La race inconnue

Charles Renel · Chapitre 9 sur 10

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La race inconnue

Le filanzane

 

 

M. l’administrateur, en tournée depuis cinq jours dans la région la moins peuplée, la plus pauvre de son district, était las de la monotonie des étapes. Il servait depuis trois ans sur les hauts plateaux, il avait par-couru maintes fois les mornes étendues désertiques de cette partie du Betsileo. C’étaient des collines rougeâtres et stériles, couvertes d’une herbe rare et jaune, hérissées d’amoncellements de rocs de gneiss, pareils à des blocs erratiques ; dans les fonds, des rizières en étages, délaissées en cette saison, retenaient un peu d’eau marécageuse, où les déjections des bœufs mettaient des traînées de moires luisantes. Les tanety succé-daient aux tanety, les rizières aux rizières. De loin en loin verdissait l’oasis d’une ferme isolée, enclose dans un fossé rond bordé de cactus. La large sente rouge, dans la bouzaka, montait et descendait, franchissait les digues étroites des rizières, escaladait les pentes arrondies des collines ; et c’était ainsi pendant des heures.

M. l’administrateur s’ennuyait. Il était devenu presque insensible au charme mélancolique de ces paysages, où d’étranges oppositions se font entre les couleurs ternes du sol et la chaude lumière du ciel, où le matin s’éveille et le soir s’endort en de merveilleuses symphonies colo-rées. Trop souvent il avait vu se lever et se coucher le soleil au bord de ces mêmes horizons ; il n’avait ni l’imagination d’un poète, ni l’œil d’un peintre, et la propreté des gîtes d’étapes le préoccupait plus que la cou-leur des montagnes.

La journée avait été particulièrement monotone, en ce pays désolé, sous un soleil implacable. Pendant une heure, il s’était distrait à regarder les gens qui revenaient du marché de Saboutsy ; des fermiers drapés dans les lambas blancs, le visage caché sous les bords des grands chapeaux de paille, porteurs de longues cannes qu’ils balançaient, d’un geste hérédi-taire, comme des sagaies, – d’anciens esclaves à la chevelure crépue, à la peau noire, leur torse nu ruisselant de sueur sous le poids des charges, – des marchands houves avec leur pacotille, – des familles dont chaque membre portait une soubika de riz appropriée à sa taille et à sa force, – des femmes betsileo, aux larges figures bronzées, aux boucles de cheveux aplaties, tressées les unes au-dessus des autres comme de minuscules paillassons. Elles allaient d’une allure fière et souple, les reins cambrés, équilibrant sur leur tête des paniers de manioc, des corbeilles d’ananas, des régimes de bananes. Les hommes balançaient aux deux extrémités d’un bambou des cages en sparterie, pleines de poules, ou menaient de-

 

– 141 – vant eux, avec une baguette, des dindons, des oies ou des porcs. D’autres rapportaient des nattes, des angady, des ustensiles de fer blanc, d’épaisses planches de palissandre, grossièrement taillées à coups de hache par les Tanala de la forêt.

Puis les gens s’étaient espacés davantage. Le marché était fini de-puis longtemps. Maintenant plus personne ne circulait sur le sentier des bourjanes. M. l’administrateur avait recommencé à s’ennuyer ; il comp-tait, en manière de passe-temps, les vatoulahy, les grandes pierres com-mémoratives, dressées jadis par les peuples du Betsileo.

Tout à coup, en haut d’un tanety, il aperçut à une certaine distance, avançant dans le même sens que lui, une petite troupe. C’étaient des hommes qui marchaient vite, avec l’allure de bourjanes ; au-dessus d’eux quelque chose de blanc se balançait : assurément un filanzane. Aussitôt s’éveilla sa curiosité. En ce pays monotone, c’est un événement, au cours d’une étape, que de rencontrer un voyageur. On se pose de multiples questions. Est-ce un vazaha ? Peut-être le chef de la province qui vient surprendre un de ses chefs de district ? Ou un fonctionnaire de Tanana-rive en tournée, en mission spéciale ? Un agent des Travaux publics qui va surveiller un de ses six cents chantiers ? Ou encore un colon cherchant fortune ? Un prospecteur en quête d’un piquet à planter ? Ou tout sim-plement un riche Malgache, visitant quelqu’une de ses propriétés ?

M. l’Administrateur, ravi d’avoir trouvé quelque chose à faire, re-gardait avec attention le filanzane inconnu. Était-ce un vazaha ? D’ordinaire le nombre des bourjanes permet de résoudre vite cette ques-tion. Si la troupe est nombreuse, on peut parier pour un Européen ; si le groupe est petit, c’est sans doute un indigène. Ses bourjanes à lui mar-chaient vite, se rapprochaient sensiblement des autres. Maintenant les porteurs, là-bas, se détachaient avec netteté sur le ciel au sommet d’une colline. Il y avait cinq bourjanes, six au plus. C’était un Malgache. Pour plus de sûreté, il s’informa près de ses hommes :

— Vazaha na malagasy atô ?

— Malagasy.

Il eut une déception, cessa de s’intéresser au lointain filanzane.

Mais, au bout de dix minutes, l’obsession lui revint de cette chose blanche, balancée sur les épaules des bourjanes, de cette chose vivante qui, d’un rythme toujours égal, filait rapidement, sans s’arrêter, dispa-raissait dans une dépression de terrain, puis reparaissait un peu plus loin, se hâtant vers un but inconnu. Cette espèce de course régulière et

 

– 142 – toute droite du groupe articulé qu’est le filanzane en marche, cette préci-pitation silencieuse des fourmis humaines dans le paysage immuable avait quelque chose d’exaspérant, de presque tragique.

Son filanzane à lui gagnait visiblement sur l’autre. Dix vigoureux porteurs se relayaient à ses brancards. Maintenant il se demandait si l’inconnu était un homme ou une femme. Un grand parasol blanc l’empêchait de distinguer. On l’écarta soudain. Pas de chapeau ; une tresse noire dans le dos : c’était une femme.

Cela devenait plus intéressant. Quelle espèce de femme indigène pouvait bien voyager en filanzane sur cette route ? L’épouse légitime d’un riche marchand houve ? ou celle d’un propriétaire betsileo ? Peut-être une ramatou de Tananarive, qui était allée voir sa famille à la campagne et retournait vers son vazaha ?

Une arrière-pensée obscure se levait maintenant dans l’esprit de M. l’Administrateur, célibataire et ramatouisant. Si c’était une jolie rama-tou ? Presque toutes sont faciles. Or, à l’heure qu’il était, dans cette direc-tion, cette femme ne pouvait guère s’arrêter qu’au village de Fiadanana, où il allait lui-même. Avant, il n’y avait pas un hameau ; ensuite, le pro-chain village était à deux heures de marche : impossible d’y arriver de jour. Eh ! Eh ! Il faudrait voir à l’étape !

