La Marche du canard sans tête
Nos Lignes Maginot
Le soleil est une pommade : il apaise les reproches et soigne les aigreurs.
C’est la gorge nouée par la nostalgie que l’on songe aujourd’hui à ces
quelques mois de bonheur qui ont suivi le premier confinement, à cet été
Covid où tout semblait réparable, où l’on avait envie de tout pardonner à un
gouvernement tellement faillible qu’il en devenait presque humain. Les
vacances réchauffaient les corps et remplissaient quelque peu les caisses
essorées des restaurateurs. On avait retrouvé la liberté d’aller et venir –
inscrite dans la Constitution, on l’avait pourtant oubliée. Avec la remontée
des températures, les communiqués de Santé publique France se vidaient
enfin de leurs chiffres. Le virus ne tuait plus qu’une douzaine de malades
par jour – une broutille.
L’exécutif avait un plan. Il suffisait de répéter les mots magiques :
« vigilance », « distanciation sociale », « gestes barrières », pour que l’été
dure éternellement.
Jour après jour les représentants de l’État plaçaient leur disque rayé dans
les oreilles des Français. « On a besoin de vigilance au quotidien »,
réclamait Olivier Véran sur BFMTV. « Plus que jamais, et même si ce sont
les vacances estivales, j’appelle l’ensemble des Français à la prudence, à la
vigilance et au bon sens en conservant les bons réflexes », déclarait Jérôme
Salomon au Figaro. « Il faut être vigilant », insistait Jean Castex à chacun
de ses déplacements.
Le très haut fonctionnaire venait d’être nommé Premier ministre, après
avoir été en charge du déconfinement, tâche éminemment bureaucratique
qui avait consisté à inventer et à gérer ces milliers de protocoles
administratifs destinés à nous lâcher progressivement la bride, au sens
assumé du terme – « ce n’est certainement pas le moment pour desserrer la
bride », dirait notre adjudant de haras quelques mois plus tard, au début du
deuxième confinement.
Avec Jean Castex, ces bourrins de Français découvraient un rond-de-cuir
à la technocratie bien raide, auteur méconnu d’un abscons La Ligne de
chemin de fer de Perpignan à Villefranche (prélude de la ligne de
Cerdagne), ouvrage dont le titre, aussi marécageux qu’une circulaire
interministérielle, présageait déjà un enlisement dans la désespérance.
Malgré sa passion des locomotives, le bonhomme était tout sauf un
boute-entrain. Dès son entrée en fonction, il levait sa baguette d’instituteur
mécontent, prêt à taper sur les doigts, et observait que ses sujets « avaient
fait preuve incontestablement d’un certain relâchement1 » depuis qu’on les
avait autorisés à vivre. Les taux de contamination remontaient. Vauriens de
Français ! Un peuple décidément difficile à gouverner. Un peuple infantile,
amateur de bon temps, tandis que le virus, lui, n’était pas en vacances,
comme a judicieusement remarqué l’exécutif au début du mois d’août 2.
Les mots magiques ne marchaient plus. Les autorités ont tôt fait de
décréter que les Français en étaient seuls fautifs. Leur indiscipline chevillée
au corps, leur attitude immature et leur côté cigale ont vidé l’incantation de
sa substance.
Heureusement, on avait un plan B – le masque.
Ah ! ce fameux masque, à l’origine de tant de cafouillages, d’ordres et de
contre-ordres, d’approximations et d’incompétences 3, le péché originel
impardonnable d’une administration dépassée, le talon d’Achille de la
cinquième puissance mondiale, qui, pendant des mois, s’est révélée
infoutue d’en assurer la production. Le masque, cette feuille de PQ fixée
par deux élastiques, allait sauver la France.
Masque au petit déjeuner, masque au souper, masque dès qu’on allumait
la télé : le masque a été le tube de l’été. Que de discussions a-t-il suscitées
autour des apéros !… Que d’encre pour en parler dans les journaux !
Chacun se demandait comment ce masque serait introduit dans sa
commune. Serait-il obligatoire sur les marchés en plein air ?… Dans
l’entreprise ?… À la cantine ?… Pour les enfants ?… Les asthmatiques ?…
L’exécutif, toujours visionnaire, précisait qu’il ne serait pas nécessaire
d’imposer le port du masque à l’échelle nationale. Ce qui ne l’empêchait
pas de s’agiter en recommandations appuyées, avec toujours plus de
« pédagogie ». À cet effet, Olivier Véran dégainait sa « règle ABCD ». On
devait porter le masque « quand on est A risque », expliquait le plus
sérieusement du monde notre ministre de la Santé, « quand on est dans un
lieu Bondé », « dans des endroits Clos », et, enfin, « quand la Distance est impossible à gérer ». Quand le balourd administratif se badigeonne au
puéril pour parler à ses gamins-citoyens : au plus haut sommet de l’État,
personne n’avait conscience de ce que ce langage avait de méprisant.
