant très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait dissoudre des reliques d’un saint;—il ne dit pas s’il y eut guérison.—Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle, ce ne fut jamais de doctrine.
Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier, c’est le bézoard.—C’était une pierre qu’on trouvait dans l’estomac d’une sorte de chèvre des Indes;—cette pierre était formée du suc et de l’esprit de certaines plantes salutaires que l’animal avait broutées; l’eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre raclure qu’on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de toute maladie et surtout de la peste;—il suffisait même d’avoir un bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;—les rois s’en envoyaient comme chose plus précieuse que l’or et les diamants. Voici ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II, Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la chirurgie:
«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta d’Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit seigneur roi, il m’appela et me demanda s’il existait quelque drogue qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,—à cause de la diversité des venins et de leur action;—le seigneur qui avait apporté la pierre soutint l’efficacité du bézoard;—alors, je dis au roi qu’on aurait bien moyen d’en faire expérience certaine sur quelque coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s’il avait quelqu’un qui eust mérité la corde; il lui dit qu’il avait en ses prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d’argent en la maison de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et estranglé. Le roy lui dit qu’il voulait faire expérience d’une pierre qu’on lui disait être bonne contre tout venin, et qu’il sust dudit cuisinier s’il voulait prendre un certain poison, et qu’à l’instant on lui baillerait un contrepoison, et que, s’il réchappait, il s’en irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda, disant qu’il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que d’être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard. Ayant ces deux drogues dans l’estomac, il cria qu’il avait le feu dans le corps.—Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d’aller voir, ce qu’il m’accorda en compagnie de trois de ses archers; je trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste, la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants, jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et mourut misérablement, criant qu’il eust mieux valu être mis à la potence. Ainsi la pierre d’Espagne n’eut aucune vertu; à cette cause, le roi commanda qu’on la jettast au feu: ce qui fut fait.»
Le bézoard n’était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la pierre alectorienne,—qu’on trouvait dans les coqs et qui assurait la victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.
Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d’une tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l’avenir à qui la porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou des crédulités de saint Isidore en fait d’histoire naturelle.
Un concile d’Auxerre défend l’expérience de la pierre oolithe, qui, broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient manger ce pain.
On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui étaient l’améthyste, le saphir, l’hyacinthe, la topaze et l’émeraude.
Cette pierre, d’ailleurs, ayant ses vertus particulières, l’hyacinthe, les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout poison. L’émeraude guérissait l’épilepsie.
La topaze faisait disparaître l’hypocondrie, l’opale préservait de la peste, donnait plus d’éclat et de puissance aux yeux.
L’améthyste préservait de l’ivresse.
Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût supprimé la mort si on eût pu la trouver.
Le docteur Jean Marius, d’Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand médecin, a écrit vers 1730 un Traité du castor, publié à Vienne en 1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils, libraire, à l’enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.
Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce temps-là.
Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d’une si grande utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.
Mais ce n’est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu’on trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour presque tous les malades.
Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs propres dents et de l’épilepsie.
La peau de castor—fût-ce une paire de gants—augmente la mémoire.
Le castoreum est souverain contre le mal caduc et contre l’apoplexie, contre les fièvres, les maux d’oreilles, les faiblesses d’estomac, contre la paralysie, l’asthme, les maladies des poumons, contre tous les maux,—enfin tout.
Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l’esprit de suie,—l’huile des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de souris et de la cendre de jeunes corbeaux.
En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de l’université de Toulon.
On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de chapon, de vipère, des yeux et des pieds d’écrevisses de rivière, du corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les «fragments précieux».
En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du thé, du café et du chocolat, par un docteur Sylvestre Dufour.
On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares drogues qui ont survécu aux modes.—Ce célèbre médecin, dit le médecin Dufour,—a «employé le café au lait et en a fait de fort belles cures».
«Au moyen de lait cafeté, j’ai arrêté la toux, guéri la migraine, la phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce, triple quarte.»
Une des plus jolies fougères—l’adiantum cheveux de Vénus—a joué un assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l’université médicale de Montpellier. L’adiantum est une délicieuse petite fougère qui, dans la région que j’habite, vit très volontiers dans les anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne s’élève pas à plus de dix à douze centimètres—sur des tiges fines comme des cheveux et d’un noir vernissé, elle émet des feuilles arrondies et découpées d’un vert gai;—on l’appelle, et on l’a appelée de tout temps, cheveux de Vénus;—cela me gêne un peu parce que je vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait cuire dans du vin et de l’huile.
