La race inconnue

Charles Renel · Chapitre 1 sur 10

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La race inconnue

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Charles Renel

 

La race

 

inconnue

 

Bibliothèque malgache / 1

Préface

 

M. Charles Renel, professeur à la Faculté des lettres de Lyon, direc-teur de l’enseignement à Madagascar, publie un recueil de contes mal-gaches intitulé : la Race inconnue. M. Renel est un spinalien, ancien élève du Collège d’Épinal, puis de l’École normale supérieure et docteur ès-lettres. Son livre est d’un érudit, d’un humaniste et d’un fort aimable écrivain.

Il est vrai que les Français ont l’effroi des lointains voyages et le goût délibéré du foyer. Et pourtant, il n’en est guère, parmi les plus sé-dentaires, qui ne soient tentés de connaître les contrées de notre do-maine colonial, avides des objets, des tableaux, des récits évocateurs de ses mystères. Qui n’a délicieusement rêvé aux mignardes amours d’un Loti parmi les chatoyantes féeries de l’Orient ? Qui n’a suivi un Psichari par les terres de soleil et de sommeil, – et tant d’autres sur tant de ri-vages !

Madagascar, la grande île, nous intéresse et nous attire par son étendue, parce que la conquête sous un climat terrible en fut doulou-reuse, parce que nous savons que des Lorrains, des Spinaliens y beso-gnent, parce que, malgré tout, elle nous reste inconnue. M. Charles Renel aura soulevé le voile. Il y a promené, avec la plus sagace curiosité, la cul-ture charmante de son esprit. Cela lui a permis de comprendre cette na-ture nouvelle, d’observer les mœurs des habitants, de les peindre avec une grâce précise, et parfois, il faut bien le dire, une égrillarde vérité. Durant trois années de séjour et de courses il a fait une copieuse moisson de documents. Et son livre nous offre une belle gerbe de fleurs exotiques, rares et capiteuses. Il faut les respirer toutes mais on ne peut toutes les décrire. On choisit pour l’exemple celles qui plaisent le mieux.

C’est la petite Liasitéra qui mourut pour avoir écouté un soir l’oiseau-d’argent-qui-chante-dans-la-forêt, l’oiseau aux ailes couleur de lune, tandis que les bois exhalaient une buée odorante, qu’ils retentis-saient du vol bruyant des pigeons verts, du gémissement des singes noc-turnes, – et qu’au-dessus de sa tête une orchidée laissait pendre ses feuilles pareilles à des algues. C’est l’homme qui fit mourir ses enfants pour avoir bafoué les fady et qui, dénoncé par le sorcier, fut banni du clan, rejeté de la Race et de la Terre. C’est Ratsimba l’esclave, effaré de son affranchissement, « qui mourut de misère pour être devenu un homme libre ». C’est Ralahy le porteur, le bourjane, qui fut enseveli sui-vant le rite des ancêtres, enveloppé de lambas « sur l’amoncellement des

 

– 3 – cadavres immémoriaux ». C’est Impouinimerina, le vieux roi des Bara, ivrogne et paillard, qui voulut malgré les fady voir Tananarive et ordonna qu’après sa mort son corps fût arrosé de toaka. C’est Ramerina la rama-tou fidèle qui tua par amour le vazaha son amoureux. C’est Raketaka la fille de l’Oumbiasy qui, pour faire croire à l’efficacité de ses sortilèges, de ses oudys, simula une grossesse et montra pour son nouveau-né un en-fant d’argile.

Et puis, le livre fermé, c’est toute l’île qui surgit avec ses forêts lourdes de senteurs humides, pleines du bruit des palombes aux grands vols et des singes plaintifs, avec ses futaies, ses lisières où des ravinala aux feuilles énormes retombent les lianes et les orchidées, avec ses ri-vages que frôlent les requins, ses grèves où s’écrasent pour mourir les vagues de la mer, où dorment au soleil les caïmans voleurs d’hommes et de bœufs ; avec ses saisons ardentes rafraîchies par la brise ; avec ses villes perchées sur les pentes rocailleuses ou noyées dans la verdure, ses maisons de briques cuites, ses cases de roseaux ou ses huttes de terre crue.

