La race inconnue
Le requin
Prosper Lanthelme visitait sa cocoterie. La plantation avait trois ki-lomètres de long sur cent mètres de large ; les beaux arbres, au tronc écailleux et luisant, au panache vert, s’alignaient à quinze pas les uns des autres, le long des grèves de l’Océan Indien. La régularité de ces aligne-ments était interrompue, en son milieu, par un village betsimisaraka, tout en bambous, habité par les travailleurs de la concession.
Lanthelme, en revenant de sa tournée, s’y arrêta. Entre les der-nières cases et la mer, quelques rochers perçaient la dune ; à leur pied, à dix mètres de l’eau salée, suintait une source ; elle était presque sau-mâtre, à peine buvable ; mais les indigènes avaient pour elle une vénéra-tion superstitieuse. Une fois que Lanthelme s’y était rafraîchi les mains, ils étaient accourus du village, l’avaient supplié de faire ailleurs ses ablu-tions, s’il ne voulait attirer sur eux les pires malheurs.
Ce jour-là, il s’assit sur un rocher, non loin de la vasque, et regarda la mer. Au large elle moutonnait, venait se briser en une longue barre blanche sur les récifs de corail. Puis, jusqu’à la côte, de molles ondula-tions la soulevaient d’un mouvement rythmique, pour répandre sur le sable l’éternel flot de ses eaux frangées d’écume. Lanthelme, depuis dix ans qu’il était établi sur la côte, éprouvait tous les jours, devant cette mer bleue, la même envie, jamais encore satisfaite, de prendre un bain. Aucun Européen ne s’y hasardait, à cause des requins : ils pullulaient en ces parages ; on en voyait de toutes les espèces, des noirs, d’autres d’un blanc laiteux, certains avec des ailerons blancs à extrémité noire, et les requins-marteaux, à tête plate, avec des yeux démesurés à fleur de peau. Les indi-gènes n’y faisaient pas grande attention. Beaucoup se baignaient, sans manifester aucune peur. Ils entraient dans l’eau, certains jours, par vil-lages entiers, pour la pêche au lamba à marée haute ou pour la pêche au filet à marée basse. Dans ces occasions, il n’y avait jamais d’accidents, mais parfois on parlait d’hommes et de femmes isolés, enlevés ou mutilés par les squales.
Dans la chaleur humide de cette matinée de décembre, en plein été tropical, la mer était particulièrement attirante ; Prosper Lanthelme, une fois de plus, rêvait aux délices interdites d’un bain. Il avait chaud et soif ; réunissant les deux mains en forme de coupe, il les plongea dans l’eau fraîche de la source, les approcha de ses lèvres, but l’eau vénérée des Bet-simisaraka, lentement, la tête renversée en arrière, les doigts mal joints
– 16 – laissant tomber une pluie de gouttelettes. Et son geste simple ressemblait à un rite. À ce moment passa un de ces Antaimourou, qui, de la province de Farafangana, s’en vont dans toutes les parties de l’île, s’engagent comme manœuvres, comme terrassiers, comme orpailleurs, et revien-nent avec leurs économies acheter des bœufs ou des rizières dans leur coin de terre natal. Celui-ci arrivait du Nord, et sans doute rentrait chez lui avec un sac de piastres. Il avait fait une longue étape, les cases parmi les cocotiers avaient l’air accueillant, il décida de s’arrêter. Mais, avant de s’asseoir au foyer d’un hôte, il voulut se purifier des souillures de la route ; il déposa sur le sable le long bambou aux deux extrémités duquel il avait équilibré son bagage, quitta son lamba, son salaka, et s’avança dans la mer à quelques mètres du rivage. Quand il eut de l’eau jusqu’aux genoux, il commença ses ablutions. La houle tantôt le découvrait jus-qu’aux chevilles, tantôt l’immergeait jusqu’à mi-corps. Prosper Lan-thelme admirait l’élégante silhouette bronzée qui, surgissant de la mer, se détachait sur l’horizon lumineux. Soudain, comme une vague plus forte que les autres s’enflait à la hauteur de sa poitrine, l’Antaimourou s’arc-bouta en arrière et battit l’air de ses deux bras crispés, comme pour s’accrocher au vide, en poussant un cri d’effroyable détresse. Il s’effondra dans l’eau ; la mer, tout autour de lui, se teignit de rouge. Quand la vague se retira, il n’y avait plus sur le sable qu’une moitié d’homme : le requin avait emporté le reste.
