La Marche du canard sans tête

Iegor Gran · Chapitre 5 sur 10

Pages du PDF

La Marche du canard sans tête

Le Triangle des Bermudes

 

 

En cette période de défaite pressentie, un grand mystère venait de saisir

la France : deux mille lits de réanimation avaient disparu dans le triangle

des Bermudes de la direction de la Santé.

Les chiffres ne collaient pas. Alors qu’on avait réussi en avril, au pic de

la première vague, à accueillir en réanimation jusqu’à 7 148 malades du

Covid1, on apprenait soudain, à la mi-octobre, que notre capacité maximale,

toutes pathologies confondues, serait de 5 800 lits seulement. Et encore, ce

n’était même pas sûr. Car si l’on jetait un coup d’œil sur les chiffres fournis

en continu par TousAntiCovid en novembre, et que l’on appliquait la règle

de trois, on aboutissait à 5 070 lits disponibles pour un taux d’occupation

voisin de 100 %2.

Ces lits fantômes se désagrégeaient dans les marécages des déclarations

contradictoires. Début octobre, Olivier Véran livrait le satisfecit suivant :

« De mars à mai, le système français n’a pas connu de pénurie durant la

crise puisqu’en permanence entre 1 000 et 2 000 lits étaient disponibles sur

le territoire3. » Peu de temps auparavant, fin août, c’était Jean Castex qui

gonflait les pectoraux : « Notre système hospitalier est prêt à une éventuelle

nouvelle vague de patients, en termes de lits, de masques, de

médicaments4. »

Mi-octobre cependant, tandis que le couvre-feu éteignait les grandes

villes de France, et qu’il fallait justifier l’amère potion auprès de l’opinion

publique, le ton changeait brusquement. « [Pour faire face au Covid], nous

déprogrammons des soins de chirurgie pour des malades qui en ont

besoin », s’affolait Véran5.

Tantôt en surplus, tantôt en déficit insupportable, les lits de réanimation

semblaient aussi insaisissables qu’un brouillard.

Il apparaissait que la direction de la Santé se révélait incapable de dire de

quelle capacité de soins disposait la France. Pas même à la louche. Pas

même à mille lits près. Si l’on comprenait que nos moyens étaient variables, et pouvaient s’ajuster en fonction des besoins et du « coup de feu », on

n’avait aucune indication quant à leur vitesse de déploiement, à la

proportion d’autres pathologies à qui on demanderait de prendre leur mal en

patience, aux capacités maximales que l’hôpital serait capable de supporter.

C’était sur ces chiffres, pourtant, d’une haute valeur stratégique en période

de crise sanitaire, que devaient se prendre les décisions qui affecteraient la

vie de millions de Français.

Pire, on s’apercevait que pas un lit supplémentaire n’avait été créé en

près de six mois qui se sont écoulés depuis la fin du premier confinement.

On découvrait un hôpital toujours aussi exsangue, avec en prime des

« personnels soignants » épuisés par un été où on a tenté de rattraper toutes

les opérations ajournées lors de la première vague. Six mois passés en

gesticulations, en « pédagogie », en remontrances contre les citoyens

indisciplinés, mais aussi en « Ségur de la santé », cette crise de réunionnite

aiguë qui, après quarante jours d’un « dialogue social exigeant et

constructif », où on a parlé « décloisonnement » et « investissements ville-

hôpital » pour une enveloppe globale de 2,5 milliards d’euros, a accouché

d’une « reconnaissance historique de ces métiers du soin qui, à l’hôpital

comme en EHPAD, dans le secteur public comme dans le privé, seront

toujours des métiers de dévouement et d’engagement6 », comme le

plastronnait le dossier de presse de cet événement « sans précédent »,

gratitude qui s’est traduite, concrètement, par une augmentation de salaire

de 10 % environ pour un infirmier aux urgences. Après avoir été sanctifiés

par toute la nation pendant le premier confinement, les « personnels

soignants » méritaient bien cette médaille. Qu’on se le dise : l’État sait être

généreux avec ses troufions !

Le malade, lui, a été ignoré – aucun lit supplémentaire.

Alors que la deuxième vague nous pendait au nez, puisque le virus

circulait abondamment, et que l’on sait, dès la petite section de maternelle,

qu’après l’été viennent l’automne puis l’hiver, saisons de fête pour les virus

respiratoires – aucun lit supplémentaire.

