La race inconnue
Le dernier des Fahavalou
Le capitaine Challage, depuis des semaines, ne décolérait pas. L’insurrection de l’Ouest était à peu près étouffée, sauf dans son secteur. Presque chaque soir un village brûlait, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; il semblait que tous les Fahavalou de la région se fussent donné rendez-vous dans le district que lui, Challage, avait mission de pacifier. Raynier, qui commandait le secteur voisin, en avait fini depuis un mois avec le fameux chef Rainitavy, surpris et tué dans la brousse. Le commandant Fortet venait de faire savoir que rien ne bougeait dans le Sud, qu’il n’attendait plus que la pacification du Beverou pour annoncer en haut lieu que l’ordre régnait dans tout le cercle.
Aussi Challage était furieux. Que penseraient de lui ses supérieurs ? Ne l’accuserait-on pas de lenteur, d’incapacité ? Son avancement, à tout le moins, allait se trouver compromis. Pourtant ce n’était pas de sa faute : il avait fait des étapes forcées, passé des nuits blanches, usé tour à tour auprès des indigènes de la ruse, de la douceur, de l’intimidation. Mais quoi ? Il avait eu la malchance de tomber sur un adversaire particulière-ment difficile, le chef sakalave Boutoumoura. Depuis le début de la cam-pagne de répression, ce Boutoumoura restait insaisissable, disparaissant après chaque échec, puis reparaissant au bout de quelques jours avec de nouveaux partisans. Ah ! s’il pouvait le tenir une fois, celui-là, son compte serait bon !
Un caporal européen arriva en courant, s’arrêta dans l’ouverture de la porte, rouge d’émotion :
— Qu’est-ce qui se passe, Langlois ?
— Mon capitaine, paraît qu’y a encore un village qui brûle par là dans l’Ouest.
L’officier prit sa jumelle et, sortant de la case, regarda vers le cou-chant. Un village brûlait en effet, sur la crête bleuâtre d’une colline loin-taine, à l’horizon. Déjà le clairon sonnait le rassemblement ; dix minutes après, le capitaine était parti avec une quarantaine d’hommes. La nuit tombait vite, presque sans crépuscule ; l’ombre venue, la troupe put se guider sur les lueurs de l’incendie, qui mêlaient des tons d’or fauve aux splendeurs rouges du couchant. En une heure on arriva : le feu avait été mis en quatre ou cinq endroits, il achevait de s’éteindre, car les cases en roseaux se consument vite ; comme il n’y avait pas de vent, certaines par-
– 94 – ties du village avaient été épargnées ; quant aux Fahavalou, ils avaient disparu depuis longtemps. Les habitants, pour n’avoir opposé aucune défense, avaient eu leurs biens pillés, mais leur vie sauve ; ils s’étaient dispersés dans la brousse voisine, et se hâtaient de revenir, à l’arrivée des vazaha, pour tâcher d’arracher quelques débris de cases à l’incendie. In-terrogés sur les rebelles, ils ne répondirent qu’un mot : Boutoumoura. Le capitaine savait la vanité d’une poursuite en pleine nuit, dans ces circons-tances : il lança pourtant la moitié de sa troupe sur les traces de l’ennemi, avec ordre de ne pas s’aventurer trop loin.
Les indigènes semblaient revenus. La plupart s’occupaient à im-proviser des abris, en attendant qu’on relevât les maisons ; mais l’officier fut frappé du petit nombre des hommes dans cette population. Sans doute les manquants étaient avec une autre bande de Fahavalou qui à cette heure brûlaient très loin de là un autre village. Ainsi le butin pris à l’Est compensait les biens perdus à l’Ouest. Quant aux cases brûlées, elles n’avaient que peu de valeur ; elles représentaient seulement quelques journées de travail. Les hommes absents venaient peut-être de partir avec Boutoumoura, afin de réparer dans une occasion prochaine les pertes subies. La tactique était connue. Aussi la tranquillité de ces indi-gènes exaspérait Challage : leur résignation même décelait leur complici-té. Un moment il vit rouge ; il eut envie d’en faire empoigner et fusiller quelques-uns pour servir d’exemple aux autres. Ce n’était pas le moyen de mettre fin à l’insurrection. Il se dompta ; il parla aux indigènes avec douceur. Deux heures plus tard les poursuivants de Boutoumoura revin-rent avec trois hommes blessés de coups de sagaies. On avait repris quelques soubika de riz, qu’on avait abandonnées, vu leur poids, dans la brousse. Les Malgaches n’osèrent pas aller les chercher. Toute la troupe reprit le chemin du poste, aux premières lueurs de l’aube.
Deux jours plus tard, un jeune garçon sakalave vint dire qu’on avait vu Boutoumoura dans la direction du Nord : les gens du village de Bera-vina suppliaient le chef du secteur d’accourir pour les protéger. Le capi-taine partit avec un détachement, mais se garda, craignant une embus-cade, de suivre le chemin indiqué par le guide. Bien lui en prit. Pendant qu’on passait en pirogues une rivière grossie par les pluies, le jeune Mal-gache essaya de s’enfuir : on le rattrapa, on serra ses liens davantage jus-qu’à Beravina. Les indigènes ne le connaissaient pas, n’avaient pas en-tendu parler des Fahavalou. Le prétendu guide était un émissaire de Bou-toumoura, chargé d’amener les vazaha dans un guet-apens ou de les éloi-gner du poste. Que se passait-il là-bas, pendant l’absence du détache-ment ? Challage angoissé revint en hâte, et ne respira qu’après avoir trouvé tout en ordre. Mais un nouveau village brûlait dans la direction du Sud. Fallait-il fusiller l’espion ? Challage le regarda, c’était un enfant de
– 95 – douze ou quatorze ans au plus ; il le fit chasser avec quelques bons coups de plat de baïonnette.
Résolu pourtant à en finir, il mit à prix la tête de Boutoumoura : cent piastres à qui le lui amènerait mort ou vif. Les nouvelles vont vite en pays malgache : elles se transmettent de village à village ; les gens qui travaillent dans la campagne se les crient les uns aux autres ; en un jour elles font vingt lieues. Au bout de quarante-huit heures tout le secteur était prévenu. Le capitaine ne fut que médiocrement étonné, à la fin de la semaine, quand on vint lui annoncer deux indigènes apportant la tête de Boutoumoura. Ils avaient un aspect quelconque de villageois paisibles, l’air craintif et sournois. L’un d’eux portait une soubika recouverte d’un lamba sordide. Ils expliquèrent que la bande des Fahavalou s’était désor-ganisée à la nouvelle que la tête de son chef avait été mise à prix ; Bou-toumoura était arrivé avec cinq ou six hommes dans leur propre village, la veille au soir. Pendant la nuit, ses derniers fidèles l’avaient abandon-né ; il était parti seul et farouche, à l’aube, dans la forêt. Eux l’avaient suivi patiemment, comme on prend la piste d’un bœuf volé ; à l’heure où le soleil ne fait plus d’ombre, ils l’avaient percé de leurs deux sagaies, au moment où il déterrait quelques ouviala pour s’en nourrir. Ensuite ils avaient scié sa tête avec leurs antsy ; ils venaient toucher en échange les cent piastres promises. En même temps l’un d’eux découvrait la soubika et en tirait une tête exsangue qu’il tendit au blanc à bout de bras par une des touffes de cheveux crépus roulés en boule à la mode sakalave. Voyant le mouvement de recul instinctif du vazaha, il la déposa sur la table. Chal-lage regardait successivement la tête et les deux meurtriers ; ni l’une ni les autres ne lui inspiraient confiance ; il ne s’agissait pas de payer cinq cents francs un faux Boutoumoura. On demanda aux Sakalaves de four-nir des preuves de l’identité de leur victime; à toutes les questions ils répondirent seulement d’un air têtu et hébété :
— C’est lui Boutoumoura ! C’est lui Boutoumoura !
De guerre lasse, le capitaine appela deux soldats européens qui avaient vu de près le célèbre Fahavalou. D’abord ils furent affirmatifs, le reconnurent, puis ils hésitèrent, ne voulurent plus prendre la responsabi-lité d’une affirmation aussi grave ; après tout, ils ne l’avaient aperçu que très peu d’instants, dans des circonstances tragiques ; l’expression de ces traits détendus par la mort était bien différente de celle d’un bandit en train de défendre son existence. Finalement tous deux avaient peur de se tromper ; les guerriers sakalaves se ressemblaient tous ; ils croyaient bien que c’était Boutoumoura, mais ils n’en pouvaient pas répondre.
Alors on alla chercher dans les villages des notables qui avaient connu le chef fahavalou avant l’insurrection. Les uns répondirent évasi-
– 96 – vement, craignant de se compromettre ; les autres, inquiets, regardèrent le vazaha pour deviner ses désirs et répondre ce qu’il souhaitait d’apprendre : ils affirmèrent que c’était Boutoumoura. L’attitude des deux indigènes qui avaient apporté la tête acheva de convaincre Chal-lage : ils se tenaient debout dans un coin, impassibles et indifférents, comme si la question qu’on débattait ne les eût pas intéressés le moins du monde. Le capitaine se décida à leur compter les cent piastres. Ils parti-rent, sans hâte, après avoir causé un peu avec les gens du village. La tête de Boutoumoura fut exposée un jour sur la place, attachée en haut d’un piquet, puis on l’enterra dans un coin. Challage écrivit à son chef un rap-port détaillé sur cet événement d’importance.