Le vazaha regardait la ramatou avec intérêt. Elle avait fermé son parasol, le ciel s’étant un peu couvert. La taille paraissait élégante. Une belle tresse noire tombait par-dessus le dossier du filanzane : ces che-veux-là, dénoués, devaient descendre presque jusqu’aux pieds. Mais le lamba blanc, rejeté par-dessus l’épaule, ne permettait pas de rien deviner du corps.

— Allons ! Vite ! Il est tard, cria-t-il à ses bourjanes.

Les hommes se mirent à courir de ce trot allongé qui leur est propre, se passant le filanzane les uns aux autres par groupes de quatre, se jetant les brancards d’épaule à épaule, sans presque ralentir l’allure, avec une légère secousse qui, pour le voyageur, se répète comme un rythme.

On gagnait ferme sur l’autre filanzane. Pourtant la femme était por-tée, elle aussi, par des bourjanes de profession. C’était signe que proba-blement ils avaient été engagés par un vazaha, car d’ordinaire les Mal-gaches prennent comme porteurs leurs fermiers ou leurs anciens es-claves. L’administrateur, sevré d’amour depuis cinq longues journées, s’emballait à fond. Si c’était une ramatou de vazaha, elle ne pouvait être

 

– 143 – que jeune et jolie. La bonne fortune était assurée. Il s’agissait de rattraper la voyageuse, d’engager la conversation avec elle ; ensuite c’était presque lui faire injure que de ne pas lui donner rendez-vous pour le soir.

Les distances se rapprochaient de plus en plus. Il ressentait cette espèce de joie physique qu’on éprouve dans les chasses à courre, quand la bête va être forcée : déjà sonnait dans son cœur l’hallali d’amour. Elle avait rouvert son parasol, balancé narquoisement au rythme du trot des bourjanes. Son lamba, aux plis un peu raides, était d’une blancheur im-maculée ; sur un des côtés du filanzane débordait la ruche empesée d’un jupon. Toutes ces choses blanches et propres étaient d’un bon augure. Le vazaha imaginait des dessous de dentelles, de larges entre-deux décou-vrant à demi une jeune poitrine ferme et bronzée. À un moment la femme ramena son jupon avec le pied ; l’administrateur vit un bout de bottine noire, qui lui parut vernie. Le grand luxe pour une ramatou !

Il n’était plus qu’à une vingtaine de mètres en arrière : enfin il allait rejoindre le filanzane malgache, voir le visage de l’inconnue. Pourvu qu’elle n’eût pas l’idée, par coquetterie, de se dissimuler derrière son om-brelle, comme elles font souvent. Bah ! Puisque aussi bien il allait lui adresser la parole, elle serait forcée de se montrer pour répondre.

Soudain, dans un creux, on rencontra une petite rivière, épandue en marécages. On la traversa sur un barrage de pierres branlantes, ren-dues très glissantes par l’eau. Les bourjanes de la Malgache, peu chargés, passèrent lestement, en course ; mais les siens, portant un poids beau-coup plus lourd, redoutant qu’un faux pas pût précipiter le vazaha dans le ruisseau, traversèrent lentement, avec mille précautions. Quand on fut de l’autre côté, la ramatou avait regagné au moins cinquante mètres.

— Vite ! Vite ! cria l’administrateur. Il faut arriver à Fiadanana avant la nuit !

Cette fois, en dix minutes, on eut rejoint la Malgache. Déjà ses por-teurs d’avant étaient à la hauteur des bourjanes d’arrière de l’autre con-voi. Cette sorte de chasse prolongée, les secousses indéfiniment répétées d’arrière en avant qu’on ressent en filanzane, le voisinage immédiat d’une personne de l’autre sexe, avaient exaspéré toute la sensibilité physique de l’administrateur ; en cette minute il désirait violemment l’inconnue. Une chaleur lui monta au visage, au moment de la regarder. Justement la ramatou, lorsqu’ils furent tout près l’un de l’autre, écarta son parasol, et tourna la tête du côté du vazaha.

C’était une très vieille femme, propre et laide.

 

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Le gîte d’étape

 

 

Louis Fournier, ex-colon à Madagascar, racontait ses aventures, au café des Mille-Colonnes, en prenant l’apéritif.

— Oui, disait-il, on est plus en sécurité dans la brousse malgache que dans n’importe quelle grande ville de France. La nuit, on couche sou-vent la porte ouverte, quand ce n’est pas sans porte…

— Mais les fameux Fahavalou… observa M. Dupont, le percepteur.

— Les Fahavalou, il y a longtemps qu’ils n’existent plus. En 1906, on en conservait encore un ou deux, à Tsindzouarivou, pour les montrer aux étrangers de passage. Je les ai vus. Chaque jour ils touchaient une ration de riz que leur octroyait la munificence de l’Administration, et ils cultivaient un petit jardin devant leur case, comme des rentiers. Ils por-taient le titre honorable de prisonniers politiques.

— De temps à autre, interrompit le percepteur, on lit pourtant dans le journal qu’un colon comme vous a été assassiné quelque part dans l’île.

— Je ne dis pas ; ce serait trop beau s’il n’y avait jamais de crimes. Mais à coup sûr, il y en y a moins que vous ne croyez.

— Vous n’avez jamais eu peur, vous, dit le percepteur, qui n’était pas brave, quand vous couchiez comme ça tout seul, au milieu des indi-gènes, avec les portes ouvertes.

— Si, j’ai eu très peur, une fois. Un peu plus, ça y était ! je ne re-voyais pas la France, ni Bonneville, ni le café des Mille-Colonnes. Mais ce n’est pas un indigène, c’est un compatriote, un Français comme vous et moi, qui voulait me faire passer le goût de l’absinthe.

— Vous ne nous avez jamais raconté ça !

Louis Fournier hésita un moment ; son front se barrait d’un pli d’ennui ; il avait les yeux absents, comme quelqu’un qui regarde des choses lointaines dans le passé.

— C’est que je n’aime guère me rappeler cette histoire ; il n’y a pas beaucoup de gens qui la savent. Enfin, si vous y tenez !…

 

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« C’était à l’époque où j’allais revenir en France, il y a bientôt dix-huit mois. Pendant six ans j’avais prospecté, comme je vous l’ai raconté maintes fois, sur les confins des provinces d’Ambousitra et de Fianarant-soua, aux abords de la grande forêt. J’avais beaucoup peiné, terriblement souffert, parcourant, à pied quelquefois, des régions désertiques, vivant à la malgache, m’arrêtant avec mes hommes pour creuser des trous d’essai, dans les alluvions, le long des ruisseaux. J’avais planté çà et là des pi-quets, essayé de primitives exploitations. À trois reprises, j’avais établi un touby. J’habitais, comme mes Malgaches, une case en mottes de terre, recouverte de branchages et d’herbe sèche ; je vivais là-dedans, parmi des relents d’humus et de pourriture végétale ; je trouvais que ça sentait la mort. Un couvercle de caisse, monté sur quatre piquets, me servait de table, pour la pesée de l’or. Une Malgache, ramassée n’importe où, me faisait la cuisine et dormait avec moi.