Les gens du village, appelés par le cri d’agonie, enlevèrent le débris humain et allèrent l’ensevelir dans la partie de la lande réservée aux étrangers, pendant que Lanthelme, béant d’horreur, muet d’horreur, contemplait la mer cruelle, pleine de monstres invisibles.
L’après-midi, il revint, l’imagination hantée par l’affreux spectacle, jusqu’au lieu où s’était passé le drame. Il s’assit sur la même pierre où il s’était reposé le matin, et regarda la douce mer bleue, aux molles ondula-tions pacifiques. Un vieux Betsimisaraka du village, qu’il connaissait bien, un des plus anciens travailleurs de sa concession, s’approcha de lui.
— Eh bien ! dit Lanthelme, il a été vite enlevé, l’Antaimourou !
— Vite enlevé, oui, toumpoukou !
— Tu as déjà vu de ces accidents ?
— Autrefois, oui, toumpoukou !
— Vous entrez souvent dans la mer, vous autres, pour pêcher ou vous laver ?
– 17 –
— Souvent, oui, toumpoukou !
— Vous n’avez donc pas peur des requins ?
— Jamais le poisson Souroukay n’enlève un Zafimandry, s’il n’a pas violé les fady.
Et, sur les instances de Lanthelme, le vieux Betsimisaraka lui ra-conta ceci :
— Les anciens savent qu’il y a dix générations d’hommes, Nousiva-rika était une île entourée de lagunes ; l’eau recouvrait alors la large bande de sable où poussent maintenant tes cocotiers, mais notre village existait déjà à la même place qu’il occupe aujourd’hui. C’étaient quatre ou cinq pauvres cases de pêcheurs.
Un jour, les hommes partirent en pleine mer dans deux grandes pi-rogues pour aller, avec des lignes et des harpons, pêcher les tourouvouka1 au dos bleuâtre, les fesoutsy2 tachetés, et les souroukay3 à la chair savou-reuse. Mais le mauvais temps les surprit loin de la côte ; pendant deux nuits et deux jours, ils furent entraînés vers le Nord ; à la fin, le Grand-Vent-qui-tourne fit chavirer leurs pirogues, et tous se noyèrent, sauf Rat-simanoutou, mon ancêtre.
Il fut porté par les vagues jusqu’à une île déserte, entourée de ré-cifs. Longtemps il se lamenta, à cause de la mort qui l’attendait et du triste sort de ses compagnons. Il pleurait sur la plage et regardait vers l’Ouest, pour voir si au loin il ne découvrirait pas la terre. Mais il n’apercevait rien que l’eau salée. Puis, comme il avait faim, il attrapa des crabes qui couraient çà et là sur le sable, et, dans les flaques, des cre-vettes brunes à longues pinces. Le matin il grimpait en haut de l’îlot pour boire dans les creux de rochers l’eau saumâtre déposée par le brouillard nocturne.
Il vécut ainsi plusieurs jours ; pourtant les privations et le chagrin l’épuisaient, il sentait peu à peu ses forces décroître. Un soir qu’il pêchait, un énorme Souroukay arriva jusqu’auprès de lui dans la volute d’une vague, et dit :
« — Qui es-tu et que fais-tu tout seul dans cette île, homme de la Grande-Terre ?
1 Mulets.
2 Marsouins.
3 Requins.
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« — Je suis Ratsimanoutou, de Nousivarika, là-bas dans le Sud ; ma pirogue a été brisée par le Grand-Vent-qui-tourne ; maintenant comment pourrais-je sortir d’ici, pour m’en retourner vers les miens ?
« — Qu’à cela ne tienne ! dit le poisson Souroukay ; d’ici Nousivari-ka, l’Eau-sacrée est longue à franchir, mais fortes sont mes nageoires, large est mon dos. Ramasse beaucoup de crabes pour te nourrir, cons-truis sur moi une petite case en roseaux. Je te ramènerai jusqu’à ton vil-lage. »
Mon ancêtre obéit ; quand la case fut prête sur le dos du requin, il s’accroupit dedans. Le poisson fila vers le Sud et nagea pendant deux jours et deux nuits. Puis ils arrivèrent à Nousivarika. L’homme rassembla tous ses parents pour leur raconter comment il avait eu la vie sauve. Les habitants du village firent de grandes pêches au bord de la mer ; tous les poissons qu’ils prirent, ils les donnèrent au Souroukay pour les manger ; ils nourrirent ainsi pendant une lune entière le sauveur de leur parent.