Le lendemain un indigène, porteur d’une soubika, demanda le capi-taine ; introduit dans la case, il tira de la corbeille une tête fraîchement coupée et deux mains, les déposa aux pieds du vazaha, et déclara qu’il venait toucher les cent piastres promises pour la mort de Boutoumoura. L’officier sursauta : il regarda la seconde tête, trouva qu’elle ressemblait extraordinairement à la première. Les deux soldats se montrèrent de plus en plus perplexes. L’indigène devait ignorer la première histoire, car il aurait risqué gros à venir offrir sciemment une deuxième tête de Bou-toumoura. Sans doute il tâchait naïvement d’escroquer cent piastres. On lui donna dix francs pour se débarrasser de lui après tout, la tête appor-tée était fort probablement celle d’un Fahavalou.
Puis Challage se plongea dans des réflexions plutôt maussades. Il était sûr d’avoir été volé ; peut-être allait-il recevoir encore d’autres têtes de Boutoumoura. Il regrettait d’avoir écrit trop vite au commandant du cercle. Son rapport était parti. Qu’adviendrait-il, si le chef des Fahavalou reparaissait ?
Boutoumoura en effet reparut. Il brûla un village, puis un autre. Il blessa un sergent européen en reconnaissance à deux kilomètres du poste, tua un tirailleur sénégalais. Les Malgaches chuchotaient qu’il avait envoyé lui-même par deux de ses hommes une tête quelconque ressem-blant à la sienne, et qu’il avait touché la prime offerte pour sa propre mort.
Quelques jours après, le capitaine Challage, dont le temps de séjour expirait, reçut l’avis que la prolongation sollicitée par lui n’était pas ac-cordée. Il avait ordre de remettre le commandement au lieutenant Bou-loit, du poste de Manandaza.
Cette mutation produisit dans le pays un effet désastreux et accrut la gloire de Boutoumoura. Le chef des insurgés était devenu une sorte de personnage légendaire ; on lui prêtait tous les exploits de tous les Faha-
– 97 – valou ; il passait auprès des indigènes pour un sorcier puissant ; lui-même se croyait invulnérable, à cause des oudy contre les balles, que lui avaient donnés les oumbiasy. Plus redouté que n’importe quel vazaha, maître presque incontesté dans la brousse, il commit l’imprudence, dans plusieurs rencontres, de se montrer à découvert. On tira sur lui sans l’atteindre : sa confiance en ses oudy en fut renforcée.
Un jour le lieutenant Bouloit conduisait une petite colonne, compo-sée de 50 tirailleurs malgaches et d’une dizaine de soldats européens, vers un village où avait été signalée la présence des ennemis. Le déta-chement venait de traverser la Mania, très resserrée en cet endroit, et longeait le pied d’une colline abrupte, dominant la rivière. En haut, des rochers de gneiss se dressaient comme une muraille. L’officier pensait qu’un pareil lieu serait admirablement choisi pour une embuscade. Sou-dain des coups de fusil éclatèrent, et dans 1’air vibrèrent des sagaies. Quatre tirailleurs tombèrent, les autres s’enfuirent en arrière vers le gué. Les soldats européens, abrités derrière des éboulis de pierres, ouvrirent le feu contre des formes noires, qui bondissaient déjà sur la pente, à la poursuite des fuyards. La première salve les arrêta net ; comme ils hési-taient, un grand Sakalave surgit juste au-dessus des Français ; debout sur la crête rocheuse, il semblait donner des ordres aux Fahavalou, et, avec des gestes de mépris, criait des injures aux vazaha. C’était Boutoumoura ! Le lieutenant, bon tireur, saisit le fusil d’un des Malgaches tués et visa longuement le chef des insurgés : le coup partit ; Boutoumoura battit l’air de ses bras et tomba en arrière, la poitrine traversée. L’ennemi aussitôt disparut ; mais quand les tirailleurs furent revenus et qu’on se mit à sa poursuite, on ne trouva plus rien, que des traces de sang sur la crête des rochers. Les Fahavalou, selon leur coutume, avaient emporté leurs bles-sés et leurs morts. Surtout ils n’avaient pas voulu laisser entre les mains des vazaha le cadavre de leur chef. Bouloit, comprenant l’importance qui s’attachait à sa découverte, fouilla en vain les environs pendant deux jours.
Cependant la nouvelle de la mort de Boutoumoura s’était répan-due; le charme qui protégeait les rebelles semblait brisé. Deux fois ils se laissèrent surprendre : décimés, ils se dispersèrent. La répression, main-tenant, était facile. Le lieutenant fit saisir dans un village quelques hommes qui, convaincus d’avoir fait partie de la bande furent fusillés. Puis on proclama que tous ceux qui viendraient faire leur soumission avant une certaine date, auraient la vie sauve. Il en vint tous les jours : ils rendaient leurs armes, de vieux fusils de traite, des chassepots, quelques snyders, des sagaies ; ils donnaient leurs noms, ceux de leurs parents et de leur village, puis s’en retournaient tranquillement chez eux. Quand on leur demandait ce qu’était devenu leur chef, ils répondaient :
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— Asa1.
Ou murmuraient d’un air indifférent :
— Maty2.
En dix jours le pays se trouva complètement pacifié. Comme c’était le dernier district en insurrection, le fait eut un gros retentissement. Le lieutenant, à la suite d’un rapport dithyrambique du commandant du cercle, fut proposé pour la croix. Six mois après, il était décoré pour avoir, en tuant de sa main le chef rebelle Boutoumoura, amené la pacifi-cation du Beverou.
Quatre ans s’écoulèrent. Personne ne songeait plus à Boutoumoura. Les militaires avaient cédé la place à l’administration civile ; l’ancien cercle était devenu province. Un jour on prévint le chef du district de Beverou qu’un Sakalave d’assez mauvaise mine demandait à le voir pour une affaire importante. L’homme fut introduit : hâve et maigre, couvert de sales haillons, il avait l’air d’un mendiant. Il déclara qu’il était Bou-toumoura, le chef fahavalou ; il avait passé pour mort quatre ans plus tôt ; aujourd’hui il venait se rendre aux vazaha.
L’administrateur avait entendu raconter maintes fois cette histoire devenue légendaire. Mais quelle idée ce revenant avait eue de reparaître ! D’abord, administrativement, il était mort ; un officier avait même obte-nu la croix pour l’avoir tué. Puis que signifiait cette soumission en pleine paix ? Une telle affaire ne pouvait qu’attirer des ennuis. Un chef rebelle qui se rend, cela suppose une rébellion. Quelle vraisemblance que cette rébellion fût vieille de quatre années ? Les journaux de l’opposition, ceux de la Métropole, allaient s’emparer de l’incident : troubles à Madagas-car… soumission d’un chef sakalave… Qu’allait dire le gouverneur géné-ral ?
Décidément il fallait renvoyer ce bandit à sa brousse. D’autre part qu’adviendrait-il, si cet ancien rebelle levait une troupe ? Ç’avait été un homme très dangereux dans son temps. Et l’administrateur regardait avec étonnement l’espèce de bourjane miséreux, debout devant lui, der-nier des grands Fahavalou. Puisqu’on le tenait, autant valait le garder. Mais pourquoi, pourquoi diable cette soumission tardive ? Boutoumoura narra son histoire. Après l’affaire du gué de la Mania, quelques compa-gnons l’avaient transporté en lieu sûr. Il s’était guéri assez rapidement. Mais la nouvelle de sa mort s’était accréditée. Quinze jours plus tard,
1 Je ne sais pas.
2 Mort.
– 99 – lorsqu’il sortit de sa cachette, tout était pacifié. Il se rendit compte qu’à la première tentative de sa part, on le livrerait aux vazaha ; abandonné de ses derniers fidèles, il se retira dans une grotte au milieu de la forêt de Besakoua. Il avait vécu là soixante lunes, tuant, quand s’en présentait l’occasion, un bœuf sauvage à coups de sagaies, vivant le reste du temps de bananes et de racines. Puis il en avait eu assez de cette existence. Les rebelles qui étaient venus après la guerre faire leur soumission avaient eu la vie sauve. C’est tout ce qu’il demandait.
L’administrateur comprit qu’il ne tirerait rien d’autre de ce rebelle soumis et entêté. Après l’avoir confronté avec un certain nombre de per-sonnes, pour s’assurer de son identité, il l’envoya au chef-lieu de la pro-vince, sous bonne escorte. L’affaire ne fut point ébruitée. On conduisit Boutoumoura à Tsindzouarivou, ancien séjour d’été de la reine ; il y fut soumis, avec quelques autres rebelles de son espèce, au régime de la pri-son libre. Il habitait une case en terre beaucoup plus confortable que sa grotte de Besakoua, recevait tous les jours une ample portion de riz ; sous la condition de répondre le soir à un appel, il pouvait flâner à son aise toute la journée. Le sous-officier qui commandait le poste, montrait avec orgueil aux étrangers, de passage à Tsindzouarivou, le fameux chef re-belle du Beverou, qui avait fait échec deux ans aux colonnes françaises, et de sa main avait tué deux Européens, un Chinois, deux Sénégalais et un nombre respectable de Malgaches. Les gens contemplaient avec stupeur cet homme sanguinaire, en train d’arroser des brèdes ou de tresser une corbeille en zouzourou. D’aucuns s’étonnaient qu’on n’eût pas récompen-sé les exploits de ce chef de bande par douze balles Lebel, au lieu de le considérer comme un héros défenseur de sa patrie et d’en faire, par hu-manité, un prisonnier politique. Mais l’esprit chevaleresque de notre nation a parfois des exigences que le bon sens ne comprend pas.
