La Marche du canard sans tête

Iegor Gran · Chapitre 7 sur 10

Pages du PDF

La Marche du canard sans tête

Des Énarques dans un Magasin de Porcelaine

DES ÉNARQUES DANS UN MAGASIN

DE PORCELAINE

 

Il nous fallait un sacrifice.

Comme toujours, quand une civilisation ne comprend pas vraiment ce qui

lui arrive, quand ses chefs sont dépassés et que leur magie ne fonctionne

plus, le sacrifice permet d’unir le peuple dans la foi des lendemains qui

chantent, il apaise la soif d’action, il donne l’illusion de reprendre son

destin en main, il fait oublier la peur. Si la colère des dieux retombe un tant

soit peu, on dira : regardez, le sacrifice a marché, on a bien fait de nous y

résoudre. « C’est un succès ! » Dans le cas contraire, la mine contrite, on

envisagera d’autres immolations. « On n’avait pas le choix, dira-t-on plus

tard pour se justifier. Les autres tribus faisaient pareil. »

Pedro Sánchez, le chef du gouvernement espagnol, avait fait sonner la

formule au lendemain des émeutes antirestrictions du début novembre :

« C’est uniquement à travers la responsabilité, l’unité et le sacrifice que

nous pourrons vaincre la pandémie qui dévaste tous les pays1. » En France,

Jean Castex s’y était mis aussi : « J’ai parfaitement conscience que les

efforts et les sacrifices qui sont à nouveau demandés au pays tout entier

vont peser sur la vie de chacune et chacun d’entre nous2. » Des sacrifices,

donc. Mais, contrairement à ce que laissaient entendre les gouvernements,

les privations et punitions ne seraient pas subies par tout le monde à parts

égales, tant s’en fallait ; si personne n’aimait à être reconfiné (à part

quelques illuminés, nettement moins nombreux que lors du premier

confinement), certains y perdaient davantage que la liberté d’aller et venir

sans attestation. Pour la deuxième fois en moins d’un an, on les frappait

dans leur outil de travail ; on les empêchait littéralement de gagner leur vie.

Comme au printemps, on a fermé théâtres, cinémas, cafés, restaurants,

librairies, fleuristes, coiffeurs, clubs de musique, auto-écoles, brocanteurs.

Comme au printemps, on a décrété qu’il y avait des activités de commerce

« essentielles » à la vie de la nation et d’autres qui ne l’étaient pas, mais alors pas du tout, cet arbitraire étant maintenant gravé dans le marbre,

puisqu’on l’avait déjà vécu et qu’il suffisait de reprendre à l’identique les

listes noires laborieusement concoctées par l’administration à partir des

codes NAF des entreprises3.

On s’était tout de même aperçu, nolens volens, que le premier

confinement avait produit des dégâts économiques considérables,

avec 244 000 chômeurs de plus sur les neuf premiers mois de l’année4, et ce

malgré des mesures de soutien sans précédent, injections ayant entraîné à

leur tour, à fin juin, un surplus de dette de 3 850 euros par Français5. Dès

lors, face à l’hémorragie, on devait impérativement éviter la mise à l’arrêt

de notre économie comme cela s’était produit au printemps ; le président de

la République a insisté là-dessus : « Par rapport à mars-avril, nous avons

appris et nous avons progressé. C’est pourquoi certaines règles vont

évoluer. […] Le travail pourra continuer, l’activité se poursuivra avec plus

d’intensité, les guichets des services publics resteront ouverts. Les usines,

les exploitations agricoles, le BTP continueront de fonctionner : l’économie

ne doit ni s’arrêter ni s’effondrer6. »

