La Maison de l'Ogre

Alphonse Karr · Chapitre 4 sur 15

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La Maison de l'Ogre

Klmprsk

Prononcez Gustave

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait exigé des suppressions et des modifications.—C’était un attentat à la liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police meubla la salle d’un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua ce qu’elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu’au délire. On cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l’oeuvre; un journal appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de Klmprsk que vous prononcez arbitrairement Gustave, nous le prononçons Jocrisse.»

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une réparation,—l’offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi annoncé comme une pièce de théâtre,—contrairement à l’usage ancien qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d’affaires; le combat dura une heure et demie:—il y eut trente-deux reprises; il est vrai que les adversaires se contentèrent de battre l’air de leurs flamberges à quatre longueurs de la lame;—un cependant, s’étant imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.—Les vingt-six témoins arrêtèrent le duel,—douze médecins qu’ils avaient amenés déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un état d’infériorité,—on déclara l’honneur satisfait.—Le blessé, qui était le rédacteur du Klmprsk, soupçonné d’être l’auteur du vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au théâtre le soir.—Les deux journaux publièrent un nouveau procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l’intrépidité des deux adversaires,—signé des vingt-six témoins et des douze médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller applaudir le vaudeville et crier: Vive Gustave! Conspuez le ministère! Conspuez le président!—fit une ovation au blessé, accusa le ministère d’être intervenu sans nécessité et d’avoir aggravé ainsi son premier crime d’attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du Gustave se décupla en trois jours;—le ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement un délit dans quelques lignes—et on fit un procès.—Le jour de l’audience, le tribunal était encombré;—en vain, le président menaça de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre manifestation d’approbation ou d’improbation. Il ne put empêcher les cris de: Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!

L’accusé fut prudemment acquitté;—en vain le président du tribunal voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non moins solides,—le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour de la place—en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave—et aux imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;—ceux que ces agents purent emmener furent relâchés le soir; on n’osait pas leur faire des procès qui, dans l’état d’effervescence des esprits, seraient suivi d’autant d’acquittements.

Arriva le moment des élections générales.—Quelqu’un proposa la candidature de Klmprsk;—elle fut acclamée avec ardeur non seulement dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;—le cri de Vive Gustave! fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des crieurs.—Le cri de Vive Gustave était toujours accompagné des cris de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal Klmprsk—prononcez Gustave—célébra les vertus de son candidat,—et elles étaient nombreuses. L’avenir que son élection promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de Mahomet.

Le journal officiel attribua à Klmprsk tous les vices et quelques crimes—et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la patrie.

Le ministère fit un chassé croisé de préfets et de sous-préfets pour s’opposer au torrent; on ne s’occupa plus que de la question Klmprsk.—Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d’affiches de toutes les couleurs; les gustavistes rappelaient que c’était Klmprsk qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait répondu: «Viens les prendre!»

Les antigustavistes soutenaient qu’ils avaient des preuves qu’il était le petit-fils du célèbre Cartouche et les électeurs croyaient les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l’ordre d’arracher les affiches gustavistes, furent roués de coups, assommés par les gustavistes qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l’émeute manquait encore le cadavre traditionnel qu’on doit promener par les rues en criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu’on coucha sur un brancard et que quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l’ivrogne se réveilla et se prit à chanter sans qu’il fût possible de le faire taire;—il fallut le remettre à terre au coin d’une borne où il se rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées enterrements civils, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge—sans oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et le cérémonial de l’émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui en marmitons, qui en vieilles femmes, s’étaient mis à l’abri. Pendant ce temps, le suffrage universel fonctionnait. Klmprsk fut élu à la presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut ballottage; mais tout portait à croire qu’il suivrait l’exemple des autres. Voilà donc Klrmpsk—prononcez Gustave—seul représentant de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le peuple était dans l’ivresse. On le nomma.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie—avec hérédité pour les enfants qu’il pourrait avoir, mâles ou femelles.

—Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il est temps que le héros paraisse, et qu’on le conduise, ou plutôt qu’on le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on…

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin, Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l’enthousiasme et de l’engouement excités pour cet homme qui n’avait jamais existé, ni à quel degré de bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé de faire heureux.