On lui a découvert d’autres vertus. En MDCXLIV,—le docteur Pierre Formi, de l’université de médecine de Montpellier, a publié un Traité de l’adiantum, cheveux de Vénus—contenant la description, les utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de cette plante pour la «guérison de quelque indisposition que ce soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,—il avoue—qu’ «il n’est de maladie contre laquelle l’adiantum ne déploie le bénéfice de sa vertu».
Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l’hypocondrie, toutes fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement le catarrhe, l’épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et d’oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des serpents, des scorpions, des vipères.
Il guérit encore l’asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la stérilité et à l’impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles, les ulcères, les fistules, etc. L’auteur cite encore Galien, Théophraste et Dioscoride.
La tisane qu’on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par ses vertus; on en fait du vin adiantum, des opiats, des tablettes, des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes, des cataplasmes, etc.
Enfin, on ne voit pas ce qu’il reste à guérir aux autres drogues, médicaments, panacées, etc.
Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français, en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d’autres médecins et savants.
En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un «discours du tabac».
Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le docteur avait pris sa défense;—c’est pourquoi le docteur Baillaud lui dit qu’il a un esprit plus qu’humain.
Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot, conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en médecine de la faculté de Montpellier.
Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit complètement de tout.
L’auteur termine ainsi son volume, orné d’une jolie reliure en maroquin vert, orné de filets d’or.
«Mon ouvrage est complet, s’il n’est pas achevé; puisse-t-il donner l’estime que les véritables savants ont pour le tabac; c’est le plus riche trésor qui soit venu du pays de l’or et des perles. Il contient tout réuni ce que les autres médicaments n’ont que séparé.—La nature ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six mille ans à l’une des moitiés du monde; elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières, elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»
Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n’était pas le premier venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d’Angleterre Charles Ier, après la révolution, il émigra en France et s’y lia avec des savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la Grande-Bretagne». C’était à la fois un homme savant, un grand et effronté charlatan et un grand fou!
Il avait une très belle femme—qu’il droguait sans cesse pour conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries elles-mêmes de la chair de vipères;—ce qui ne l’empêcha pas de mourir très jeune, et qui peut-être y contribua.
J’ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668. Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le chevalier Digby, chancelier de la reine d’Angleterre, avec plusieurs autres secrets pour la beauté des dames,» l’éditeur, Jean Malbec de Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du chevalier Digby est trop connu par toute l’Europe pour douter que ce qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»
En voici quelques passages,
Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:
«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil est au signe du cancer,—quatre onces des yeux des mêmes cancres,—sel de perles, sel de corail,—bézoard oriental,—de l’os qui se trouve au coeur des cerfs,—un peu de jus de céleri,—de la gelée de peau de vipère;—spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau, empêcher l’effet du vin pour enivrer, corroborer toute la nature—contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes les vertus.»
Remède contre le mal caduc:
«Prenez de la fiente de paon autant qu’il en peut tenir pour une pièce de quinze sous, et avalez le matin à jeun.
«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,—on peut également avaler la fiente d’un taureau de trois ans.»
«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre et avalez-le dans un verre de vin blanc.»
«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en cataplasme.
«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.
»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang d’une plaie.
»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;—mais que ce soit une tête d’homme; humectez d’eau de rose et mettez sur la veine du front descendant sur le nez.»
«_Pour les yeux:_
»De la moelle de l’os d’une aile d’oie avec gingembre.»
«_Contre le mal de dents:_
»Portez sur vous la dent d’un homme mort et frottez-en la dent qui vous fait souffrir.»
Autre remède:
»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu’il y ait un peu de sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu’à la tête, et le mal ne viendra plus.
»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les effets sont admirables: on mêle à l’or des perles, du bézoard, de l’ambre gris, du corail rouge.
»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.
»Les belles vertus du noble sel d’esprit d’urine: il guérit tout cancer,—le loup des jambes, les vieux ulcères,—les fièvres continues;—pour les maux d’yeux,—contre la peste,—contre les dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de dents, contre la gravelle;—mais il faut le prendre au déclin de la lune.»