Passons sur l’aveu d’échec du premier confinement que l’on pouvait

entendre dans cet appel solennel au travail, un semblant de mea-culpa

fantôme, vite balayé sous le tapis du passé. Le naufrage financier ordonné

par l’exécutif ne sera jamais pleinement assumé, comme si les pertes

colossales de la nation ne découlaient pas des décisions prises, comme si le

vilain virus, en plus d’attaquer les poumons, s’était délecté de nos bas de

laine et avait emprunté sur les marchés en imitant notre signature. « Nous

avons appris », « nous avons progressé », admettons, mais nous n’avons

sûrement pas changé d’algorithme, et encore moins de mentalité. Il était

effarant de constater que l’économie du pays se résumait pour nos élites à

l’industrie lourde (usines, BTP), à l’agriculture et aux services publics. On

avait l’impression d’être dirigés par un commissariat général au Plan, tout

droit sorti des années 1950, époque bénie de la Communauté européenne du

charbon et de l’acier, du magazine L’Usine nouvelle et des premières

promotions de l’ENA.

Pour cette aristocratie-là, le commerce n’est bon qu’à « vendre des

savonnettes », activité insignifiante entre toutes, comme l’avait souligné

naguère Florence Parly, énarque et conseillère budgétaire du gouvernement

Jospin. Dès lors, l’agneau sacrificiel était tout trouvé. Il présentait aussi

l’avantage d’être sans défense : pas de syndicat puissant, pas de front uni, peu de pouvoir de nuisance. Il était méprisé par les intellectuels et haï par

cette partie du peuple qui passe son temps à compter l’argent des voisins.

Le commerçant, cet allié du diable capitaliste, qui pousse à la

« surconsommation » en vendant sa « camelote », qui spécule en achetant

moins cher et en faisant son beurre sur le dos du client, avait peu de chances

de provoquer la sympathie de l’opinion. Qu’il se serre un peu la ceinture, il

n’en mourra pas !

« Le travail pourra continuer », mais pas pour les commerçants « non

essentiels » et leurs fournisseurs. Au prétexte que des gens s’y croisent,

sans aucune preuve que la dangerosité de ces endroits soit supérieure à celle

de n’importe quelle autre entreprise où des gens se croisent également, on

leur appliquerait un principe de précaution discriminant, dont la perversité

suprême serait qu’ils devraient en supporter eux-mêmes une partie du

coût – les aides de l’État, limitées dans le temps et plafonnées, étant loin de

couvrir toutes les pertes. Comme dans une prison de l’Ancien Régime,

quand le détenu devait payer le gîte et le geôlage à son geôlier, les

commerçants, ces dindons, et leurs fournisseurs, ces fourmis, seraient mis à

contribution au nom du bien commun. Eux, qui s’étaient pliés à toutes les

incantations du gouvernement autour des « gestes barrières » à respecter

dans leurs magasins et ateliers (toujours à leurs frais d’ailleurs), devaient

maintenant se mettre en marche vers le sommet de la pyramide sacrificielle.

Ainsi la librairie, distribuant ces biens désormais superflus qu’étaient

devenus les livres, serait fermée, tandis que l’usine de pneus pourrait

continuer de fonctionner. Le président de la République, qui avait mis en

scène pas moins de trois volumes de la Pléiade pour sa photo officielle,

parce que ça faisait chic et lettré, laissait enfin tomber sa façade

d’intellectuel en trompe-l’œil pour montrer son vrai visage de gestionnaire

de pont-levis.

Ainsi les fleuristes devraient se débarrasser de leurs stocks périssables et

encaisser des pertes immédiates, tandis que les garagistes pourraient

continuer à défroisser la tôle.

Ainsi les galeries d’art, les antiquaires, les bouquinistes spécialisés, les

joailliers, toutes ces boutiques où il y a rarement plus de deux clients

simultanément, étaient considérés comme des endroits plus contagieux

qu’un hypermarché.

Ainsi, les théâtres et les cinémas seraient maudits, mais pas les rames de

TGV ni les halls de gare, pas plus que les strapontins des RER et les bus.

