La Marche du canard sans tête
Le Jeune, la Grand-Mère et le Mojito
LE JEUNE, LA GRAND-MÈRE
ET LE MOJITO
Vite, trouvons des coupables à cet échec imprévisible.
Car tout allait si bien, le virus était sous contrôle dans ce pays où l’on
claque la bise comme nulle part ailleurs, et soudain – la deuxième vague.
Grâce au confinement du printemps, si adroitement ordonné par
l’exécutif, on avait gagné. Si, si, je vous assure. Emmanuel Macron lui-
même n’avait-il pas déclaré : « Les Français ont gagné cette bataille, parce
que c’est la solidité et l’esprit de responsabilité de nos concitoyens qui a
permis de stopper l’épidémie. » C’était le 17 mai de l’année Covid, et le
président de la République, jamais avare de son éloquence de pacotille, était
à Montcornet, dans l’Aisne, où l’on rendait hommage à la célèbre offensive
de mai 1940 du colonel de Gaulle, grâce à laquelle la défaite avait été
retardée de quelques heures.
Nous avions donc stoppé l’épidémie, comme de Gaulle avait stoppé les
Allemands. Sans doute mal informés de notre triomphe, les malades
continuaient à mourir dans les hôpitaux1 et de nouveaux clusters étaient
repérés tous les jours, mais les réanimations se vidaient de leur prodigieux
surplus d’avril – c’était l’essentiel, la reductio ad hospitium étant notre
mantra. La narration de notre belle victoire prenait forme ; malgré
l’évidence, elle allait perdurer dans l’imaginaire de l’exécutif, puisque, cinq
mois plus tard, en plein reconfinement, Olivier Véran affirmerait sans ciller
que « nous sommes armés pour combattre ce virus, nous l’avons battu une
première fois 2 ». D’où congratulations, primes et médailles, dont le « Ségur
de la santé », et le pénible défilé de nos « personnels soignants » place de la
Concorde (sans le collabo Raoult), sous les roulements de tambour, lors de
la fête nationale du 14 Juillet.
Faut croire que « monsieur Virus », comme l’a appelé, presque
affectueusement, Jean Castex3, avait soif de revanche. Et, dans son envie
d’en découdre avec nos poumons, il pouvait compter sur une cinquième colonne qui manœuvrait sournoisement derrière la ligne de front, des
traîtres qui voulaient bien pactiser avec l’ennemi, car on avait eu la bêtise
de leur avouer qu’ils ne risquaient rien, ou pas grand-chose, à peine
quelques symptômes légers dans la plupart des cas, des judas dont le
comportement irresponsable a été ce coup de poignard dans le dos qui a mis
la France dans le confinement pour la deuxième fois.
Ce félon, c’était le jeune.
Le jeune, c’est bien connu, passe son temps à faire la teuf avec ses potes.
Observateur hors pair, sociologue à ses heures, le président de la
République l’avait remarqué lui aussi, par les fenêtres de l’Élysée : « Quand
on est jeune, on fait la fête, on a des amis 4. » Tous les jours, on le voyait, ce
jeune, qui faisait déborder les cafés bondés, à boire des coups (sans masque
évidemment), dans la promiscuité musicale des soirées dansantes. Les mots
d’ordre « vigilance », « protocoles sanitaires », « gestes barrières » lui
faisaient monter aux lèvres un rictus de mépris. Comme il ne travaille pas
(il est étudiant, chômeur ou branleur), il brûle sa vie à faire le zouave au
fond des nuits blanches.
Dès juillet, le gouvernement était inquiet. « En Île-de-France, on voit
arriver des jeunes qui ont été infectés sans qu’on sache comment », se
plaignait Olivier Véran 5. Puis, en août, il a eu des chiffres : « Le virus
circule quatre fois plus chez les moins de quarante ans que chez les plus de
soixante-cinq ans6 ». Enfin, en septembre, il pointait son doigt accusateur :
« Les soirées roof top dans les grandes villes du Sud, avec 1 500 jeunes sans
masque et qui dansent, parce que c’est cool et que c’est la fête […], ce ne
sont pas des comportements responsables, et aujourd’hui, nous en voyons
progressivement les conséquences7. »
Tous les efforts du gouvernement grignotés à néant par la faute de ces
écervelés ! C’était proprement insupportable : non seulement ils étaient
jeunes et pleins de vie, mais en plus, ils n’avaient pas peur, contrairement à
leurs aînés. Tous les jours, on leur rabâchait pourtant que « même les plus
jeunes tombent malades » et qu’attraper le virus « ce n’est jamais
anodin8 » – ils se riaient du danger. Quels égoïstes ils faisaient, à parader
ainsi avec leur jeunesse, tandis que la valeureuse génération de
Mai 68 devait se terrer en tremblant !