Parlons de la poudre de sympathie:
Dans un appartement voisin de celui qu’occupait le chevalier Digby, se trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui, voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible coup d’épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on allait couper la main lorsqu’on s’adressa au chevalier Digby.
Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l’épée qui l’avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de sa poudre dans un bain plein d’eau où il plongea le linge en question.
Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»
Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.
«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l’eau et le fis sécher à un grand feu.—Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force. «Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que vous soyez arrivé.» Il s’en va, je remets le linge dans l’eau et le laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la plaie fut entièrement cicatrisée.»
C’est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d’esprit d’urine».
Tous ces médicaments—et je n’en ai relaté qu’une partie—ont été longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,—non point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,—mais par de savants et célèbres médecins;—tout cela a été cru, accepté, subi,—non point par des niais, par de pauvres esprits crédules,—mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants même,—tant est puissant l’instinct de l’amour de la vie et de la santé!
De la santé surtout.—On disait de je ne sais quel grand homme:—Il ne prenait aucun soin pour sa vie, et s’exposait volontiers à être tué; mais, sur l’article de la santé, il n’entendait pas raillerie et se soignait scrupuleusement.
C’est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre santé;—il ne s’agit pas de vivre, vivre est peu important;—non, il s’agit de se bien porter pendant qu’on vit.»
Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de bon sens.
L’École de Salerne était au royaume de Naples une université très florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d’aphorismes écrits en vers latins, dits léonins, c’est-à-dire rimés soit à la fin, soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent très sages—quoique absolues—un certain air bouffon.
Citons en quelques-uns:
Ablue sæpe manus.
Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais, en tout cas, ça rend les mains propres.
Sex horas dormire satis est.
Six heures au sommeil, c’est assez que l’on donne.
Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.
L’empereur du Brésil, qui me fit l’honneur de me venir voir à Saint-Raphaël, était préoccupé d’une question: son médecin voulait qu’il dormît sept ou huit heures,—lui n’en voulait dormir que quatre ou cinq;—je lui rappelai à ce propos l’aphorisme de l’école de Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop grande part de la vie,—un quart de la vie employé à ne pas vivre,—il accepta la sentence,—disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez sept heures, et moi six.»
Comment l’homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c’est qu’il n’y a pas de remède contre la mort.
Si tibi deficiunt medici.
Es-tu sans médecin, je vais t’en donner trois:
Gaieté, diète et repos.
On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des peines sévères par l’autorité et le gouvernement. Dans un très curieux livre,—quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c’est un traité de la police, mais dans un sens élevé et général.
A l’article de la peste, les médecins sont sévèrement traités, et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de parfums,—préservatifs;—après en avoir indiqué quelques-uns, on en signale un autre sous ce titre:
Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.
Un médecin raconte qu’un client riche lui dit un jour: «Qu’est-ce que ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi quelque chose de rare, j’y mettrai le prix.»
Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, le Médecin et l’Apothicaire charitables (MDCLIII), il indique au contraire, après les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes pour les pauvres.
Ainsi, en place de l’orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son temps, il indique comme contrepoison le citron;—peut-être en exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au livre II des Géorgiques:
«Contre les poisons des marâtres, il n’est rien de plus sûr que le citron.»
Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une recette dite médicament des trois adverbes:
Cite, longe, tarde, vite, loin, tard.
Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.
Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.
«Il faut, dit-il d’abord, se coucher sur le côté droit afin que le souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction de l’aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.
Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s’endormir.
Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que, pour l’avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un louis d’or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant, varié, gai et spirituel.
Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.
«J’aurais, disait-il, désiré être le médecin d’un vieil empereur;—il n’y a rien à faire avec un jeune prince:—il se passe de remèdes et il a raison, tandis qu’un vieux, il a peur, il s’affaiblit, devient crédule, et j’en aurais profité.»
«La nature, disait-il encore, a des secrets qu’elle ne nous révèle pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu’il n’est pas en notre pouvoir de prolonger.»
A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en travaillant.»
«Nous profitons, disait-il encore, de l’entêtement des femmes, de la faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»
«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l’argent; si je rougis aujourd’hui, c’est quand on ne m’en donne pas.»
Il disait encore:
«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»
On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de licorne,—animal fabuleux que personne n’a vu plus que les tritons des Grecs et les hippogriffes.
«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui n’existe pas,—les médecins ne raclent-ils pas leurs propres cornes?—car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules, n’expose la tête des hommes à cet ornement.»