Il serait interdit de se faire couper les cheveux, mais pas de prendre un

taxi – pas question de contrarier ce lobby surpuissant.

L’accès au logement avait soudain perdu son statut de droit fondamental :

les agences immobilières seraient fermées. Pas les agences bancaires.

Acheter des collants, des culottes ? Vous n’y pensiez pas, ma petite

dame !… Ces biens d’habillement, qui relèvent de l’hygiène intime, étaient

classés « non essentiels ». On en interdirait la vente, y compris en

supermarché. En cas de nécessité, on n’avait qu’à les commander à distance

et payer les frais de livraison éventuels.

Les chaussures ? Là aussi, rien ne vous empêchait de les acheter en ligne

– sans les essayer.

Du jour au lendemain, la France était entrée dans un tunnel de distorsion

massive de concurrence, au profit des leaders de la vente en ligne, Amazon

en tête, en cette période cruciale d’avant Noël.

Ne demandez pas à Emmanuel Macron ou à Jean Castex, ni à aucun des

hauts fonctionnaires qui ont peaufiné ce plan spoliateur, d’entrer en

empathie avec le boutiquier en difficulté. Le gratin de notre bureaucratie a

toujours mangé aux râteliers de la haute administration et des grands

groupes – en contrat à durée indéterminée, comme il se doit. Le courage

nécessaire pour lancer sa propre affaire, les années de lutte au quotidien

pour la faire vivre, les vaches maigres, les sacrifices personnels que

connaissent tous ceux qui rament en indépendant, toute la myriade des

petits et gros ennuis qu’il faut gérer au quotidien, sont inaccessibles à

l’entendement de nos élites. Pour elles, la vie des commerçants appartient à

une réalité parallèle, comme une bonne fiction Netflix. La « France qui se

lève tôt », elles aiment la flatter au collet en se rendant une fois par an à

Rungis ou au Salon de l’agriculture, et en exhibant leur paternalisme

franchouillard, comme le fait parfois Emmanuel Macron : « La France a

besoin de passionnés qui se lèvent tôt le matin et passent des journées

parfois dures parce qu’ils aiment leur métier 7. » Pour le reste, puisque

l’heure était grave8, les vaillants passionnés étaient bons pour servir de

paratonnerre, accompagnés de leurs fournisseurs, ces milliers d’entreprises

qui se trouvaient soudain privées de distributeurs. Mais qui se soucie de

Janod (jouets traditionnels en bois), d’Opinel (couteaux), de Staub (cocottes

en fonte) ou de L’Occitane (cosmétiques et aromathérapie) tant que Total,

Bouygues et Danone vont bien ? Qui pour défendre le droit fondamental des petits à travailler et à faire vivre leurs produits, leurs salariés, leurs

familles ?

La décision a tout de même provoqué des remous. Des commerçants sont

entrés en rébellion, parfois soutenus par leurs maires. Des pétitions, des

lettres ouvertes à « monsieur le président de la République » ont été

rédigées. Quelques intellectuels se sont respectueusement émus du sort des

librairies, et ont publié quelques tribunes9.

On a commencé par circonscrire l’incendie à coups de gendarmes et

d’amendes10. Puis on y a mis fin en se décidant, « par souci d’équité », à

obliger les supermarchés à retirer de leurs rayons les produits « non

essentiels » ou d’en interdire l’accès. Images surréalistes d’étagères

bâchées, de panneaux « Stop ! » devant des piles de livres, de présentoirs

recouverts par des sacs-poubelles ou du film alimentaire. La fronde se

calmait pourtant. Dans ce pays, rien ne satisfait autant le cul-de-jatte que de

voir son voisin se faire couper une jambe à son tour. L’autorité avait repris

la main.

Le reconfinement entrait ainsi dans sa phase la plus grotesque, celle de la

gestion au quotidien des milliers d’interdits et des exceptions qui allaient

avec.