Les jeunes, ce fléau ! Ne cherchez pas le coupable ailleurs, et surtout pas
au gouvernement, qui avait tout fait pour les neutraliser à grands coups de
« campagnes de sensibilisation » spécifiquement conçues pour cette cible et diffusées aux endroits où ils grouillent, à savoir Facebook, Instagram et
Snapchat 9.
Le message a été largement ignoré de ces têtes de linottes, mais passait
magnifiquement bien auprès de la population inquiète de voir monter la
deuxième vague avec son lot de privations. Soudain tout le monde se
mettait à les détester, ces jeunes. Sur les plateaux de télévision, à la radio,
on était d’accord pour communier ensemble autour de ce racisme de classe :
le jeune, c’est con et ça n’a pas de cœur. Les reportages se succédaient où
l’on laissait traîner la caméra dans les cafés, à filmer ces inconscients.
Réaction indignée du public : « Il n’est pas demandé aux jeunes d’arrêter de
vivre mais simplement de respecter quelques règles simples et de limiter
leurs beuveries collectives ! », s’emportait un anonyme face à la caméra-
trottoir de BFMTV10. Le journaliste Éric Brunet, sur LCI, y consacrait une
émission où l’on montrait beaucoup de « comportements déplacés » ;
l’animateur ponctuait chaque séquence de soupirs excédés, et finissait par
lâcher ce consternant cri des tripes : « Le jeune préfère le mojito à sa grand-
mère !11 »
Remettons-les au pas, ces jeunes ! Le préfet de la région Centre-Val de
Loire sortait sa mine grave de sergent hémorroïdaire et tapait du poing sur
le plateau de France 3 : « On fait plus la fête ! La bamboche, c’est
terminé !12 » Sentant la naphtaline et la caserne des années 1960, le terme
« bamboche » faisait gloser les réseaux sociaux, mais le message était
limpide : on parle aux débiles avec des mots de débile, pour que leurs
cervelles infantiles perçoivent le message. Un véritable mépris d’État pour
toute une génération. Il faut reconnaître que le pouvoir électoral du jeune
est faible (il vote peu), son pouvoir économique se cache dans ses
chaussettes et son pouvoir de nuisance est proche du néant (pas de syndicat,
et encore moins de lobby) – le bouc émissaire idéal, en somme.
Pour que ça soit encore plus clair, et comme la « pédagogie » ne suffisait
plus, un couvre-feu a été décrété. Au-delà du jeune, c’était la fête que l’on
visait. L’interdiction de circuler après 21 heures devait mettre fin à la
bacchanale insupportable de ces gens qui sortaient le soir pour passer du
bon temps. Au fond, quand frappe un malheur, l’indécrottable culpabilité
chrétienne se réveille toujours : tout ce qui nous arrive, c’est la faute au
plaisir, ce serpent. Vite, faisons pénitence ! Sacrifions joie de vivre, amis,
réunions familiales et amourettes. Le plaisir, si plaisir il y a, doit être
solitaire.
Le travail, lui, est sacré. In fine, bien peu de restrictions lui ont été
imposées13. Il y avait certes quelques contraintes organisationnelles
mineures : les masques à fournir aux salariés, le gel à installer dans l’entrée,
les affichettes « pédagogiques » à coller, les postes de travail à désinfecter.
Il y avait surtout l’incitation appuyée pour passer au télétravail ; elle
reposait principalement sur le bon vouloir des employeurs et la délation des
salariés eux-mêmes, qui pouvaient cafter à l’inspection du travail s’ils se
sentaient en danger ou lésés14. Les entreprises, pas folles au point d’aller
contre le courant, ont joué le jeu, comme on dit, ou fait semblant. En
échange, on les a laissées travailler.