Au bout d’une année, comme l’insurrection était devenue tout à fait de l’histoire ancienne, on renvoya les Fahavalou dans leurs villages. Bou-toumoura bénéficia de l’amnistie générale. Il retrouva, dans des cachettes connues de lui seul, bon nombre de piastres mises de côté pour ses vieux jours ; il mena dès lors l’existence chère à tout Sakalave, qui consiste à ne rien faire que manger, boire, se reposer et dormir. Il avait épousé (ses moyens le lui permettaient) deux jeunes femmes, et il s’appliquait, par une vie rangée, à mériter son nom de Boutoumoura, qui en langue mal-gache veut dire « le garçon tranquille ».
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Le fatidra1
Impouinimerina, chef des Bara Imamounou, était un beau type de roi. Physiquement c’était un homme d’une soixantaine d’années, d’une taille au-dessus de la moyenne, bien musclé, d’allure majestueuse. Il avait les yeux vifs, le nez fort, sans être épaté, la bouche large et sen-suelle, la figure encadrée d’un collier de barbe grise et rare, très hirsute. Il était généralement vêtu, comme le reste de son peuple, d’un salaka, sorte de pagne étroit ceint autour des reins, passant dans l’entre-jambes, et d’un lamba de cotonnade sale, de cette teinte indéfinissable que donne la crasse. Par-dessus il portait parfois un lambamena très propre, en soie rouge et noire, rayée de blanc. Il savait se draper avec beaucoup de digni-té dans ce manteau royal. Il avait renoncé à la coiffure traditionnelle des Bara : une couronne en grosses boules de cheveux enduites de graisse de bœuf mêlée à de la terre blanche. Le casque colonial porté par les vazaha lui plaisait davantage. Dans les grandes occasions, il mettait la casquette de gouverneur indigène à broderies d’or.
Rusé et ambitieux, Impouinimerina avait su cultiver l’amitié des puissants et se mettre à l’abri des sottes aventures où l’amour de la gloire militaire menait la plupart des roitelets bara : de cette façon il avait accru son prestige de mpandzaka et aussi le domaine territorial légué par ses ancêtres.
Pour lui-même il avait accepté les bienfaits de la civilisation ; il les avait prudemment refusés à son peuple. Ainsi tous les jours il se grisait abominablement avec du rhum, du champagne, de l’absinthe, et autres drogues vendues par le Grec, mais il ne permettait l’ivresse à sa tribu que lors des grandes fêtes. Il autorisait les enfants mâles de la famille royale à fréquenter l’école ouverte par le Fandzakana : il est bon que les rois et ceux qui les approchent sachent lire les taratasy des vazaha ; mais il in-terdisait aux Bara du commun de faire instruire leurs petits ; car il se réjouissait de leur candide ignorance, qu’il jugeait très idoine au maintien de son autorité. Il absorbait à tort et à travers toutes les médecines don-nées par les docteurs européens ; une fois il se laissa soigner pendant quinze jours à l’hôpital de Tuléar ; mais pour les autres Bara, il estimait suffisants les fanafoudy en usage dans le pays, et vendus par les sorciers.
1 Serment du sang.
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C’était donc un grand mpandzaka, tyrannique et puissant, vénéré de tout son peuple. Lorsqu’il sortait du lapa royal, on ne lui marchandait pas les témoignages de respect. Il savait stimuler du reste la servitude de ses sujets. Un de ses petits-fils le suivait toujours avec un sac plein de piastres, pour être distribuées, le long du chemin, à ceux qui lui prodi-guaient de suffisants honneurs. Les autres recevaient des coups de trique.
Le Fandzakana lui avait confié la perception des impôts dans le dis-trict des Bara Imamounou. Religieusement il apportait chaque année à l’administrateur le nombre de piastres requis ; pour lui-même il en gar-dait bien davantage ; quant au peuple, il jouissait du bonheur d’avoir conservé l’indépendance, de n’obéir qu’à son mpandzaka Impouinimeri-na, issu de la caste illustre des Zafimanely.
Or ce jour-là, Impouinimerina était heureux : son ami le chef de la province, M. l’administrateur Lebrègeois, venait d’arriver à Ankazoua-bou, en tournée de service. Sa Majesté n’avait donc rien bu, par excep-tion, de toute la matinée, pour conserver l’esprit lucide dans l’entrevue avec le grand chef vazaha. Vers dix heures, Elle se rendit à la résidence.
En avant marchaient plus de cent guerriers bara, vêtus seulement du salaka, armés chacun d’une paire de sagaies et d’un fusil de traite à la crosse rehaussée de clous de cuivre. Leurs poitrines nues se hérissaient de cordons d’amulettes : morceaux de racines bizarrement contournés, dents de caïmans, fragments d’os humains, perles de couleur, petits sacs en toile ou en peau contenant d’effroyables mixtures. À leur ceinture pendaient les poires à poudre ou les porte-briquet : des cornes de bœuf ornées de dessins géométriques en perles, ou serties de cuivre et d’argent. Beaucoup d’entre eux avaient à la partie supérieure du bras gauche un bracelet en os ; tous étaient coiffés avec la couronne en grosses boules de cheveux crépus, également espacées, et un cordon retenait fixé au milieu de leur front le coquillage blanc traditionnel, en forme d’entonnoir très évasé.
Impouinimerina, drapé comme un empereur romain dans une toge, le casque blanc sur la tête, marchait le dernier, conformément au protocole bara. Entre les cases royales et la résidence, toute la tribu était réunie, nue et grouillante, pour se prosterner au passage de son roi. Les cent guerriers montèrent lentement le grand escalier et s’arrêtèrent sur le terre-plein en avant de la maison. Le mpandzaka entra seul.
Il fut cordialement reçu par les deux administrateurs. On fit venir des liqueurs, du champagne, et l’on causa. Le vazaha-bé s’informa de la récolte du riz et du manioc, de l’accroissement des troupeaux. Il demanda s’il n’y avait pas eu ces derniers mois de vols de bœufs, si on avait vendu
– 102 – beaucoup de caoutchouc aux Indiens. Il prévint Impouinimerina que le Fandzakana allait construire une route de Manera à Ankazouabou, afin de faciliter les échanges et d’enrichir le pays : les marchands indiens, créoles ou betsileo viendraient ainsi plus facilement dans les villages bara pour acheter les bœufs, le caoutchouc et le riz. Le mpandzaka se défiait un peu de cette route ; il aimait bien les blancs, mais redoutait de voir le nombre des étrangers devenir trop grand en son pays. Pourtant il n’osa rien dire. Il déclara au grand chef que les impôts rentraient bien, que le Fandzakana ne perdrait pas une piastre cette année. Ensuite la conversa-tion languit. On parla de la pluie récente, de la crue des fleuves, des ri-zières inondées. Impouinimerina raconta qu’il aimait beaucoup le vin de Bordeaux mélangé par parties égales avec de la menthe, et qu’il faisait de cette mixture sa boisson habituelle.
— Mais tu vas te tuer, malheureux ! s’écria M. Lebrègeois. Si tu veux vivre âgé, bois du vin de Bordeaux pur, ou coupe-le d’eau, mais abs-tiens-toi d’alcool.
Impouinimerina prit un air piteux : il avait grande confiance dans le vazaha-bé.
— Je ne boirai plus ce mélange, puisque tu me dis que c’est mau-vais. C’était très bon pourtant. Mais je ne veux pas encore mourir : j’ai trop de bœufs et trop de femmes.
— Combien as-tu de femmes ?
— Soixante-quatre. Mais il y en a beaucoup de vieilles, qui ont dé-passé vingt-cinq ans, et avec qui je ne dors plus. Maintenant elles pilent le riz et elles écrasent du tabac. J’en ai trente jeunes et jolies. Je te les montrerai. Elles me servent à manger, dix par dix ; chacune arrive en portant un plat sur sa tête ; quand j’ai fini, elles dansent toutes, envelop-pées dans des lambas de soie, les danses des ancêtres. Lorsque je m’ennuie trop, je fais venir ma mère, qui est très vieille : elle a vécu plus de quatre-vingts fois douze lunes. Elle n’a plus de dents et elle est toute cassée. Je lui ordonne de danser comme faisaient les femmes de son temps. Alors elle se trémousse d’une façon ridicule, en bavant et en frap-pant le sol en cadence de son bâton, et moi, je ris à perdre haleine. Je te la ferai voir aussi… Mais toi, combien as-tu de femmes ?
— Je n’en ai qu’une. Il est fady pour les vazaha d’avoir plus d’une femme…
— Alors tu en changes souvent, pour ne pas dormir avec la même.
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— J’ai parfois des vadikely, seulement elles ne vivent pas dans ma maison, ce ne sont pas vraiment des épouses, mais plutôt des amies de passage.