C’est le peuple qui vit, avec ses dieux, ses rites, ses travaux et ses nonchalances, qui besogne, mange du riz, sobrement – pérore dans les kabarys, se drape de ses lambas ou les rejette pour les jeux de l’amour ; le peuple des fahavalous, des houves, des bourjanes, des ramatous, la race malgache impénétrable, barbare dans son aspect, ses coutumes, ses croyances et cependant raffinée, délicate, un peu mièvre, sensuelle et sensible, inquiète des vazahas, des blancs, offensée ou intriguée par leur civilisation agitée et conquérante.

Alors, ayant achevé le livre, on a respiré tout le capiteux bouquet. La magie du décor, l’étrangeté des paysages, des maisons, des costumes, le mystère des âmes si lointaines et pourtant si proches des nôtres, l’agrément du style coloré, élégant et facile, – on s’est enivré de tous ses parfums.

René PERROUT (Le Pays Lorrain, 1910)

 

– 4 –

L’oiseau d’argent qui chante dans la forêt

 

 

Iasitera vivait dans un petit village betsimisaraka, sur les bords du Mangourou, au milieu de la grande forêt. Depuis plusieurs saisons elle était femme, mais ses parents n’auraient pas pu dire au juste son âge : elle-même savait seulement que sa sœur Indalou était plus vieille qu’elle, et son frère Ibé un peu plus jeune.

Ses années s’écoulaient, monotones et paisibles. Les rares événe-ments marquants, c’était le passage d’un administrateur vazaha ou d’un gouverneur indigène, qui jamais ne s’arrêtaient plus d’une heure ou deux dans ce coin perdu, – ou l’enlèvement d’un bœuf par les caïmans, – ou la mort de quelqu’un du village, suivie de la pompe interminable des funé-railles, avec les ripailles de viandes et les saouleries de touaka, – ou les joyeux Sikafara, les fêtes de clans, pour lesquelles on trace en terre blanche les dessins rituels sur le visage des femmes.

Sauf en ces exceptionnelles journées, l’existence de Iasitera était dénuée d’imprévu. Avant midi, elle prenait sur l’épaule les deux bambous creux pour aller chercher de l’eau à la rivière. Le soir, elle pilait ce qu’il fallait de riz pour le repas. Certains matins, elle tressait avec ses com-pagnes des soubika et des nattes, ou bien elle étalait sur deux longues perches et séchait au soleil les feuilles du palmier manarana, que les gens de la côte envoient en Imerina, où les filles industrieuses des Houves les transforment en chapeaux. Tous les après-midi elle dormait, ou elle faisait le tour du village, visitait des amies, engageait avec elles d’interminables kabary. Rarement elle s’accroupissait à la tête du métier à tisser : pour faire une rabane il fallait plus d’une lune ; c’était une be-sogne fatigante et très ennuyeuse que de tirer si souvent la navette à tra-vers la largeur de la trame, puis de pousser bien droit le fanantana pour mettre en place les fibres teintes. Elle préférait laisser ce travail aux vieilles femmes dédaignées, qui n’ont plus d’argent pour s’acheter des simbou neufs.

Paresseuse et sensuelle, elle aimait par-dessus tout à se reposer des heures, étendue de son long sur une natte fraîche, ou bien elle se livrait dans l’ombre des cases à l’étreinte des hommes, sans y chercher d’autre sensation que la simple satisfaction d’un instinct impératif comme la faim ou le sommeil.

Un après-midi elle était allée cueillir des feuilles de ravinala, de ces larges et longues feuilles qui, découpées en morceaux de toutes dimen-

– 5 – sions, servent aux Betsimisaraka de plats, d’assiettes et de cuillers. Elle en rapportait sur sa tête, à la mode malgache, une ample provision. Il était près de six heures : le ciel flamboyait à l’Occident des montagnes. Elle s’arrêta, un peu lassée, au bord d’un tavy, à la lisière de la forêt. La sente suivie par les bûcherons en retournant des hautes futaies vers le village passait par là : justement elle savait que Lahimainty était parti avec sa hache pour couper du bois ; Lahimainty était un jeune homme de sa tribu, à la taille haute, à la face large, et elle l’attendait afin de se livrer à lui.