On prétendait « tout faire pour éviter un deuxième confinement7 » –

aucun lit supplémentaire.

Le chef de l’État lui-même pérorait : « Nous avons l’organisation au plus

près du terrain, qui permettrait de faire face à une recrudescence, si elle était

là 8 » – aucun lit supplémentaire.

Pris en flagrant délit d’agressive inaction, l’exécutif a trouvé la parade :

prétendre que la mission était impossible. « Pour créer des lits, il faut

former des médecins et des soignants spécialisés. C’est impossible en

quelques mois, il faut des années 9 », se désolait Jean Castex, telle la jeune

fille avec sa cruche cassée. Il prenait l’hôpital à témoin : « Les soignants ne

nous demandent pas d’augmenter le nombre de lits de réanimation, ne

serait-ce que parce qu’ils savent bien que former un médecin réanimateur

ou une infirmière spécialisée ne peut se faire en six mois10. »

Le bouchon étant allé un peu loin – tollé chez les infirmiers. « Cette

réflexion est d’un cynisme absolu, et ça nous choque profondément. Ça fait

des années que les soignants militent [pour rouvrir des lits] », s’étranglait

Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels

infirmiers (SNPI) 11. Pour commencer, le personnel était là, il aurait suffi de

lui proposer des conditions de travail et une rémunération attrayantes. « Si

demain on propose des postes avec une charge de travail compatible avec la

qualité des soins, des salaires dignes, on peut les pourvoir très rapidement »,

insistait le syndicaliste.

Pour le reste, l’administration de Santé a refusé de faire le moindre effort

pour trouver des solutions de survie dès lors qu’elles sortaient du cadre

bureaucratique auquel elle a été habituée. On aurait pu, comme l’a suggéré

avec rudesse le professeur Philippe Juvin, chef du service des urgences de

l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris, « former en trois semaines un vaste

corps d’auxiliaires de santé pour nous aider à des tâches non spécialisées :

laver, brancarder, nourrir les patients », puis « upgrader en quelques

semaines de formation, pour quelques tâches limitées, des aides-soignantes

en infirmières, et des infirmières en internes », puis « identifier tous les

médecins qui ont eu un jour une expérience d’urgentiste ou de

réanimateur » et les mettre à niveau « sur quelques points essentiels », puis

de les « mettre à disposition des réanimateurs et urgentistes12 ». En se

retroussant les manches en juin, on aurait pu être armés en novembre.

En complément de cette mobilisation générale, on aurait pu essayer de

faire venir des équipes médicales de Chine, d’Australie, du Japon, de la

Corée du Sud, de tous ces pays où le Covid était sous contrôle.

On ne dit pas que c’était facile. Il aurait fallu quitter la routine des

ronronnements de cabinets, et, sans doute, reporter quelques vacances d’été.

Bousculer son inertie proverbiale. Faire sauter quelques verrous organisationnels. Suer dans la chemise. Faire preuve d’imagination et de

débrouillardise.

C’était trop demander. Les efforts seront imposés aux Français confinés,

aux commerçants, aux PME, aux soignants débordés, mais certainement pas

à l’élite administrative. En juillet-août, au lieu de se démener et d’anticiper,

il avait été plus simple de secouer du vent, ce qu’on savait faire de mieux

dans la haute. Ainsi avait-on pensé à organiser la saisine du Haut conseil

pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM), remarquable fait d’armes

dont s’enorgueillissait Olivier Véran, mais pas à ouvrir de nouvelles

chambres à l’hôpital. Ainsi avait-on mis en branle « des propositions

d’évolution du système de santé en vue du PLFSS (Projet de loi de

financement de la sécurité sociale) pour 202213 » car gouverner c’est

prévoir et qu’il n’y avait rien de plus urgent à faire.

Aucun lit supplémentaire pour les malades, donc.