— Chez les Bara, un homme riche a toujours plusieurs femmes. Plus il est riche et plus il en a. De tous les rois des Bara, c’est moi qui en ai le plus. Mais chaque peuple a ses coutumes, léguées par les ancêtres. Toi aussi, tu es un grand chef, quoique tu n’aies qu’une femme. Je t’aime beaucoup, M. l’administrateur ; veux-tu devenir mon frère de sang?
Refuser à un Bara d’être son frère de sang serait lui faire une injure mortelle. Du reste l’administrateur, au point de vue politique, ne voyait que des avantages à s’unir d’un lien indissoluble avec le chef le plus in-fluent de la région. L’offre fut donc acceptée et la cérémonie du fatidra fixée à l’après-midi même.
Elle eut lieu, selon le rite habituel, sur la grande place voisine des cases royales. Un espace libre, au milieu, avait été réservé : les guerriers bara s’y accroupirent en cercle, avec leurs sagaies, leurs fusils et tous leurs oudy ; en arrière se tenaient les enfants et les femmes.
Dans un grand plat en bois, plein d’eau, on mit solennellement une poignée de terre prise à une certaine profondeur, une pincée de cendre recueillie au milieu du foyer, sept grains de riz, sept brins d’herbe, une pièce d’or et un peu de sang d’un bœuf égorgé pour la circonstance. Puis on y plongea une sagaie, la pointe en l’air, l’antsourou1 reposant sur l’or. Les deux futurs frères en saisirent chacun le bois et maintinrent l’arme bien verticale. Le principal oumbiasy des Bara s’approcha pour pronon-cer l’invocation d’usage. Il appela d’abord les Êtres redoutables, garants du fatidra, ceux qui ont enseigné aux hommes l’amitié et l’amour, les Zanahary, Maîtres-de-la-Vie, Dispensateurs-des-Richesses, Inventeurs-du-Riz. Il prit à témoin le sampy Andriamamounou, procréateur de la race. Il énuméra les obligations qui lient les frères de sang, avec des sanc-tions étranges, répétées comme des litanies. Quand toutes les impréca-tions furent finies, on versa un peu de l’eau contenue dans le plat sur la tête de chacun des contractants, on inclina vers les quatre points cardi-naux le fer de la sagaie ; enfin Impouinimerina et M. Lebrègeois échangè-rent une goutte de sang : la cérémonie du fatidra était terminée.
Pendant que rôtissaient les quartiers de bœuf, les poulets et les dindons, l’administrateur envoya chercher une pièce de cotonnade, un fusil avec cent cartouches de chasse, douze bouteilles de champagne, une
1 Fer non tranchant adapté au talon des sagaies pour faire contrepoids à la
pointe.
– 104 – dame-jeanne de rhum, cadeaux pour Impouinimerina. Avant qu’on se mît à boire, celui-ci fit visiter à son frère de sang les cases royales.
— Ce que tu vois ici est à toi, disait-il, car maintenant tout est commun entre nous. Le riz et le manioc, les rabanes et les nattes, les boules de caoutchouc, les lambas d’étoffe, tu en peux prendre autant que tu voudras. Si tu as besoin de sagaies et de fusils, je te conduirai mes guerriers pour marcher avec tes miliciens et tes tirailleurs. Mes parcs à bœufs sont en grand nombre dans tout le pays des Imamounou : chaque fois que tu passeras près d’un, tu pourras y entrer et emmener autant de bœufs qu’il te plaira. Et mes femmes aussi sont tiennes, toutes, sans ex-ception. Le soir, tu en choisiras quelqu’une, pour dormir sur ta natte.
Cette dernière perspective n’était pas pour déplaire à M. Lebrè-geois. Il était marié, mais avec une grosse femme proche de la quaran-taine, et il ne dédaignait pas, en brousse, quelques aventures. Celles-ci pouvaient être piquantes, d’autant qu’il était sûr de la discrétion de son chef de district, célibataire.
On visita la grande case commune du harem, où mangeaient les femmes, et les cases plus petites où elles vivaient, par groupes de cinq ou six. Impouinimerina n’avait pas épousé seulement des filles bara. De toutes ses expéditions de brigandage, avant l’arrivée des Français, il avait ramené des enfants et des filles de diverses tribus et avait gardé les plus jolies pour son lapa. Ce soir-là, M. l’Administrateur choisit une petite Tanala, menue et fine, l’air jeune, très puérile. Le lendemain, il prit une Imérinienne à la peau claire, de mine matoise et d’esprit subtil ; le sur-lendemain, une Bara à la tignasse ébouriffée, aux appas puissants. Le quatrième jour, il partit de grand matin pour le chef-lieu de sa province, à cinq étapes de là.
Il avait invité son frère de sang à lui rendre sa visite, certain de ne jamais le voir venir ; car il est fady pour les chefs bara de sortir de leur terre autrement que pour une guerre ou un pillage. Le malheureux M. Lebrègeois ignorait que ce fady était aboli de plein droit par la fraternité du sang, que désormais Impouinimerina était chez lui dans le chef-lieu de la province.
Trois mois plus tard, un bourjane se présenta un beau soir avec une lettre urgente du chef du district bara : celui-ci annonçait pour le lende-main ou le surlendemain l’arrivée du mpandzaka ; lui-même l’accompagnerait à tout hasard, et pour plus de sûreté.
Dès le jour suivant, l’administrateur adjoint et le roi des Bara étaient là : Impouinimerina, pour faire honneur à son frère, et avant
– 105 – d’entrer dans la ville, avait mis des gants de peau beurre frais (il en avait commandé en France douze douzaines), des chaussettes blanches et des souliers vernis, dont il avait coupé les deux bouts, afin que ses orteils fussent à l’aise. Il n’était accompagné que d’une dizaine de guerriers et d’une vingtaine de porteurs. Ceux-ci se dispersèrent dans le village indi-gène. Le roi fut logé dans la case des passagers, avec une ample provision de bouteilles de vin, de bière, de rhum et d’apéritifs variés. De toute la journée, l’hôte royal ne dessoula point. Le lendemain matin, il fut à peu près sobre, parce qu’il avait trop bu la veille, et demanda à visiter la Rési-dence. Il admira tout, fit main basse sur un certain nombre de choses.
— Ce qui est à moi est à toi, répétait-il, et ce qui est à toi est à moi. Ne sommes-nous point frères de sang ?
Ce disant, il mettait dans un pli de son large lamba les objets les plus hétéroclites, un vase en bronze, une montre, un verre à dents bleu, un chandelier de porcelaine, une paire de bottines de femme, un vide-poche en étain. On lui avait fait entendre quelques airs sur un phono-graphe : il ne consentit à lâcher l’instrument qu’après promesse formelle qu’on allait le lui porter dans sa case. L’administrateur adjoint, compre-nant le danger, proposa de boire quelque chose : il versa au roi trois grands verres de vin blanc coupé par moitié de cognac. L’hôte, complè-tement gris, laissa choir les objets contenus dans son lamba ; on put le ramener chez lui, précédé d’un bourjane qui portait le phonographe.
Ensuite on rangea la maison ; on mit sous clef tous les bibelots, les objets de valeur, on ne laissa en place que les gros meubles et diverses petites horreurs achetées dans le pays. M. Lebrègeois ne regrettait qu’à moitié le phonographe : les disques en étaient fort usés ; d’ailleurs l’instrument appartenait au Fandzakana ; il avait été acheté au temps où il y avait un Résident de France, meublé par les Affaires Étrangères ; celles-ci font les choses, comme on sait, beaucoup plus grandement que les Colonies. L’administrateur en serait quitte pour faire sortir le phono-graphe de l’inventaire par une commission ad hoc ; le motif de la sortie serait on ne peut plus légitime, et le procès-verbal, véridique, conçu en ces termes : objet très usagé, offert sur sa demande au mpandzaka Im-pouinimerina, notre allié.
Le lendemain, il y eut déjeuner à la Résidence. Naturellement on n’avait invité personne, sauf l’administrateur adjoint. Sur la table, Mme Lebrègeois avait fait disposer la vaisselle des jours ordinaires ; même elle avait emprunté à l’hôtelier grec des couverts en fer battu.
— De cette façon, disait-elle rageusement à son mari, ton Impoui-nimerina pourra emporter l’argenterie.
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Car elle ne décolérait pas, l’excellente Mme Lebrègeois. Tous ses ins-tincts de bourgeoise provinciale étaient révoltés par ce barbare indiscret et mal odorant, lâché dans son intérieur. M. Lebrègeois avait beau mettre en avant les raisons administratives, parler même de nécessités poli-tiques : rien ne la calmait.
La première partie du déjeuner s’écoula sans incidents notables. Le mpandzaka était arrivé avec une paire de gants neufs, l’une des cent qua-rante-quatre, et n’avait jamais voulu les quitter. Il ignorait d’ailleurs ou dédaignait l’usage des fourchettes ; il mangea du poulet au Karry avec ses doigts, ou plutôt avec ses gants, pour le plus grand dommage de la nappe. Mais Mme Lebrègeois avait eu soin de mettre du vieux linge de table troué ; elle s’en moqua. Soudain Impouinimerina se mit à parler femmes. Il donna un souvenir ému à ses soixante-quatre épouses, se félicita que son frère de sang en eût distingué quelques-unes. Tout cela naturelle-ment dit en langue malgache, à laquelle la bonne dame ne comprenait goutte. Pourtant M. l’Administrateur était inquiet : qui sait quelle fantai-sie saugrenue allait passer par la tête de cet hôte bizarre ; on essaya de détourner la conversation. Mais le roi avait son idée de derrière la tête ; il l’exposa en deux mots.