J’avais mal choisi l’emplacement de mon premier touby ; j’y ga-gnais vingt ou trente francs par semaine, je dus l’abandonner. Je quittai le second sur un brancard porté par quatre hommes : j’avais une bilieuse hématurique ; je restai deux mois à l’hôpital d’Ambousitra. La troisième fois j’eus la veine de tomber sur une bonne alluvion ; malgré mes six an-nées de Madagascar, je pus encore résister au climat le temps nécessaire pour ramasser quelques litres d’or. Et un litre de poudre d’or, vous savez, ça représente à peu près quarante mille francs !

— Ça vaut mieux qu’un litre d’absinthe, fit observer judicieusement le cafetier.

— J’étais décidé à rentrer en France, et à ne plus remettre le pied dans ce sale pays malgache, de crainte d’y laisser mes os. J’aimais mieux essayer quelque chose ici, dans mon trou de Savoie, à l’air salubre des monts couverts de sapins, où tombe, l’hiver, la bonne neige froide, où les moustiques vous piquent, l’été, sans donner de fièvre. Comme je connais-sais depuis longtemps Tananarive, j’avais eu la fantaisie de descendre à la côte par Manandzary. J’emportais avec moi l’or recueilli pendant les der-nières semaines, pour une valeur d’à peu près quatre mille francs. La poudre précieuse, incluse dans de minuscules sacs en toile, était enfer-mée dans une sacoche qui ne me quittait pas. Maintenant que j’étais riche, je voyageais en filanzane, avec huit porteurs et quatre bourjanes de bagages, comme un fonctionnaire.

Ce soir-là, j’étais parvenu de bonne heure à l’étape, un village perdu en pays Tanala, dans la forêt. Situé tout au fond d’un cirque de mon-tagnes boisées, au bord d’un torrent, ce lieu est triste : il y tombe presque toujours de la pluie ou du brouillard. Le gîte d’étape, à une cinquantaine de mètres du village, à quelques pas de la rivière, n’était qu’une pauvre

 

– 146 – case en bois et en roseaux, construite et aménagée à la mode du pays. Les deux portes se faisaient face : de simples claies de zouzourou, maintenues par une liane. J’avais l’habitude de ces installations sommaires, sans au-cune défense contre l’extérieur ; je n’y prêtais même plus attention.

Le boutou avait dressé comme d’habitude mon lit démontable et ma table pliante ; je me promenais dans l’unique rue du village, en atten-dant l’heure du dîner, lorsque je vis arriver un singulier voyageur. C’était un Européen, grand, maigre, la barbe et les cheveux roux, la figure os-seuse, les yeux caves. Il n’avait pour tous vêtements qu’un pantalon et un dolman de toile grise, usés, rapiécés, déchirés, et des espadrilles. Il por-tait un large chapeau de paille comme en ont les bourjanes. Ses habits, collés au corps par la pluie de la journée, accusaient sa maigreur mala-dive de broussard épuisé par la fièvre et les privations. Il était monté sur un mulet aux os pointus, aux côtes saillantes ; deux Malgaches en hail-lons le suivaient, portant sur des bambous un bagage sommaire : sa lite-rie consistait sans doute en une natte, sa popote en une marmite et une assiette.

Il descendit de son mulet devant le gîte d’étape ; nous échangeâmes un salut assez froid ; je lui expliquai que je venais de m’installer, que j’étais prêt à partager avec lui l’inconfortable case. Il refusa, protestant qu’il préférait coucher dans une maison malgache.

— Acceptez au moins la moitié du dîner que mon cuisinier confec-tionne en ce moment.

Après quelques secondes d’hésitation, il accepta.

— À tout à l’heure, alors.

Le repas me sembla plutôt long. Il n’y avait entre nous aucune cor-dialité. Je le sentais aigri, mal disposé, haineux ; j’éprouvais à son égard une grande pitié mêlée de beaucoup de défiance. Je n’avais nulle envie de provoquer de sa part des confidences sur ses infortunes, pas plus que je ne tenais à lui raconter mes propres affaires. Aussi la conversation lan-guissait.

Comme je lui demandais s’il avait quitté la France depuis long-temps :

— Depuis onze ans, répondit-il assez sèchement.

— Moi, depuis sept.

 

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— Et vous y retournez après fortune faite, répliqua-t-il, avec un sin-gulier sourire un peu amer, en jetant un regard furtif sur ma sacoche accrochée à l’un des piquets de ma moustiquaire. Je surpris ce coup d’œil : il s’en aperçut, rougit très fort et me parla aussitôt de Manandzary, où j’allais m’embarquer. Comment le savait-il ? J’étais sûr de ne pas le lui avoir dit. Je me souvins de l’avoir vu s’entretenir avant dîner avec deux de mes hommes qui lavaient leurs lambas à la rivière. Les bourjanes sont de grands enfants bavards ; ils aiment à raconter au premier venu leurs histoires et celles des autres. Les miens avaient dû lui parler de moi, de mon touby, des bénéfices de mon exploitation. L’individu m’inspirait de moins en moins de confiance ; je souhaitais de ne pas l’avoir pour com-pagnon de route aux prochaines étapes.

— Vous allez aussi à Manandzary.

— Oh ! non ! dit-il, avec un geste vague vers le Nord. Je m’en vais prospecter par là dans la forêt.

On se quitta de bonne heure ; je me couchai de suite, car je devais me lever avant l’aube. Sur l’oreiller je me mis à réfléchir aux singulières allures de mon commensal d’occasion, à ces regards suspects jetés sur mes bagages, au gîte d’étape qui ne fermait pas. J’avais placé, comme d’habitude, ma précieuse sacoche sous mon traversin. Mais une vague inquiétude, ce soir-là, me tenait éveillé, et une nervosité particulière me prédisposait à toutes les peurs de la nuit. Je regrettais maintenant d’avoir fait dresser mon lit dans cette case ouverte et isolée. Pourquoi n’avais-je pas élu domicile chez quelque indigène au milieu du village ? Le voisi-nage immédiat des Malgaches m’eût délivré du souci de cet aventurier européen. Le murmure monotone du torrent tout proche contribuait à m’empêcher de dormir ; je songeais que ce bruit serait suffisant pour étouffer mes appels en cas d’attaque.

Je me tournais et me retournais dans mon lit, sans arriver à m’assoupir. J’avais presque la fièvre. Je me levai pour boire une gorgée d’eau. Afin de me tranquilliser moi-même, j’ouvris ma cantine pour la première fois en ce voyage, j’en tirai mon revolver, je le sortis de son étui, le glissai sous le matelas à portée de ma main. Rassuré par cette précau-tion insolite, et cédant à la fatigue, je m’endormis enfin. Mon sommeil fut troublé par des cauchemars. Je me réveillai plusieurs fois en sursaut, haletant d’effroi, mouillé de sueur. Je demeurais immobile plusieurs mi-nutes, attentif au mystère angoissant de la nuit, et je me rendormais dans le silence, malgré ma volonté de rester éveillé. Un rat dégringolant du chaume du toit sur ma moustiquaire me causa une grosse frayeur, vite passée : j’avais l’habitude des rats, hôtes familiers de toutes les cases malgaches dans la brousse.