Travail, Solitude, Hôpital – telle a été la devise de l’État français sous
l’Occupation Covid.
Le couvre-feu – punition pour les jeunes et les noctambules, récompense
pour les robots et les pères Fouettard. Sur le live du Monde, ce journal
intime de l’obéissance au quotidien, des internautes applaudissaient :
« Nous avons enfin pu dormir normalement : beaucoup moins de circulation
automobile, plus de quads, plus aucun papotage à voix haute, plus de cris
nocturnes ; le calme, quoi ! Merci au virus. » Un autre, se drapant dans la
cause nationale : « Je ne comprends pas que l’on fasse tout un fromage de
ce couvre-feu. On dirait que c’est un drame national, alors que le vrai drame
est celui de la propagation de l’épidémie et de la situation des hôpitaux.
Une société jouissive et puérile, incapable de renoncer au moindre plaisir
face à une situation grave. »
Il n’était pas question pour cette armée de béni-oui-oui d’avoir le
moindre doute sur les ordres qu’ils recevaient. Ils étaient contents d’obéir à
la lettre : dès qu’on disait « masque ! », ils se précipitaient pour mettre le
masque, jamais en retard, jamais en avance non plus, le petit doigt sur la
couture du pantalon. Quand on leur disait « couvre-feu ! », ils piaffaient de
joie, car ils n’attendaient qu’une seule chose : qu’on s’occupe d’eux, qu’on
leur dise ce qui était autorisé et ce qui ne l’était pas, et, quand ils avaient un
doute, ils s’abstenaient – ou ils écrivaient au live du Monde pour demander
la permission.
Six mois auparavant, ils étaient entrés dans le premier confinement la
fleur au fusil. Ils applaudissaient aux fenêtres. Qu’il était excitant de vivre
tous ensemble cette grande aventure de la soumission15 ! Avec le couvre-
feu d’octobre et le deuxième confinement, l’ambiance a changé. Le vassal a
développé une aigreur, une agressivité. Envers le jeune, on l’a vu. Mais aussi envers toute personne qui montrait du mécontentement ou, pire, de la
défiance. Le scepticisme était interprété comme une trahison contre le
« jouer collectif16 ». On adhérait sans réserve aux propos de Jean Castex :
« Si chacun y met un peu du sien, on peut changer le cours des choses17. »
Ce credo n’était pas discutable ; il était asséné avec la conviction de
l’évidence, et ceux qui protestaient étaient excommuniés.
Il a suffi que Fabrice Luchini trouve « morbide » la fermeture des
théâtres pour que François Cluzet le remette à sa place : « J’ai cinq enfants,
vous croyez franchement que je vais leur dire qu’on ne va pas écouter le
gouvernement ? Je me réfère à ceux qui sont les plus à même de nous dire
comment il faut faire face à un fléau dont on ignore tout. […] Derrière, par
populisme et par facilité, il y a toujours quatre cons qui viennent dire : “Bah
non, il ne faut pas faire ça !” Mais fermez-la ! On s’en fout ! On est déjà
dans une période assez anxiogène. On n’a pas besoin qu’il y ait un tas de
connards qui viennent dire ça. Ces gens-là rajoutent à l’anxiété. Tous ces
gens-là nous font un mal fou18. »
Le besoin de croire l’autorité aura rarement été exprimé avec autant de
rage. Le mécontent était un ennemi ; au mieux on le traitait d’irresponsable
et d’égoïste, au pire on le classait dans la soupe des « complotistes », où
nageaient pêle-mêle Donald Trump, Jair Bolsonaro, Didier Raoult, Jean-
Marie Bigard, les antimasques, les antivaccins, les « gilets jaunes », les
« antisystème », les militants souverainistes, les Anonymous et les
supporters de l’Olympique de Marseille19. Le vilain acide était
incroyablement utile : on le jetait à la figure de tout détracteur de l’exécutif
quand on voulait le décrédibiliser sans avoir à répondre sur le fond.