Ensuite le requin s’apprêtait à regagner les profondeurs de la mer, mais, avant de quitter la plage de Nousivarika, il parla en ces termes :
« Que maudit soit et que meure celui de mes enfants qui mangera les descendants de cet homme ! »
Puis il enfonça une de ses nageoires, sur le bord de l’île, au pied du rocher où tu es maintenant assis, vazaha ! et qui en ce temps-là était bai-gné par la mer. À l’endroit où il avait enfoncé sa nageoire, coula une source : c’est la fontaine qui est ici, près de toi.
« Si vous buvez de cette eau, dit-il encore, jamais les souroukay ne vous mangeront. »
Et il plongea dans la mer, pour gagner les récifs. Mon ancêtre Rat-simanoutou dit à son tour devant ses parents rassemblés :
« Que maudit soit et que meure, dévoré par les souroukay, celui qui pêchera ou qui mangera les descendants de ce poisson ! »
Voilà pourquoi les gens de Nousivarika ne tuent pas les requins, et pourquoi les requins ne dévorent jamais, à moins qu’ils n’aient violé le fady, les hommes de ma race, à cause de ce qui s’est passé jadis entre le souroukay et mon ancêtre Ratsimanoutou. »
Prosper Lanthelme admira la naïveté des Malgaches, qui osaient, sur la foi de pareilles légendes, affronter les requins. Puis il réfléchit, scientifiquement, aux chances qu’on avait d’être dévoré ; il les jugea si
– 19 – faibles qu’autant valait n’en pas tenir compte. Ainsi la sagesse de ces peuplades primitives se trouvait d’accord avec le calcul des probabilités. De plus les indigènes attribuaient toujours à la violation de quelque fady l’accident qui, de loin en loin, pouvait se produire ; ils conservaient ainsi leur belle tranquillité et leur mépris des dangers de la mer.
L’envie irrésistible de se baigner hantait Lanthelme de plus en plus. En n’entrant dans l’eau qu’à mi-corps, la rencontre d’un requin était presque invraisemblable ; il faudrait un concours de circonstances ex-traordinaires, qui aurait d’autant moins de chances de se reproduire qu’il avait eu lieu la veille. Mille fois des Betsimisaraka de Nousivarika avaient commis, au même endroit, en face de leur village, la même imprudence que l’Antaimourou, sans que la vague eût apporté de requin. Mille fois encore, après la mort de l’étranger, la légende de Ratsimanoutou allait se trouver confirmée.
Le lendemain donc, Lanthelme vint au même endroit, se débarras-sa de ses habits, et, sans hésitation, entra dans la mer jusqu’à mi-corps. Il s’ébroua, fit jaillir l’eau tout autour de lui, revint en arrière pour se rouler sur le sable dans la vague presque tiède. Au bout de cinq minutes, il jugea ce premier bain assez long. Malgré lui, l’idée fixe des monstres qui pullu-laient là-bas près des récifs de corail, hantait son imagination ; il ne pou-vait se défendre de scruter avec quelque terreur les vagues troubles qui montaient vers la plage.
Soudain, comme il allait se retourner pour gagner le sable sec, il vit une masse noirâtre qui glissait obliquement de son côté : c’était le requin. À un mètre de lui, il y eut un remous ; un aileron noir et luisant sortit de l’écume ; puis la chose sombre et fuselée vira soudain ; venue avec le flux, elle disparut avec le reflux de la vague, dans les clartés glauques de la houle.
Alors Prosper Lanthelme s’évada de la mer cruelle, pour une fois miséricordieuse ; plus jamais il n’osa s’y baigner, quoiqu’il eût bu dans la source l’eau du poisson souroukay, sur la lointaine grive australe, au pied des cocotiers.