Sentant à quel point le cri d’impuissance autour du thème « un

anesthésiste réanimateur, c’est onze ans de formation14 » manquait de

souffle, constatant que les services de réanimation débordés avaient du mal

à l’avaler, le gouvernement sortait de son chapeau un syllogisme

tautologique puissant : rien ne sert d’avoir des lits de réanimation

supplémentaires, car si l’épidémie venait à flamber, on serait débordés de

toute façon, et, en plus, on aurait beaucoup de malades. « Quand bien même

nous pouvions ouvrir beaucoup plus de lits, qui peut sérieusement vouloir

que des milliers de nos compatriotes passent des semaines en

réanimation ? », se demandait Emmanuel Macron lors de son intervention

télévisée15. « Non, ce n’est pas la bonne stratégie », insistait-il, les yeux

dans les Français. « Ce n’est pas une solution. »

Elle ne tombait pas si mal, finalement, cette pénurie de lits, puisqu’elle

soulignait à quel point il était fallacieux d’en réclamer davantage. Vouloir

plus de lits, c’est vouloir qu’il y ait plus de morts. C’est ne pas avoir de

cœur. C’est être inhumain. Ce chantage affectif, aux allures d’un piège à la

Catch 22, non seulement court-circuitait toute critique mais justifiait a

posteriori l’inaction des pouvoirs publics et leur manque d’anticipation.

L’exécutif, lui, avait un cœur gros comme ça, et il ne s’est pas privé de

nous le faire savoir. « Pour nous, rien n’est plus important que la vie

humaine », martelait Emmanuel Macron16. Olivier Véran : « Notre logique

est non de remplir les services de réanimation, mais d’empêcher les gens de

mourir 17. »

Tout entier à l’exhibition de son empathie, le ministre de la Santé se

mettait dans une colère larmoyante lors de l’examen du projet de loi sur la

prolongation de l’état d’urgence sanitaire. Impressionné par sa visite à un

service de réanimation, il s’emportait : « Dans une chambre, il y avait un

jeune homme de vingt-huit ans. De vingt-huit ans ! En coma. Intubé,

ventilé, avec pas loin de dix pousse-seringues pour pouvoir l’alimenter et

lui fournir les médicaments essentiels pour le maintenir en vie. […] C’est ça

la réalité, mesdames et messieurs les députés ! Si vous ne voulez pas

l’entendre, sortez d’ici ! Elle est là, la réalité de nos hôpitaux ! Vous êtes en

train de débattre de sujets alors que nos soignants se battent pour sauver des

vies ! 18 »

Ahurissant spectacle de capitulation intellectuelle assumée, où l’émotion

bulldozer annihilait toute discussion. Olivier Véran venait d’actionner la

compassion disjoncteur – il a éteint le débat démocratique dans une

assemblée d’élus du peuple, comme si nulle autre réalité n’avait le droit

d’exister à côté de ce trou noir qui s’était ouvert à l’hôpital.

Avec la même logique du « rien n’est plus important que la vie

humaine » et les mêmes trémolos, il y en aurait des choses à interdire

d’urgence. On commencerait par les voitures, les motos, les scooters – on

trouverait bien un jeune amputé qui ferait pleurer dans l’hémicycle.

Puis la cigarette. Définitivement. Une amende de 135 euros pour tout

contrevenant surpris en train de fumer. Majorée à 1 500 euros en cas de

récidive. Des peines de prison. Rappelons aux buralistes et aux défenseurs

des libertés individuelles que la cigarette tue 75 000 personnes par an et

montrons-leur un jeune atteint du cancer de la langue.

Puis l’armée – il est de notoriété publique qu’on peut y prendre une balle,

en pleine jeunesse là aussi.

On n’ira pas jusqu’à interdire les pots de fleurs, même s’il est possible

qu’ils tombent d’un balcon sur un jeune de vingt-huit ans. Ce serait se

complaire dans la caricature. Quant aux balcons, puisqu’on en parle, sachez

que le gouvernement suit la situation de très près, et appelle les citoyens à la

vigilance et aux gestes barrières.

Halte à la fiction grotesque ! L’exécutif aurait dû sentir que la démagogie

doit s’arrêter là où commence le pathétique ; cela nous aurait évité le

cinéma d’Olivier Véran. La pose, que je soupçonne surjouée, était toutefois

autant destinée à impressionner la frange du public qui carbure aux

LOLcats qu’à couper court à toute velléité de protestation. Qui pouvait douter de la stratégie du gouvernement et de sa sincérité quand pulsent tant

de vibratos ? Qui pouvait s’opposer à ce que l’on sauve des jeunes gens de

vingt-huit ans, non en les soignant, ce qui n’était qu’un pis-aller, mais en les

empêchant de tomber malades ?