Les cordonniers étaient-ils autorisés à travailler ? Non, si l’on se fondait

sur la jurisprudence du premier confinement, oui, si l’on considérait que

leur mission entrait dans le cadre des « réparations indispensables », comme

celles des vélos, des lunettes ou des ordinateurs.

Et les déménageurs ?… Autorisés à rouler, répondait un porte-parole du

ministère du Logement. Tout en précisant immédiatement que ceux qui les

aidaient bénévolement « devront cocher sur leur attestation la case “motif

familial impérieux” et devront se munir, en guise de justificatif, d’un acte

de vente ou d’un nouveau bail ». En tout état de cause, pas plus de six

personnes par déménagement. Gare aux mauvais justificatifs : l’étudiant qui

quittait sa colocation pour retourner chez ses parents, n’ayant ni bail ni acte

de vente, ne pouvait en aucun cas se faire aider par des copains et devait

remplir sa camionnette tout seul11.

Et mon crédit immobilier ?… Les banques restant ouvertes, on était

autorisé à monter un dossier de prêt pour l’appartement de ses rêves… sans

le visiter, bien entendu, puisque les agences immobilières étaient fermées.

Une fois qu’on s’était décidé (après une visite virtuelle sur smartphone), on

avait le droit de signer un bail ou une promesse de vente… à condition de le faire à distance, ce qui était désormais possible grâce à la magie de la

signature électronique.

Et les déchetteries ?… Les services municipaux des villes de France

passaient leur temps à expliquer qu’elles restaient accessibles aux

particuliers, contrairement au printemps. Comme motif impérieux sur

l’attestation, il fallait cocher (sans rire) la case « convocation judiciaire ou

administrative ou pour se rendre dans un service public », ce qui permettait

de s’affranchir de la distance maximale d’un kilomètre que l’on était

autorisé à parcourir depuis son domicile. La déchetterie – cet appel du large.

Cerise sur le confinement : contrairement aux libraires, aux fleuristes,

aux coiffeurs et aux autres dispensables, les huissiers ont été déclarés

primordiaux à la nation. Les mises en demeure, les assignations, les

sommations, les recouvrements et les constats poursuivaient donc leur

circulation bienfaisante. « Il s’agit d’un choix politique essentiel », s’est

réjoui Patrick Sannino, le président de la Chambre nationale des

commissaires de justice12.

Sans doute par « principe d’équité » envers les huissiers, les chasseurs

ont été eux aussi autorisés à sortir leurs fusils, alors que les promenades en

forêt, à plus d’un kilomètre du domicile, étaient interdites. Pour que la

mesure ait une chance de passer auprès de l’opinion, le ministère de la

Transition écologique s’était empressé de préciser : « C’est uniquement sur

demande de l’autorité administrative, afin d’éviter les dégâts aux cultures et

forêts dus à prolifération du grand gibier, que des actions exceptionnelles de

chasse pourront avoir lieu13. » En respectant les « gestes barrières », on

imagine.

Comme quoi, le reconfinement faisait des heureux.

Comme au printemps, les médias se régalaient à fournir le service après-

vente du gouvernement, en détaillant l’impressionnante liste des mesures,

des ajustements et des rétropédalages, en répondant aux questions des

Français angoissés, et en livrant leurs « tuyaux » pour « réussir » ce

deuxième confinement. Un mois plus tard, au moment de la réouverture des

commerces, ils s’empresseraient de la même manière à éclairer notre

lanterne sur la « jauge d’accueil », cet instrument prophylactique à tête de

vigile que les magasins seraient obligés d’installer devant les entrées

(toujours à leurs frais, bien entendu).