Le soir tombait. Les pigeons verts, à grands vols bruyants, rega-gnaient leurs arbres accoutumés. Déjà on entendait l’appel strident des vouroundoulou et les gémissements plaintifs des singes nocturnes. La forêt exhalait une humidité chaude, lourde de parfums. Une orchidée laissait tomber, au-dessus de la tête de Iasitera, la cascade de ses feuilles vertes, pareilles à des algues, d’où jaillissaient deux longues tiges char-gées de fleurs blanches. La jeune femme percevait au loin la retombée des pilons qui sourdement frappaient le riz dans les lôna creux. Puis les bruits humains se turent. Maintenant elle ne voulait plus retourner au village avant la pleine nuit, de peur qu’on lui demandât pourquoi elle s’était tant attardée.

Soudain elle entendit, en haut de l’arbre au pied duquel elle était assise, le chant d’un oiseau inconnu. C’était une plainte triste et mélo-dieuse, douce comme la voix d’une fille qui dit les mots d’amour, pas-sionnée comme les sons lointains et vibrants d’une valiha. Et ce chant sans paroles, modulé par un gosier d’oiseau, était plus beau que la mé-lancolique lamentation pour appeler le parent mort, ou que le chant d’Imaintimanga, dont les piroguiers, sur le fleuve Mangourou, égrènent les notes avec les gouttelettes d’eau soulevées par les pagaies. Jamais Iasitera n’avait rien ouï de pareil, elle demeurait extasiée, évitait tout mouvement, de crainte d’effrayer le mystérieux chanteur. La lune s’était levée, inondait maintenant de sa lumière brillante tout le tavy, où lui-saient çà et là les énormes feuilles des ravinala, épanouis en éventails, et les gros buissons touffus des palmiers manarana.

Iasitera tout à coup se rappela une histoire que les vieilles, au vil-lage, répétaient souvent, le Conte de l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt. De loin en loin on l’entendait, au temps des ancêtres, et son chant toujours faisait mourir qui l’avait entendu. Si c’était l’Oiseau-d’Argent qui chantait dans l’arbre, au-dessus de sa tête ! La femme-enfant eut peur ; s’accrochant aux lianes qui tombaient des branches, elle se souleva pour regarder. L’être merveilleux se tut, et elle vit un grand oiseau, aux ailes couleur de lune, qui prit son vol et disparut dans l’ombre de la forêt.

 

– 6 –

Iasitera s’enfuit épouvantée et courut d’un trait jusqu’à la case de ses parents. Tout était tranquille ; la lumière du foyer filtrait entre les fentes des parois de roseaux, et la fumée bleuâtre s’exhalait du toit, comme un brouillard, dans l’air transparent de la nuit. Sur le plancher en rapaka, la famille déjà était accroupie en cercle pour le repas du soir, autour de la grande feuille de ravinala, où fumait le tas de riz. La mère s’apprêtait à découvrir le pot plein de brèdes cuites. On ne se préoccupait plus de l’absente : libre de son corps, elle était allée sans doute partager la case d’un homme.

Iasitera écarta la claie servant de porte ; debout sur le seuil, elle cria d’une voix entrecoupée :

— J’ai entendu l’Oiseau-d’Argent !

Les petits la regardèrent d’un air ébahi, la mère resta immobile avec le couvercle de la marmite à la main, le père attendit des paroles plus compréhensibles.

— Mon père et ma mère, reprit Iasitera, j’ai entendu l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt, l’Oiseau dont le chant fait mourir !

Cette fois tous comprirent, même les petits ; par la porte ouverte il sembla qu’un souffle de terreur entrait dans la case ; les flammes du foyer à demi éteint se mirent à vaciller étrangement ; les cendres soulevées voltigèrent jusque sur le riz, signe funeste pour la prochaine récolte. Jeunes et vieux regardaient dans la nuit, derrière Iasitera, avec la peur de voir les Êtres-Épouvantables-qui-rôdent.

Et l’aïeule aussitôt s’écria :

— Ô Iasitera, pourquoi as-tu écouté l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt ? Qui l’a entendu doit mourir, avant la fin de la sixième lune. Ainsi l’ont dit les Anciens. Ni les oudy puissants apportés par nos oumbiasy du pays Antaimourou, ni les fanafoudy efficaces que vendent les médecins des vazaha, ne pourraient te sauver. Il faut que tu meures, si les Ancêtres n’ont pas menti. Et que l’Arracheur-de-foie m’arrache le foie, si jamais les Ntôlou ont menti ! Pourquoi l’Oiseau-d’Argent a-t-il chanté près de toi sur l’arbre de la forêt, ô Iasitera ?