Résumons: les anciens médecins n’étaient ni moins savants, ni moins intelligents, ni moins honnêtes que ceux d’aujourd’hui; leurs clients n’étaient ni plus crédules ni plus bêtes.
On a abandonné l’orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres précieuses, etc.
Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l’atropine, l’antipyrine, la caféine, etc.
Nous avons l’homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les moulages, nous avons la guérison par persuasion, l’hypnotisme, la purgation par suggestion, etc.
Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des personnages qu’il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font beaucoup douter des anciens.»
Je dirai, en renversant l’idée: l’étude de l’ancienne médecine et des anciens médicaments m’inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.
CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR
Sur cette question du bonheur, que j’ai, non sans un peu d’imprudence peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu pêle-mêle ce que j’ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter ce que je me rappelerai d’ailleurs, soit que je l’aie lu, soit que je l’aie entendu dire.
Il n’y a aucun sentiment plus naturel à l’homme, plus unanime, que le désir d’être «heureux»; mais rien n’est plus différent, plus opposé même que les opinions qu’il se forme du «bonheur» et les routes qu’il prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses greniers toutes les moissons de la Lybie;—celui-ci ne sera heureux que, si la faveur d’un peuple inconstant l’élève aux honneurs, celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des clairons;—moi, la couronne de lierre qu’on donne aux poètes me fait l’égal des dieux—et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front touchera le ciel.» (_Horace._)
Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu’est le bonheur? Le même homme n’est pas, sur ce sujet, deux heures d’accord avec lui-même—et dédaigne le soir ce qu’il désirait tant le matin.
«Juvénal, dites-vous, l’avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des familles entières en accordant ce qu’elles imploraient.»
Eruere domos totas optantibus ipsis Di faciles.
Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d’avoir exprimé ses propres pensées avant lui;—mais la crainte de dire la même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.
Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions sur le bonheur.
Je crois qu’on en trouverait facilement davantage. Chaque homme, peut-être, s’en fait une idée différente, et change bien des fois de sentiments dans le cour de sa vie.
«Le bonheur n’est pas un gros diamant;—c’est une mosaïque de petites pierres!»—disait Delphine Gay.—Ajoutons: de pierres d’inégale valeur et d’éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux et qui souvent n’ont d’éclat que par le rapprochement ou le contraste des couleurs.
Ce n’est pas une rose bleue;—c’est un bouquet dans lequel il faut admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée des murailles.
Ce n’est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant de déceptions, de fraudes et de misères.
Ce n’est pas le saint Graal que, à travers tant d’aventures et de périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».
…..Le bonheur, c’est la boule Que cet enfant poursuit tout le temps qu’elle roule, Et que, dès quelle s’arrête, il repousse du pied.
Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l’absence des maux.
De malheurs évités, le bonheur se compose; L’homme, à l’âge envieux où naît l’austérité, Où l’on fait la sagesse avec l’infirmité. Saigne encor de l’épine et ne sent plus la rose.
Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades imaginaires.—J’ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son sort.—Je lui ai fait une longue liste des maux qu’il n’avait pas.
Êtes-vous aveugle?—Êtes-vous sourd?—Êtes-vous paralytique?—Êtes-vous défiguré par un chancre?—Ici, une page de maladies.
Êtes-vous pauvre jusqu’à la misère? Avez-vous une femme et des enfants que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids ou malingres; les avez-vous perdus?—Sont-ils idiots, méchants, vicieux,—vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous trompet-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous injustement accusé d’un crime, ou, qui pis est, l’êtes-vous justement?—Êtes-vous imbécile et ridicule?—Ici, trois pages de maux et de calamités.
Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et quelle chance particulière avez-vous d’en être exempt? Il faut donc vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.
Que d’heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir ni le comprendre?
Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur, on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les plus heureux sont ceux qui n’y ont jamais pensé, qui seraient fort embarrassés de dire ce que c’est que le bonheur, et qui en jouissent sans presque le connaître.
Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte, entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.
Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez pas.
Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c’est vouloir faire un canapé d’un buisson d’épines.
On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on l’imagine.
En considérant l’impuissance des objets à nous satisfaire et la faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.
Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur—peut-être sont-ils la monnaie d’une valeur de convention, fictive, idéale et n’existant pas, comme le grand sesterce des Romains et le talent des Grecs.
