La neuvaine de Colette

Jeanne Schultz · Chapitre 1 sur 10 · partie 2/3

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La neuvaine de Colette

La

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Quant à la neige, dame! elle peut durer, comme aussi elle peut s’arrêter, car il est sûr qu’il suffirait à cette heure d’un seul rayon de soleil pour que ce soit fini. Je crois que j’en aurais trouvé autant, et je me figurais qu’il y avait parmi les paysans de vieux malins qui en savaient plus long…

—Et les soirs où vous êtes seuls, que fais-tu, mon bonhomme? ai-je demandé enfin.

—On dit le chapelet.

—Et quand on l’a fini?

—Quand on l’a fini, ah! dame! mam’selle Colette, y a longtemps que je dors!

Nous nous sommes mis à rire, et de là nous sommes passés aux bêtes.

—Les Bidouillet en ont-ils beaucoup? De quelles espèces sont-elles, et qui les soigne?…

Il m’a décrit le troupeau par têtes de bétail comme un pasteur entendu, car c’est lui le berger; et comme il ajoutait que la peine allait se doubler cet été, tant la bande s’était augmentée:

—N’auriez-vous pas besoin d’une bergère? lui ai-je demandé. Dans ce cas-là, moi j’en connais une qui s’engagerait volontiers et sans faire trop de difficultés sur la question du salaire, encore!

Aussitôt il a pris l’air matois du paysan qui flaire une bonne affaire et, d’un ton indifférent:

—On pourrait voir, a-t-il dit; est-ce qu’elle est de chez vous, mam’selle Colette?

—Je crois bien qu’elle en est, lui ai-je répondu, car c’est moi-même!

Pour le coup, ç’a été notre dernier mot! l’ahurissement a repris le dessus, et je ne lui ai plus arraché un geste jusqu’au moment où son père a crié depuis là-bas:

—Eh! garçon! y es-tu?

Je laisse à croire s’il y était, et s’il en avait long à raconter, encore!

—Pense à moi quand vous chercherez, lui ai-je dit au moment où la carriole passait la porte; c’est très sérieux, tu sais?

Et je suis remontée jusqu’ici en courant, ravie de ma matinée.

Tout à l’heure, j’ai rencontré Benoîte dans le corridor, et, malgré la pile d’assiettes qu’elle tenait, je l’ai embrassée à pleins bras en lui criant:

—Réjouis-toi, Benoîte! aujourd’hui nous casserons des noix toute la soirée.

—Des noix! m’a-t-elle dit, pourquoi faire? Est-ce que tu as envie d’en manger?

—Eh! non, ma pauvre vieille, c’est pour nous amuser! Il paraît que ça fait rire, ce métier-là.

Elle est partie en secouant la tête; mais elle m’a promis de descendre un sac du grenier et de nous trouver deux marteaux pour taper au coin du feu!

 

6 mars.

 

Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure journée que j’aie passée depuis longtemps.

Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin; mais mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration nécessaire.

Ce matin, comme elle est venue en retard, j’étais levée à son arrivée et je la regardais mesurer son lait quand ma tante a sonné à tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale qui correspond de sa chambre à la cuisine se fait entendre hors des heures réglées; mais quand le fait se produit, c’est signe extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait la cause de l’aventure, a pris à tout hasard son flacon de baume, devinant le réveil d’une douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.

Pendant ce temps, la bonne femme avait vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis, et elle s’apprêtait à repartir.

—Vous en aviez donc monté trop? lui ai-je dit, en voyant dans le second bât une autre cruche encore pleine.

—Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y a que le compte.

—Pour ici?

—Pas pour chez vous; pour d’autres gens dont les vaches ne donnent plus non plus.

—Comment! vous montez encore plus haut?

—Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.

Elle rechaussait ses sabots en me parlant, secouait ses épaules en songeant au froid du dehors, reprenait sa mesure et était déjà presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, l’idée m’a prise de m’asseoir sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait moi-même en son nom, et de faire ainsi une course adorable sous les gros flocons qui tombaient. Rien que la pensée m’en rendait frémissante d’aise; toute l’impatience de mes derniers jours de réclusion bouillait dans mes veines, et je voyais l’âne trottant dans la neige molle, le vent me fouettant les yeux, et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant du changement de visage.

Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit mon plan en deux mots, avait beau faire, crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais plus compte et je m’équipais en poste. Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux qui laissent passer la voix: j’étais sûre que ma bonne n’entendrait mie, et je me savais de force à lui faire dire oui quand elle aurait huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.

En même temps, je tentais ma nouvelle patronne en l’asseyant près du feu, je lui montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure de repos et de chaleur arriverait juste à point pour la remettre. Je l’assurais de mes soins pour son bagage, de ma sollicitude pour son grison, de ma parfaite connaissance de la route et de la maison de ses clients, et, avant qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais sa mante sur les épaules, son capuchon sur les yeux et dans la main sa houssine rustique, dont je me servais fort dextrement, ma foi!

Pendant le premier quart d’heure, ce ne fut qu’un enchantement: le trot de l’âne était doux, la neige qui me balayait les joues, soyeuse et légère comme un duvet, et je chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un muletier de profession. Mais peu à peu le sentier se mit à monter, les pierres cachées sous la neige et que je ne pouvais pas voir commencèrent à nous faire butter, et au tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea de mon affaire en deux coups le capuchon à droite, la mante à gauche, et moi, forcée de sauter à terre et de me rhabiller tant bien que mal pendant que l’âne maudit continuait sa route et que je le poursuivais en épuisant toutes les exclamations connues:

—Oh!… oh là!… Ooooh là! Oh là donc!

Une fois repris, autre affaire pour se hisser: le bât tourne, les points d’appui manquent, je mets le pied sur dix monticules avant d’en trouver un qui ne soit pas tout neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux genoux; et enfin assise sur ce château branlant, quand je pousse un cri de triomphe, l’âne est saisi de la fantaisie contraire; ses quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau y aller de la voix, de la houssine et du talon, c’est un soliveau moins les sauts de mouton qu’il exécute et qui font sortir le lait en gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet en sens contraire.

—Allez! Hop! Hue! Hue donc! Prrr!—jusqu’au moment où nos deux volontés tombent d’accord et où il repart subitement.

Au «Nid-du-Fol», la neige est un cyclone et le vent une trombe, et quand j’arrive aux premières maisons, mon nez et mes lèvres sont comme ceux de la fermière.

On s’exclame, on me réchauffe, et comme on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une tempête avant longtemps, je repars presque aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons cela. La pente est dure à redescendre, la neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade en glissade, nous arrivons tant bien que mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale se produit.

Là les difficultés augmentent; avec une sagacité merveilleuse, mon âne comprend que le salut, impossible pour nous deux, est encore réalisable pour lui; il manque des quatre pieds à la fois, se roule et me dépose dans une combe profonde où la neige amassée me reçoit comme un matelas, mais où je reste plus empêtrée que dans un nid de plumes, pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler le sol.

C’était drôle, certainement, et mon premier mouvement a été de la gaieté, d’autant plus que je croyais pouvoir me remettre sur pied facilement et dès que je le voudrais… Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car, malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, et je me sentais si maladroite que je me comparais, je me le rappelle, à un hanneton renversé sur le dos et agitant éperdument ses pattes en l’air.

Je ne sentais plus aucune force dans mes membres, et, petit à petit, il me semblait que mon cœur s’en allait en eau comme la neige qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir dans ma tête, tant elle se faisait vide…

A part cela, d’ailleurs, la situation n’était pas désagréable; la profondeur de mon trou m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré sa fraîcheur, était molle; si molle même que je m’y enfonçais toujours davantage, et que, par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient comme une morte qu’on ensevelit doucement.

A mesure que le temps passait, je sentais moins le froid; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait et, malgré la sensation très nette que je gardais qu’on ne me retirerait jamais de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir les statues, si les statues s’avisent de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements dans des bras en marbre qui ne peuvent pas se lever, des paroles qui veulent vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, et des idées qui cherchent à éclore dans une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer. Puis, peu à peu,… plus rien! et il me semblait que je n’étais plus une femme en chair et en os, mais une masse de plomb tant cette lourdeur que je sentais devenait intense.