Toute cette incontinence d’émotion servait aussi un objectif tactique :

beurrer le confinement d’automne pour qu’il glisse mieux. Après avoir raté

tout ce qui était ratable, à savoir les masques, les tests, les traçages,

l’isolement des malades, et, surtout, la disponibilité des lits en réanimation,

il n’était pas évident de faire avaler à l’opinion le recours à cette brutalité

d’État, pour la deuxième fois, à six mois d’intervalle.

Ah ! le confinement ! Solution miracle d’un exécutif qui perd pied,

simple à mettre en œuvre – quelques décrets suffisent –, naturellement en

phase avec cet instinct de violence légitime qu’un État régalien aime à

étaler pour montrer sa maîtrise des événements. À condition de bien vouloir

dépenser l’argent des générations futures pour rafistoler les brèches créées

dans l’économie d’aujourd’hui, à condition aussi de fermer les yeux sur les

dommages collatéraux sociaux, financiers, culturels, psychologiques et

politiques qu’une telle mesure entraîne pour son peuple, le confinement a

tout pour complaire à notre colonne vertébrale sanitaire, à cet État dans

l’État qu’est la direction de la Santé, dont le vaisseau amiral, l’hôpital,

prenait l’eau de toutes parts faute d’avoir été correctement pensé et

entretenu.

Comme au printemps, l’hôpital, sous-financé depuis des années, était en

train de couler sous l’avalanche de cas graves. Comme au printemps, on

déprogrammait les actes « moins prioritaires », on jonglait avec les malades

pouvant prendre leur mal en patience, on triait, reportait, exportait des

malades en Allemagne. Comme au printemps, l’État se découvrait un

complexe de culpabilité vis-à-vis des « personnels soignants », sous-payés

et surchargés, malgré ce Ségur de circonstance bien tardif.

Dès lors, comme au printemps, on confinait pour sauver l’hôpital, « quoi

qu’il en coûte », ce qui n’était pas tout à fait la même chose que sauver des

vies.

Aucun représentant de l’État ne l’a mieux avoué que le président de la

République lui-même, avec une étonnante candeur, juste après avoir étalé

son humanisme sur le refrain de « la vie humaine, notre bien le plus

précieux », lors de son intervention télévisée d’avant le reconfinement.

« Nous devons aux personnels de santé de prendre toutes les précautions pour limiter la propagation du virus. Si nous ne le faisons par pour nous,

pour nos proches, faisons-le pour eux19. » Admirable sacralisation des

« personnels de santé », que les Français étaient appelés à élever au-dessus

même de leur propre famille, au prétexte que l’hôpital public était débordé

par manque d’effectifs. Fabuleuse inversion des devoirs et des priorités : ce

n’était plus l’hôpital qui devait soigner, c’était le peuple qui devait soulager

l’hôpital en s’auto-appliquant la paille de fer.

Le gouvernement avait bien senti le risque juridico-politique que

représentait un hôpital qui boirait la tasse : un malade qui était peu ou mal

soigné pouvait porter plainte contre l’État, contre la direction de la Santé,

contre cette haute administration qui l’avait laissé tomber. Déjà, depuis le

printemps, les procédures judiciaires s’accumulaient. En octobre, des

perquisitions étaient menées dans les bureaux d’Olivier Véran, d’Agnès

Buzyn et d’Édouard Philippe dans le cadre de pas moins de 99 plaintes

jugées recevables pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « abstention

de combattre un sinistre ». Déjà le Premier ministre se démenait pour

souligner que, dans sa gestion de la crise, le ministre de la Santé bénéficiait

d’une « totale présomption d’innocence20 ». Dans ce contexte de trouille, le

mot d’ordre « protégez l’hôpital » pouvait se traduire par « protégez l’État,

protégez-nous, ses hauts serviteurs, sauvez notre peau politique car nous ne

voulons être tenus coupables de rien ». Au Royaume-Uni, Boris Johnson

avait été parmi les premiers à flairer l’opportunité de diluer sa

responsabilité ; son slogan « Protect the NHS » (protégez l’hôpital public)

est ainsi devenu la pièce maîtresse obligatoire de toute « pédagogie » autour

du confinement anglais21.