Après avoir fait l’incroyable découverte que le masque diminuait les
risques de contagion – ce dont nos ancêtres de 1918, confrontés à la grippe
espagnole, se doutaient déjà, on le voit sur les photos d’époque –, et s’être
convertis à la nouvelle religion du « tous masqués », y compris pour une
promenade dans la rue, les pouvoirs publics se sont régalés à gérer les
exceptions et les amendements. Que faire des enfants ?… Des cyclistes ?…
Des mangeurs de sandwichs ?… L’arbitraire a déployé ici sa queue de paon,
sans complexes. Quand on courait, on avait le doit d’être sans masque, mais
pas quand on marchait vite. L’automobiliste pouvait circuler sans masque,
pas le motard – qui était pourtant en plein air, lui. À Paris, en fonction de la
bonne humeur de l’agent, on pouvait se faire verbaliser quand on enlevait le
masque pour mordre un Kinder, sauf… si on était assis en terrasse d’un
café. Pourtant, quelques jours plus tard, la préfecture de police, jointe par
un journaliste, précisait que « quand quelqu’un est en train de boire ou de
manger dans la rue, on ne va pas verbaliser4 ».
Et les fumeurs ? Le festival des annonces et des rétropédalages donnait le
tournis : quand l’adjointe à la mairie de Paris, Anne Souyris, estimait qu’il
était interdit d’enlever son masque pour fumer et qu’il fallait que les
fumeurs « trouvent d’autres solutions [sic] », Emmanuel Grégoire, un autre
adjoint, démentait. « C’est une bonne nouvelle, tweetait-il. La préfecture de
police a confirmé qu’il serait autorisé de fumer dans l’espace public. » Le
cow-boy Marlboro prenait une belle revanche sur les hygiénistes : la
cigarette, en plus de nous préserver, paraît-il, du Covid5, était soudain
devenue un moyen d’évasion.
Bon an mal an, nous étions donc tous masqués, à défaut d’être protégés.
Le vicieux virus, insensible à la sollicitude agitée de l’administration,
contournait nos défenses et refusait de disparaître.
Qu’à cela ne tienne ! On avait un autre atout dans notre jeu –
l’application de traçage StopCovid. On tenait là « un outil utile et
important des brigades sanitaires », s’extasiait Cédric O, secrétaire d’État
chargé du Numérique, dans une langue trempée dans l’état d’urgence.
L’administration soulignait avec orgueil que cet « objet sanitaire [sic] »
avait été développé en un temps record, moins de deux mois, « alors qu’un
tel projet aurait normalement nécessité un temps de développement
supérieur à un an, voire de deux ans6 ». Qu’on ne vienne pas nous dire que
la direction de la Santé a pris ses aises ! L’effort de guerre avait mobilisé
industriels et administration dans une sainte alliance – pour un bide
embarrassant. Au 1er octobre, trois mois après la mise en place de
l’application, 407 maigrichonnes alertes de « cas contact » avaient été
notifiées. Les témoignages se multipliaient sur la myopie pathologique de
notre technologie : avec 2,6 millions de téléchargements seulement, il était
illusoire d’obtenir un quelconque maillage efficace7. La France du trottoir
roulant rapide, du téléphone Be-Bop et de la CII Honeywell-Bull avait
encore fait flop.
Pas question cependant d’admettre un quelconque fiasco. Adepte de la
programmation neurolinguistique positive, Emmanuel Macron retournait la
situation : StopCovid « n’est pas un échec », se risquait-il devant les
Français, « ça n’a pas marché 8 ». Nuance. Et d’annoncer dans la foulée la
sortie d’une mise à jour, dopée par un changement de nom. Exit StopCovid.
L’application s’appellerait désormais TousAntiCovid, soulignant l’union
sacrée et la mobilisation forcée, y ajoutant aussi une touche festive, par
mimétisme involontaire sur les hashtags TousAuCinema, TousAuRestaurant
ou TousACheval.
TousAntiCovid était téléchargeable dans la bonne humeur sur le site
bonjour.TousAntiCovid.gouv.fr. Une fois installée et activée, la première
information qu’elle affichait nous renvoyait à ce que nous étions devenus,
un grand corps malade, en exhibant en temps réel les trois chiffres
anxiogènes que nul Français n’était censé ignorer : les nouveaux cas de
Covid, le nombre de patients en réanimation et le taux de saturation des
hôpitaux, appelé pudiquement « tension réa ». La direction de la Santé avait
tenu à mettre en place cette « transparence », histoire de nous confiner
psychologiquement avant même de nous enfermer physiquement, tout en
rappelant en permanence que l’on ne pourrait soigner tout le monde.
Personne ne s’était aperçu, semblait-il, que les Français âgés de plus de
soixante-dix ans, et donc les plus « à risque » face au Covid, n’étaient
que 44 % à posséder un portable9. Ajoutons que les vieux appareils sous
Android avaient de grandes chances d’être incompatibles10. Ces détails ne
freinaient en rien l’agitation du gouvernement autour du nouveau joujou. Le
président de la République l’incluait dans sa liste sacrée des « 5 gestes qui
protègent » et tweetait la bonne parole11.