Quant à la durée de cette suspension de vie, c’est ce que je ne peux pas estimer… A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, car je crois que je n’en aurais souffert ni plus ni moins si elle s’était prolongée; et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît un si bon repos!…

D’un côté de mon lit, on se désole: c’est ma pauvre Benoîte; de l’autre, je sens un museau humide qui se glisse sous mes draps, et c’est ainsi que je me réveille entre mes deux plus chères affections… Sur un de mes canapés, au mépris de la dignité de mes belles dames, la laitière sanglote, et ma première sensation de connaissance est de remarquer qu’elle a toujours les mains aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée à les réchauffer pendant tout ce temps?…

Cependant je flotte encore dans le doute; mon matelas est-il de neige ou de laine?… Mais, en étendant les mains, je rencontre à droite et à gauche des bouteilles d’eau chaude posées contre moi, puis d’autres après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à mes pieds. C’est une crémation!… Et on a beau parler des effets de la réaction, éprouvés après un grand froid, je n’aurais sûrement pas trouvé cela dans mon fossé. Je crois décidément que je suis chez moi.

D’ailleurs, la seule figure familière qui manquait encore au tableau sort de l’ombre, et j’entends la voix de ma tante.

—Elle est folle, archi-folle, et je vous répète que je ne peux rien pour elle!… Mais vraiment, elle aurait pu se rappeler que nous ne sommes pas organisées pour avoir quelqu’un de gelé dans la maison!

Ainsi, je suis gelée; cette idée m’impressionne, et pendant que la porte retombe sous la main aimable que je connais bien, toutes les histoires que j’ai entendu raconter me reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de doigts de pieds arrachés avec les bottines et de mains tombant avec le gant qui me font frémir! Où a-t-on laissé les miennes, bon Dieu?… Il me semble que je suis en verre filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité, je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne en m’entendant respirer me fasse rire malgré moi.

Mes lèvres ont tenu bon; je hasarde mes bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve avec plaisir tous mes doigts attachés au bout. C’est un bon moment!

Puis vient mon histoire, une histoire terrible, comme les sauvetages du mont Saint-Bernard, où le terre-neuve obligé joue son rôle en la personne de Un, et où j’apprends qu’après mon chien, je dois mon salut à la fermeté du galop de l’âne pendant son retour.

Un peu moins d’ampleur dans l’allure, un coup de sabot plus mou, et les empreintes qui étaient déjà remplies aux trois quarts quand on a suivi leur trace pour venir me chercher eussent été comblées entièrement, et j’étais dans mon trou pour jusqu’au printemps prochain!…

Après les larmes et la compassion, la gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte jure qu’elle ne me pardonnera jamais.

Son ton est si sérieux, cette fois, que je crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au baiser du soir pour que la paix se fasse et que je la voie se fondre en tendresse.

En attendant, elle me bourre de tisanes brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder et qu’elle me tend en détournant la tête, et dans les intervalles, Un me sert tout seul, c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et cela sans se salir le bout des dents; et c’est moitié à lui, moitié à mon patient muet que je viens de conter toute cette affaire.

 

7 mars.

 

N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je mène ici!…

De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive en courant et me fasse rentrer d’autorité.

J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses d’autrefois, mais je me suis aperçue que je le savais par cœur, car, sans tourner la première page, j’ai continué la phrase que je lisais, et je pense qu’il me faudra bien quelques semaines pour l’oublier suffisamment… Le calendrier que je m’étais fait pour avoir à effacer une date chaque soir devenait trop lent: j’en ai récrit un autre pour toutes les heures de la journée, et cependant, quoique l’occupation soit douze fois plus fréquente, je me surprends encore à pousser l’aiguille de la pendule pour avancer la joie de mettre mon trait de plume sur l’heure que j’enterre!…

Aussi cela ne peut-il pas durer comme ça!… Les chemins ne seront pas toujours impraticables, et je trouverai bien alors une façon de remplir mon temps, dussé-je courir le pays avec une balle de colporteur sur le dos!

J’y ai songé; j’ai même songé à mon bagage. Mais tout est si dévasté ici! A peine ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie dans les armoires et dans un coffre quelques bouts de dentelle emmêlés. Qu’en feraient nos montagnardes?…

Un métier dont je rêve, c’est celui des servantes d’auberge du village! Toujours voir du monde! toujours remuer! toujours parler! Le broc en main et le rire aux lèvres du matin au soir! voilà une vie qui vaut la peine de vivre!… Seulement, m’engagerait-on là-bas?… C’est ce que je ne sais pas.

