La Marche du canard sans tête
Le Déambulateur de Marianne
On serait tenté de croire que tant d’improvisation, étalée avec tant de
panache voire d’abnégation, parsemée de tant de mesures arbitraires,
inapplicables ou grotesques, de plans-passoires, d’indigence bureaucratique,
d’injustices assumées et d’atteintes grossières à la Constitution (liberté de
se réunir, liberté de circulation, liberté d’entreprendre, liberté de culte),
serait juste le symptôme d’une incompétence crasse. L’affaire serait alors
classée, et prêterait presque à sourire, comme on a souri avec
condescendance aux élucubrations d’un Donald Trump. Ah ! ces hommes
politiques ! serions-nous tentés de soupirer. Tous les mêmes ! Quels
pathétiques tâcherons !
Ce serait ne pas remarquer l’avantage tactique que l’exécutif retirait de ce
dédale mouvant de règles et de contre-règles : tant que chacun avait les
yeux rivés sur son petit pré carré de liberté et suivait en temps réel ses
pulsations en peau de chagrin, personne ne prêtait d’attention à la forêt
derrière l’arbre, se contentant de mesurer l’astreinte de la nation à l’aune de
ses problèmes personnels que l’on parvenait à colmater avec plus ou moins
de bonheur.
Ce serait aussi absoudre l’exécutif de tout cynisme. Et diminuer par
ricochet sa responsabilité dans l’effrayant gâchis que nous venons de vivre,
dont les séquelles sociales et politiques se feront sentir pendant des
années – citons, sans prétendre à l’exhaustivité, la mise sous curatelle de
pans entiers de notre économie, le bagne de la dette, la paupérisation
pérenne des jeunes actifs, la flétrissure de la parole publique, l’instauration
d’un état d’urgence plus ou moins permanent qui flatte l’autoritarisme de
l’État et encourage toutes les dérives, et, pour couronner le désastre, une
montée du populisme dans cet égout qu’on lui a créé sur mesure.
Le canard a beau ne plus avoir de tête, il lui reste, hélas, un cœur. De cet
engin sensible le gouvernement prétend avoir le monopole ; se mirant dans
son humanisme, l’exécutif refuse d’élaborer une stratégie sur plusieurs mois et se contente de gérer l’émotion au jour le jour, beaucoup plus rentable à
ses yeux. À force d’inaugurer des chrysanthèmes, de boire aux sondages et
aux hashtags tendance, il a compris que l’époque incite à la glorification de
l’instant présent, lui-même cousu d’indignations immédiates montées en
épingle sur les réseaux sociaux.
Il n’a pas échappé au canard que le vénérable magazine Time, souffrant
sans doute de démence sénile altérant la mémoire, a osé déclarer en une que
l’année 2020 a été « la pire année de l’histoire » – ainsi, devant un virus
dont le taux de létalité est de 0,5 % des personnes infectées seulement1, du
passé nous avons fait table rase. Il a aussi remarqué ces photos d’anonymes
« que nous avons perdus » (suite au Covid, bien entendu, et au Covid
seulement) que le New York Times publiait en exergue, à intervalles
réguliers, pour entretenir le deuil permanent. Le palmipède vivait avec son
temps. Qu’irait-il pédaler à contre-courant ?
Sa meilleure boussole est celle-ci : un mort d’aujourd’hui a infiniment
plus de valeur politique que les morts de demain. Dès lors, les craintes
d’aujourd’hui écrasent toute tentative de penser le futur ; l’anticipation ne
fait plus partie de sa panoplie de dirigeant, pas plus que l’élémentaire
analyse coût-risques-bénéfice, qu’il brocarde comme « inhumaine » quand
il s’agit de l’appliquer au pays tout entier mais qu’il se dépêche d’effectuer
sur sa propre peau de canard afin de choisir une ligne de conduite qui
prêtera le moins possible le flanc à la critique.
Le bien-être du pays n’est plus évalué dans une perspective de moyen et
long termes ; seul le bien-être présent a de l’importance – d’où le désintérêt
pour le sort des jeunes et la fermeture des lieux de culture, des librairies,
des cinémas, des théâtres, ces endroits où la France de demain s’aère la tête
et pioche ses idées.
Coincée dans son déambulateur, Marianne est devenue une vieille bonne
femme trouillarde, habitée par l’idée de la mort. Elle ne sème plus rien,
l’avenir lui est égal : elle n’y sera pas, pourquoi voulez-vous qu’elle s’en
soucie ? Bien profiter de son temps, de sa retraite, de son cocon, de son
poste au ministère ; claquer tout l’héritage et ne rien laisser à ses petits-
enfants – après moi, le déluge ! Comme dans la chanson de Brel, elle ne
rêve plus, ses livres s’ensommeillent, ses pianos sont fermés et le muscat du
dimanche ne la fait plus chanter – par précaution, elle a fermé les bars en
premier. Seule compte la pendule d’argent qui ronronne au salon, ce présent
obsessionnel où il n’y a plus de joie de vivre, plus de fête, plus de réveillon.
Pour faire la chasse à l’allégresse du 31 décembre, « plus
de 100 000 policiers et gendarmes ont été mobilisés », se vantait le ministre
de l’Intérieur. Une véritable armée, pour réprimer l’insouciance de ses
propres citoyens. C’est qu’il fallait à tout prix les empêcher de dire adieu à
l’année Covid. Halte là, tas de malades potentiels ! Il est interdit de passer
mentalement à autre chose. On ne change pas de sinistrose ! On ne change
pas d’année ! Il n’était pas question que l’exécutif ouvrît la moindre
soupape.
Un fêtard est un citoyen dont on perd le contrôle. Il a en lui des bulles
d’euphorie libertaire. Il a moins peur de son ombre. Il serait tenté de
désobéir à une autorité discréditée qui a fétichisé son aversion au risque, et,
partant de là, sa phobie de la jeunesse.
Il serait libre de passer le canard à la casserole.
Paris, novembre - janvier, an I du calendrier Covid.
1. Taux de létalité réel (Infection fatality rate) calculé par l’Institut Pasteur, publié dans « Estimating the burden of SARS-CoV-2 in France », Science, 10 juillet 2020. À titre de comparaison, le taux de létalité réel d’une grippe ordinaire se situe entre 0,1 % et 0,5 % d’après Santé publique France (voir à ce sujet : « L’OMS a-t-elle reconnu que le Covid tue moins que la grippe ? », Libération, 13 octobre 2020).
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