Par osmose, l’hôpital public faisant partie de l’État, la sacralisation de

l’hôpital contribuait à celle de l’État, et par glissement fonctionnel, à celle

de l’exécutif. Ce que le prêtre est à Dieu, l’exécutif était à l’Hôpital ; il était

son intermédiaire, son confident secret et son gardien. On s’arrogeait le

droit de parler en son nom, comme le faisait Jean Castex quand il affirmait

que « les soignants nous demandent de tout mettre en œuvre pour éviter que

les malades n’arrivent à l’hôpital22 ».

Des deux côtés de la Manche, l’astucieux escamotage a consisté à ignorer

la nature complexe de l’hôpital et de sa fonction dans la cité, pour ne laisser

qu’un raccourci, simple comme bonjour : il sauve des vies, et c’est tout ce

qui compte. Il n’était pas question de rappeler que l’hôpital était aussi

l’endroit où l’on mourait le plus : 57 % des décès ont lieu à l’hôpital,

contre 27 % à domicile et 11 % en maison de retraite23. Dans le paysage

urbain, on repère l’hôpital à la quantité de fleuristes et de pompes funèbres

dans les rues avoisinantes. Loin d’être un lieu sacré où se pratiquerait la

résurrection des mourants qu’il suffirait d’amener pour voir leur état

s’arranger, l’hôpital est un parcours d’humilité où triomphe l’imprévisibilité

de la vie, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire, un lieu où des choix

douloureux sont faits en permanence (quels traitements ?… pour quel

pronostic vital ?… quels effets secondaires ?… quelles séquelles ?…), une

loterie injuste où ce qui a marché pour Pierre peut se révéler inefficace sur

Paul et mortel sur Jérémie.

Il arrive aussi que l’hôpital tue – involontairement, mais quand même.

En 2017, Santé publique France estimait qu’environ un patient hospitalisé

sur vingt attrapait une infection nosocomiale, conduisant

à 3 500 à 9 000 décès annuels 24 – davantage que le nombre de morts sur les

routes. (Évitons de montrer à Olivier Véran un jeune souffrant d’une

infection gangréneuse à staphylocoque doré – sur le coup de l’émotion, il

risquerait de décréter la fermeture des hôpitaux.)

Encore plus tabou pour l’exécutif : admettre que l’hôpital n’est pas le

seul endroit où l’on sauve des vies. La médecine de ville n’en sauve pas

moins, en nous irriguant au quotidien en diagnostics et médicaments, en

repérant à temps les maladies graves, en soignant les maladies chroniques,

en faisant de la prévention et du dépistage. Doit-on le dire, on sauve aussi

des vies en construisant des logements salubres, en améliorant la qualité de

l’alimentation, en payant des salaires décents, en diminuant la pollution et

en faisant un million d’autres choses au quotidien – le concéder aurait

affaibli la narration gouvernementale.

La reductio ad hospitium, quand l’hôpital public devient le centre de

gravité de la cité au point de rendre les autres activités humaines

dépendantes de son taux de remplissage, a été possible parce qu’elle

arrangeait les affaires d’un exécutif dépassé sur le terrain sanitaire et cerné

juridiquement. Elle permettait de se défausser de sa responsabilité en la

reportant sur les épaules des citoyens : maintenant c’est à vous de rester à la

maison, c’est à vous de « protéger l’hôpital », c’est à vous de sauver des

vies, clamaient en chœur Boris Johnson et Emmanuel Macron. Nous, bah,

que voulez-vous qu’on y fasse ?… Épidémie, gross malheur.

Inversement, dès lors que la « tension hospitalière » baissait, comprenez

dès qu’il y avait moins de mourants dans les tuyaux, la perspective d’une cavalcade judiciaire contre l’exécutif s’éloignait. On faisait alors semblant

de redécouvrir les dégâts économiques, sociaux, politiques. On mettait en

sourdine la fable du « rien n’est plus important que la vie humaine » et l’on

relâchait la bride, ce qui, mathématiquement, conduisait à davantage de

contaminations, donc plus de morts. Cette « politique de la cocotte-minute »

avait été théorisée par Jean-François Delfraissy, président du Conseil

scientifique : « La cocotte-minute, on la laisse souffler un peu, on laisse

partir la vapeur, ensuite on ferme pendant quinze jours ou trois semaines, on

prend des mesures de restriction. Ce sont des mesures transitoires qui

permettent que le virus ne circule pas trop, ensuite on rouvre et on va

refermer dans une autre ville25. » La direction de la Santé et l’exécutif

peuvent ainsi surveiller la « tension hospitalière » comme on surveille la

cuisson d’un lapin, en tournant les boutons qui relâchent ou restreignent nos

libertés, devenues de bien pratiques variables d’ajustement.