En attendant, la tristesse m’amollit. J’en viens à des concessions, à des compromis; je me surprends à sacrifier quelque chose sur la couleur de mon idéal, ce type si ferme jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est arrivé de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux bleus, un air bon enfant, une barbe naissante et une petite taille courte, pour peu qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici!…

L’isolement rend faible, et je commence à comprendre les gens à qui on fait renier leurs convictions les plus établies par la torture… La mienne paraît légère au premier dire! Mais, à la longue!… A la longue, en vérité, je crois qu’elle me ferait passer par l’anneau d’une bague si je pensais lui échapper de cette façon!

 

8 mars.

 

Mon amie la laitière est venue prendre de mes nouvelles tout à l’heure jusque dans ma chambre, et s’assurer par elle-même que je suis sortie d’affaire sans difficulté.

Elle en croit à peine ses yeux, et m’a avoué tout droit qu’elle m’a tenue pour morte une heure durant.

Ce que c’est pourtant que les choses; me voilà sans une égratignure, et ce plaisant d’âne, qui a cru certainement tirer du meilleur côté, garde l’écurie avec un rhume terrible, des bottes de paille autour de lui et des boissons chaudes servies dans son auge.

La bonne femme ne s’en tourmente pas, d’ailleurs. Il est sujet, paraît-il, à ces petites misères, et les sabots dans ses pantoufles, il s’en guérit assez vite.

Tout est donc pour le mieux, et j’ai fait asseoir ma visiteuse, ravie que j’étais de l’aubaine, et très décidée à la faire causer longtemps.

Naturellement, au bout d’un instant, mon équipée est revenue sur le tapis, et comme je riais en écoutant ses exclamations de frayeur et de pitié:

—Il est sûr, m’a-t-elle dit d’un air pensif, que pour une jeunesse, la vie n’est point gaie par ici, et on conçoit que vous cherchiez à changer quelquefois…

Elle a réfléchi encore un peu, puis, tout naïvement, elle m’a demandé si je ne pensais pas que le meilleur moyen serait encore de me marier et de m’en aller, et si ma tante ne s’occupait pas d’y pourvoir?

J’ai répondu non, sans rire cette fois et, au moment où elle passait la porte, je l’ai entendue qui marmottait entre ses dents:

—Il y aurait la mère Lancien, peut-être, pour un bon conseil.

Je n’ai pas songé sur l’heure à la questionner, mais il me tarde d’être à demain et de me faire dire qui est cette mère Lancien, aux conseils d’or, qui me tirerait peut-être de peine, s’il fallait en croire ma laitière…

 

9 mars.

 

Il me semble qu’on vient d’enlever une des tuiles de mon toit, et que, par cette fente, je vois le ciel pour la première fois; et je peux déjà sortir mon bras jusqu’au coude, tant la révélation de mon amie m’a mis l’espoir au cœur!

Demain j’aurai l’avis de la mère Lancien, ou j’y perdrai mon nom, et si l’oracle de cette sibylle ne me sauve pas, c’est que mon cas est désespéré, et il ne me restera qu’à me laisser aller au courant, les mains croisées sur les yeux et en disant: Amen!

Comment la réputation d’une telle femme n’était-elle pas arrivée jusqu’ici? je ne me l’explique qu’en voyant ce que les hiboux et les chouettes de nos ruines peuvent savoir des affaires du pigeonnier voisin.

Cependant cette vénération qui l’entoure aurait dû escalader même notre roidillon, tant elle est bruyante; et il faut entendre ma laitière l’expliquer. Quand elle m’en parlait tout à l’heure, on eût dit un lévite tirant le voile de l’autel devant une foule attentive et, en l’écoutant, je me surprenais à me lever pour faire la révérence chaque fois que son nom revenait, comme nous saluions autrefois pendant les vêpres au Gloria Patri, quand toutes nos têtes s’inclinaient à la fois comme des épis sous le même souffle.

Et ce n’était point que j’eusse envie de rire, pourtant! De coudrier ou de cèdre, j’adorerai toujours la baguette magique qui se tendra vers moi, et je vénère déjà le bonnet rond de mon conseil.

Mort, mariage, naissance, cette femme prend part à tout dans le village!… Est-ce elle qui bénit les époux et qui glisse dans chaque berceau la destinée des marmots, je suis tentée de le croire, et si j’étais née à Erlange, j’irais me plaindre à elle du lot que j’ai reçu!

