La Marche du canard sans tête

Iegor Gran · Chapitre 8 sur 10

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La Marche du canard sans tête

Le Déambulateur de Marianne

 

On serait tenté de croire que tant d’improvisation, étalée avec tant de

panache voire d’abnégation, parsemée de tant de mesures arbitraires,

inapplicables ou grotesques, de plans-passoires, d’indigence bureaucratique,

d’injustices assumées et d’atteintes grossières à la Constitution (liberté de

se réunir, liberté de circulation, liberté d’entreprendre, liberté de culte),

serait juste le symptôme d’une incompétence crasse. L’affaire serait alors

classée, et prêterait presque à sourire, comme on a souri avec

condescendance aux élucubrations d’un Donald Trump. Ah ! ces hommes

politiques ! serions-nous tentés de soupirer. Tous les mêmes ! Quels

pathétiques tâcherons !

Ce serait ne pas remarquer l’avantage tactique que l’exécutif retirait de ce

dédale mouvant de règles et de contre-règles : tant que chacun avait les

yeux rivés sur son petit pré carré de liberté et suivait en temps réel ses

pulsations en peau de chagrin, personne ne prêtait d’attention à la forêt

derrière l’arbre, se contentant de mesurer l’astreinte de la nation à l’aune de

ses problèmes personnels que l’on parvenait à colmater avec plus ou moins

de bonheur.

Ce serait aussi absoudre l’exécutif de tout cynisme. Et diminuer par

ricochet sa responsabilité dans l’effrayant gâchis que nous venons de vivre,

dont les séquelles sociales et politiques se feront sentir pendant des

années – citons, sans prétendre à l’exhaustivité, la mise sous curatelle de

pans entiers de notre économie, le bagne de la dette, la paupérisation

pérenne des jeunes actifs, la flétrissure de la parole publique, l’instauration

d’un état d’urgence plus ou moins permanent qui flatte l’autoritarisme de

l’État et encourage toutes les dérives, et, pour couronner le désastre, une

montée du populisme dans cet égout qu’on lui a créé sur mesure.

Le canard a beau ne plus avoir de tête, il lui reste, hélas, un cœur. De cet

engin sensible le gouvernement prétend avoir le monopole ; se mirant dans

son humanisme, l’exécutif refuse d’élaborer une stratégie sur plusieurs mois et se contente de gérer l’émotion au jour le jour, beaucoup plus rentable à

ses yeux. À force d’inaugurer des chrysanthèmes, de boire aux sondages et

aux hashtags tendance, il a compris que l’époque incite à la glorification de

l’instant présent, lui-même cousu d’indignations immédiates montées en

épingle sur les réseaux sociaux.

Il n’a pas échappé au canard que le vénérable magazine Time, souffrant

sans doute de démence sénile altérant la mémoire, a osé déclarer en une que

l’année 2020 a été « la pire année de l’histoire » – ainsi, devant un virus

dont le taux de létalité est de 0,5 % des personnes infectées seulement1, du

passé nous avons fait table rase. Il a aussi remarqué ces photos d’anonymes

« que nous avons perdus » (suite au Covid, bien entendu, et au Covid

seulement) que le New York Times publiait en exergue, à intervalles

réguliers, pour entretenir le deuil permanent. Le palmipède vivait avec son

temps. Qu’irait-il pédaler à contre-courant ?

Sa meilleure boussole est celle-ci : un mort d’aujourd’hui a infiniment

plus de valeur politique que les morts de demain. Dès lors, les craintes

d’aujourd’hui écrasent toute tentative de penser le futur ; l’anticipation ne

fait plus partie de sa panoplie de dirigeant, pas plus que l’élémentaire

analyse coût-risques-bénéfice, qu’il brocarde comme « inhumaine » quand

il s’agit de l’appliquer au pays tout entier mais qu’il se dépêche d’effectuer

sur sa propre peau de canard afin de choisir une ligne de conduite qui

prêtera le moins possible le flanc à la critique.

Le bien-être du pays n’est plus évalué dans une perspective de moyen et

long termes ; seul le bien-être présent a de l’importance – d’où le désintérêt

pour le sort des jeunes et la fermeture des lieux de culture, des librairies,

des cinémas, des théâtres, ces endroits où la France de demain s’aère la tête

et pioche ses idées.

Coincée dans son déambulateur, Marianne est devenue une vieille bonne

femme trouillarde, habitée par l’idée de la mort. Elle ne sème plus rien,

l’avenir lui est égal : elle n’y sera pas, pourquoi voulez-vous qu’elle s’en

soucie ? Bien profiter de son temps, de sa retraite, de son cocon, de son

poste au ministère ; claquer tout l’héritage et ne rien laisser à ses petits-

enfants – après moi, le déluge ! Comme dans la chanson de Brel, elle ne

rêve plus, ses livres s’ensommeillent, ses pianos sont fermés et le muscat du

dimanche ne la fait plus chanter – par précaution, elle a fermé les bars en

premier. Seule compte la pendule d’argent qui ronronne au salon, ce présent

obsessionnel où il n’y a plus de joie de vivre, plus de fête, plus de réveillon.

Pour faire la chasse à l’allégresse du 31 décembre, « plus

de 100 000 policiers et gendarmes ont été mobilisés », se vantait le ministre

de l’Intérieur. Une véritable armée, pour réprimer l’insouciance de ses

propres citoyens. C’est qu’il fallait à tout prix les empêcher de dire adieu à

l’année Covid. Halte là, tas de malades potentiels ! Il est interdit de passer

mentalement à autre chose. On ne change pas de sinistrose ! On ne change

pas d’année ! Il n’était pas question que l’exécutif ouvrît la moindre

soupape.

Un fêtard est un citoyen dont on perd le contrôle. Il a en lui des bulles

d’euphorie libertaire. Il a moins peur de son ombre. Il serait tenté de

désobéir à une autorité discréditée qui a fétichisé son aversion au risque, et,

partant de là, sa phobie de la jeunesse.

Il serait libre de passer le canard à la casserole.

 

Paris, novembre - janvier, an I du calendrier Covid.

 

1. Taux de létalité réel (Infection fatality rate) calculé par l’Institut Pasteur, publié dans « Estimating the burden of SARS-CoV-2 in France », Science, 10 juillet 2020. À titre de comparaison, le taux de létalité réel d’une grippe ordinaire se situe entre 0,1 % et 0,5 % d’après Santé publique France (voir à ce sujet : « L’OMS a-t-elle reconnu que le Covid tue moins que la grippe ? », Libération, 13 octobre 2020).

 

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