Et les frères et les sœurs de Iasitera, et ses parents en larmes répé-taient :

— Ô dry ! Iasitera, ô ! Pourquoi a-t-il chanté sur l’arbre, l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt ! Ô dry ! Iasitera, ô !

 

– 7 –

Et il semblait à Iasitera qu’elle entendait déjà les lamentations des siens après la minute de sa mort.

Elle entra, fit glisser la porte le long des liens, et vint s’accroupir, muette, à sa place habituelle. Tous s’étaient tus, la contemplaient avec stupeur. Le repas était oublié. La plus petite sœur de Iasitera lui avait pris la main, et sanglotait éperdument. Il y eut de longs kabary. Le père alla chercher les Vieux. Ils racontèrent tout ce qu’ils savaient de l’Oiseau-d’Argent. Depuis des années aucune personne du village n’avait entendu son chant. La dernière qui était morte pour l’avoir écouté, était Rasahou-ly, femme de Rabehevitra, au temps où la première Ranavalouna régnait sur les Houves. Le vieux vivait encore, mais ne sortait plus guère de sa case. On le réveilla ; il conta, avec force détails puérils, comment sa femme, jadis, était morte, après que l’Oiseau, dans la forêt, lui eut chanté son chant.

Dans les jours qui suivirent, le village ne fut occupé que de l’événement. Dès que le soir approchait, les gens rentraient vite : per-sonne n’osait plus s’attarder dans le bois ni sur les tavy. Iasitera, hantée par l’idée fixe de sa mort proche, restait étendue sur le rapaka, sans dormir, la tête couverte de son lamba ; ou bien elle errait de case en case. Lorsqu’elle entrait quelque part, on se taisait, on n’osait plus ni rire ni chanter en sa présence ; les enfants, dans la rue, se sauvaient en la voyant. Elle n’était plus ni la fille de ses parents, ni la sœur de ses frères, ni l’amie de ses amies. Elle était devenue pour tout le monde comme une chose fady. Aucun homme n’avait plus envie d’elle, et elle-même, dans l’obsession de sa fin, n’avait pas de désirs. Retranchée déjà de la race, elle était marquée par les Razana pour habiter dans la grande case grise de la forêt profonde, dans la Case-des-Morts, ouverte aux vents, où s’amoncellent les unes sur les autres les Pirogues-Closes.

Elle n’avait plus rien de commun avec les vivants. On ne s’occupait pas plus d’elle que des adaladala qui rient, gesticulent, et parlent sans savoir pourquoi. Elle-même, hébétée, se demandait parfois si elle n’était point déjà morte. Elle mangeait à peine, ne dormait guère ; la fièvre, presque tous les jours, la secouait de frissons et la laissait brisée, perdue en des rêves délirants.

Depuis qu’elle devait mourir, sa petite intelligence de Betsimisara-ka s’était ouverte au sens des choses mystérieuses. Elle passait des heures dans la forêt, ou sur la colline hérissée de loungouza et de ravinala, où était la Maison-des-Morts. Elle entendait l’appel des Razana dans le cri plaintif des singes nocturnes. Quand elle s’arrêtait près de la case des Pirogues-Closes, elle n’avait qu’à fermer les yeux, elle voyait alors tous les Zanahary, les anciens morts des temps lointains, – et les Razana, les

 

– 8 – morts de jadis, dont on sait encore les noms, – et les parents récemment trépassés, dont on se rappelle les visages.

Un soir elle rencontra l’aye-aye, l’animal étrange qui vit, dit-on, dans les cimetières : il était assis sur un poteau d’offrande, le long duquel pendait sa grosse queue fauve. Ses grands yeux ronds luisaient d’un sin-gulier éclat jaune. Il parut à Iasitera qu’il suçait son doigt, comme un petit enfant. Il poussa, en la voyant, des gémissements très doux, et elle s’enfuit, épouvantée.

Une fois qu’elle traversait le Mangourou en pirogue, elle aperçut, dans les profondeurs du fleuve, des formes blanches ; elle connut que c’étaient les Zazavavindranou, les Filles-d’Eau ; parfois elles entraînent dans leurs mystérieuses demeures les piroguiers imprudents, qu’on ne revoit jamais plus. Iasitera eut envie de se laisser glisser dans les eaux noires pour devenir, elle aussi, une Zazavavindranou ; mais, au moment où elle se penchait, elle entendit le vent parler dans les feuilles des arbres, au bord du Mangourou ; elle regarda la forêt et se souvint du chant de l’Oiseau-d’Argent, qui l’avait appelée.