Quand « Fred », un électricien anonyme de quarante-cinq ans, interrogé
par Le Monde dans le cadre d’une enquête sur le « ressenti » des mesures
gouvernementales dans la « France profonde », osait se livrer à une analyse
personnelle : « La liberté y en a plus. Tu fais ce qu’on te dit et, si t’es pas
d’accord, tu es un complotiste 20 », les gardes-chiourmes se déchaînaient,
contre « Fred », contre Le Monde qui lui avait donné la parole – ce serait un
des articles les plus commentés de l’automne. « En laissant une page pleine
à ces gens, c’est autant de moins pour l’intelligence et la réflexion. Ne faites
pas le boulot de Gala ! » disait l’un, avec un dédain de classe assumé. « La
prochaine fois qu’on les interrogera, ils diront que la Terre est plate ! »
devinait un autre. « Ce sont avant tout des égoïstes et des irresponsables.
Une démocratie, dans les moments d’urgence, doit être disciplinée », déclarait un démocrate, s’arrêtant juste avant d’appeler à des sanctions, ce
qu’un quatrième semblait suggérer : « Saper ainsi la confiance et la
solidarité tellement nécessaires en ces temps difficiles est une faute. »
Au nom de la « solidarité » et de la « responsabilité collective », ces
indignés n’auraient pas dit non si l’on avait réintroduit la notion bien
pratique d’« ennemi du peuple », si injustement passée de mode. Pour
commencer, on aurait pu verbaliser les appels à la dissension. Déjà, on
rapportait des faits d’intimidation : lorsque, à La Couarde-sur-Mer, une
commerçante a accroché sur son balcon la banderole « Mesures absurdes !
“Une heure” ? “Un kilomètre” ? Laissez-nous respirer, laissez les jeunes
étudier, laissez les gens travailler ! », des policiers municipaux ont exigé le
retrait immédiat de cet outrage à l’État21. Le délit d’opinion devenait un
réflexe : lors du premier confinement, en avril, on avait déjà signalé ces
débordements de zèle policier. Comme le racontait La Dépêche, une
Toulousaine avait été placée en garde à vue pour « offense au président de
la République » (délit qui n’existe plus depuis 2013 !) pour avoir accroché
sur la grille de sa maison la banderole « Macronavirus, à quand la fin ?22 ».
Outrage à l’union sacrée de la Patrie. Outrage à notre haute administration
« qui sait mieux que nous ». Outrage à François Cluzet et à ses bons
sentiments macronophiles. Sa voisine, qui avait gentiment accroché
« Soutien au personnel hospitalier » juste à côté du « Macronavirus »,
comme le montrait une photo de La Dépêche, n’a pas été inquiétée, bien
sûr.
Que l’on fût amouraché de l’exécutif ou non, l’intolérance contre les
mal-pensants semblait justifiée par la sensation d’appartenir à la majorité,
qui, dans notre démocratie, a toujours raison, ipso facto. Et, de fait, selon un
sondage Elabe de début octobre 23, 76 % des personnes interrogées étaient
d’accord avec la proposition « il faut parfois accepter de réduire nos
libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie ». La
sentence, volontairement floue, ratissait large – réduire comment ? quelles
libertés ? protéger comment ? à quel prix ?, ces détails étaient laissés à
l’interprétation du sondé et à son imagination. Il n’empêche que l’idée était
claire : trois personnes sur quatre acceptaient ce que l’exécutif leur faisait
subir.
Puis Elabe a demandé si la lutte contre l’épidémie devait être prioritaire
« même si cela limite significativement la vie sociale des Français », proposition nettement plus menaçante, avec ce « significativement » qui ne
présageait rien de bon. Les sondés ont répondu « oui » à 66 %.
Ces prélèvements ne sont pas passés inaperçus de qui de droit. « Nous
avons vu les sondages, il y a une appétence pour des mesures fortes »,
admettait un conseiller de l’Élysée peu de temps avant l’instauration du
couvre-feu 24. La France était docile, demandeuse même d’être enfermée ;
dès lors, franchement, pourquoi se priver ? Un doigt dans le derrière de
l’opinion, où l’on suivait la température en temps réel, un autre dans celui
de l’hôpital public où l’on surveillait les « tensions », l’exécutif avait le
tournevis en paume pour « serrer » avant Noël. Ce qui fut fait.