A moitié médecin avec cela, et la plus rude concurrence du docteur de la ville, elle recolle, guérit et réconforte avec une adresse de fée. Pieds déboutés, entailles en chair vive, fièvres malignes, elle réduit tout, et comme ses emplâtres sentent bon le suif, que ses liqueurs embaument la menthe et le thym, et que ses ordonnances se donnent en patois franc, toutes choses qu’on connaît bien, on y a confiance et on les prend.

Pas exclusive, d’ailleurs, elle accueille tous les patients, et plus d’un lui vient du poulailler ou de l’écurie.

Elle sait la pâte à employer pour faire pondre une poule sur l’heure, les fourrages qui engraissent et ceux qui nuisent, et nul doute que, si nous nous fussions adressées à elle en temps voulu, nos vaches n’eussent jamais connu l’humiliation de se voir tarir.

Enfin, ce qui la complète et ce qui me touche plus directement, c’est que son habileté ne s’arrête pas aux choses matérielles, et qu’il n’est point d’affaire, si épineuse qu’elle puisse sembler, qu’elle ne parvienne à arranger. Comme le beau Percinet des contes de fées, qui démêlait dix tonneaux de plumes de colibri en trois coups de baguette, elle trouve le remède aux peines avec la même promptitude, et les plus récalcitrants, ceux qui ne vont la trouver qu’en désespérés et de guerre lasse, s’en reviennent ravis…

De façon que la procession ne s’arrête jamais, des bêtes qu’on tire par le licou, des malades qu’on mène par le bras, ou des consultants qui s’en viennent lui parler à la brune, et qu’il faut prendre rang à sa porte.

Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une magie toute blanche et toute nette, qui ne laisse pas le moindre diablotin au fond de ses marmites, et qui lui donna encore le loisir d’aller brûler des cierges pour les besoins de ses clients!

Je la verrai demain, la chose est sûre, et Benoîte couchée en travers de la porte ne m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs, ma pauvre vieille n’en saura rien qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton du pèlerin sans crier gare,… à ce point que je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel un chien peut trop parler, malgré sa réserve forcée.

Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à faire pitié et il gratte si fort la boiserie que je crois bien qu’il espère, à force d’ongles, faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.

 

10 mars.

 

Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent! L’homme qui porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de même!… J’ai lutté, et me voici!

Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des champs.

Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.

Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.

A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en sais rien encore; mais du moment que j’ai été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait, j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et faire.

La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me promettait une longue conférence…

Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le carreau de la fenêtre voisine… La prophétesse est là, assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et hume le parfum… Hon! ça sent la chair fraîche, il me semble!… Entre les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je m’écarte un peu… Mais, bah! est-ce que les sorcières ne savent pas tout? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je venais chez elle pour la vingtième fois:

—Mam’selle Colette?… Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent vous mord ce matin!…

Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée de me reculer.

Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela sans rien dire; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux, j’allais lancer quelque sottise:

—Les aimez-vous toutes chaudes? demanda-t-elle tranquillement en découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de terre cuites à point.

Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte emplit toute la chambre de son parfum.

En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande mon conseil.

La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus; puis, quand j’ai fini:

—Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans; mais j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux, les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre nous deux, nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas? Vous voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille femme aussi peu avisée! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine, et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que Dieu me garde d’en parler légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois! Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle?

«Des saints du paradis!…» J’avoue que j’étais abasourdie et que la mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans la main, m’eût à peine étonnée plus! Cependant, comme elle attendait toujours:

—Mais rien du tout! répondis-je.

—Voilà, reprit-elle alors; c’est ce que je pensais!

Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant bien, tout ce qu’on désire; comment il faut s’y prendre; à qui on demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.

—Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les branches d’arbres?… A de plus grands que vous, n’est-ce pas? A force de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour les choses de la terre; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose que vous ne pourrez pas atteindre!…

Elle parlait si simplement, mais si grandement,—si ce mot-là s’emploie,—que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.

Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps perdu!

Mais ce n’est plus la peine maintenant! Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au bout!

C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande. Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi complète!…

Complète! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une demi-heure au delà du jour prescrit!… Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un! Seulement, je le frapperai en conscience et je trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.