 

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Il pouvait être une heure du matin, quand brusquement je me ré-veillai encore, mais cette fois sans mauvais rêve, ni sensation d’angoisse. J’ouvris les yeux : tout de suite je remarquai qu’une large raie de lumière pâle coupait ma moustiquaire vers le pied du lit. Pris d’un vague malaise, j’écarquillai mes yeux encore lourds, et je regardai ; la claie qui servait de porte, écartée légèrement, laissait passer, en un rectangle étroit et allon-gé, la clarté lunaire. J’étais sûr, absolument sûr d’avoir fermé soigneuse-ment la veille. Alors c’est que quelqu’un l’avait ouverte. L’homme peut-être était déjà dans la case. Puis, à la réflexion, je jugeai l’ouverture trop étroite. Pourtant un frisson traversa ma chair ; je n’osais plus bouger. J’écoutai longuement, retenant ma respiration, songeant que l’homme, l’aventurier, l’assassin était là, derrière la frêle barrière de roseaux, à de-mi écartée. Car je ne doutais pas que ce fût lui, mon convive de la veille. J’écoutais donc, anxieux, puis je pensai que l’autre aussi écoutait. Il fal-lait lui donner le change. Que faire ? Je pris mon revolver, me mis à ge-noux sur mon lit, face à la porte, et je simulai progressivement la respira-tion de plus en plus lente et profonde d’un homme qui se rendort. La ruse réussit. J’entendis soudain un bruit presque imperceptible de roseaux froissés ; la claie de nouveau s’écarta ; le rectangle de lumière pâle s’élargit sur la moustiquaire. Heureusement j’étais invisible derrière le tulle blanc. Une pause, qui me sembla longue, longue : une fois encore la claie se déplaça. Maintenant il y avait assez de place pour le passage d’un être humain. Je sentis que l’homme allait entrer. Mon cœur battait à coups si forts et si précipités, que j’avais peur d’être trahi par ses batte-ments ; j’en oubliais de feindre le sommeil et m’efforçais de retenir ma respiration. L’autre aussi s’était arrêté ; il devait être inquiet. Soudain je perçus un crissement bizarre, pareil au bruit que fait un rat dans les ro-seaux d’une case. Ce bruit venait de la porte. C’était l’homme qui, avec ses ongles, imitait sur la claie la course inégale et saccadée d’un rat. Qu’il connaissait bien les êtres et les choses de la brousse ! Il savait que je ne prêterais nulle attention à un rat, que ce bruit m’inciterait plutôt, si j’éprouvais quelque inquiétude, à me rendormir tranquille. De nouveau je respirai fortement, avec régularité. Une minute passa : tout à coup la lueur blanche fut aux trois quarts interceptée : un corps s’interposait dans l’ouverture ; l’homme était monté sur le seuil, d’un geste souple et silencieux ; pourtant la traverse légère qui supportait le plancher en ra-paka avait gémi. Il s’arrêta ; puis, rassuré par ma respiration feinte, il fit un pas en avant. Le plancher céda encore et cria. L’homme demeura im-mobile, et je tirai trois fois, coup sur coup, pressant la gâchette de l’index droit et supportant l’arme de la main gauche, pour bien viser. Au premier coup, l’homme s’était rejeté en arrière, criant :

— Ça, c’est bien ma guigne !

 

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Il s’était cramponné une seconde à la claie qui céda, et lourdement il était tombé, la face en avant. Je me levai, je cherchai mes allumettes à tâtons, et j’allumai le photophore, mon revolver toujours en main, puis je regardai, à distance raisonnable, le corps étendu. L’homme, couché sur le ventre, semblait évanoui ou mort. Je sortis, j’appelai mes bourjanes. Le village, aux détonations, s’était éveillé et déjà s’agitait ; des ombres pru-dentes rôdaient aux abords du gîte d’étape. À mes cris, vingt Malgaches accoururent, entrèrent dans la case. Alors je vins tout près, et, aidé d’un bourjane, je retournai le corps inerte. De sa main droite, l’homme serrait un antsy, un grand couteau malgache, fortement emmanché. Il avait reçu une de mes balles dans le ventre, la première sans doute. Il était déjà dans le coma et mourut, une heure après, sans avoir repris connaissance.

 

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Un conquérant

 

 

Dans un coup de folie, à la suite d’une observation un peu vive, Mohammed le Sénégalais venait de tirer sur son sergent européen. La fureur, heureusement, l’avait empêché de viser, et l’autre en avait été quitte pour la peur. Épouvanté de son acte, avec dans les yeux la vision du conseil de guerre et du peloton d’exécution, le Sénégalais gagna la brousse. L’ivresse du meurtre entrevu faisait encore battre ses tempes ; le bruit du coup de feu, après des mois d’apathie pacifique, sonnait joyeu-sement dans ses oreilles ; et le guerrier naïf, en une brusque poussée de sauvagerie, voyait rouge. Assez et trop longtemps, en ce doux pays mal-gache, il avait fait les commissions du lieutenant, le marché du sous-lieutenant, essuyé les rebuffades du sergent, les moqueries du caporal. Il avait la nostalgie des marches dans la forêt vierge, avec la sagaie de l’ennemi qui menace, à portée du bras, derrière chaque arbre, avec les attaques de flanc le long de la colonne, les alertes nocturnes à l’étape. Surtout il regrettait les batailles d’Afrique, le fracas du canon ouvrant une brèche dans le tata, l’assaut à l’arme blanche, la ruée des guerriers noirs à travers les pans de murs écroulés, et le jaillissement du sang sous les coups de pointe, et l’écrasement des crânes sous les coups de crosse, et le viol des femmes éperdues dans les coins sombres des cases, et les danses du tam-tam dans la nuit victorieuse au milieu du pays conquis. Tout cela, pour un Sénégalais, se résume en cette expression pittoresque : « casser village » ; Mohammed voulait aujourd’hui casser village ; il marchait comme un fou, franchissant au pas accéléré les tanety abrupts, courant sur les digues des rizières, cherchant le village à casser. Il était hagard et tragique. Les enfants qui jouaient autour des cases s’enfuyaient à son approche ; les femmes assises sur le pas des portes se recroquevillaient dans leurs lambas ; les hommes armés de baguettes qui gardaient les bœufs disparaissaient derrière quelque mur, à la vue de son fusil. Il fit ainsi des kilomètres, escaladant des plateaux, redescendant des côtes, traversant des cols, toujours droit devant lui, à la recherche d’un obs-tacle, pour le casser.

Mais, en ce pacifique pays d’Imerina, rien ne s’opposait à sa marche, les passants s’écartaient de son chemin, les maisons semblaient vides à son approche, les êtres frêles drapés dans des lambas et accroupis çà et là au seuil des portes ou au pied des tombeaux, tournaient à peine la tête pour le voir passer. Une fois il tira sur deux bœufs noirs qui traî-naient une charrette au milieu du chemin ; les bœufs effrayés versèrent le

 

– 151 – char dans le fossé, et le Sénégalais poursuivit sa route sans même regar-der derrière lui.