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L’essayeur
M. Arthur Destouches, chef du Service du Commerce et des Trans-ports, était depuis peu à Madagascar. C’était sa première colonie, et il recherchait les impressions exotiques, à la façon d’un collectionneur fure-tant chez les antiquaires. En tournée à Majunga, il avait retrouvé un vieux camarade d’autrefois, directeur de la Compagnie Australe d’Exportation. Cinq années de droit au quartier latin, puis dix ans de vie à Paris, avec des rencontres irrégulières, pourtant fréquentes, avaient laissé aux deux amis assez de souvenirs communs pour leur faire croire, au bout de deux heures, qu’ils s’étaient quittés l’avant-veille. Ils fumaient un cigare sur la terrasse du cercle, au seul endroit de la ville, où souffle un peu de brise, pendant la saison chaude. Restés tous deux célibataires, ils parlaient femmes. M. Arthur Destouches confia qu’il serait heureux, après huit jours de chasteté en chemin de fer et en bateau, de comparer aux ramatous tananariviennes les beautés de Majunga. Il expliqua que sa haute situation dans la colonie le forçait à quelque discrétion, qu’il ne pouvait guère se mettre en quête lui-même.
— Qu’à cela ne tienne ! dit l’autre. Je vais vous donner un chasseur qui rabattra le gibier jusque sous votre moustiquaire. Sélam ! Sélam !
Un grand Comorien surgit à cet appel du bord de la route où il était accroupi, et vint s’appuyer nonchalamment à la balustrade en briques de la terrasse. Il portait une longue lévite blanche, un peu sale, tombant jusqu’aux pieds, et un fez rouge. C’était un de ces êtres sans race, métis de nègres, de malgaches et d’arabes depuis des générations, qui dans les ports exercent les métiers les plus divers, avouables ou inavouables, tour à tour voleurs ou agents de police, marchands ou receleurs, proxénètes ou prostitués, chauffeurs des Messageries Maritimes ou chasseurs de puces d’un sultan nègre : l’arsouille de l’Océan Indien, tel qu’on le ren-contre à Djibouti, à Mombasa, à Zanzibar, à Dzaoudzi, à Majunga. Celui-ci était un beau type de l’espèce : pour le moment il avait pris le métier peu fatigant de boutou ; en cette qualité, il faisait les commissions, amou-reuses ou autres, du directeur de la Compagnie Australe. Son vrai nom était Toutou Kibiky, mais son maître, pour plus de commodité, l’appelait Sélam. Devinant la mission dont on allait le charger, il regardait d’un air protecteur et goguenard le vazaha nouveau venu, estimant à sa mine et à la coupe de ses vêtements le « cadeau » qu’il en recevrait. M. Destouches, malgré son expérience, se sentit gêné par le regard complice de ce soute-neur nègre : il fit semblant de regarder la mer, qui, au déclin du soleil, se
– 21 – diaprait de tons cuivrés. Cependant l’ami présenta Toutou Kibiky, dit Sélam.
— Vous savez, ce bougre-là connaît toutes les femmes d’ici. Avec lui, vous pouvez être tranquille… ou à peu près. Sélam ! continua-t-il, en s’adressant au grand Comorien, qu’est-ce qu’il y a de propre ici en ce moment ?
— Qu’est-ce que tu veux ? dit Sélam d’un ton négligent et lassé, en regardant M. Destouches. Malgache ? Métisse ? Créole ?
— Une Malgache, de préférence.
— Beaucoup créoles à coucher maintenant, insista Sélam. Femme du docteur quatre galons, qui parti pour France, femme de Mésié Mou-ton, qui parti en tournée…
— Puisqu’on te demande une Malgache, animal ! F… nous la paix avec tes créoles, interrompit l’habitant de Majunga. Amène un choix de ramatous soignées, ce soir, à huit heures. Et maintenant, file !
M. Destouches reçut de son ami des instructions précises. Le Grand-Hôtel, où il avait pris une chambre, était propice : on n’y donnait pas à manger, ce qui évitait beaucoup d’allées et venues ; les patrons n’y paraissaient guère que le matin ; d’ailleurs il n’abritait en ce moment que des célibataires. À huit heures, Sélam arriverait avec les candidates, il les dissimulerait sous les Bois-Noirs de la plage, viendrait prévenir le vaza-ha. Celui-ci n’aurait qu’à faire défiler les femmes sous la varangue déserte de l’hôtel, pour choisir. M. Destouches remercia et, avant le dîner, s’en fut, tout guilleret, peigner sa barbe qu’il portait longue et soignée. Après son départ, le directeur de la Compagnie Australe ne se fit pas faute de raconter l’histoire au président du Tribunal, à l’administrateur adjoint, au gérant de la caisse d’avances, et à tous les fonctionnaires ou colons, habitués de l’apéritif. Certains se promirent de revenir le soir, pour assis-ter aux fredaines de M. le Chef de Service.