Elle était obsédée du désir d’entendre encore une fois sa chanson. Cinq lunes s’étaient succédées depuis l’étrange soir. Tous les jours elle allait, vers la tombée de la nuit, s’asseoir au pied de l’arbre où elle avait écouté la voix de l’oiseau. Mais jamais il ne voulait chanter. Or, un soir, comme se levait dans le ciel la lune du sixième mois, déjà décroissante, Iasitera connut de nouveau le chant qui fait mourir. Depuis des heures elle était accroupie au pied de l’arbre, sous les orchidées défleuries. Le vent de la saison fraîche la faisait grelotter sous son lamba, pourtant la fièvre brûlait ses tempes et ses oreilles tintaient. Il lui sembla que les deux pointes de la lune s’abaissaient et s’agitaient doucement, comme des ailes ; l’Astre-d’Argent, pareil à un grand oiseau, descendit vers elle : Iasitera perçut le bruit d’un vol, et soudain elle entendit la chanson inou-bliable . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses parents, inquiets, s’étaient mis à sa recherche avec des habi-tants du village. Ils la trouvèrent évanouie à l’orée de la forêt et la rame-nèrent dans la case. On eut beaucoup de peine à la réchauffer ; toute la nuit elle eut la fièvre. Le lendemain un souffle rauque s’échappait de sa poitrine, et elle mourut, au moment où se couchait la dernière lune du mois Adaourou, pour avoir écouté, un soir, l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt.

 

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L’homme qui fit mourir ses enfants

 

 

Ce matin-là, Ranaivou le mpisikidy1 était sorti de sa case dès l’aurore. Toute la nuit, la faim l’avait tenaillé, la faim horrible qui depuis quatre lunes épuisait le Pays-d’en-Haut. Jamais, de mémoire d’homme, la saison des pluies n’avait été si en retard : les jours étaient brûlés par le soleil, les nuits n’avaient point de rosée ; partout le riz déjà repiqué sé-chait sur place, les germes mouraient dans la terre aride. Depuis long-temps les silos étaient vides de grains, les animaux domestiques avaient tous péri, les chenilles avaient dévoré les feuilles des arbres et les hommes avaient mangé les chenilles. On était allé très loin dans la brousse déterrer les racines, on avait cuit toutes sortes de plantes, dont le suc rendait malade ; des gens moururent, pour s’être nourris de fruits rouges inconnus, cueillis dans la forêt.

Ranaivou, sans rien dire aux siens, était allé vers la rivière, avec sa ligne, pour pêcher des fiana. Il en avait attrapé deux quand son hameçon fut emporté par un troisième. Résigné, il reprit le chemin du village. Il avait faim. Il se contenait pour ne pas dévorer, crus et vivants, les pois-sons argentés qui palpitaient dans l’herbe humide au fond de sa soubika. Son désir de mordre dans de la chair lui contractait les mâchoires, le fai-sait grincer des dents. Un beau repas, en vérité, qu’il apportait à sa fa-mille. Une part d’enfant pour sept personnes ! Ne valait-il pas mieux sou-tenir sa propre existence, la plus utile de toutes, plutôt que de prolonger quelques heures à peine les souffrances de ses malheureux enfants ? Il les aimait, pourtant ; mais « l’amour se tait, quand crie la faim ». Dès ce moment, il sacrifia en son cœur sa femme et ses petits au désir effréné de manger qui lui tordait les entrailles. À l’entrée du village, il s’accroupit pour se reposer, au bord d’un trou d’eau. Tout à coup un soubresaut d’un des poissons renversa la corbeille, les deux bêtes palpitantes tombèrent dans la source transparente. Ranaivou, décidé à s’en nourrir, ne les reprit pas de suite ; il méditait de les faire cuire à la maison, et il imagina une ruse compliquée, afin que personne autre que lui n’y eût part. Rentré dans la case les mains vides, il envoya deux de ses enfants chercher de l’eau. Quand ils virent les poissons vivants au fond de la source claire, les petits rentrèrent tout effarés sans oser remplir leurs cruches. Le père feignit une extrême surprise et une grande peur.