Comme le soleil s’inclinait vers les montagnes, Mohammed parvint, en haut d’une colline, à un village fortifié, construit jadis par les Houves. Les Fahavalou y avaient paru l’année de la grande insurrection, puis les Français, avec leurs canons qui tirent de loin, l’avaient bombardé et brû-lé, par représailles ; les habitants, sans y rien comprendre, après avoir relevé tant bien que mal quelques cases, attendaient, hébétés, d’autres malheurs. Ce jour-là, l’oiseau de mauvais augure, le takatra au plumage sombre, avait voleté au-dessus du village en poussant son lugubre cri : aussi les vieillards, attachés aux croyances des ancêtres et mal impres-sionnés par ce signe, demeuraient inquiets.

Lorsque parut le grand soldat noir avec sa chechia rouge et son fu-sil, ce fut une fuite générale. Lui, las d’avoir tant marché, fit halte et re-garda. Le village se tassait derrière un fossé à pic, taillé dans l’argile rouge ; le fond en était envahi par une luxuriante végétation de plantes de toutes sortes, cultivées et sauvages : manioc, ricins, caféiers, pêchers, aviavy, lilas de Perse. Une digue de terre d’un mètre de large donnait accès à une porte barbare : quatre grands piliers en pierre brute, surmon-tés d’une dalle. Le soir on roulait dans l’intervalle une sorte d’énorme meule pour obstruer l’ouverture. Cette fortification primitive exalta le Sénégalais. Brandissant son fusil et jetant des cris sauvages, il se rua sur la digue et franchit la porte. Des pans de murs à demi écroulés mar-quaient la place d’anciennes cases abandonnées ou détruites ; sur les décombres d’autres ruines, fertilisés par le fumier des générations, crois-saient avec exubérance les patates et le manioc. Des habitations sans toiture ouvraient dans le ciel leurs fenêtres vides. Quelques maisons, çà et là, recouvertes de zouzourou et fermées par des planches, semblaient habitables. Mais les habitants s’étaient cachés ; et seuls, les animaux, inconscients des querelles humaines, hantaient ce morne paysage. Des vaches broutaient lentement l’herbe rare, des petits cochons noirs batifo-laient dans les ruines, et des coqs roux, au poitrail déplumé, aux longues pattes jaunes, picoraient sur le sol maigre à coups de bec précipités. Pourtant deux ou trois têtes bronzées se montrèrent au coin d’un mur ou derrière les planches mal jointes d’une fenêtre. Le Sénégalais tira au ha-sard une dizaine de coups de fusil, troua deux planches, tua un coq, et blessa un cochon qui disparut dans une case en poussant des cris aigus et déchirants. Faute d’adversaires à combattre, le soldat noir sentait sa fu-reur tomber et sa lassitude grandir. Il s’arrêta devant une maison en briques crues flanquée d’une varangue, la plus belle du pays ; d’un coup de crosse il enfonça un des battants de la porte vermoulue et entra ! Dans un des coins d’une salle obscure jonchée de nattes, un tas blanc de corps prostrés gisait. Il se rua brandissant son fusil, mais sans conviction : la

 

– 152 – passivité malgache avait eu raison de sa colère. Il ne tua personne : aux coups sourds répondirent des gémissements, des formes apeurées roulè-rent ou bondirent jusqu’à la porte et disparurent à l’angle de la maison. Les animaux avaient fui, effrayés. Un silence morne régna, coupé lugu-brement par le cri du takatra.

Le Sénégalais, impressionné par la solitude, vint sur le seuil. La prostration succédait à son excitation de tout à l’heure, et ses jambes glacées de sueur avaient peine à le porter. Il eut peur des hommes invi-sibles dont les yeux devaient l’épier derrière tous les murs. Hâtivement il barricada, comme pour soutenir un siège, la porte et les deux fenêtres, il empila toutes les nattes dans un coin, se coucha dessus et s’endormit au moment où s’obscurcissait le jour.

Quand il s’éveilla le lendemain, des rais de soleil filtraient partout à travers les ouvertures des planches. À l’extérieur on entendait le vague murmure que font ensemble dans un village toutes les bêtes, depuis les libellules au vol strident, les grillons au chant monotone, jusqu’aux porcs qui grognent et aux vaches qui ruminent. Aucuns bruits humains. Le Sénégalais rouvrit la porte ; de nouveau il eut conscience d’yeux sans nombre qui le guettaient sournoisement. Pourtant il n’avait pas peur ; il gardait un mépris immense pour tous les hommes de race malgache, amis du repos et des Kabary, mais qui craignent les coups et la bataille. Il gesticulait, brandissant son fusil comme une sagaie, en un geste ances-tral ; il invectivait ses ennemis, à la façon d’un héros barbare, et leur re-prochait leur couardise. Il les interpellait dans son français naïf :

— Ça pas des hommes, ça des femmes, ça couillons !

Puis, s’excitant lui-même, il leur criait des injures en langue séné-galaise, comme s’ils avaient pu le comprendre, et les traitait de charo-gnards, d’hyènes et de chacals.

Mais il se calma vite, n’ayant pas l’habitude des longs discours, et, magnanime, il offrit la paix. Une faim obscure habitait ses entrailles et sa langue claquait dans sa bouche desséchée de soif. Il cria naïvement son désir, il demanda Sakafo aux bons Malgaches, et, pour témoigner de ses intentions pacifiques, il jeta derrière lui son fusil dans l’ombre. Aussitôt des yeux curieux apparurent à la crête des murs ruinés, des formes blanches s’avancèrent dans les rues les plus écartées. Il y eut des conci-liabules, des chuchotements, des allées et venues. Enfin deux femmes arrivèrent, timidement. L’une portait un coq vivant aux pattes liées, et l’autre, dans une écuelle en terre, un tas de riz cuit. Une troisième, presque en même temps, vint avec un régime de bananes. Elles déposè-rent le tout à deux mètres de lui et s’enfuirent. Il demanda de quoi boire.

 

– 153 –

On lui apporta de l’eau. Sous la varangue pourrissait un vieux siège de zouzourou, tout effiloché. Il s’assit à la manière des vazaha, puis il man-gea et but. Il se rassasia de riz, goûta les bananes ; saisissant le coq, il lui tordit le cou et le jeta au loin en ordonnant aux gens du village de le plu-mer et de le faire cuire.