Avec le couvre-feu, puis le reconfinement, elle était réellement finie, la
bamboche. Ça leur apprendrait, à tous ces jeunes, à faire les cons dans les
soirées et les bars ! Dans la foulée, pour que leur punition soit complète, on
a fermé les universités et les écoles d’enseignement supérieur, en basculant
les étudiants dans le casse-tête sadique de l’enseignement à distance, avec
ses problèmes de connexion wifi, de concentration face à un écran, de TD
qui perdent leur sens. Cette fois-ci, on avait une nouveauté par rapport au
printemps : les classes prépa, filière d’excellence et exception culturelle,
allaient fonctionner normalement, en « présentiel ». Ouf ! Il y avait de quoi
être soulagé : le réflexe sociologique de reproduction de l’élite française
n’avait pas été amoindri par le Covid.
Coupée des lieux de débauche et de la faculté, subissant un coup de
bambou financier par la mise entre parenthèses de nombre de petits boulots,
stages et jobs d’étudiants, enduite de moraline et tancée par ses aînés, la
jeunesse regardait, consternée, les larmes de crocodile que les pouvoirs
publics versaient sur son futur strié de noir. « C’est dur d’avoir vingt ans
en 2020 », se désolait le président de la République25. Puis il dégainait son
plan « Un jeune, une solution », dont l’efficacité reposait sur un slogan au
verbiage creux (« Partez à la rencontre de votre avenir ») et sur un site
magique (1jeune1solution.gouv.fr) où le jeune pouvait consulter des offres
d’emploi compilées par Pôle emploi, postuler à une mission de Service
civique, déambuler dans un dédale de formations et être « contacté par un
conseiller ou une conseillère ». De quoi avoir le souffle coupé par les
perspectives.
En attendant cette pluie d’or, qui arriverait, on en était certain, sitôt le
confinement terminé, le jeune pouvait dépenser son énergie à relever le défi
« Nettoie ton kilomètre » (#nettoietonkm) lancé par l’« éco-aventurier » Benjamin de Molliens sur les réseaux sociaux, et relayé par tous les médias
à la pointe du « sympa » et du « solidaire » : Huffington Post, Géo, France
Bleu, LCI, etc. On en roucoulait sur Europe 1 : « Quand vous sortez, une
heure, un kilomètre, prenez une attestation, bien sûr, des baskets, et aussi
une paire de gants et un sac-poubelle. Ramassez toutes les cochonneries que
vous trouverez autour de chez vous, sans basculer dans l’illégalité [sic].
L’idée aurait pu ne pas dépasser les frontières de l’appartement de
Benjamin, sauf que… c’est un aventurier, un éco-aventurier 2.0, et il a
utilisé les réseaux sociaux. L’autre versant du défi, c’est la photo. De vous
et de vos sacs-poubelles remplis que vous allez publier sur internet […] en
mentionnant plusieurs autres personnes dans votre publication pour leur
lancer un défi. Et voilà comment depuis le 1er novembre, c’est une cascade
de photos, des centaines de citoyens avec leurs sacs-poubelles ! Des
municipalités aussi ont rejoint ce cercle vertueux26. »
Si la soumission avait un comble, Benjamin de Molliens serait, à n’en
pas douter, son prophète. Prenez-en de la graine, les jeunes, au lieu de vous
plaindre ! Avalez donc l’amère potion et souriez. Allez quoi ! Un jeune, un
sourire ! Dites-vous bien que vous n’avez pas le choix : entre les retraités et
vous, le gouvernement a choisi son camp, sans états d’âme.
Contrairement aux actifs, qui voyaient leur travail écoper d’une pluie de
contraintes (sans même parler des fermetures administratives pures et
simples), contrairement aux jeunes dont les études, les projets et les petits
boulots encaissaient un électrochoc sans précédent (« Nous sommes
conscients qu’il y a des étudiants dans une situation psychologique très
difficile, il y a des suicides », avouait Jean Castex, l’air penaud sinon
peiné27), les retraités n’ont eu à subir aucun désagrément comparable. À
aucun moment il n’a été sérieusement envisagé de protéger les personnes à
risque en calibrant spécifiquement des contraintes pour cette population. À
l’exception des passagers des EHPAD, ces mouroirs, où, sans trop se poser
de questions, on peut brutalement comprimer les libertés des résidents
« pour leur propre bien », les retraités n’ont fait l’objet d’aucune sollicitude
particulière visant à restreindre leurs déplacements davantage que ceux des
autres catégories de la population.