— Ta vadibé1 me plaît ; elle est grasse, elle a des cheveux comme de l’or, et une peau blanche comme la femme vazaha de mon grand ancêtre. Ce soir tu me l’enverras dans ma case, pour qu’elle dorme sur ma natte.
Il dit, et couvrit Mme Lebrègeois de regards concupiscents. Heureu-sement, à tout hasard, on l’avait placé en face d’elle, entre les deux admi-nistrateurs, sans quoi il se fût peut-être livré à quelque démonstration fâcheuse. La dame, candide, ne se doutait de rien. Le mari faisait des signes à son adjoint, pour qu’il inventât une ruse, n’importe laquelle, qui mît fin à cette situation. Le chef du district d’Ankazouabou résolut de temporiser.
— Il est fady pour les vazaha, dit-il en malgache, de parler de ces choses avant que le soleil soit à son déclin. Ton frère de sang a entendu ce que tu lui demandais ; ce soir il t’enverra sa vadibé. Mais maintenant n’en parle plus.
Impouinimerina, satisfait, garda le silence. Au café, on lui versa de l’anisette dans un grand verre. Il n’en avait jamais bu, y prit goût et en redemanda. Bientôt il fut ivre-mort.
1 Femme en premier, m. à m. grande épouse.
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— Nous en voilà débarrassés pour quelques heures, dit l’administrateur adjoint à son chef ; avisons !
Mme Lebrègeois venait de se retirer.
— Eh bien ! Vous en avez fait de belles ! Je n’ai pas osé vous con-tredire ! Mais, quoi ? Vous lui promettez ma femme maintenant !
— Calmez-vous, je me charge de tout. Seulement il vous faut aller trouver de suite Mme Lebrègeois. Vous lui confierez que le mpandzaka la trouve à son goût, et vous a proposé de l’acheter cent bœufs. Soyez tran-quille, elle ne prendra pas trop mal la chose ; une femme est toujours flattée d’être distinguée, fût-ce par un sauvage. Vous lui direz ensuite que les ventes de femmes sont courantes chez les Bara, qu’on ne pourra ja-mais faire entendre raison à ce mpandzaka toujours ivre, que par conve-nance il importe qu’elle disparaisse. Envoyez-la chez son amie, la femme de l’administrateur du district de Bémalaza.
— Et Impouinimerina ? Qu’est-ce qu’on va lui dire ?
— Laissez-moi faire.
M. Lebrègeois, effaré, ne discuta plus. Une heure après, Mme Lebrè-geois, dûment convertie, partait en filanzane.
Alors l’administrateur d’Ankazouabou exposa son plan. Au chef-lieu même de la province, dans une maison très hospitalière de l’avenue des Manguiers, vivait une femme créole, de moralité douteuse. Elle avait la corpulence de Mme Lebrègeois, des cheveux blonds comme elle, une certaine ressemblance dans les traits et la démarche.
— … La distinction mise à part, se hâta-t-il d’ajouter, mais Impoui-nimerina n’en a cure. Cette créole n’est plus jeune, elle a fait les délices de la garnison européenne à l’époque de la campagne. Je sais pertinemment qu’aujourd’hui elle est très gênée et couverte de dettes. Offrez-lui un bil-let bleu pour faire le bonheur du roi. Je suis sûr qu’elle ne refusera point. Il ne parle pas un mot de français ; elle ne sait pas un mot de malgache ; tout ira pour le mieux… Si vous voulez, je me chargerai des négocia-tions… J’ai vaguement connu la dame, dans les temps…
Précisément Impouinimerina, ayant cuvé son anisette, reparut.
— Voici le moment où l’Œil-du-Jour pénètre par la porte de l’ouest jusqu’au milieu des cases, où les bœufs rentrent dans les parcs. M’enverras-tu bientôt ta vadibé ?
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— Ce n’est pas l’heure encore. Quand le petit soleil rouge disparaî-tra derrière la montagne, ton désir sera satisfait.
Et on attabla le mpandzaka devant une bouteille de champagne, pour lui faire prendre patience.
L’administrateur d’Ankazouabou se dirigea, par l’avenue des Man-guiers, vers certaine maison dont il connaissait le chemin ; il sut fort bien s’acquitter de sa mission, car deux heures plus tard, la dame créole, ayant revêtu la robe qu’avait portée au déjeuner Mme Lebrègeois, entrait mysté-rieusement dans la case des passagers ; Impouinimerina vint l’y rejoindre quelques instants après. Le lendemain il quittait le chef-lieu de la pro-vince, ravi de son voyage et de l’hospitalité offerte par son frère de sang.
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La fin d’Impouinimerina
Impouinimerina ne tenait plus en place, depuis qu’il était allé visi-ter à Tuléar son frère de sang l’administrateur. Il avait épuisé toutes les joies que peut s’offrir aux dépens des peuples un tyranneau malgache. Les vols de bœufs, les enlèvements de femmes, les surprises de villages endormis dans leur enceinte de raquettes, avaient été les plaisirs de son adolescence et de sa jeunesse. Depuis que les vazaha avaient vaincu la reine de Tananarive, conquis la terre des Imériniens et couvert de postes l’île entière, les seules distractions permises étaient les repas sans fin largement arrosés, les soûleries de rhum et de champagne, les visites, de plus en plus espacées, à quelqu’une de ses soixante épouses. Dans son ennui royal, Impouinimerina se rappelait, comme le souvenir le plus rare des dernières années, son séjour et ses aventures à Tuléar et il rêvait d’aller voir à Tananarive le chef suprême de tous les vazaha.
Un jour il déclara qu’il avait de très graves secrets politiques à révé-ler : on lui répondit d’écrire au gouverneur général. Il se dit ensuite at-teint de plusieurs maladies redoutables ; il désirait consulter le plus grand de ces oumbiasy habiles que les Français appellent médecins : on mit à sa disposition l’hôpital de Tuléar. Enfin il avoua la vérité, deman-dant l’autorisation de se rendre à Tananarive : elle lui fut accordée.
Quand les Bara surent que leur roi allait les quitter, ce fut une cons-ternation générale : sûrement les plus affreux malheurs allaient fondre sur le pays, car la coutume des ancêtres interdisait aux mpandzaka de se séparer de leur peuple et de sortir des limites du territoire, autrement qu’en expédition de guerre ou pour voler des bœufs. On se contait mysté-rieusement la fin terrible du premier violateur de cette défense. C’était au temps du grand-père d’Impouinimerina : le roi des Bara-Bé, Tounanaha-ry, était allé à Tananarive demander contre un de ses ennemis l’appui du souverain houve Radama. Mais les Houves lui rivèrent des chaînes de fer aux pieds et aux mains, le jetèrent dans un trou profond, si étroit qu’il ne pouvait pas s’y accroupir ; on l’y laissa deux jours, puis, comme il criait qu’il avait faim, on versa sur lui des pots de graisse bouillante ; il mourut, en hurlant, dans d’atroces souffrances ; son cadavre, lié à celui d’un chien mort de maladie, fut enfoui dans un coin, loin de la terre où reposaient les Ancêtres. Dans la terre des Bara se fit sentir aussi la colère des Raza-na : des maladies inconnues décimèrent les troupeaux et dépeuplèrent les villages.
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Impouinimerina, malgré son despotisme, dut compter avec les pré-jugés de ses sujets. Il eut recours au célèbre oumbiasy Lemazava, déposi-taire des secrets anciens, qui connaissait les rites appropriés à chaque circonstance. C’est lui qui avait le privilège de garder dans une case sa-crée, non loin de la demeure royale, le sampy Andriamamounou, dieu protecteur de la famille souveraine. Andriamamounou était le grand an-cêtre, procréateur de la race des Imamounou ; il était invisible, mais son esprit habitait dans le cœur de ses descendants les rois des Bara ; sa voix leur parlait, ainsi qu’à l’oumbiasy son gardien ; et ceux-ci l’entendaient comme si c’eût été la voix d’un homme. Il avait choisi comme demeure habituelle l’oudy qu’on appelait mihamba : c’étaient les deux cornes d’un taureau rouge décorné tout vivant ; elles étaient liées ensemble avec des fibres de l’arbre voualandza, et ornées de multiples rangs de perles jaunes et vertes ; elles contenaient les poils et les cheveux des arbres sa-crés, c’est-à-dire les racines et les menus rameaux du hazouvoury, la plante qui bave, du natou à l’écorce couleur de sang, et du laza au feuil-lage parleur, qui tous trois poussent dans la forêt ; ces puissants sorti-lèges étaient amalgamés avec du miel et de la graisse de bœuf. Tel était le sampy Andriamamounou, habitant des Cornes-liées-du-Bœuf-rouge. Il dévoilait l’avenir à l’oumbiasy chargé de sa garde, et annonçait tout ce qui devait arriver à son peuple et aux mpandzaka issus de lui.
Impouinimerina manda donc Lemazava, le gardien, et lui dit :
— Lemazava ! Eh ! l’esprit de mon ancêtre Andriamamounou a par-lé dans mon cœur ; il m’a ordonné de visiter, dans la ville des rois Iméri-niens, le grand chef des vazaha. Fais donc sortir au jour permis les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge ! Annonce au peuple les paroles que dira Andriamamounou ! Quand tu auras prononcé selon ce qu’a entendu mon cœur, tu choisiras dans mes parcs dix jeunes bœufs de deux ans, pour augmenter ton troupeau.