L’Académie et le Lycée—divisaient en trois classes les biens désirables et constituant le bonheur.—D’abord et avant tout: les biens de l’âme, les vertus;—ensuite: les biens extérieurs, les biens du corps, la santé, la force et la bonté;—enfin, les biens étrangers, comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.
J’ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros poisson;—il est un moment anxieux où le poisson et l’homme tirent chacun de son côté. Est-ce l’homme qui pêchera le poisson, ou le poisson qui pêchera l’homme?
Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin, honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci: aura-t-il son poisson?—Et j’avouerai humblement que, cet homme, ç’a été quelquefois moi-même.
Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts de l’obscurité et de l’éloignement de la foule.
Démosthène, au contraire, avouait qu’il était heureux lorsque, passant devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en le montrant du doigt:
Voilà Démosthène qui passe.
Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse renommée, l’empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la différence qu’il y a entre les louanges des hommes qui naissent après nous, et les discours qu’on tenait avant notre naissance.»
Dioclétien, ayant abdiqué l’empire, répondit à celui qui l’exhortait à remonter sur le trône: «On voit bien que vous n’avez pas vu les belles laitues que je cultive dans mon jardin.»
L’ignorance et l’incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers pour une tête bien faite.
Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique des richesses, les spectateurs furent si indignés qu’on le hua et qu’on voulait l’exiler;—il s’avança sur le théâtre et pria qu’on attendit la fin de la pièce, et qu’on verrait au dénouement le panégyriste des richesses périr misérablement.
Un peu dans le creux de la main, dit l’Ecclésiaste, vaut mieux avec le calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention d’esprit.
—On recommande avec raison le respect pour le malheur;—il ne faut pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un oiseau picorer des grains qu’il a trouvés, je m’écarte et je change de chemin pour ne pas le déranger.
Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour être insensible aux petits.
Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux mortels.»
On ne manque jamais d’expressions pour peindre la douleur, l’absence, la mort, la séparation, les regrets;—mais le poète ne sait bien parler du bonheur que lorsqu’il est absent, perdu ou passé; presque tous les poètes qui s’en sont avisés ont fait des enfers très passables;—tous les ciels ont été manqués.
Ne souhaitez pas d’être élevé avant que d’être grand;—ça ne servirait qu’à montrer l’exiguïté de votre taille.
Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en avoir beaucoup de sa santé.
Femme, un peu de beauté, médiocrement d’esprit, et pas du tout de coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les hommes.
«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent jamais pour des biens vantables dans l’esprit du sage, puisque ce n’est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»
Dans le choix du petit nombre de lieux que j’ai habités, j’ai toujours eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;—le choix et l’orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand, souvent le seul luxe de mes habitations.
«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins douloureux:—quelques paroles malveillantes,—un songe,—le cri d’une chouette, etc.
Socrate s’en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir pour lui et de lui accorder ce qu’il y aurait de mieux pour son bien, se déclarant incapable de le savoir lui-même.
La nature s’arrête au nécessaire;—la raison désire l’honnête et l’utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à l’excessif.
Dans la rigueur de l’hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias devant le feu et être forcé de s’en reculer.
Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l’oracle pour savoir s’il y avait un mortel plus heureux que lui, l’oracle lui désigna un certain Aglaus.—Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,—avait cultivé toute sa vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.
«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par l’affectation de la mépriser, et n’ont-ils pas soin de mettre leur nom à la première page des livres qu’ils composent sur la vanité de la renommée?»
De leur meilleur côté tâchons de voir les choses: Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux; Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines créent des roses.
Il y a dans le coeur de l’homme un instinct qui le fait s’inquiéter d’un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche s’il est prudent d’être heureux tout bas.
J’ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j’ai peur!»
«Il y a eu autrefois en l’homme, dit Pascal, un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide qu’il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, en cherchant dans les choses absentes ce qu’il n’obtient pas des présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui donner.»
Les amis:—une famille dont on a choisi les membres.
Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur humeur que de la fortune.
Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre lui.—Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»
Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal. Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;—il s’indigne et se désespère de tout ce qui n’est pas juste comme il le désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.
Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l’intention de se promener, il s’écrie:
«C’est fait pour moi!»