Passant d’une impression à l’autre avec leur indifférence habituelle, les Malgaches avaient été prompts à se rassurer. Un cercle de curieux, où dominaient les enfants et les femmes, entourait à distance respectueuse le maître du village. Des hommes, des vieillards s’avancèrent avec des gestes obséquieux et des salutations d’esclaves. Ils se courbaient en avant, étendant les mains vers la terre en signe de soumission. Ils offri-rent un bœuf, que le conquérant refusa, et une masse de vivres et d’objets hétéroclites, qu’il accepta et mit en tas près de la porte. Les enfants s’enhardirent, vinrent tout près de lui ; il leur sourit, leur donna des ba-nanes et des mangues. À quelques pas, les femmes serrées dans leurs lambas, dont elles tenaient un pli entre les dents, regardaient avec des yeux d’admiration le guerrier noir. Un groupe d’hommes le contemplait de loin, sans intentions hostiles. Une partie du village avait repris ses habitudes. Au milieu de l’après-midi, tout était rentré dans l’ordre ; seuls les habitants de la grande case en briques crues, n’avaient pas osé réinté-grer leur demeure, choisie par le seigneur au fusil bruyant.

Celui-ci, repu et reposé, trouvait à son goût la situation de maître d’un village. Il en tira tous les avantages qu’elle comportait. Aguiché par la vue de quelques ramatous élégamment drapées, il demanda des femmes. Au bout d’un quart d’heure, on lui en amena trois, jeunes et jolies. Il en choisit une, qui, docilement, le suivit dans sa case. Les deux autres s’accroupirent sous la varangue, en attendant son bon plaisir.

La journée passa. Revint la nuit. Il barricada la porte, par habitude, et dormit avec ses femmes. Le lendemain, dès le lever du soleil, il s’assit devant sa porte et regarda ses sujets vaquer à leurs occupations. On était accoutumé à sa présence ; les enfants ne faisaient même plus attention à lui. Les trois ramatous, accroupies contre le mur, se reposaient avec l’impassibilité malgache. Ce jour-là, l’ennui le gagna de suite. Il avait épuisé toutes les joies de la conquête. Il fut pris de la nostalgie de son casernement, des maisons basses alignées sur le plateau de Betoungou-lou, en face de la montagne de Tananarive. Il songeait à ses camarades en train d’astiquer leurs fusils ; il se voyait partant pour la corvée d’eau, sur-tout il pensait à la grande négresse aux seins en formes de gourdes, aux cheveux crépus, aux grosses lèvres, qu’il avait choisie pour tenir sa case propre. En même temps il jetait un regard de dédain sur les bras menus, sur les formes grêles des femmes assises à ses pieds. Et il rêvait de re-tourner vers Mme Sénégal, vers sa case en zouzourou, vers ses camarades

 

– 154 – avec qui il pouvait s’entretenir des villages cassés par eux, là-bas, dans les guerres d’Afrique.

Tout à coup il y eut un brouhaha, et les enfants coururent vers la porte. Dans l’encadrement des grandes pierres brutes parut, se détachant sur le ciel bleu, un groupe familier : un officier en uniforme blanc, ac-compagné d’un sous-officier et de six Sénégalais. Mohammed reconnut son capitaine, son sergent, ses camarades. Ils se consultaient, semblaient hésiter, en regardant l’autre assis dans son fauteuil, le fusil entre les jambes. Puis le capitaine se détacha seul de la petite troupe et, très natu-rellement, s’avança vers lui. Le cœur du révolté s’attendrissait de plus en plus, il avait envie à la fois de pleurer et de rire ; quand l’officier, à dix mètres, la main sur la crosse du revolver, lui cria d’un ton bourru :

— Eh bien ! Mohammed ! Mauvaise tête ! Qu’est-ce que c’est que ces histoires-là ?

Le Sénégalais, dompté par l’habitude de la discipline, se leva, se mit au port d’arme, et, impassible, fit le salut militaire.

 

– 155 –

La Saint-Barthélémy des vazaha

 

 

Ce soir-là, M. Achille Lefort était rentré du bureau tout guilleret, avec trois histoires sensationnelles pour son épouse. Cochut, l’adjoint des services civils, partait en disgrâce à Ambousitra ; motif : on avait vu sa femme sur la route du sud, en tête à tête dans un pousse-pousse avec un collègue de son mari ; le gouverneur général avait trouvé que la petite dame, depuis quelque temps, s’affichait trop. Deuxième nouvelle : le fils du général et un commis du Louvre s’étaient battus, en plein café Martel, à l’heure de l’apéritif ; l’employé de commerce, après avoir giflé le fils du général, l’avait gratifié en outre de nombreux coups de poings ; l’autre n’avait riposté qu’en annonçant la visite de deux de ses amis. Enfin une bande de Fahavalou aurait paru dans le district d’Arivounimamou, à moins de cent kilomètres de Tananarive : on parlait d’un village brûlé, d’un colon assassiné ; les communications télégraphiques seraient inter-rompues.

Ces trois événements extraordinaires furent commentés sans fin par les deux époux pendant le repas du soir. Ils firent une digestion courte et paisible dans leurs fauteuils de zouzourou, laissant vagabonder leur imagination du pousse-pousse adultérin aux scènes de pillage des Fahavalou. Puis ils se couchèrent, un peu plus tard que d’habitude, parce qu’ils avaient beaucoup causé.

Ils dormirent comme les autres nuits jusque vers deux heures du matin : à ce moment, M. Lefort fut réveillé par sa femme ; elle lui disait d’une voix étranglée :

— Qu’est-ce que j’entends, Lefort ? Écoute ! Écoute ! Ils viennent !

Le mari n’eut pas une seconde d’hésitation : ils, c’étaient les Faha-valou ; en écoutant, comme le lui recommandait sa moitié, M. Lefort perçut les sons étranges d’une conque, dont les appels troublaient lugu-brement la nuit. Il reconnut l’andzoumbouna, la conque de guerre des anciens Malgaches, la grande coquille marine, grosse comme la tête d’un homme : on y souffle, en gonflant les joues, à perdre haleine ; M. Lefort se rappelait en avoir vu dans la case d’Andrianampouinimerina ; il savait que les indigènes les employaient encore pour convoquer les Foukounou-louna aux assemblées. Mais à deux heures du matin, il ne s’agissait pas d’assemblée. Alors ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

– 156 –

Dans la nuit noire, cette musique était angoissante : des appels pré-cipités, impérieux, en deux notes aiguës, suivis d’une note plus grave, longuement prolongée, pareille au meuglement d’un taureau. Les sons, de plus en plus forts, semblaient se rapprocher ; le sonneur maintenant passait sur le chemin, à trente mètres ; puis il s’éloignait peu à peu ; les appels lointains, moins sauvages, devenaient plus mystérieux. M. Lefort s’était dressé sur son séant ; il écoutait, ahuri et troublé, dans l’inquiétude de son sommeil brusquement interrompu et de son imagina-tion pleine de Fahavalou. Sa faible épouse, cramponnée à son bras, suait de peur, attendait une parole pour la tranquilliser, parole qui ne venait pas.

— C’est un incendie, n’est-ce pas ? finit-elle par dire ; elle exprimait le minimum de son inquiétude, avec le vague espoir que son mari affir-merait qu’en effet c’était un incendie. Événement de si peu d’importance, puisque le feu n’était pas dans leur maison ! Lui retenait sa respiration pour mieux écouter, et ne disait mot.