Tout un programme, ce déconfinement partiel. Pour mettre au point le

« Protocole sanitaire renforcé pour les commerces14 », les meilleurs cerveaux de notre administration avaient été mobilisés, tant ses pages

étaient denses en contraintes diverses, dont la fameuse « jauge », peaufinée

pour l’occasion. Il avait été précisé qu’elle serait de 4 mètres carrés par

client, ce qui devait garantir « une distance minimale de 1 mètre autour

d’une personne (dans toutes les directions) ». La surface à prendre en

compte par chaque magasin était « la surface résiduelle de l’espace

considéré, c’est-à-dire la surface réellement disponible pour les occupants,

déduction faite des rayonnages, présentoirs et autres meubles ». Pourquoi

faire simple quand on peut faire compliqué : la redoutable maxime Shadok

avait trouvé un terrain de jeu à sa mesure. L’exactitude du calcul étant

difficile à vérifier lors d’un contrôle, à moins de passer du temps à ramper

entre les étagères et les caissières avec un double décimètre,

l’administration annonçait quelques jours plus tard que « dans un souci de

simplification, le nouveau protocole renforcé prévoit que cette jauge

s’apprécie sur l’ensemble de la surface de vente, ou, pour ceux qui n’ont

pas de surface de vente, le local d’accueil du public ». La « jauge » passant

dans ce cas à 8 mètres carrés par client. Et pour les centres commerciaux ?

Réponse : « La jauge s’applique à la fois pour l’ensemble du centre et pour

chacun des magasins le composant. » Faudrait-il séparer une mère de son

enfant pour respecter scrupuleusement la « jauge » ? Réponse : il y aurait

« une tolérance pour les personnes accompagnées d’une même unité sociale

[sic] (familles par exemple), ou nécessitant un accompagnement (personne

âgée, adulte handicapé, etc.) ». Pris de remords après tant de libéralisme qui

pouvait passer pour du laxisme, Bercy ajoutait, avec toute la morgue de son

vocabulaire déshumanisant : « Il convient, dans la mesure du possible, de

limiter à deux adultes le nombre de personnes par unité sociale 15. »

Universelle, la jauge. Divine même – on l’appliquerait aux églises avec

un zèle de laïcard. Il n’était plus question de prendre des pincettes et faire

des calculs compliqués comme on l’avait fait pour les centres

commerciaux : quelle que soit la surface disponible pour les fidèles, on

limiterait à trente le nombre de participants autorisés. Que l’on fût à l’église

de la Madeleine à Paris ou à Saint-Germain-d’Auxerre à Vault-de-Lugny, ce

serait trente et point barre. À juste titre, les évêques ont hurlé à la

discrimination et à la disproportion entre la taille du canon et la mouche que

l’on voulait abattre. Tout en faisant semblant de les écouter, l’État restait de

marbre – en cette ère nouvelle de l’année Covid, il ne pouvait y avoir

d’autre Dieu que le « taux de réa », et le ministre de la Santé était son prophète. Ce n’était pas vraiment une surprise. Depuis le reconfinement,

l’exécutif se démenait pour que la vie biologique devienne la seule

préoccupation des Français ; déclarée de facto « non essentielle », la vie

spirituelle était secondaire, pour ne pas dire nocive puisqu’elle poussait à se

rendre dans les lieux de culte, donc à se mettre en danger.