Brentos, au contraire, pense que lui d’abord et ensuite tout ce qui lui appartient est ce qu’il y a de mieux au monde. Sa maison est la mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de toutes les maisons;—son jardin produit les légumes les plus savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle des femmes, ses enfants l’emportent de beaucoup sur tous les autres enfants par la beauté et l’intelligence;—son chien est sans pareil;—la rosse qu’il a achetée hier n’a pas plus tôt passé une nuit dans son écurie—que c’est un arabe, un pur sang, un coursier, un destrier, un palefroi;—s’il plante un clou dans un pan de mur, c’est le meilleur des clous dans le meilleur des murs;—chaque matin, il se réveille heureux de se trouver et d’être précisément lui-même, c’est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.
Ce qui n’est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le bonheur de toute la rue qu’il habite.
Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins, La Providence emploie à charmer nos chagrins L’amour,—comme aux bonbons a recours une mère… Mais ses pralines ont souvent l’amende amère.
Le bonheur d’être décoré:—mettre un oeillet rouge à sa boutonnière;—à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion d’honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.
Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L’Allemagne soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,—mais serait-elle plus heureuse?»
Dans un autre livre d’un baron de Biefeld, diplomate au service du grand Frédéric,—livre écrit en français et imprimé en 1772—je lis: «Voici les titres que tout bon Allemand donne à l’empereur: resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible empereur, etc. Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr.
Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce «galimatias», était Prussien, et que l’empire d’Allemagne appartenait alors à l’Autriche. J’ignore, si les Prussiens, devenus aujourd’hui les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont très heureux.
Le bonheur légitime est si cher aujourd’hui, Que, pour peu qu’un jeune homme ait d’ordre et de conduite, Au banquet de l’amour il vit en parasite, Et n’ose plus aimer que la femme d’autrui.
«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent de ce qu’on ne sait pas rester dans sa chambre.»
Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus malheureux qu’un pauvre simplement pauvre.
Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans résignation.
Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations tristes:—le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la perte dans l’avenir.
On jouit toujours de ce qu’on espère, et on ne jouit pas même si longtemps de ce qu’on possède.
La nouveauté n’a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont appris à se défier des promesses qu’elle fait.
Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.
Aujourd’hui, un dîner est une question de politique ou d’affaires:—on dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d’honneur et le punch d’indignation:
Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est. (Horace).
Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la gaieté,—c’est se conduire en sauvages.
Il n’y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et élégante pantoufle—qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu’on attend des autres et qu’on ne trouve pas en soi-même.
Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui et sans oisiveté.
Il vaudrait mieux être toujours seul que de n’être jamais seul.
Un des grands obstacles au bonheur—naît de ce que nous le faisons dépendre des autres:—nous nous agitons moins pour être heureux que pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l’empereur Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de cas de l’opinion des autres que de la leur propre.»
Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:
«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu’un de plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu’on ne l’est en réalité,—source de déceptions et de misères. On ne se contente pas d’être riche, beau, noble, on veut que d’autres le voient—et en soient un peu chagrinés.
Je crois que c’est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d’un jeune seigneur:
A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il avait obtenu la permission d’en parler une fois du soir au matin;—mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité, que la belle lui demanda s’il était malade.
—Non, dit-il; mais je voudrais qu’il fît jour pour aller raconter mon bonheur.
Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur—qui parfois payent de la réalité l’apparence qu’ils étalent.
Cependant les gens sages savent qu’il faut cacher son bonheur, comme le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt périlleuse,—et la vie est fort boisée.
On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la beauté de sa femme.
«Il n’y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en retrancher le désir,» a dit Sénèque.
La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose pas à l’indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.
O bona paupertas! dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux, ton prix n’est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles à l’ombre de ta salutaire obscurité.
Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n’en est pas où on ne puisse aimer—et c’est la moitié, plus que la moitié, du moins la meilleure moitié de l’amour que l’on conserve jusqu’à la fin.
L’envie qu’inspire le bonheur qu’on suppose à certaines gens vient de ce qu’on ne voit que l’endroit et le velours du manteau—et que celui qui s’en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la doublure.
On est bien,—on s’en fatigue, on s’en ennuie;—on sort du bien pour trouver mieux, on s’agite, on trouve plus mal, et on s’y résigne, et on s’y installe,—crainte de pire.
La civilisation, l’industrie, les arts,—la vanité surtout ont ajouté beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d’où la vie plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c’est non plus à Dieu, mais au diable qu’on le demande.