Maintenant d’autres conques répondaient à la première, dans le lointain. D’invisibles sonneurs jetaient le même appel lugubre et lent à tous les coins de la ville. La mélancolie fameuse du cor n’était rien en comparaison de l’horreur barbare de ces trois notes meuglées dans la nuit par les andzoumbouna ! Les sons, dans l’ombre naguère silencieuse, se répercutaient démesurément, et les époux Lefort avaient cette impres-sion effrayante que les sonneurs, se rapprochant de plus en plus, décri-vaient autour de leur maison des cercles toujours plus étroits. Les che-veux plaqués aux tempes, la chemise collée au corps, haletants et oppres-sés, ils étouffaient dans un horrible cauchemar. Leur cerveau, hanté par les conversations de la veille, peuplait Tananarive de Fahavalou !

Tout à coup des rumeurs lointaines parvinrent jusqu’à eux, cris bi-zarres, appels répétés, voix humaines imprécises trouant la nuit, hurle-ments des chiens inquiets. La ville entière, complice des sonneurs, ac-compagnait d’un bourdonnement sourd le meuglement tragique des conques. Comme à un signal donné, le quartier s’éveillait, s’agitait. Des voix parlaient dans les cases voisines, habitées par des Malgaches ; des allées et venues suspectes tissaient autour de la maison une toile de mys-tère.

Et les Lefort, épouvantés, comprirent soudain : Tananarive était en révolte ; les Malgaches se levaient en masse pour exterminer les Français. Maintes fois, en pleine veille, cette idée leur était venue : la possibilité, la facilité d’un soulèvement du peuple conquis. N’avait-on pas eu la sottise, quelques mois plus tôt, d’envoyer à Diégo-Suarez une bonne partie des troupes françaises ! On était gardé désormais par des tirailleurs mal-

 

– 157 – gaches. Deux mille européens, dispersés dans tous les quartiers de la ville, se trouvaient à la merci de soixante mille indigènes. Vraiment la tentation avait été trop forte. Aujourd’hui c’en était fait ; les conques malgaches, en cette fin de nuit d’automne, sonnaient la Saint-Barthélemy des vazaha ! Les Lefort, sans se parler, s’étaient compris : maintenant ils étaient sûrs, tous les deux, de l’horreur de la situation.

— On massacre les Européens, avait murmuré Madame.

— Habillons-nous vite, avait susurré Monsieur.

En même temps Madame allongeait la main vers la table de nuit et frottait une allumette. Les femmes sont si imprudentes !

— N’allume pas ! dit Monsieur. Inutile d’attirer l’attention sur notre maison !

Tâtonnant dans l’obscurité, ils s’habillèrent hâtivement. Madame passa une jupe, un corsage, enfila ses bas et ses pantoufles, s’enveloppa la tête d’un fichu. Monsieur mit le pantalon et le veston de flanelle qu’il avait quittés la veille, coula ses pieds nus dans une paire de souliers : tous deux sortirent de la chambre. Dans le corridor, ils hésitèrent. Où aller ? Sortir, c’était courir au-devant des bandes d’égorgeurs ! Rester, c’était attendre la tuerie, qui allait se faire sans doute rue par rue, maison par maison.

— Tu ne prends pas ton revolver ? dit Madame.

Il haussa les épaules et ne répondit même pas. Brusquement il se décida. L’essentiel était de gagner du temps. Après l’ivresse des pre-mières vengeances, les Malgaches, peuple placide et doux, se calme-raient. Les Européens échappés au massacre nocturne seraient peut-être gardés comme otages. C’était une chance à courir en tous cas, si mince fût-elle.

M. Lefort descendit l’escalier, suivi de sa tremblante épouse ; il sor-tit de la maison, laissa toutes les portes ouvertes pour faire croire qu’on s’était sauvé sans espoir de retour, et gagna les parties les plus touffues du jardin. Il y avait heureusement de quoi se cacher. Devant la maison, des saules pleureurs laissaient tomber leurs branches pour masquer les allées et venues des habitants ; derrière, le long des communs, deux ran-gées de bananiers drus et verts offraient au vent leurs larges feuilles effi-lochées. Les fugitifs se glissèrent entre les troncs serrés, dans l’humidité chaude de l’humus putride ; tout au fond du jardin, à l’abri des verdures luxuriantes, ils allèrent se blottir dans une petite cahute en bois, couverte

 

– 158 – de zouzourou pourri, branlante, disjointe, vermoulue, abandonnée de-puis longtemps aux vouroundoulou, Bien malin qui viendrait les cher-cher là !

Une fois tapis, de nouveau ils tendirent l’oreille. Tout de suite, ils eurent l’impression que la révolte était triomphante. Les lugubres appels des conques se répondaient dans la nuit, de tous les coins de Tananarive. Le massacre devait être fini dans les hauts quartiers ; car un flot humain semblait descendre vers la périphérie de la ville. Sur le chemin qui lon-geait leur maison, derrière le mur bordé de bananiers, où s’appuyait leur cahute, ils entendaient les pas précipités de groupes en marche. Tous se hâtaient du côté de l’ouest, vers les rizières. Sans doute c’étaient les égor-geurs, qui, leur besogne finie, allaient porter la bonne nouvelle du mas-sacre aux habitants du voisinage, pour soulever l’Imerina entière contre les Vazaha. Le jour naissait, peut-être l’aurore de leur dernier soleil. Ah ! qu’ils regrettaient d’être venus au pays rouge ! Pourquoi n’étaient-ils pas restés dans leur tranquille et plantureuse Normandie, loin des anophèles et des Fahavalou ! Ils maudissaient les ancêtres, marins ou corsaires, qui avaient mis dans leur sang l’amour des aventures lointaines et des soldes coloniales ! Qu’ils auraient voulu, à cette heure, être à trois mille lieues, près de la côte brumeuse de l’Océan Occidental, dans la petite maison grise aux étroits volets, sur la digue marine, ou bien dans le jardin aride, où fleurissent, à l’abri des tamariniers nains, de maigres géraniums !

Les appels des conques se faisaient plus rares, une paix relative descendait sur la ville. Le jour baignait le sommet des collines, chassait les spectres de la nuit. On eût presque dit un matin ordinaire de Tanana-rive. Il semblait aux Lefort que les maisons malgaches, voisines de la leur, au flanc de la montagne, s’éveillaient comme d’habitude. Tout à coup retentit une sonnerie de clairon, le réveil de la garde indigène, là-bas, à Fiadanana ; depuis deux ans elle annonçait tous les matins aux Lefort qu’il était cinq heures. Mais cette sonnerie française, à l’heure ré-glementaire, en une journée pareille, que signifiait ? La garde indigène devait participer à la révolte : elle était donc loin de sa caserne. Et si, par le plus grand des hasards, elle était restée fidèle, elle avait autre chose à faire que les sonneries réglementaires. Alors, quoi ?…

Pour la première fois, depuis trois mortelles heures, M. Lefort eut l’idée qu’il pouvait s’être trompé. Cette joie physique de la délivrance entrevue lui causa un tel afflux de sang que ses oreilles bourdonnèrent : il faillit se trouver mal. Sans rien dire à sa femme, pour ne pas lui donner une vaine espérance, il se glissa hors de la cahute, en faisant signe qu’il allait revenir. Entre les troncs des bananiers, il se coula jusqu’au mur d’enceinte de son jardin. Ce mur en terre rouge, effrité par le vent, mangé

 

– 159 – par la pluie, ouvrait çà et là de larges brèches. Par une récente lézarde, sûr de voir sans être vu, il regarda.