Pourtant, la répartition des décès par tranche d’âge n’avait pas changé
depuis le printemps, et elle était incroyablement discriminatoire. La
probabilité de développer une forme grave de la maladie était cent fois plus
élevée chez les retraités de plus soixante-cinq ans que chez les actifs de
moins de quarante-cinq ans28. L’âge médian des décès était de quatre-vingt-
cinq ans, soit plus que l’espérance de vie à la naissance. La vérité cependant
raclait la gorge ; c’est pour ne pas l’entendre que l’on s’est cramponné au
syntagme « personnes vulnérables », volontairement flou et inclusif.
Au lieu de remarquer le nez au milieu du visage, l’exécutif s’est échiné à
faire passer le message que tout le monde était touché par la maladie. « Le
virus concerne tout le monde, jeunes et moins jeunes, avec, certes, des
formes plus ou moins graves mais sans que nul ne puisse se considérer à
l’abri, y compris les jeunes », appuyait Jean Castex29. Remarquons ici le
« jeune », employé trois fois dans la même phrase ; on aurait presque pu
croire que c’était lui la victime toute désignée du Covid. « Le Covid touche
sous des formes graves toutes les générations », insistait Emmanuel Macron
lors de son intervention télévisée au moment du reconfinement.
L’affirmation était vraie et fausse en même temps ; elle était profondément
roublarde tout en enfonçant une porte ouverte, une lapalissade qui mentait
par omission, à la « tous les gagnants à la loterie ont acheté un billet ».
Ah ! ces trésors de rhétorique pour expliquer que l’on ne pouvait confiner
les retraités ! Restreindre les libertés de ces choses sensibles et fragiles
« supposerait une discussion éthique », avançait Emmanuel Macron,
soudain sur ses grands chevaux – les conséquences du confinement sur les
enfants, les jeunes ou les actifs n’ayant pas mérité la moindre précaution de
ce genre. Puis venait le chantage affectif : « Créer une bulle autour d’une
génération, comme une barrière entre les générations, ce n’est pas réaliste. »
Enfin, pour clore le débat, un truisme asséné avec conviction : on pouvait
tomber malade même si on avait moins de soixante-cinq ans. « Confiner les
seules personnes âgées est inefficace car le virus circulerait toujours trop
vite et sous des formes graves dans le reste de la population30. » Imparable
sophisme : puisque les retraités sont cent fois plus vulnérables que les
autres, et qu’on ne veut pas les « stigmatiser », le confinement serait
universel ou ne serait pas.
On l’avait vu venir, celui-là. Comme dans une pièce de théâtre
tchékhovienne, d’après le principe du fusil – s’il est accroché au mur dans
le premier acte, il doit tirer au cinquième –, on avait cette épée liberticide
prête à s’abattre sur nos têtes, car on l’avait déjà testée « avec succès » au
printemps, le « succès » étant ici cimenté par l’absence de protestation
notable de la population. Inventé par les Chinois, comme nombre de
tortures exquises, le confinement était dans les têtes depuis l’été, puisqu’il
fallait « tout faire » pour épargner cette épreuve aux Français31 – ce qui la
rendait, bien sûr, incontournable. « Il y a tout lieu de penser que nous
éviterons un reconfinement généralisé », disait en effet Jean Castex – il
suffirait d’attendre quelques semaines pour que sa prophétie se réalise.
La « solidarité » sanitaire serait donc imposée à tout le monde. Elle
toucherait des millions de citoyens au portefeuille, souvent avec une rare
violence, de la manière la plus arbitraire qui soit, dans un tourbillon
d’inégalités flagrantes, sans qu’il y eût le moindre débat de fond, et, surtout,
de solidarité économique réciproque. Bien au chaud à l’abri de leur retraite,
les seniors n’auront pas versé un euro à ceux qui ont été sommés de
sacrifier une portion de leurs revenus pour assurer la tranquillité sanitaire
des « personnes vulnérables ». La fameuse « barrière entre les
générations », que l’exécutif faisait semblant de redouter, venait en réalité
de se concrétiser.