L’oumbiasy Lemazava comprit ; la voix d’Andriamamounou ne par-la point dans son cœur autrement que dans celui du roi. Elle dévoila les purifications nécessaires. Alors on accomplit les grands rites des Cornes-liées-du-Bœuf-rouge, pour rendre favorables les Ancêtres. Le premier lundi de la lune d’Alakarabou, on dressa devant la case royale une estrade en bambou, on y plaça tous les objets précieux de la famille souveraine : au milieu, sur un lamba de soie rouge, était déposé le sampy vénéré, An-driamamounou, inclus dans les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge. Les hommes mariés, porteurs de leurs oudy, armés de fusils et de sagaies, s’accroupirent en un large cercle autour de la place, pendant que les jeunes gens, dans l’espace libre, se livraient deux par deux au jeu du Rin-ga : ils faisaient ce jeu tel que l’avaient transmis les Anciens, préludaient à la lutte, avec les mains ouvertes, par de lentes et nombreuses passes ;
– 111 – puis c’était à qui saisirait son adversaire en l’étreignant par la taille, et, le soulevant de terre, le précipiterait sur le sol d’un seul coup. Et les esprits des morts d’autrefois, réunis autour du sampy, étaient tout joyeux de voir la force et l’adresse de leurs descendants.
De jeunes garçons soufflaient dans les conques de guerre ou frap-paient à coups redoublés sur les halamena recouverts de peaux de bœuf tendues. Les hommes tiraient en l’air des coups de fusil, choquaient les sagaies contre les boucliers de bois dur ; pendant les intervalles de si-lence, on entendait les voix des femmes de la tribu qui, dans les cases closes, chantaient les incantations rituelles.
Six bœufs rouges, aux fronts marqués de taches blanches, furent amenés devant l’estrade. Les jeunes gens se ruèrent sur ces bœufs, et, sans les attacher, les immobilisèrent, les touchèrent sur le sol, puis les hommes arrivèrent pour les percer de leurs sagaies. Quand ils furent morts, on mit du feu sous les poils de leurs queues ; bientôt l’odeur des chairs brûlées, agréable au sampy, s’éleva dans l’air. Alors le roi, déposi-taire de la tradition, maître du sacrifice, prononça les paroles d’usage :
— Voici mon offrande, à vous tous, Zanahary, procréateurs de la race, à toi, Terre sacrée, à vous, grandes Eaux toujours vivantes du Fleuve mâle, à vous, les Imamounou mes Ancêtres, et à Andriamamounou, le premier de tous, présent ici dans les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge. Con-servez ma puissance royale, protégez les Imamounou vos fils, rendez nombreuses les générations de leurs descendants, faites que nous tenions ce qui est en notre possession, et que nous fassions venir à nous ce que nous ne possédons pas !
Tous les Bara crièrent ensemble :
— Mousy ! Mousy ! Cela soit ! Cela soit !
Puis Impouinimerina fit amener six autres bœufs rouges qu’on immola comme les précédents, et il dit encore :
— Voici mon offrande, à toi, Andriamamounou, le premier des An-cêtres, présent ici dans les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge ! Je t’apporte cette offrande inaccoutumée, parce que, parlant dans mon cœur, tu m’as ordonné de quitter seul la terre des Bara, pour aller dans les terres inter-dites ! Je t’obéirai ; mais, parce que seront violés les fady des Anciens, je t’adresse cette prière : Que pendant mon absence soit conservée ma puis-sance royale ! Que tous les Imamounou, leurs enfants et leurs troupeaux soient protégés, comme si j’étais là ! Et que ta race ne soit pas interrom-pue !
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Tous les Bara répétèrent :
— Mousy ! Mousy !
Alors on frotta les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge avec un peu de graisse prise aux douze bosses des douze bœufs tués, ensuite les animaux furent dépecés, et le peuple emporta leurs chairs pour les manger chacun selon son rang et sa condition.
Malgré ces précautions, beaucoup de Bara n’étaient pas sans in-quiétude sur leur propre sort et sur celui de leur roi ; la plupart pensaient qu’ils ne reverraient jamais Impouinimerina.
Dix-sept jours plus tard, celui-ci fit son entrée à Tananarive, au mi-lieu de l’indifférence générale. Il avait revêtu, pour cette dernière étape, un uniforme de gouverneur principal, flambant neuf, mais les Tananari-viens étaient blasés en fait de broderies. Il ordonna qu’on le conduisît à la case du gouverneur général ; naturellement on ne le laissa pas entrer à la Résidence : midi sonnait ; on lui fit dire de revenir à deux heures. Il at-tendit, le ventre creux, trompa sa faim en buvant quelques verres de toa-ka. À deux heures et demie, un attaché le reçut, l’adressa au chef du 7e Bureau (Personnel Indigène) ; celui-ci l’expédia au 5e Bureau (Service des Transports) pour régulariser sa situation. Le 5e Bureau l’envoya au 4e (Finances et Comptabilité) pour toucher ses indemnités de route. Puis on le rendit au 7e, fatigué, ahuri, surtout froissé dans sa dignité de roi. Il s’était réconforté, dans l’intervalle de ces visites, par de copieuses liba-tions ; heureusement vers cinq heures du soir, il rencontra dans les cou-loirs un écrivain interprète qui, ayant servi dans le Sud, le connaissait de nom et de réputation. Un logement convenable lui fut assuré. Deux heures plus tard, l’excellent mpandzaka était ivre-mort comme d’habitude.
Sa première journée de Tananarive avait été pour lui une immense déconvenue : il s’attendait à une réception royale et n’avait rencontré qu’une indifférence à peine polie. Dans les jours qui suivirent, les décep-tions continuèrent : il avait cru, dans son naïf orgueil, faire sensation dans la capitale des Imériniens ; or nul ne s’occupait de lui. Sur l’ordre du gouverneur général, on avait attaché à sa personne un brigadier de po-lice, pour lui servir de guide et surtout pour lui éviter les aventures ridi-cules ou les tentatives d’escroquerie.
Plusieurs jours de suite, on les vit se promener tous les deux par les rues et les places de Tananarive. Ils déambulèrent d’Ankadifoutsy à Am-bouhidzanahary, et d’Isouraka à Mahazouarivou. Ils visitèrent le Rouva avec ses palais de bois aux escaliers obscurs, aux varangues vermoulues ;
– 113 – les jardins de la Résidence, où des femmes, portant des soubika toujours vides, balaient éternellement, avec des petits balais en joncs très propres, des escaliers immaculés ; le tombeau du premier ministre, de style indo-malgache, qui dresse lugubrement vers le ciel bleu deux longs cônes tire-bouchonnés. Ils traversèrent et retraversèrent les cent quartiers de la Ville-aux-mille-Villages : Ambatounakanga, bordé par les magasins des Indiens, des Chinois et des Houves, Ambouhidahy, où vivent, dans des cases en terre crue, les marchandes d’amour, Andouhalou, où la musique, deux fois la semaine, dans des jardins presque déserts, joue pour quelques ramatous, Ambouhipoutsy, qui domine l’étendue bariolée des rizières jusqu’aux masses chaotiques des monts noirs de l’Ankaratra, Mahamasina, la Plaine-de-la-Consécration, ceinte de saules et de lilas de Perse, où flotte, dans l’air nocturne, le parfum des daturas, Ambanidia, riche en poules et en cochons, et Analakely, avec les innombrables pail-lotes du marché, entre lesquelles circule la foule blanche des acheteurs.
Parfois ils s’asseyaient sur quelque débris de mur écroulé, ou bien entraient chez un Grec pour boire un verre de toaka. Ils avaient l’air las et ennuyé. Des gamins faisaient cercle autour d’eux, éblouis par le brillant uniforme, ou quelque vazaha demandait à l’agent de police qui était ce bizarre grand vieillard, un peu courbé ; mais le nom d’Impouinimerina, roi des Bara, ne lui disait rien, et il passait en souriant.
Tananarive n’intéressait pas Impouinimerina : il l’avait rêvée si grande et si belle qu’il la trouvait laide et sale. Les postes-vigies vitrés et le kiosque d’Andouhalou retinrent son attention ainsi que les voitures traînées par des chevaux. La cathédrale, pavoisée pour une fête religieuse prochaine, lui fit une impression profonde ; il eût souhaité d’avoir une pareille case pour y loger les Cornes-liées-du-Bœuf-rouge. Par contre il donna tout juste un coup d’œil distrait aux automobiles ; il ne comprit rien à cette invention des vazaha ; sans doute des hommes étaient cachés à l’intérieur pour les faire marcher, et il préférait les voitures tirées par des chevaux.
Une après-midi qu’il était ivre, il frappa dans la rue un noir de la Réunion, qui se moquait de lui. Mais ce noir était citoyen français, il trai-ta Impouinimerina de sale nègre, ameuta les gens ; le roi bara connut l’humiliation d’être conduit au poste. Embarras du commissaire ; échange de coups de téléphone avec le 7e Bureau : comment concilier les égards dus à un roi, hôte du Fandzakana, et les droits imprescriptibles d’un citoyen français ? On finit par désintéresser le créole noir, qui était indigent, en lui octroyant un petit quatre-sous, et Impouinimerina put recommencer ses courses errantes.