Les résultats pratiques de TousAntiCovid ont été symboliques : alors que
le nombre de personnes confirmées positives dépassait les 2 500 000 cas
entre juin et fin décembre, 41 000 notifications seulement ont été émises sur
cette période, soit une alerte pour soixante malades12.
Dans le triptyque « tester, tracer, isoler », mis en place avec succès en
Corée du Sud ou à Singapour dès le mois de février, mais ignoré chez nous,
pour devenir ensuite, avec trois mois de retard, le « pilier de la stratégie de
déconfinement13 », « tracer » ne marchait pas, pour reprendre
l’euphémisme du président de la République, et « isoler » tenait du vœu
pieux. À quelques exceptions près, personne n’a été isolé en France, du
moins selon les critères sud-coréens ou singapouriens de ce qu’un véritable
isolement devrait être, avec contrôles fréquents et suivi médical.
On avait cependant appris à « tester », et, sur ce front, on avait enfin une
victoire. Au bout de cinq mois de crise, notre grande nation avait réussi
l’exploit de se procurer des écouvillons en nombre suffisant. Début
septembre, on réalisait 140 000 tests par jour, ce qui faisait entrer le
gouvernement en pâmoison : « On est à plus d’un million de tests par
semaine, on teste plus en France qu’en Allemagne quand on rapporte au
nombre d’habitants, on teste plus qu’en Espagne, qu’en Italie 14. » Que cette
boulimie créait des queues de trois heures sur les trottoirs et une saturation
dans les laboratoires, au point où il fallait parfois attendre plus de dix jours
pour obtenir les résultats15, n’avait pas été anticipé par la technostructure.
Résultat, un « positif » était dépisté avec un tel retard qu’il avait largement
le temps de transmettre le virus à son entourage avant d’être fixé sur son
diagnostic. Découragés par le temps d’attente et l’absurdité du dispositif,
des « cas contact » évitaient d’y aller ; réciproquement, des salariés bien
portants y étaient contraints par leurs employeurs zélés dès qu’un fiévreux
se manifestait au bureau, renforçant l’effet thrombose dans les laboratoires.
Combien de contaminations dans ces queues, où, par définition, la
proportion de malades était élevée ?
Au cœur de ce maudit automne, tandis que baissaient les températures,
toutes nos lignes Maginot étaient systématiquement enfoncées par un virus
décidément peu impressionné par nos usines à pédales dans le vide. Pour la
deuxième fois en moins d’un an, l’exécutif serait confronté à ses totems et à
ses tabous.
1. Jean Castex au 20 heures de France 2, 17 juillet 2020.
2. « Nous ne devons pas baisser la garde. Le virus n’est pas en vacances. » (Jean Castex, en déplacement à Lille, 3 août 2020.)
3. Jérôme Salomon, péremptoire, sur BFMTV, le 4 mars 2020 : « Les masques n’ont aucun intérêt pour le grand public. » Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, sur France Inter, toujours le 4 mars 2020 : « Il faut vraiment qu’il y ait un contact qui soit prolongé avec quelqu’un, et une transmission par gouttelettes. C’est aussi la raison pour laquelle tout le monde ne portera pas de masque en France. » Puis, candide, sur BFMTV, le 20 mars 2020 : « Moi, je ne sais pas utiliser un masque. L’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis. »
4. « Peut-on être verbalisé si l’on enlève le masque pour manger alors qu’il est obligatoire ? », Ouest France, 9 septembre 2020.
5. Voir Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 2020, p. 123.
6. Conférence de presse sur l’application StopCovid, point d’étape du ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance, 22 juin 2020.
7. « Elle passe ses vacances avec sa fille testée positive au coronavirus, l’application StopCovid ne l’alerte pas », Var Matin, 18 août 2020.
8. Interview d’Emmanuel Macron, France 2 et TF1, 14 octobre 2020.
9. « Taux de pénétration du smartphone selon la tranche d’âge en France en 2019 », publié par Statista, 30 octobre 2020.
10. « TousAntiCovid n’est pas compatible avec les smartphones trop anciens », Phonandroid, 28 octobre 2020.
11. Tweet d’Emmanuel Macron, 14 novembre 2020, « Les prochains jours seront décisifs ».
12. Chiffres Santé publique France et TousAntiCovid au 31 décembre 2020.
13. « “Tester, tracer, isoler” : quelle est la nouvelle stratégie du gouvernement face au coronavirus ? », BFMTV, 29 avril 2020.
14. Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, sur BFMTV, 10 septembre 2020.
15. « Covid-19 : à Paris, jusqu’à 3 heures d’attente pour se faire dépister dans un laboratoire », Le Figaro, 29 août 2020, et « Explosion des délais d’attente des résultats aux tests Covid-19 », Le Figaro, 22 septembre 2020.
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