 

1 Le mpisikidy est l’homme instruit par tradition orale dans l’art du Sikidy ou

de la divination.

– 10 –

— Hélas ! Quelle aventure extraordinaire ! C’est mauvais signe s’il y a des fiana dans la source ! Le Vazimba qui habite la grosse pierre près de l’eau est sûrement fâché contre nous. C’est lui qui, pour nous tenter, a suscité des poissons fady. Je vais tout de suite consulter le Sikidy.

Il décrocha de la cheville où elle était suspendue, dans le coin Nord-Est de la case, une natte souple en fibre de manarana, la développa, s’accroupit devant et tira de sa ceinture le sac de peau contenant les grains sacrés. Il les répandit tous à terre, les fruits rouges de l’arbre fa-nou, Maîtres de la Chance, et les baies noires de la liane fameloundindou, Mères des Destinées, et les graines jaunes du Katsaka, Annonciatrices des Paroles Anciennes. De ses doigts pieux il les remua doucement et souffla sur elles, pour les réveiller, en prononçant les mots d’usage.

— Réveille-toi, Sikidy ! Réveillez-vous, graines sacrées ! Vous n’avez pas d’yeux, pourtant vous voyez ; vous n’avez pas d’oreilles, pourtant vous entendez ; vous n’avez pas de bouche, pourtant vous parlez. Que lundi réveille mardi ! Que mardi réveille mercredi ! Que mercredi réveille jeudi ! Que jeudi réveille vendredi ! Que vendredi réveille samedi ! Que samedi réveille dimanche ! Les sept jours sont revenus, et le huitième est de retour ! Ne nous trompez pas, ne nous abusez pas, ne mettez pas en-semble le bon et le mauvais ! Que nous sachions qui doit vivre et qui doit mourir ! Que nous trouvions le faditra qui délivre, le sacrifice qui pro-tège !

Après cette invocation, il disposa les graines en deux rangées de huit lignes chacune, d’abord de droite à gauche, puis de gauche à droite. Trois fois de suite les figures se trouvèrent taraiky et le Sikidy ne voulut point parler. La quatrième fois, des figures dzama se manifestèrent, mais leur sens restait obscur. Le sort appelé fianahy qui représente une plante avec ses fleurs, une bête avec ses petits, une mère avec ses enfants, vint en conjonction avec le sort lalanaretina, le Chemin des Maladies ; coïncidence d’autant plus fâcheuse que les fiana, motif de la consulta-tion, étaient clairement désignés par le commencement du mot fianahy. Pour le consultant lui-même, le Sikidy ne révélait aucun danger immé-diat.

Ranaivou interpréta les signes dans le sens le plus favorable ; il crut même que, tout en satisfaisant sa faim égoïste, il pourrait enlever la ma-lédiction du fady.

— Le Sikidy a parlé, dit-il. Les fiana dans la source annoncent un malheur qui devrait nous frapper tous sans exception. Mais laissez-moi le supporter seul à votre place. Vous êtes encore trop jeunes : ce serait triste de vous voir mourir avant d’atteindre la vieillesse. Or le Sikidy exige que

 

– 11 – quelqu’un de nous mange les deux fiana en les mêlant à du riz ; le mal-heur ne tombera que sur celui-là, tandis que, si personne ne veut les manger, nous subirons tous la malédiction du fady. Je vais donc me sa-crifier. Si je meurs, tant pis ; il faut que le sort s’accomplisse. Si je vis, tant mieux ; c’est que le repas ne devait pas m’être funeste.

La femme fit cuire les poissons avec une petite mesure de riz qu’on avait réservée pour les enfants les plus jeunes : l’homme mangea tout. Les fils et la mère pleuraient autour de lui, car ils croyaient que le père allait mourir après son repas. Quand l’homme fut rassasié, il eut peur que sa famille ne soupçonnât la ruse. Alors il contrefit l’insensé, se roulant par terre, déchirant les nattes avec ses dents, se mettant dans la bouche de l’herbe et de la terre, criant à tue-tête : Fiana ! Fiana ! Quand il fut las de cette comédie, il se leva comme accablé, courut se plonger dans l’eau de la source, et déclara que cette ablution l’avait guéri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La nuit suivante, un des enfants, le fils aîné, mourut d’épuisement et d’inanition : il avait toujours été maladif. Le père commença de s’épouvanter ; peut-être le Vazimba, l’Être mystérieux et redoutable, ca-ché dans la roche près de la fontaine, était-il irrité pour de vrai. Ranaivou avait profané sa source, s’était moqué de sa puissance. L’Être s’était ven-gé, en venant la nuit dans la case tordre le cou au petit Ralambou, au premier-né du violateur de ses fady.