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Il n’eut qu’un rayon de joie pendant ces épreuves, le jour de son audience au gouvernement général. Le gouverneur le reçut avec affabili-té, le questionna longuement sur son pays et son peuple, écouta patiem-ment toutes ses histoires, et lui fit cadeau de cinquante piastres et d’une caisse de champagne. Impouinimerina en sabla quelques bouteilles le soir même, et s’endormit, ivre-mort, sous sa varangue. Mais, peu habitué aux nuits fraîches des Hauts-Plateaux, il prit un refroidissement. Un mé-decin déclara que le séjour à Tananarive, pendant la saison froide, était extrêmement dangereux, pour ce vieillard, dans les faibles conditions de résistance où l’avait mis l’alcoolisme. On fut inquiet au Bureau du Per-sonnel : si le roi bara venait à mourir en Imerina, qui sait ce que son peuple s’imaginerait ? On croirait là-bas à une suppression volontaire du mpandzaka, à un de ces empoisonnements fréquents jadis sous la mo-narchie houve. Il n’en fallait pas davantage pour faire éclater une insur-rection dans le Sud ; Impouinimerina devait à tout prix rentrer vivant dans son royaume. Le lendemain, il prenait le train pour Tamatave ; trois jours après, il était embarqué à destination de Tuléar.
Quand il arriva, son état, sans être meilleur, n’avait pas empiré. Il prit juste le temps de s’approvisionner, chez le Grec, de liquides variés ; il acheta, regrettant de n’en pouvoir emporter davantage, trois dames-jeannes d’un rhum très vieux de la Réunion, tel qu’il n’en avait jamais goûté dans sa longue carrière d’ivrogne. L’expédition de ces précieux colis le préoccupa bien plus que son propre transport. Il ordonna aux porteurs de marcher derrière son filanzane et de ne rester en arrière sous aucun prétexte.
À la troisième étape, il trouva son fils aîné, avec un grand nombre de ses parents et de ses sujets ; douze de ses femmes étaient aussi venues à sa rencontre. On fêta par de copieuses libations l’heureux retour du mpandzaka dans ses États. Au milieu de la nuit, il se sentit très mal, fut pris d’un fort accès de fièvre, se mit à délirer : il criait que les rats blancs venaient ronger ses pieds sous son lamba ; il ramenait sur lui ses couver-tures avec le geste des moribonds. Le matin, pourtant, il fut mieux, la fièvre était tombée, mais il éprouvait une impression d’épuisement et de torpeur ; il lui semblait que ses mains et ses pieds, devenus insensibles, étaient déjà morts, qu’il ne pourrait jamais les réchauffer, que le froid remontait de ses extrémités vers son cœur. Il eut conscience de sa fin proche, ordonna qu’on fît venir dans la case ses parents, ses fidèles et ses femmes, pour entendre ses dernières volontés. Tous s’empressèrent si-lencieusement et s’accroupirent autour de la natte où gisait le vieux roi, dans l’attente de ce qu’il allait dire : sans doute il désignerait son succes-seur, il distribuerait des troupeaux et des villages à sa famille, à ses amis ; ou bien encore il raconterait les choses merveilleuses vues à Tananarive, il répéterait les paroles envoyées aux Bara par le grand chef des Vazaha.
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Impouinimerina fit signe qu’on lui soulevât un peu la tête ; on mit aussitôt sous sa nuque un paquet de lambas roulés ; le vieux chef regarda les assistants de ses yeux caves, brûlés de fièvre, comme pour épier sur les visages anxieux l’adhésion aux ordres qu’il allait donner. Puis il parla ainsi :
« Dans peu d’heures, j’irai rejoindre mes ancêtres, Andriamamou-nou et tous les chefs qui ont régné sur les Bara. Or écoutez ce que je vais vous dire et placez mes paroles dans vos cœurs. Vous voyez ces trois dames-jeannes de toaka (et ses yeux se tournèrent, pour ne plus le quit-ter, vers le coin de la case où il avait fait ranger les dames-jeannes). Elles sont pour moi, pour moi seul. Nul autre que moi ne doit en boire, tant que je vivrai, et après que je serai mort. Quand mon souffle se sera envo-lé, je vous ordonne de n’y pas toucher, personne, pas même toi, mon fils, mais vous les verserez sur moi, toutes. »
Il dit, les yeux fixés sur les dames-jeannes, et se perdit en quelque rêve alcoolique ; désormais il dédaigna de parler. Peu après il entra dans le coma et mourut au coucher du soleil.
Son dernier vœu fut exaucé. Quand on l’eut enveloppé de sept lam-bamena, on versa sur son corps, jusqu’à la dernière goutte, le contenu des trois dames-jeannes de rhum, afin qu’Impouinimerina pût entrer ivre-dieu dans le royaume des ancêtres. Les Bara, pendant la nuit, devisèrent en veillant autour de la case qui sentait l’alcool. Ils regrettaient l’excellent toaka répandu sur un cadavre, ils admiraient entre eux la force et la ruse du grand chef vazaha, qui n’avait pas voulu tuer leur mpandzaka à Tana-narive, mais lui avait versé un fanafoudy subtil, pour le faire mourir, après de longs jours, une fois rentré dans sa terre.
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La pluie de l’Administrateur
M. l’Administrateur, chef de la province, cheminait en filanzane dans le lit desséché de la rivière Ounikely. Ses pensées étaient plutôt maussades, en cette fin d’étape pénible, dans une région désertique, sous un soleil accablant. Il visitait pour la première fois ce coin déshérité du district Antandrouy. Aucun Européen, depuis plus d’un an, n’y avait mis le pied ; de loin en loin, quelques marchands indiens apportaient des verroteries et des étoffes aux indigènes en échange de leur caoutchouc. L’administrateur avait mission de se montrer à ces populations, de s’assurer que leurs dispositions restaient pacifiques, de s’enquérir de leurs besoins, en un mot, de leur rappeler, en alliant la fermeté à la dou-ceur, que la France leur mère continuait de s’intéresser à eux.
Il avait convoqué les principaux chefs des tribus au village de Be-madilou ; il y devait arriver ce même jour et tenir un grand kabary. Mais M. l’Administrateur ne s’illusionnait guère sur la vanité de sa mission : ces gens étaient de vrais sauvages ; ils vivaient durement sur une terre ingrate, enfermés pêle-mêle avec leurs troupeaux dans des villages héris-sés de cactus ; sans contact avec la civilisation, ils l’ignoraient et n’en attendaient rien. Qu’allait-il bien leur promettre ? Eux surtout, qu’allaient-ils lui demander ? Sait-on jamais, avec ces primitifs ? Le Va-zaha, le Blanc, est à leurs yeux une espèce de sorcier ; or sorcier pour ces peuples est presque synonyme de dieu. L’idée d’être pris pour un dieu lui eût souri, à condition de n’avoir pas les charges de l’emploi. Il ne se sen-tait aucune vocation pour prédire l’avenir, déchaîner l’orage, ou dénoncer un jeteur de sorts.
M. l’Administrateur s’avançait donc avec résignation vers Bemadi-lou, à travers un paysage monotone. Le lit de la rivière desséché se dérou-lait en un long ruban de sable jaunâtre, coupé par endroits d’un peu de poussière de quartz blanc et de quelques affleurements de roches cal-caires. Les berges, escarpées, hautes de deux ou trois mètres, avaient l’aspect tantôt de dunes, tantôt de falaises ; immuablement elles étaient bordées de raquettes, de ces cactus géants qui hérissent tout le pays et lui ont valu son nom de région cactée. Çà et là des végétaux de forme para-doxale rompaient la monotonie épineuse du taillis : des arbres sans feuilles aux tiges glauques dressées parallèlement en bâtons cylindriques, pareilles aux multiples branches d’un chandelier ; d’étranges coraux avec des ramures de bâtonnets verts ; des cactus-cierges à fleurs jaunes et
– 117 – rouges qui crevaient l’écorce ; et des plantes grotesques, semblables à des outres ou à des manches à balai.
De loin en loin quelques flaques d’eau rappelaient, le long du large ruban de sable, le cours possible d’une rivière ; alors, dans le fouillis de la végétation cactée, de vrais arbres faisaient comme une oasis : saules à feuilles allongées, avec des troncs presque blancs, et tamariniers énormes, à la verdure sombre.
Un bourjane apporta un fragment, grand comme la main, d’une sorte d’épaisse coquille jaunâtre et polie : c’était un débris d’œuf d’Aepyornis. L’Européen, se haussant sur son filanzane, vit que le haut talus sableux, à l’orée du taillis de raquettes, était jonché de ces débris ; il se rappela les fémurs énormes vus au musée de Tananarive, et il considé-ra la berge où avait vécu, peut-être quelques générations humaines avant lui, le Sur-Oiseau, aux lourdes pattes, le volatile fantastique des vastes îles de l’Océan Indien, dont les marchands arabes des Comores firent l’oiseau Rok des Mille-et-une Nuits.