De ces besoins nouveaux le nombre s’accroît tous les jours; il est vrai qu’on invente également tous les jours des moyens de les satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.
Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.—Ce qui était les vices est devenu les moeurs.
Il est des gens qui ont ce don d’avoir froid aux pieds des autres—de souffrir du vide de l’estomac d’autrui.
Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à l’estomac des autres et qui savent à peine qu’il y a des autres, qui cependant ne sont pas méchants—et peut-être seraient bons—s’ils savaient.
Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur dans des choses inévitables—comme on le fait si souvent.
Un homme fatigué d’exciter l’envie et la haine de ses voisins écrivit sur sa porte:
«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»
Combien c’est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!—et comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai plaisir, surtout un plaisir inattendu!
Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d’une herbe verte, drue et savoureuse;—elle marche dessus sans la brouter, tire sur sa corde, s’étrangle pour atteindre du bout des dents quelques brins de la même herbe—au dehors du cercle que la corde lui permet de parcourir.
Là-bas, de l’autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au milieu d’un jardin plein de roses,—avec des gazons de fraisiers; mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l’habitant que j’avais souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?
—Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il est heureux;—il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d’une grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n’est pas à moi qu’il en arriverait une pareille.
Être libre,—mais j’entends tout à fait libre c’est-à-dire n’avoir ni à obéir ni à commander à personne,—et ne pas se laisser persuader par la vanité qu’il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus de liberté qu’à l’autre bout.
Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du temps de ma jeunesse, j’ai appartenu pendant dix ans.—Il était violent et brutal dans ses mouvements; plus d’une fois je l’ai vu bousculer un passant dans la rue;—le passant se retournait et commençait un juron.
—Sacre…
Puis s’arrêtait et disait:
—Ah! le beau chien!
Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller mon cheval, qui du reste était son ami, il s’échappait et allait nous attendre dans la rue;—je n’allais que là où je pouvais l’emmener, et chez les gens qui l’invitaient en même temps que moi.—Comme, vu ses dimensions, il ne pouvait être admis dans l’intérieur des voitures, pendant dix ans je n’ai voyagé que sur l’impériale et sous la bâche des diligences.
Un de nos amis disait un jour: «J’ai rencontré Freyschütz et Alphonse chacun à un bout d’une corde; je n’ai pu discerner lequel était celui qui menait l’autre.»
Mais ici je dois m’arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.
P.-S.—M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»
M. Alikoff se trompe;—ce sont les Guêpes (Ier volume, page 85, édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.—L’écrivain que M. Alikoff désigne, et qui, d’ailleurs, est assez riche de son propre fond, n’a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y ajoutant un second article,—ce qui l’a gâtée, si je ne me trompe, pour parler comme M. Alikoff.
Puisque j’ai tant fait que de feuilleter les Guêpes pour retrouver ce passage, je vais le transcrire ici—pour constater humblement que si, comme Cassandre, j’ai reçu le don de prophétie, je n’ai, pas plus que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels j’annonçais les destinées de Troie—qu’ils eussent pu alors conjurer, et sauver Pergame, si Pergama defendi possent—et s’ils avaient été moins aveugles—_si mens non læva fuisset_, mot à mot:—si l’esprit n’était pas tombé à gauche.
Voici le passage en question, du moins en partie; peut-être y reviendrons-nous quelqu’un de ces jours.
LA DÉMOCRATIE
Janvier 1810.
«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l’exclusion des autres, le monopole des capitaux.»
Ouf! voilà le gros mot lâché.
Mais, messieurs, le capital, l’argent est le fruit du travail; ceux qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l’intelligence, le monopole de l’ordre et de l’économie; tout le monde—vous comme les autres—a le droit de vivre de ses rentes: il ne s’agit que de gagner ces rentes ou d’avoir un père qui les ait gagnées;—que voulez-vous de plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?
Vous réclamez la liberté religieuse;—mais un de ces jours derniers, vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la «reconnaissance de l’Être suprême», et l’Être suprême n’a passé qu’à une voix de majorité.
Vous parlez de supprimer aussi la propriété:—on le comprend, c’est supprimer le vol;—c’est supprimer la justice, les tribunaux, les juges, les gendarmes.—Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement votre charte en trois mots?
ARTICLE UNIQUE.
Il n’y a plus rien.
C’est d’autant plus facile qu’il ne reste déjà pas grand’chose.
LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU