La Maison de l'Ogre

Alphonse Karr · Chapitre 2 sur 15

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La Maison de l'Ogre

Klmprsk

Un jour le Bon Dieu s’éveillant. Fut pour nous assez bienveillant.

 

La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu’elle adopte, elle ne doit pas décourager ceux qu’elle néglige et semble dédaigner, et qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu’elle a fini par s’ennuyer d’elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd’hui appeler le «chic».

Aussi ai-je hésité, dans la crainte d’effaroucher les lecteurs, à rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un temps, et aujourd’hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien à la petite histoire que je vais raconter, elle m’est si bien venue d’elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.

On aimerait à se représenter l’Être suprême invisible et senti dans tout, sans qu’on osât lui donner une forme et une figure, aimant, protégeant, réglant d’un égal et paternel amour son oeuvre tout entière, tout ce qu’il a créé,—tout ce que nous voyons et tout ce qui est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de poussière—les soleils et les lucioles—les mers et la goutte de rosée—l’homme et les insectes microscopiques, rien n’étant grand ni petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le montre autrement.—Pendant plusieurs siècles, selon les saintes écritures, Dieu s’est presque exclusivement consacré au petit peuple hébreux qu’il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette terre qu’il lui avait «promise», et où il l’avait conduit sans se décourager, quoiqu’il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a la tête trop dure» (Duræ cervicis; Exode, XXXII, 9. Ce qui est répété dans le Deutéronome, IX, 13.)—Il alla jusqu’à lui envoyer son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même, difficile à comprendre—et, ce fils, ils le crucifièrent.

Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à jamais d’un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur d’où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les brins d’herbe, les éléphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m’obligea à penser autrement.

Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les parapets les boîtes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j’ai quitté Paris, c’est la seule chose que j’aie jamais regrettée—de cette ville, que Victor Hugo a appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la lueur rouge de l’incendie.

Voici ce que raconte ce bouquin:

«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre infini que j’ai créés, me donne plus de soucis que tous les autres.—J’avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; mais tous leurs efforts tendent à déranger l’ordre que j’ai établi, à inventer des maladies du corps et de l’esprit, à se créer des ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre soi-même, et je n’entends monter que des plaintes, des récriminations contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;—mais, par le Styx, ce sera le dernier!—Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner tout ce qu’il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la plus avantageuse, entre des mers—un climat tempéré, un sol fertile; puis il doua les femmes non seulement d’une beauté suffisante, mais encore d’une grâce particulière et d’un charme spécial;—il doua les hommes de bravoure et d’un certain esprit qui n’est pas précisément «la raison ornée et armée», mais d’une autre espèce plus pratique, plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d’amuser:—il leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l’esprit, ce soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que l’homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l’image du gouvernement paternel et fait d’un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le second et forcèrent le troisième à s’en aller, après avoir échappé six fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c’est un aliment de trop haut goût et de trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. Vous en avez eu jusqu’ici plus que vous n’en pouvez supporter; vous n’êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.—Eh bien, je vais vous satisfaire,—je vais vous mettre en République;—vous aurez alors quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous les dimanches.

«Puis je ne m’occupe plus de vous—débrouillez-vous. Je vous défends même d’écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n’envoya pas son fils, peut-être ne l’osa-t-il pas.

Et il fit comme il l’avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui avait été donnée.

Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique, ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses impossibles à réaliser,—qui ne seraient pas restés trois jours au pouvoir s’ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été longtemps un objet d’envie et de respect, devint un objet de pitié et de dérision;—au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore, puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;—il déclara la république une et indivisible, et se partagea en cent hordes ou meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui eût convenu à cette situation, eût été la culotte d’Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois déshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,—spectateur désintéressé, n’ayant envie de rien, ne voulant rien être dans rien;—il n’était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les vérités qu’il émettait de temps en temps;—on ne disait jamais de lui: «Il a raison, aujourd’hui»;—mais on a dû souvent dire: «Comme il avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;—puis, quand il en avait trouvé une, de l’éplucher, de la décortiquer, de la «décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus brève expression.

Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s’en ennuyèrent, s’en offensèrent et lui voulaient du mal;—il s’en affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette malveillance l’empêchaient de faire le bien qu’il aurait voulu faire,—et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre sur un pont des louis d’or à trois sous la pièce, et auquel on n’en acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette malveillance allait jusqu’à la haine, il imagina de mettre à l’avenir ce qu’il avait à dire sous un nom d’emprunt qui ne serait pas compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et adopter quelques-unes des vérités qu’il croyait utiles.

Il pensa un moment à prendre pour gérant responsable le grand philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius—mais on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine n’était pas à la mode, et lui-même avait plus d’une fois parlé de ce grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner l’expédient.

Un jour qu’il avait amassé un certain nombre d’aphorismes, d’axiomes plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à l’indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à exécution.

En effet.

C’était un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prétendue république n’est pas un but, c’est une échelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s’en emparer et en jouir.

Le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite.

Les avocats s’intitulent les «défenseurs de la veuve et de l’orphelin»;—mais la veuve et l’orphelin n’auraient pas besoin d’eux, s’il n’y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui y oblige.

Un nombre, quel qu’il soit, est toujours pair ou impair.

L’avocat, après dix ans d’exercice de sa profession, ayant plaidé dans toutes les questions le pour et le contre, n’a plus aucun discernement du juste ni du vrai—et est tout à fait incapable de prendre part aux affaires publiques.

La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.

Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n’ayant nulle chance d’être acceptés.—C’était plus que n’en pouvait supporter la patience de ses concitoyens.

Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du «philosophe».