1. Le 17 mai 2020, 483 morts du Covid en 24 heures.
2. Olivier Véran sur RTL, 3 novembre 2020.
3. « Il ne faut pas baisser la garde. […] Il faut porter le masque partout où c’est possible, y compris à domicile, même si on a l’impression que M. Virus n’y pénètre pas », Jean Castex, à l’Assemblée nationale, 17 novembre 2020.
4. Interview d’Emmanuel Macron, TF1 et France 2, 14 octobre 2020.
5. Entretien avec Olivier Véran, Le Parisien, 25 juillet 2020.
6. Entretien avec Olivier Véran, Le Journal du Dimanche, 22 août 2020.
7. Interview d’Olivier Véran, France Inter, 8 septembre 2020.
8. Emmanuel Macron, intervention télévisée, 28 octobre 2020.
9. Campagne de sensibilisation des Agences régionales de santé, août 2020.
10. BFMTV, 9 octobre 2020.
11. LCI, 23 octobre 2020.
12. France 3 Centre-Val de Loire, 22 octobre 2020.
13. Si l’on exclut, bien sûr, les secteurs impactés d’office par une fermeture administrative.
14. « Si des salariés ont l’impression qu’ils devraient être en télétravail et qu’ils ne le sont pas […] ils peuvent saisir l’inspection du travail », Élisabeth Borne, ministre du Travail, sur RTL, 12 novembre 2020.
15. Voir Iegor Gran, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, septembre 2020.
16. Cf. les propos de l’épidémiologiste Yves Buisson, interrogé sur l’opportunité de porter le masque dès six ans : « Cette épidémie ne s’arrêtera que si tout le monde tire dans le même sens. Il faut expliquer qu’il ne s’agit pas d’une contrainte, mais d’un jeu pour lequel tout le monde doit jouer collectif pour l’emporter », France Info, 1er novembre 2020.
17. France Info, 12 octobre 2020.
18. RTL, 16 octobre 2020.
19. Voir « OM – Et si la seule recrue de Marseille cet été était Didier Raoult ? », sport.fr, 3 mai 2020.
20. « “Je ne suis pas antimasque, je suis anticonnerie” : dans un village de l’Hérault, avec ceux qui
“se posent des questions” », Le Monde, 11 septembre 2020.
21. « À La Couarde, la grogne s’installe chez les petits commerçants », Le Phare de Ré,
4 novembre 2020.
22. « Toulouse : elle installe une banderole “Macronavirus” devant sa maison et finit en garde à
vue », La Dépêche, 24 avril 2020. Le slogan « Macronavirus, à quand la fin ? » fait référence à la une de Charlie Hebdo du 29 janvier 2020.
23. « Les arbitrages des Français face à l’épidémie de Covid 19 », sondage Elabe pour Les Échos,
Radio Classique et l’Institut Montaigne, 8 octobre 2020.
24. « Sous réserve d’anonymat », comme on dit. Cité dans « Covid-19 : la semaine où Macron
s’est converti au couvre-feu », Le Monde, 17 octobre 2020.
25. Interview d’Emmanuel Macron, TF1 et France 2, 14 octobre 2020.
26. « “Nettoie ton kilomètre” : le défi d’un éco-aventurier pendant le confinement », chronique de
Jérôme Lacroix, Europe 1, 23 novembre 2020.
27. Déclaration du Premier ministre, 10 décembre 2020.
28. D’après le point épidémiologique de Santé publique France, établi au 24 novembre 2020, sur
les 34 374 décès survenus à l’hôpital depuis le 1er mars, 304 étaient âgés de moins de quarante-cinq ans, soit moins de 1 %. Inversement, les plus de soixante-cinq ans représentaient 90 % des décès.
29. Discours de Jean Castex sur le détail des nouvelles mesures contre le Covid-19, 22 octobre
2020.
30. Toutes les citations d’Emmanuel Macron sont tirées de l’intervention télévisuelle du président
de la République, 28 octobre 2020.
31. Jean Castex : « Notre objectif est de tout faire pour éviter un reconfinement généralisé »,
conférence de presse du Premier ministre, 27 août 2020.
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