Le mur longeait un chemin peu fréquenté. De l’autre côté se dres-sait un talus assez raide, puis un terre-plein, vaguement cultivé ; au fond s’alignaient quelques cases malgaches, de pauvres cases en terre crue, couvertes de zouzourou. Sur le terre-plein, des femmes pilaient du riz ; à côté d’elles, sur le seuil d’une ouverture noire, d’où sortait un nuage de fumée bleue, une petite fille pouillait son jeune frère, cependant que sa sœur aînée étendait sur les buissons d’hibiscus des linges d’une propreté douteuse, souillés en quelque rêve puéril. Deux cochons noirs s’ébrouaient au milieu des enfants, les poules picoraient au bord du talus. Soudain un coq lança dans le matin son clair appel. Il faisait tout à fait jour ; le sommet isolé d’Ambouhidzanahary était baigné de clarté, tandis que la montagne projetait encore son ombre sur Mahamasina. La joie du soleil ressuscité fit couler des frissons d’attendrissement dans les membres courbaturés de M. Lefort. Il crut de nouveau à la sécurité, à la vie, au bonheur. Maintenant il était presque sûr d’avoir fait un affreux cauchemar. Tout le lui disait, la paix matinale des animaux et des choses, les allées et venues tranquilles des Malgaches indifférents à une servitude qui ne leur pesait guère.

Pour être tout à fait rassuré, il ne lui manquait que de voir un blanc, un vazaha comme lui, circuler parmi les Malgaches. Cette satisfac-tion lui fut accordée. Des bruits de pas sonnèrent sur le chemin ; quatre bourjanes dégringolaient au trot, portant sur un filanzane son voisin d’en haut, le Garde général des forêts. Il partait en tournée ; les bourjanes étaient venus le prendre à son domicile ; donc il n’y avait pas eu de mas-sacre des Européens, ce jour était un jour comme les autres !

Quelle folie avait été la sienne ! Il en voulait à sa femme, qui, le ré-veillant en sursaut, avait préparé dans son imagination l’éclosion de ce cauchemar. Il se précipita dans la cahute où grelottait Mme Lefort, il fit exprès beaucoup de bruit, l’entraîna vers la maison, ahurie, affolée. Il avait hâte d’aller se coucher pour oublier les heures d’épouvante dans un sommeil plein de sécurité. Il était honteux à l’idée que leurs domestiques malgaches, en arrivant à six heures et demie, auraient pu les chercher dans leur maison, vainement, et les trouver blottis au fond du jardin, comme des bêtes traquées. Quelle humiliation pour eux, des vazaha ! Quelles gorges-chaudes en aurait faites tout Tananarive ! M. Lefort, pour en sortir à son honneur, fit une scène à sa femme. Elle se coucha avec un violent mal de tête. Lui, jugea plus digne, bien qu’il eût sommeil, de ne pas l’imiter. Du reste la curiosité aurait suffi à le tenir éveillé. Il voulait savoir ce qui, exactement, s’était passé ; car cette nuit n’avait tout de même pas été pareille aux autres ; il n’avait pas rêvé ces lugubres appels

 

– 160 – des conques, ces voix de la Barbarie, évocatrices des scènes de massacre et d’épouvante. Il fit donc semblant de travailler à son jardin : au premier passant il posa la question qui lui brûlait les lèvres, et il sut enfin pour-quoi il avait eu peur.

Sous la poussée des eaux, après les longues journées pluvieuses, les digues des rizières, le long de l’Ikioupa, avaient menacé de se rompre ; le Gouverneur avait ordonné de faire sonner les conques de détresse, pour avertir la ville du danger. Aussitôt, dans la nuit, les indigènes s’étaient précipités en foule pour consolider les levées de terre qui protégeaient leurs récoltes contre l’inondation.

Le soir, au cercle, M. Lefort se moqua des gens qui croyaient aux brigands, aux insurrections, aux Fahavalou : plusieurs envièrent, en eux-mêmes, sa tranquille confiance.

 

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Table des matières

 

 

Préface ........................................................................................... 2

L’oiseau d’argent qui chante dans la forêt ................................... 5

L’homme qui fit mourir ses enfants ........................................... 10

Le requin ..................................................................................... 16

L’essayeur ................................................................................... 21

Ramasse-moi mon lamba ........................................................... 28

Les déboires d’un pasteur ........................................................... 34

La marche à la mort .................................................................... 38

Le métis ....................................................................................... 43

L’esclave ...................................................................................... 50

Le bourjane ................................................................................. 58

La femme du milicien ................................................................. 67

Zanamanga ................................................................................. 75

Grandeur et décadence de Rakoutou Samuel Violhardy ........... 83

L’enfant d’argile ......................................................................... 90

Le dernier des Fahavalou ........................................................... 94

Le fatidra ................................................................................... 101

La fin d’Impouinimerina .......................................................... 110

La pluie de l’Administrateur ..................................................... 117

Ranirina .................................................................................... 122

L’amant de la reine ................................................................... 129

Le sorcier d’Ambouhidzanaka .................................................. 137

Le filanzane ................................................................................ 141

Le gîte d’étape ........................................................................... 145

Un conquérant ........................................................................... 151

La Saint-Barthélémy des vazaha .............................................. 156

 

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Note sur l’édition

 

Le texte a été établi à partir du document Gallica reproduisant, en mode image, l’édition originale de cet ouvrage.

J’ai pris le parti de ne pas alourdir cette édition avec des notes qui auraient pu apporter des éclaircissements sur des mots ou des sujets peu familiers à ceux qui connaissent peu Madagascar. D’autant qu’il aurait fallu, alors, relever les écarts de l’auteur par rapport à la norme dans l’utilisation des mots malgaches. Un travail scientifique de commentaire est encore à venir.

La mise en page doit tout au travail du groupe Ebooks libres et gratuits (http://www.ebooksgratuits.com/) qui est un modèle du genre. Je me suis contenté de modifier la « couverture » pour lui donner les caractéristiques d’une collection dont ce livre électronique constitue le premier volume. Sa vocation est de rendre disponibles des textes appar-tenant à la culture malgache. Et en particulier, dans un premier temps, des ouvrages datant de l’époque coloniale française.

Toute suggestion est la bienvenue, à l’adresse bibliotheque.malgache@gmail.com.

Pierre Maury, octobre 2006

 

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