Oh! cette mère Lancien, je l’adore! Et, si elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place!

 

11 mars.

 

L’autel que j’ai fait à mon saint est superbe, et tout un coin de ma chambre en est transformé.

Ce qui m’a donné le plus de peine, par exemple, ç’a été de trouver une statue de lui, et j’allais de désespoir prendre un Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me permettre de l’invoquer sous le nom de saint Joseph, quand j’ai découvert dans la chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.

La statue est petite, mais toute en argent, et la mignonne branche de lis qu’elle tient dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.

En la mettant sur plusieurs supports, elle est arrivée à dépasser les candélabres, et très haute comme elle l’est maintenant, elle semble diminuée par l’éloignement et déjà à demi perdue dans le ciel.

Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges qui pousse sous la neige dans le parc, et tous mes prie-Dieu que je ne veux plus employer pour aucun usage profane.

 

12 mars.

 

Comment arrivera-t-il à mon secours? Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur? C’est ce que je ne peux pas concevoir, et je rêve de la manière dont un saint peut s’y prendre pour venir depuis le ciel arranger les affaires d’une pauvre Colette perdue dans sa montagne.

Par quel mystère va-t-il déterminer un étranger à s’aventurer jusqu’ici? Et ce monsieur, comment se présentera-t-il enfin? Sonnera-t-il la grosse cloche de la porte, et pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte: «Mademoiselle, me voici; c’est moi que saint Joseph envoie?…»

Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit!

Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes soucis ne soient plus de la foi complète, et la mère Lancien a dit: «Aveugle!» Alors je m’arrête, je me bouche les oreilles et les yeux, et je ne pense plus à rien.

 

13 mars.

 

Mes prières se renouvellent si souvent, tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller devant ma statuette, que j’ai peur parfois de la lasser par ma monotonie, et je m’ingénie à varier mes formules.

Je retourne mes phrases; sur le fond toujours pareil, je remets d’autres mots, je choisis mes expressions avec la coquetterie d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir plusieurs langues et pouvoir dire ma prière le matin en français, à midi en italien et le soir en espagnol pour varier un peu.

A mesure que le temps passe, d’ailleurs, mon espoir s’affermit, et c’est maintenant une certitude!

 

14 mars.

 

Plus que cinq jours!…

Malgré moi, par instants, je me trouble. Cet événement qui vient si vite et qui va changer toute ma vie, m’impressionne et m’agite.

Pourtant, il me semble que je devrais me préparer un peu déjà, et ce matin je me suis mise à ranger mes affaires et les bibelots que j’aime.

Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et comme elle me regardait plier deux robes d’été:

—Tu pars, ma Colette? m’a-t-elle dit en riant…

Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais le droit de rien annoncer encore; mais elle ne savait pas dire si vrai!

 

15 mars.

 

Certainement, entre moi et mon saint, l’entente se fait. Aujourd’hui, comme j’enlevais avec mon plus fin mouchoir de batiste la poussière tombée depuis la veille sur ses pieds, il m’a semblé qu’un sourire passait dans ses yeux et que sa petite branche de lis fléchissait un peu comme dans un signe encourageant.

 

16 mars.

 

Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma figure et dans mes manières, je ne sais pas, mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait inquiet quand il me suit.

J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais montrer; je n’ai vu que mes joues plus roses et mes yeux plus noirs. Il me semble que toutes les couleurs de ma personne ont foncé depuis quelques jours, et que là, comme ailleurs, l’approche d’un événement d’importance se fait sentir.

Mon pauvre Un aussi ne comprend plus rien à mes façons d’agir. Autrefois, quand je m’agenouillais par terre, c’était pour me rapprocher de lui, et il se pelotonnait bien vite pour me servir de coussin ou de jouet. Maintenant, c’est le silence absolu que je lui impose, et mon doigt est invariablement levé quand il m’approche.

 

17 mars.

 

Mon émotion grandit toujours, et je ne sais plus qu’imaginer pour mieux manifester ma ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance s’augmente aussi, et même j’ai peur qu’elle ne devienne de l’outrecuidance, tant je la sens paisible et forte! Puis, je me mets à compter sur mes doigts les trois vertus théologales, et quand j’arrive à la foi je m’arrête.

Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi ne ferait-elle pas dans mon mur la toute petite brèche qui m’est nécessaire pour sortir?

Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces significatives abondent autour de moi…

Entre tous les mois de l’année, par exemple, ce conseil providentiel m’étant donné juste pendant le mois de mars, le mois de saint Joseph, et cette neuvaine qui a été commencée au hasard, sans préméditation, presque sans y penser, et qui va s’achever symboliquement le jour même de la fête du saint!…

Sans me monter la tête, sans voir bleu, je peux bien le dire, il y a là une intention voulue, un avertissement muet, mais prophétique, et dont j’entends à merveille la profondeur!…

 

18 mars.

 

Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et dans cette nappe immaculée qui s’étend à perte du regard, je m’effraie de voir mon pauvre voyageur se hasarder.

Par instants, il me semble que cet aspect est une image de ma vie: tout unie et toujours pareille, et n’attendant, comme les champs, qu’une marque de pas!… Puis j’oublie les analogies pour ne plus penser qu’au moment présent, au côté pratique.

Entre les deux talus, verra-t-il seulement sa route, et si, comme moi, l’autre jour, le pied lui manque inopinément au bord de quelque fossé, qui viendra m’en avertir?

Si j’en avais encore le temps, je chercherais quelque autre saint, et je le prierais d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil pour faire sa venue moins rude.

Mais ce serait du doute, mon saint à moi s’en fâcherait peut-être, et je remets tout entre ses mains, décidément!…

 

19 mars.

 

Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma destinée!… Il n’y a pas en moi une fibre qui ne soit agitée, et il me semble que mon sang court au double de son ordinaire et presque à fleur de peau depuis mes pieds jusqu’à ma tête.

Mes prières elles-mêmes ne me tiennent plus tranquille… Je m’agenouille à présent auprès de ma fenêtre; ma voix peut aller ainsi jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne quittent plus la cour.

Tous les bruits me troublent, tous les mouvements les plus insignifiants me font tressaillir… On marche! «Est-ce lui?…» On frappe! «Vient-on me chercher?…» Et de tout ainsi!

Pourtant je ne me figure pas son arrivée avant midi. C’est un point marquant, cette heure-là! C’est le milieu du jour, et si peu que le soleil se montre maintenant, on sait qu’il vous fait passer tout d’un coup d’un moment à un autre.

De même pour moi ce serait logique, il me semble, car mon matin est fini et mon midi pourrait sonner, je crois!

Tout est prêt d’ailleurs! J’ai mis ma robe la plus avenante, et à ma ceinture et dans mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure, la couleur de l’espérance, celle que la froidure elle-même n’a tuée ni dans le parc ni dans mon cœur! Sans rien dire, j’ai pressenti Benoîte sur son déjeuner. Un convive de plus y trouverait place sans honte, et maintenant j’attends!…

 

… … … … … … … … … … … …

 

Comme dans cette chanson du guet que nous chantions jadis au couvent: «Les midi sont bien passés,» et rien n’est là!

Derrière ma croisée, j’attends toujours.

La nuit qui tombe m’attriste…

Pourtant, dans cette demi-brume, je vois loin encore, et je regarde sans me lasser… Mais que le déjeuner m’a paru long! Malgré moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre, et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque me revoilà seule encore? Sans doute, les ombres du soir conviennent mieux à mon saint, et pour m’apporter le bonheur, il attend de pouvoir cacher sa main dans la brume.

Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit, et je prépare ma veillée. Des bûches au feu, mon fauteuil près de la fenêtre, et devant mon autel un cierge, le dernier qui me reste, un tout petit! Mais pour monter là-haut, il suffirait encore de moins, je pense, et pour ce qui est de mon voyageur, si faible que soit cette flamme, sa lueur piquera toujours bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera guère au conducteur qui me l’amène d’en faire une étoile s’il le veut!…

 

20 mars.

 

Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de mon lit ne m’a pas remise de ma veillée glaciale.