Le lendemain, un grand vent souffla toute la matinée en tourbil-lons ; le soleil luisait à demi, au milieu de brouillards rougeâtres, comme un gros œil sanglant ; de lourds nuages s’accumulèrent sur la forêt ; la pluie enfin tomba. Puis, chaque après-midi, l’eau vint, en averses fé-condes, rafraîchir la terre, qui se couvrit de verdure et de plantes. En même temps arrivaient du Nord les convois de riz, les troupeaux de boeufs, envoyés des régions épargnées par la famine.

Mais un second enfant était mort dans la case de Ranaivou ; les autres restaient languissants ; on craignait surtout pour la vie du dernier né. Il refusait la nourriture ; tous les deux jours, à l’heure où son père avait mangé les poissons de la source, il était pris de terribles accès de fièvre. Le père, à ces moments-là, semblait lui aussi délirer ; il prononçait des mots sans suite, s’en allait comme un fou dans la campagne. Les gens du village prétendaient qu’un sort avait été jeté aux enfants de Ranaivou. Un matin, leur oncle, le frère de leur mère, arriva : pour connaître la cause du mal, il amenait avec lui un sorcier célèbre, possesseur de secrets anciens et d’amulettes efficaces.

 

– 12 –

La famille, convoquée, remplissait la case. Les femmes, envelop-pées d’étoffes blanches, s’étaient accroupies sur leurs talons, auprès des pierres du foyer. Les hommes se tenaient debout, drapés dans leurs lam-bas de fête, rayés de noir et de rouge. Tous regardaient au Nord-Est le coin des ancêtres, où le mpanô-oudy s’était installé. Après avoir étendu par terre une natte neuve, il sortit de son sac deux cornes de bœuf d’un blanc laiteux : l’une était ornée à chaque extrémité et au milieu de plu-sieurs rangs de perles, alternativement rouges et jaunes ; l’autre, cerclée d’argent, portait des dessins géométriques en perles jaunes et noires. Ces cornes contenaient les oudy et les émanations des Sampy : des pierres de couleur, des morceaux d’os de forme bizarre, des dents de sanglier ou de caïman, des bouts de bois coupés sur les arbres hantés par les Esprits, le tout amalgamé par un mélange de graisse et de miel. Le faiseur d’oudy chercha d’abord si le malade était ensorcelé : sur la natte, dans des direc-tions contraires, il plaça deux morceaux de bois rouge, de dimensions inégales : l’un renfermait la réponse oui, l’autre la réponse non. Il mit la corne jaune et rouge dans la main du père de l’enfant, et, prenant sa vali-ha, joua tout doucement d’abord, sur un rythme sourd et lointain, puis plus fort, puis très vite, en faisant crier jusqu’à la note la plus aiguë les fibres de l’instrument. Ranaivou tremblait de tous ses membres, égaré, comme hors de lui. Il prononçait des mots inintelligibles, agitait machi-nalement la corne, à droite et à gauche, vers le haut et vers le bas. Au bout de quelques minutes, l’oudy sembla s’arracher des mains qui le te-naient et tomba sur le morceau de bois renfermant la réponse oui : l’enfant était ensorcelé. Pour savoir si le jeteur-de-sorts était un homme ou une femme, le mpanô-oudy tira de son sac deux petites statuettes en bois noir, très frustes : elles représentaient, avec le sexe souligné de rouge, une femme et un homme. Le sorcier les plaça debout l’une à côté de l’autre ; de nouveau il joua de la valiha, après avoir remis dans la main de Ranaivou la corne aux oudy ; cette fois elle tomba sur la statuette vi-rile : l’enfant était ensorcelé par un homme. Pour le découvrir, le pos-sesseur d’oudy tendit au père la corne cerclée d’argent : elle devait, par la force mystérieuse des amulettes, conduire Ranaivou vers cet homme et le lui désigner.