Ah ! si seulement le virus avait eu la bonne idée de tuer rapidement,

disons en quelques jours maximum, comme l’avait fait en son temps la

grippe espagnole – il arrivait qu’elle emportât un malade en quelques

heures seulement après l’apparition des symptômes –, la « tension

hospitalière » n’aurait jamais été un critère pertinent. Le temps beaucoup

trop long que les malades Covid passaient à encombrer les services

d’urgence (onze jours en moyenne26) a révélé ces trous dans les chaussettes

que l’exécutif cachait piteusement au fond des chaussures – le délabrement

flagrant de l’hôpital public était mâtiné d’incompétence non moins flagrante

de la haute technostructure de la Santé. Insubmersible, l’un des « meilleurs

systèmes hospitaliers au monde27 », un béhémoth coûtant à la

nation 75 milliards d’euros par an 28, risquait bien de couler comme le

Titanic.

 

1. Tous les chiffres viennent de Santé publique France.

2. Au 15 novembre 2020, par exemple, TousAntiCovid affichait 4 871 malades en réa, pour un

taux d’occupation de 96 %.

3. La Dépêche, 10 octobre 2020.

4. « Covid-19 : les hôpitaux sont-ils prêts en cas de deuxième vague ? », dossier du Figaro,

28 août 2020.

5. Conférence de presse, 15 octobre 2020.

6. Toutes les citations proviennent des « Accords du Ségur de la santé », publiés par le ministère

des Solidarités et de la Santé, juillet 2020.

7. Jean Castex, en visite à Roubaix, le 3 août 2020.

8. Interview d’Emmanuel Macron, le 14 juillet 2020.

9. Conférence de presse, 15 octobre 2020.

10. Jean Castex, point d’étape du confinement, 12 novembre 2020.

11. « Contrairement à ce qu’affirme Castex, les soignants demandent bien d’augmenter le nombre de lits de réanimation », 20 Minutes, 13 novembre 2020.

12. Professeur Philippe Juvin, par Twitter, 24 octobre 2020.

13. Discours d’Olivier Véran en clôture du Ségur de la santé, 21 juillet 2020.

14. Olivier Véran, à l’Assemblée nationale, le 15 octobre 2020.

15. Intervention télévisuelle du président de la République, 28 octobre 2020.

16. Intervention télévisuelle du président de la République, 28 octobre 2020.

17. Questions au gouvernement, Assemblée nationale, 15 octobre 2020.

18. Olivier Véran, à l’Assemblée nationale, 3 novembre 2020.

19. Intervention télévisuelle du président de la République, 28 octobre 2020.

20. « Gestion du Covid-19 : des perquisitions pour vérifier que tout a été fait pour lutter contre l’épidémie », Le Monde, 16 octobre 2020.

21. Campagne « Stay home → Protect the NHS → Save lives » (Restez à la maison, Protégez l’hôpital public, Sauvez des vies), avec des flèches matérialisant l’implication directe entre les mots d’ordre, comme si un slogan découlait automatiquement de l’autre.

22. Conférence de presse, 12 novembre 2020.

23. « Où meurt-on en France ? À l’hôpital, hélas… », Le Point, 11 décembre 2012.

24. « Enquête nationale de prévalence des infections nosocomiales et des traitements anti-infectieux en établissements de santé, France, mai-juin 2017 », Santé publique France, juin 2018. « Décès liés aux infections nosocomiales, bilan 2008-2017 », Santé publique France, juin 2019. Les infections nosocomiales sont la quatrième cause la plus fréquente de décès à l’hôpital.

25. Jean-François Delfraissy, sur BFMTV, le 9 octobre 2020.

26. Chiffre Santé publique France, novembre 2020.

27. « Sarkozy : “Notre système hospitalier est l’un des meilleurs au monde” », L’Express, 9 janvier 2009. Année après année, dans les sondages, les Français placent leur système de santé très largement devant ceux des autres pays (voir par exemple : « Les Français fiers de leur système de santé », Le Figaro, 8 mars 2016).

28. « Consommation de soins et de biens médicaux dans le secteur hospitalier public », dans « Les dépenses de santé en 2019 », rapport de la DREES, 2020.

 

OceanofPDF.com