Le Conseil d’État allait remettre l’exécutif à sa place en déclarant que

« l’interdiction absolue et générale de toute cérémonie religieuse de plus de

trente personnes, alors qu’aucune autre activité autorisée n’est soumise à

une telle limitation, fixée indépendamment de la superficie des locaux en

cause, [n’est pas] justifiée par les risques qui sont propres à des

cérémonies 16 ». La pichenette était assortie d’un commentaire

désobligeant : l’État avait bel et bien cherché à porter une « atteinte grave et

manifestement illégale » à la liberté de culte. Il est symptomatique qu’au

même moment, aux États-Unis, la Cour suprême se soit prononcée de la

même manière contre les restrictions similaires du gouverneur de l’État de

New York, Andrew Cuomo. « Le gouvernement n’est pas libre d’ignorer le

Premier amendement au prétexte qu’il y a une crise », écrivait dans son

arrêt de trente-trois pages le juge Neil Gorsuch. « Selon le gouverneur

Cuomo, poursuivait le juge, un brin sarcastique, il est dangereux d’aller à

l’église, mais il est toujours possible d’acheter une bouteille de vin, un

nouveau vélo ou de passer l’après-midi à explorer ses méridiens et points

d’acupuncture. Qui aurait cru que la santé publique s’alignerait si

parfaitement sur la commodité laïque ?17 » Il serait dit que la première

opposition sérieuse à l’hygiénisme improvisé d’État (qu’il fût français ou

américain) viendrait des Églises.

Finalement, un accord serait trouvé. L’épiscopat catholique se montrerait

étonnamment conciliant et accepterait la proposition purgative du ministère

de l’Intérieur de « laisser libres deux sièges entre chaque personne ou entité

familiale [ 18 sic ] et de n’occuper qu’une rangée sur deux ». Le tout était

assorti de promesses de « consultations » dans les jours qui suivraient « afin

de préparer l’évolution des mesures de confinement ». Une variante de la

« clause de revoyure », ce barbarisme juridico-populo surgi des bourbiers

administratifs comme tant d’autres covido-néologismes. On y entendait

chanter le mot « voyou » et on comprenait que le sens réel était « remettons

tout ça à plus tard, selon le fait du prince ».

Fin novembre, pour les professionnels de la montagne, la revoyure a pris

les allures d’une farce macabre. Jean Castex annonçait la fermeture des remontées mécaniques pour Noël, tout en encourageant les Français à y

aller : « Bien entendu, il sera loisible à chacun de se rendre dans ces stations

pour profiter de l’air pur de nos belles montagnes et des commerces (hors

bars et restaurants) qui seront ouverts », déclarait-il avec une goguenardise

pince-sans-rire19. Contentez-vous de faire semblant de faire du ski, disait en

somme le gouvernement, et fermez-la. Quelle différence, au fond, avec le

fameux « qu’ils mangent de la brioche » ? Obnubilée par son grandiose

combat contre « la plus grande menace depuis la Seconde Guerre

mondiale20 », l’aristocratie de la très haute fonction publique n’avait que

faire de ces minuscules revendications.

La marche martiale du canard sans tête prenait alors des allures de course

bouffonne : quand on lui a fait remarquer que les stations suisses et

autrichiennes restaient ouvertes, l’exécutif a précipitamment concocté des

cravaches pour dissuader les Français d’aller skier à l’étranger. Des

contrôles aléatoires aux frontières seraient mis en place. Pressé de questions

sur cette mesure délirante, Jean Castex aboyait : « Vous subirez des tests et

vous serez placé en isolement pour sept jours !21 » Les douaniers en sont

restés bouche bée. « On va vérifier quoi dans les voitures, que les gens ont

des skis, des chaussettes ? », se demandaient-ils. Et puis : « Comment

distinguer des gens qui ont des skis sur le toit de ceux qui ont loué en Suisse

en stations ? 22 » Peut-être en les testant sur un détecteur de mensonges ? Ou

en les soumettant à la question ?…

Dans l’acharnement de l’exécutif à vouloir « protéger les Français en les

empêchant d’aller se contaminer », selon les mots du Premier ministre, on

retrouvait la douceur de la charmante Annie Wilkes, la psychopathe de

Misery, séquestrant un malheureux écrivain parce qu’elle était « sa plus

fervente admiratrice » et qu’elle savait mieux que lui ce dont il avait besoin.

Il finirait par l’assommer à coups de machine à écrire – et ça, c’était une

forme d’espoir.

 

1. « Covid-19 : nouveaux affrontements en Espagne entre police et manifestants », La Croix, 2 novembre 2020.