Dès huit heures, celui-ci, après avoir dîné en hâte, s’accouda dans l’angle le plus obscur de la varangue, attendant le messager des voluptés prochaines. Sélam n’arriva qu’à huit heures et demie ; il n’avait pas de montre, et l’exactitude était le moindre de ses soucis : la vie est longue, comme disent les Orientaux.
— Où sont-elles ? interrogea M. Destouches.
— Là-bas, sous les Bois-Noirs. Je vais les chercher.
– 22 –
Un instant après, la théorie des ramatous traversa la route ; elles sortaient de l’ombre des Bois-Noirs et marchaient en file indienne ; elles étaient sept ; sans se presser, drapées dans leurs lambas multicolores, elles avançaient, sous la flambée de lumière du cercle, pour gagner le coin sombre de la varangue voisine, où les attendait le vazaha généreux. Les consommateurs de la terrasse, prévenus on ne sait par qui, s’étaient précipités, en bousculant les chaises, vers la balustrade, pour voir le défi-lé. Certains reconnurent les professionnelles de la galanterie indigène et dirent aux autres les noms. M. Destouches ne s’aperçut de rien, absorbé qu’il était par l’approche de son harem !
Sélam avait bien fait les choses : il présentait au vazaha de Tanana-rive un assortiment original et varié.
La première femme était une Makoua, descendante des anciens es-claves amenés de Mozambique : elle avait un nez large et épaté, une bouche violette, gercée, aux lèvres proéminentes, de grands yeux hébétés, avec un regard fixe ; les lobes de ses oreilles étaient hideusement défor-més par de larges disques rouges ; ses seins en forme de poires tremblo-taient, un peu flasques, sous l’étoffe du corsage, et elle se cachait mala-droitement la figure sous un voile de crêpe jaune. Elle répandait un par-fum de santal et de graisse rance. M. Destouches, dont la neurasthénie s’accommodait mal des odeurs communes et fortes, se sentit presque indisposé en respirant la senteur de cette fleur sauvage : il fit signe à Sé-lam de l’éliminer.
Le deuxième sujet, une jeune Sainte-Marienne, au nez petit et bus-qué, aux longs cils épais voilant à demi de très beaux yeux, était amaigrie par la maladie ou les privations ; son visage émacié avait une expression de mélancolie douloureuse. M. le Directeur, de goûts plutôt décadents en littérature, pensa qu’il serait rare d’examiner de près cette personne do-lente, mais il s’abstint à la réflexion : ne sachant pas un mot de malgache, comment pénétrerait-il dans l’intimité morale de cette sauvagesse en-deuillée ? D’autre part certaines maladies, transmises par simple contact, donnent parfois une mine souffreteuse ; il pensa, non sans effroi, à une contagion possible.
La troisième était la propre épouse de Sélam. Une femme n’a pas tous les soirs l’occasion de gagner une ou deux piastres. Le Comorien se fût fait un cas de conscience de priver sa vadibé d’une pareille aubaine. C’était une Anjouanaise très noire, aux yeux assez expressifs, bien faite quoique un peu maigre ; elle portait un double collier de verroterie, et, aux poignets, de lourds anneaux d’argent, ciselés par les Indiens de Ma-junga. Son lamba orange, à grandes arabesques rouges, se rehaussait d’une large bordure jaune ; elle s’était coiffée en grosses coques disposées
– 23 – sur trois rangs des deux côtés de la tête, à la mode d’Anjouan. M. Des-touches la regarda un instant, mais la jugea trop négresse et passa. Sélam fut froissé dans son amour-propre et déçu dans sa cupidité. Il n’en laissa rien voir, et poussa la quatrième plutôt timide.
C’était une petite fille sakalave, qui pouvait bien avoir dix ou onze ans ; elle reniflait comme un enfant qui a perdu son mouchoir ; de fait elle n’en avait jamais possédé, mais, devant le vazaha, elle n’osait se moucher entre les doigts, à la façon du pays, et deux choses blanches, qui n’étaient pas des perles, sortaient de ses narines. M. le Directeur en eut presque la nausée.