La valiha fit entendre encore une fois des sons grêles et précipités, tout de suite Ranaivou fut possédé par la force de la corne : son corps était agité de tremblements, il jetait la tête en avant et en arrière, sem-blable à un sanglier frappé d’une sagaie au défaut de l’épaule, des larmes coulaient sans discontinuer le long de ses joues, la corne tirait et secouait sa main, il titubait avec des gestes saccadés ; chaque fois qu’il se tournait d’un côté, les hommes massés dans la case reculaient instinctivement, comme s’ils avaient eu peur d’être désignés par lui.

 

– 13 –

Tout à coup on perçut un faible gémissement dans le coin où Ra-nourou berçait son enfant : Faralahy, le dernier né, râlait ; un spasme souleva sa poitrine, ses mains amaigries se crispèrent sur le lamba de sa mère ; elle jeta un cri de désespoir :

— Maty ! Maty1 !

À ce moment le mpanô-oudy fit taire sa valiha, par respect pour le petit souffle qui venait de s’envoler. Ranaivou cessa d’être en transe, il regarda le Coin-des-Ancêtres avec une expression de terreur folle, se frappa la poitrine à grands coups avec la corne et cria :

— C’est moi qui ai fait mourir mes enfants, moi ! moi ! moi !

Puis, effondré par terre, il demeura gisant comme un cadavre, la fi-gure cachée entre ses deux bras. Alors la gerbe du premier riz de l’année précédente, suspendue d’après le rite au Coin-des-Ancêtres, se détacha du lien qui la fixait et se répandit sur le sol. Les Anciens venaient de ma-nifester leur présence devant leurs enfants rassemblés dans la case : ils avaient rompu eux-mêmes la gerbe liée par le descendant indigne.

Hommes et femmes sortirent ; pleins d’épouvante et d’horreur, ils se répandirent dans le village. Tous les habitants vinrent sur la place et firent un grand kabary, pour décider du sort de l’homme qui avait fait mourir ses propres enfants. Le Possesseur-des-Oudy-forts, dénonciateur du crime, parla le premier, il énuméra les purifications nécessaires ; un vieillard se rappela que son père lui avait raconté une histoire semblable, arrivée dans un pays éloigné, à cinq jours de marche vers le Nord, du temps du roi Radama. D’un commun accord on décida que Ranaivou serait rejeté hors du clan, on déclara son ancien nom aboli, interdit dé-sormais à tous les mâles du village, vivants ou à naître, on l’appela Celui-qui-fit-mourir-ses-enfants. Des esclaves nés hors du pays allèrent cher-cher l’homme et l’amenèrent sur la place. Le mpanô-oudy chanta contre lui la grande malédiction des crimes inexpiables, l’imprécation qui ex-tirpe un être de la Race et de la Terre ancestrale. Le frère de Ranourou, devenu le père des petits, puisqu’ils étaient les fils de sa sœur, et que leur ancien père n’existait plus, dit alors à Celui-qui-fit-mourir-ses-enfants :

— Va-t’en d’ici, loin du pays de Ceux-qui-vivent-sous-le-jour, plus loin que les grandes montagnes qui s’abaissent vers les Terres-Chaudes… Va-t’en ! Tu es haï de nos Zanahary !… Va-t’en ! Tous les Razana qui ha-bitent dans les Maisons-Froides des Morts, à l’ouest du village, ne te connaissent plus !… Va-t’en ! Tes propres ancêtres ne veulent pas qu’au

 

1 Mort.

– 14 – jour de ta sépulture tu entres dans leur tombeau. Mais tu seras enterré seul, dans un trou peu profond, recouvert de pierres qui écraseront ton cadavre, chez Ceux-de-la-forêt. Et les étrangers mêmes regarderont avec horreur l’Homme-qui-fit-mourir-ses-enfants !

La femme sanglotait, écroulée à la porte de la case ; les petits qui restaient pleuraient sans comprendre, la tête cachée dans les plis du lam-ba maternel. Les gens du village, immobiles et graves, attendaient. Ils s’étaient reculés, instinctivement, pour fuir le voisinage du maudit. L’Homme-qui-fit-mourir-ses-enfants restait seul dans un espace vide. Il sentit que tout était fini ; trébuchant comme une bête demi-morte, sans jeter un regard en arrière, il s’en alla, par le sentier de l’Est, vers la Grande-Forêt et les lointains Pays-d’en-bas.

 

– 15 –