2. Déclaration à l’Assemblée nationale, 29 octobre 2020.

3. Pour information, en 2020, les codes NAF (Nomenclature d’activité française) comprenaient 21 sections, 88 divisions, 272 groupes, 615 classes, et 732 sous-classes.

4. « Chômage au sens du BIT et indicateurs sur le marché du travail (résultats de l’enquête emploi) – troisième trimestre 2020 », INSEE, 10 novembre 2020. La France comptait 2 424 000 chômeurs au 1er janvier 2020 et 2 668 000 chômeurs au 30 septembre 2020.

5. « À la fin du deuxième trimestre 2020, la dette publique s’établit à 2 638,3 Md€ », INSEE,

25 septembre 2020.

6. Intervention du président de la République, 28 octobre 2020.

7. Tweet d’Emmanuel Macron après son déplacement en Indre-et-Loire, 14 mars 2018.

8. « L’heure est grave dans le pays, cela nécessite de prendre des mesures supplémentaires »,

Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, sur LCI, 22 octobre 2020.

9. Notamment « Ouvrir toutes les librairies, comme toutes les bibliothèques, c’est faire le choix de

la culture », Le Monde, 30 octobre 2020, et « Libraires, de grâce, désobéissez ! » de Philippe Claudel, citée in extenso dans Le Figaro, 2 novembre 2020. Toute cette activité a poussé certains employés de librairie à se désolidariser de leur syndicat, et à réclamer, au contraire, la fermeture immédiate, au nom du principe de précaution : citons le compte Twitter de l’anonyme « La libraire fâchée » qui n’hésitait pas à cafter sur son propre employeur : « Les distances de sécurité ne sont absolument pas respectées, les gens ne se lavent pas toujours les mains, certains baissent leur masque pour nous parler. »

10. « Confinement : à Guingamp, une amende de 135 € pour le commerçant rebelle », L’Écho de

l’Armor et de l’Argoat, 30 octobre 2020.

11. « Vous déménagez pendant le confinement ? Vous pouvez demander de l’aide à vos amis », Le

Parisien, 10 novembre 2020.

12. « Reconfinement : les études d’huissiers restent ouvertes », Actualités du droit, 4 novembre

2020.

13. Tweet de Bérangère Abba, secrétaire d’État en charge de la Biodiversité, 1er novembre 2020.

14. Publié par le ministère de l’Économie, 26 novembre 2020.

15. À l’autre bout du spectre linguistique utilisé pour parler aux Français, on trouvait la gronderie

infantilisante, comme dans cette tirade du professeur Rémi Salomon, président de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP, à propos des repas de Noël en famille : « Il ne faut pas manger avec papi et mamie, même si on a pris des précautions avant. Si je transmets le virus à papi et mamie, c’est pire que tout. Comment je vais vivre ça après ? Parce qu’ils ont un risque sérieux d’être en réanimation et éventuellement d’en mourir, il faut avoir ça en tête. […] On coupe la bûche de Noël en deux, papi et mamie mangent dans la cuisine et nous dans la salle à manger. » France Info, 24 novembre 2020.

16. Décision du Conseil d’État, 29 novembre 2020.

17. Décision de la Cour suprême des États-Unis, « Roman Catholic Diocese of Brooklyn, New

York v. Andrew M. Cuomo, Governor of New York », 25 novembre 2020.

18. Communiqué de presse du ministère de l’Intérieur, 2 décembre 2020. L’application de cette

« jauge » signifiait concrètement qu’une église ne pouvait être remplie à plus de 25 % de ses capacités.

19. Conférence de presse du Premier ministre, 26 novembre 2020.

20. Selon Angela Merkel, en conférence de presse le 18 mars 2020.

21. Interview de Jean Castex, BFMTV, 2 décembre 2020.

22. Voir « Contrôles aux frontières des skieurs : “c’est mission impossible”, “on a mieux à faire”

estiment des douaniers », France 3 Bourgogne-Franche-Comté, 2 décembre 2020.

 

OceanofPDF.com