Il reporta ses regards avec complaisance sur les trois derniers su-jets, des Sakalaves grandes et bien faites, à figures naïvement bestiales encadrées de chevelures laineuses. Une surtout le séduisit : elle avait la narine gauche percée et ornée d’une petite rosace d’or, grosse comme une pièce de quatre sous. Quel riche thème pour d’ultérieures conversations dans les salons parisiens ! Que de variations possibles sur les modes des femmes qui se percent ici les oreilles et là le nez ! Il se décida pour cette ramatou délicieusement sauvage, et d’un geste congédia le reste du trou-peau.
Les gens du cercle virent deux ombres monter l’une derrière l’autre l’escalier de la varangue, et le tout Majunga de la terrasse fut dans l’attente des événements voluptueux qui allaient s’accomplir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Déception ! Vingt minutes plus tard le chef du Service du Com-merce et des Transports reparut désillusionné et point content. Il entraî-na son ami dans un coin, lui expliqua l’incompréhensible aventure : la belle sauvagesse, prise dans la chambre d’un accès de timidité farouche, était allée jusqu’au refus de sa personne ; elle lui avait raconté, avec volu-bilité et en malgache, quantité d’histoires auxquelles il n’avait rien com-pris ; elle semblait, à ce qu’il lui avait paru, terrorisée par sa barbe qu’il avait blonde, et par le teint rouge brique de son visage congestionné. Ou bien peut-être avait-il violé, dans les premières approches, un des in-nombrables fady, auxquels ces enfants de la nature attachent une impor-tance religieuse. Le fait est qu’il n’avait rien obtenu. Le sujet, mis à la porte, s’était enfui sans demander le prix de son dérangement.
Sélam, rappelé, se mit à la recherche des laissées pour compte ; il ramena une des deux Sakalaves, compagnes de la réfractaire. On la vit ; elle plut ; on monta. Le cercle encore attendit… et au bout de vingt mi-nutes vit revenir M. Destouches. Cette fois c’est lui qui n’avait pas voulu. La Sakalave était à une de ces époques, fréquentes dans la vie des
– 24 – femmes, où le sacrifice d’amour est nécessairement ensanglanté ; la forte odeur de sa race, portée au paroxysme, avait découragé les velléités amoureuses du vazaha.
Le Comorien déclara qu’il n’y avait plus rien à faire ce soir : toutes les oiselles étaient couchées. M. Destouches, avec un regret pour les cinq dédaignées, s’en fut se mettre au lit : il dormit mal, se leva le lendemain matin de fort méchante humeur et se dit que la journée lui paraîtrait longue. Il promena son rut inapaisé dans tous les coins pittoresques de Majunga : partout il connut la tentation, lui qui n’était pas un saint, par les apparences diverses de la femme innombrable. Il monta vers le Rou-va, à travers une brousse de bois-noirs, de flamboyants et de jeunes bao-babs. La vieille forteresse est transformée en caserne pour le 3e régiment de tirailleurs sénégalais ; lorsqu’il eut franchi la grande porte monumen-tale, M. le Directeur, en quête d’imprévu, fut tout étonné de se trouver transporté dans un village africain. Les soldats noirs vivaient là en fa-mille : ils s’étaient bâti des maisons comme dans leur pays natal, des cases rondes en terre, peintes en blanc, avec des toits de chaume co-niques. Il y avait là des femmes de toutes les races, des Bambaras, des Peulhes, des Sénégalaises amenées d’Afrique, des Makouas, des Como-riennes, des Houves, des Sakalaves. De grosses matrones nues jusqu’à la ceinture, étalaient au soleil d’énormes et flasques mamelles, plus pen-dantes que le fruit du baobab ; de frêles Malgaches aux reins cambrés, enveloppées d’étoffes multicolores, cachaient à demi leur visage, avec le désir d’être vues sous les voiles jaunes et rouges. Des petites filles nues jouaient par terre : elles avaient pour toute parure un collier de perles blanches et bleues autour des hanches, et, au poignet, un minuscule bra-celet d’argent.
Tout cela grouillait, riait, chantait ; la chair brune, la chair jaune, la chair noire s’offraient aux baisers du soleil ; leurs effluves se mêlaient, dans l’ardeur du matin d’Afrique, aux senteurs fortes de la brousse voi-sine ; les cases blanches, les étoffes aux tons violents, dans la lumière tropicale, gênaient les yeux à force de les éblouir ; les sons lointains et saccadés d’un tam-tam accompagnaient de leur harmonie sauvage cette orgie sensuelle de désirs, de couleurs et de parfums. M. Destouches, tré-pidant, sentait s’exaspérer sa neurasthénie. Par le sentier qui dévalait vers la ville, il s’en revint, à l’ombre des baobabs, des flamboyants et des bois-noirs.