C’est tard, minuit! Jamais, jusqu’à présent, je n’avais été si loin dans la nuit, et à ces heures-là, dans ce calme étonnant, on se sent si diminué, si perdu!…

Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la lune qui s’était levée faisait de grandes traînées d’argent, et les sapins du fond avaient l’air d’avoir leurs branches effrangées dans du cristal… Mais les heures sont si longues!… Cependant, à mesure que l’instant se rapprochait, mon cœur battait plus fort, et il me semblait que c’était quelque chose d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce tapage. Puis, au premier des douze coups tout s’est arrêté. «Maintenant ou jamais!» ai-je pensé, et j’ai compté jusqu’au bout, les yeux fermés et les mains bien serrées sur mes paupières, attendant pour regarder que ce fût fini… Mais, après comme avant, la cour était vide, la cloche muette et la route sans l’ombre de vie!…

Au même instant, mon cierge s’est éteint avec un petit cri… Il était au bout, je crois; mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette elle-même le soufflait pour me montrer que tout était fini! C’était lugubre. Et le cœur pourtant est ainsi fait qu’en même temps, à part moi, je reprenais déjà mon «jamais» de tout à l’heure. Ce n’était pas maintenant, c’est vrai, mais enfin demain était là, et on ne chicane pas comme ça un saint sur l’heure et la minute, comme s’il s’agissait d’un marché quelconque.

Peut-être entendait-il que la neuvaine fût bien finie, bien accomplie, et voulait-il mettre la récompense au lendemain seulement. Un crédit de vingt-quatre heures, c’est un crédit qu’on peut faire!

Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un somme, et me revoici à mon beffroi.

Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il?

 

23 mars.

 

Comment il a fini!… Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui jamais aurait pu prévoir une chose semblable, et qui m’aurait dit que par une imprudence insensée je serais tout près de causer la mort d’un homme!…

Comment c’est arrivé, je ne me rappelle plus bien maintenant; mais cette attente qui ne finissait pas m’énervait, je crois.

Toujours ces heures qui passaient sans rien m’apporter, c’était long, et mon espérance me faisait mal au cœur en s’en allant!

Plus j’avais cru avec passion, plus cette désillusion m’était amère, et, peu à peu, une colère véritable et un ressentiment fou me montaient à la tête.

C’était une tromperie cela!

N’avais-je pas prié avec tout mon cœur? Pourquoi alors les promesses ne se réalisaient-elles pas maintenant?

Je le demandais à haute voix, interrogeant et suppliant devant ma statue, et ensuite m’indignant et lui faisant des reproches.

Mais pas plus mes prières que ma colère n’avaient d’effet, bien entendu… Seulement, à force de dire, je m’excitais moi-même et j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal comme s’il eût été volontaire…

Puisque je criais ma tristesse, puisque je lui promettais tout ce que mon imagination et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi, lui, restait-il muet?…

Les gens qui sont tout seuls sur terre et que personne n’écoute, qui prient là-haut et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils faire?

Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais… je lui donnais du temps, enfin!… Et toujours rien, pourtant!…

Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée, en colère comme je ne me suis jamais vue, et me sentant le droit de me venger vraiment, j’ai pris la statue dans ma main, et, de toute ma force, je l’ai lancée par la fenêtre qui donne sur la campagne en lui criant:

—Vous m’avez trompée!… Allez-vous-en!…

Le carreau qu’elle avait brisé en passant finissait de tomber sur le parquet quand j’ai entendu un cri en bas.

C’était un homme, et il avait la figure couverte de sang. Mon Saint-Joseph lui avait troué le front au-dessus de l’œil gauche, et, comme le malheureux reculait tout saisi du choc, ses deux pieds à la fois se sont pris dans des pierres écroulées de notre mur, et dans sa chute il s’est brisé le genou.

Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous le veillons, et c’est près de son lit que j’écris et que je pleure.

 

24 mars.

 

Le docteur est revenu, l’appareil du genou est posé définitivement; mais la tête ne se dégage point encore, et c’est bien mauvais, paraît-il.

On lui couvre le front de glace; ce n’est pas ce qui manque ici, certes, et en sortant tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant sur l’épaule:

—S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de votre faute, petite infirmière; ayez bon courage!

Bon courage, quand je regarde ces bandages et que j’entends ce délire!… Pourtant je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant que cela dépend de moi, et toutes mes heures se passent à chercher ce que je pourrais faire de mieux encore.

Mais quelle peine avec ma tante! quelles scènes et quels cris au début! Au moment où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant toutes nos forces, à porter ce grand corps depuis la route jusque dans la cuisine, elle entrait par une autre porte.

—Qu’est-ce que c’est que ça? me cria-t-elle en levant les bras…

—Un blessé, ma tante!…

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