L’après-midi, il visita Mahabibou, le village indigène, à une demi-heure de Majunga, au bout d’une longue route droite, bordée d’arbres et de tombeaux. Il erra dans le quartier makoua ; il vit des négresses qui se faisaient sur le visage, avec une sorte de terre blanche, des dessins bi-zarres ; il flâna parmi les cases des marchands houves où les vendeuses,
– 25 – accroupies par terre et drapées dans leurs lambas, attendent avec un éternel sourire la venue du client ; il parcourut les rues indiennes, le bourg sakalave, le clan comorien, et partout il avait la même obsession des effluves troublants qu’exhalaient dans l’ardeur des étés les femmes et les daturas.
Quand se coucha le soleil, il revint vers la ville. Des théories de femmes y descendaient, parce qu’approchait l’heure australe du berger, où les marchandes d’amour quittent leurs cases pour gagner les maisons de pierre et de bois des Européens. Il pensa que dans ce troupeau était celle qui lui était destinée, et s’amusa en passant à les dévisager toutes, comme pour en choisir une.
Le soir, Sélam, fidèle au rendez-vous, vint l’avertir : il n’avait qu’à monter dans sa chambre, il y trouverait la ramatou tsara1, objet de ses désirs, et pouvait être sûr, cette fois, de n’éprouver aucune des déceptions de la veille. En ouvrant la porte, il vit, assise sur l’unique chaise, une forme de femme tout enveloppée d’étoffes, immobile comme une statue. Il écarta le voile rouge dont elle se cachait à demi la figure, ôta le lamba multicolore ; une grande fille, bien faite, avec l’inévitable rosace d’or dans une des ailes du nez, leva vers lui ses yeux rieurs. Les vêtements, prépa-rés pour la chute, tombèrent presque d’eux-mêmes, et la belle ne fit au-cune résistance. Elle se montra même si passive que l’être jamais satisfait qu’était M. Destouches s’en trouva fort dépité. Peut-être la tension ex-trême de ses nerfs durant toute cette journée l’avait mal préparé à une passade trop impatiemment attendue ; peut-être aussi cet esprit déca-dent et compliqué était-il inapte à goûter par l’intermédiaire d’une sau-vagesse des joies simples, dénuées de raffinement ; peut-être enfin se trouvait-il, sans plus, en proie à cette tristesse vague qui suit les élans de la passion charnelle.
Cependant le tout Majunga des arrivées de paquebot était au cercle ; depuis la veille, la ville entière s’intéressait aux faits et gestes de M. le Chef de Service du Commerce et des Transports ; bien des gens qui ne sortaient pas le soir, étaient venus au café pour connaître le dénoue-ment de l’aventure ; lorsqu’on avait vu M. Destouches monter dans sa chambre, après un court conciliabule avec Sélam, des paris avaient été engagés ; sur toute la terrasse en ébullition s’échangeaient des propos grivois ; on se criait, d’une table à l’autre :
— B… oudera, B… oudera pas !
1 En malgache « belle femme ».
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Tout à coup on vit une ombre féminine surgir de la varangue de l’hôtel, et s’en aller très vite, le long des murs, vers l’intérieur de la ville. Quelques minutes après, M. Destouches parut, il traversa la rue, monta les quelques marches de la terrasse, et vint droit à la table du directeur de la Compagnie Australe. Toutes les conversations s’étaient arrêtées ; on n’entendait que le bruissement aigu des moustiques autour des lampes. Le chef de Service avait l’air ennuyé, gêné, plutôt maussade ; visiblement il échangeait avec son ami des propos sans importance, pour détourner l’attention. La terrasse comprit qu’elle était indiscrète, les conversations reprirent, on feignit de ne plus s’occuper de l’homme du jour.
Sur ces entrefaites Sélam arriva pour recevoir des compliments, qu’il pensait avoir mérités, en même temps que l’honnête récompense due à ses services. M. Destouches lui mit dans la main une piastre, et dit :
— Tu sais, c’est une femme très ordinaire ; à Tananarive, nous avons mieux…
Sélam, vexé, s’en alla, en murmurant assez haut pour être entendu d’une partie de la terrasse :
— Vazaha difficile… pas content de la ramatou… moi pourtant l’avais essayée…
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