L’absence presque complète de vie animale contribuait à la mélan-colie du paysage hanté jadis par ces monstres ; dans cette verdure raide et pétrifiée, où le vent ne trouvait même pas à agiter des feuilles, rien ne remuait. À peine, de temps en temps, quelques tortues à haute carapace, dérangées par la caravane, regagnaient précipitamment le fourré ; une fois un gros maky, dont on distinguait le museau pointu et les petits yeux brillants au milieu d’une masse de fourrure blanche, regarda curieuse-ment les bourjanes, sans se déranger, comme s’il n’avait jamais vu d’homme. L’administrateur mit la main sur le fusil accroché à son filan-zane, puis réfléchit qu’il pouvait être imprudent de tirer. Chez les primi-tifs on ne sait jamais si le corps des animaux ne sert pas de provisoire demeure aux ancêtres de leurs frères humains ; de vilaines bêtes, comme les caïmans, abritent quelquefois l’âme d’anciens rois ; des Européens ont éprouvé de sérieux ennuis pour avoir tué quelqu’un de ces singes de Madagascar, de ces lémuriens au nez pointu, à la belle queue d’écureuil que les indigènes appellent familièrement « petit grand-père ». M. l’Administrateur s’abstint donc, après réflexion, de tirer sur un possible ancêtre des Antandrouy, logé pour une existence animale, sous forme de maque, dans un palais de cactus.
À ce moment le guide Antandrouy avertit qu’on approchait de Be-madilou. On franchit un seuil rocheux, au delà duquel s’étendait une large plaine toute verte, avec des bouquets de tamariniers ; çà et là des traces de défrichement, attestaient les cultures, champs de manioc ou de patates ; et derrière les impénétrables fourrés de cactus devaient se ca-cher des villages.
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Toute la population était groupée dans une clairière, autour d’un arbre gigantesque, et attendait l’administrateur. Quand il parut, éclata un vacarme assourdissant : mugissements rauques des conques, appels graves des cornes, détonations d’armes à feu, coups sourds frappés sur les ampounga, les troncs d’arbres creusés, recouverts de peaux de bœufs. Les chefs s’avancèrent vers le Vazabé, le grand Blanc maître de cette terre, qui venait voir ses enfants malgaches. On le conduisit à l’Arbre-des-Kabary, un vieux tamarinier au tronc énorme, aux longues branches droites couvrant de leur ombre, les jours de fête, toute la tribu, et tout le troupeau aux heures de soleil. Le vazaha monta sur une large pierre plate, disposée au pied même de l’arbre ; autour de lui, en cercle, les chefs des clans s’accroupirent à terre. Les uns portaient une sagaie, quelques-uns avaient de vieux fusils de traite ; presque tous se drapaient le torse dans de petits lambas en soie du pays, parfois ornés de perles, mais si sales qu’on ne distinguait plus la couleur primitive de l’étoffe. Derrière les chefs était assise, les jambes croisées, sur la terre nue, la foule hérissée de sagaies des hommes et des jeunes gens. Plus à l’ouest, les vieillards, et, à l’est, les femmes élargissaient le cercle hors de l’ombre portée par l’Arbre-des-Kabary. Ils avaient tous pour unique costume une sorte de loque autour des reins, un pagne d’une indéfinissable couleur. La lessive et les bains sont inconnus dans un pays où il pleut deux ou trois fois l’an ; ces Androuy étaient d’une saleté repoussante et nourrissaient dans leur crasse une abondante vermine. Leurs yeux, brûlés de soleil, rongés de poussière, étaient rouges et chassieux ; des mouches noires s’y posaient, qu’ils ne prenaient même pas la peine d’écarter. L’odeur âcre et forte de ce peuple mal tenu, jointe aux effluves rances des graisses prodiguées dans les boules des chevelures, donnait presque des nausées à l’administrateur ; mais c’était un vieux colonial qui en avait senti d’autres ; son nez blasé supporta l’épreuve héroïquement. Il fit signe à l’interprète et commença son kabary. Il parla une longue demi-heure, comme il sied à un grand chef ; pendant que l’interprète traduisait une phrase, il en préparait une autre ; avec l’habitude qu’il avait de ce genre de cérémonies, il aurait pu continuer indéfiniment.
Quand il eut terminé, le chef de la confédération des clans réunis à Bemadilou se leva pour exposer, après les grandiloquences d’usage, les vœux de toute la tribu. Au grand Vazaha, maître de cette terre et père des Androuy, on demandait trois choses : empêcher les vols de bœufs, mettre un terme aux enlèvements de femmes, faire tomber la pluie.
Les bœufs étaient, avec les fusils, les sagaies, et les puits d’eau boueuse, la seule richesse au pays. Quand des Fahavalou venus à l’ouest de chez les Mahafaly, ou à l’est de chez les Antaisaka, enlevaient le trou-peau d’un village, c’était la ruine, la famine, l’impossibilité de payer l’impôt.
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Les femmes, parties au loin avec leurs cruches pour chercher de l’eau, souvent ne rentraient pas. Guettées par des gens d’autres tribus, elles étaient enlevées ; parfois même elles suivaient volontairement un jeune ravisseur, et les vieux chefs surtout se plaignaient de cet état de choses.
Mais la grande misère de l’année, c’était le manque d’eau. Depuis plus de dix lunes, il n’avait pas plu ; presque tous les puits étaient taris. En vain les oumbiasy de la région, d’autres plus célèbres venus de chez les Antaimourou, avaient fait les rites habituels, agité l’eau trouble des dernières mares avec des baguettes de sakoua, sacrifié à Radzaroubé des bœufs blancs tachés de noir. Rien n’avait réussi : la terre était sèche jus-qu’au cœur des rochers. Depuis longtemps étaient épuisées les dernières provisions ; on n’avait plus à manger que les racines amères de la brousse et les fruits aigres des tamariniers, lavés et pétris dans la cendre. Mais les Vazaha étaient plus forts que tous les oumbiasy, ils connaissaient les ou-dy puissants qui contraignent la pluie à tomber ; le grand Vazaha, maître de cette terre, allait donc faire venir pour ses enfants l’eau tant désirée.
L’Administrateur, fort embarrassé, ne pouvait guère donner aux Androuy qu’une pluie de bonnes paroles. S’en contenteraient-ils ? Sa visite, au lieu de consolider la paix dans la région, n’allait-elle pas y pré-parer des germes de mécontentement ? Il fallait pourtant s’exécuter.
Dans un nouveau kabary, le chef blanc promit une répression sé-vère des vols de bœufs. Déjà beaucoup moins fréquents qu’autrefois, ils ne seraient bientôt plus qu’un souvenir. Pour les enlèvements de femmes, la question était plus délicate : s’il y avait violence, les coupables seraient impitoyablement punis ; s’il y avait consentement de l’enlevée, celle-ci serait simplement rendue à son légitime possesseur. Du reste, si les maris Androuy voulaient empêcher le rapt de leurs femmes, ils n’avaient qu’à leur donner de beaux lambas de soie, des colliers et des bracelets en perles, des bijoux en argent ou en or fabriqués par les Indiens. Les femmes ainsi traitées sauraient bien se garder elles-mêmes.
Quand l’interprète traduisit cette partie du kabary, un rire inextin-guible s’éleva dans la foule, et tout le clan féminin témoigna une joie bruyante.
Restait la pluie. M. l’Administrateur contempla un instant au delà de l’ombre du tamarinier l’horizon lumineux du soir et le ciel implaca-blement bleu. Puis, mélancolique, il ouvrit l’écluse des vagues promesses. Il enverrait aux Androuy des hommes expérimentés qui, avec des ma-chines inventées par les vazaha, creuseraient le sable et en feraient jaillir des sources. S’il ne dépendait que de lui d’assembler les nuages pour dis-
– 120 – penser l’eau du ciel, ils auraient la pluie dès le lendemain. Malheureuse-ment il ne pouvait rien garantir ; il leur conseillait encore un peu de pa-tience.
Malgré ces réserves, l’impression générale des Androuy demeura bonne. On offrit au grand chef blanc les présents d’usage, un bœuf dont la bosse retombait sur le côté à force d’être lourde, des figues de cactus, une dame-jeanne de toaka, une jeune femme réservée pour les plaisirs des étrangers de passage. M. l’Administrateur se retira sous la tente que ses bourjanes venaient de dresser. Il n’avait cure ni du bœuf emmené déjà par ses hommes, ni de la compagne un peu crasseuse qu’on lui avait donnée. Il songeait à la pluie, mais ne voyait aucune raison pour que le temps changeât d’un jour à l’autre dans un pays où il tombe quelques centimètres d’eau par an. Le plus sage était de déguerpir le lendemain à la première heure pour ne point encourir les reproches trop mérités de ses enfants noirs. Il attendait avec patience que le boutou apportât une tranche du bœuf, apprêtée par son cuisinier, lorsque l’interprète parut à l’entrée de la tente et annonça d’un ton de triomphe que le vent avait tourné. En effet le souffle desséchant du sud-est s’était changé en une brise du nord, presque fraîche. Et voici que la brise devenait un vent vio-lent, précurseur d’orage. Les Androuy ravis couraient çà et là, frappant les sagaies sur les boucliers de cuir, soufflant dans les andzoumbouna et regardant s’accomplir l’œuvre du Faiseur-de-pluie. Maintenant de petits nuages traînaient dans le ciel, s’effilochaient en charpie floconneuse, puis l’horizon tout à coup s’assombrit, devint noir. Il n’y eut pas de coucher de soleil, mais une marée de nuages monta, envahit l’ouest, puis le nord ; le tonnerre se mit à gronder sans interruption ; bientôt la pluie tomba en larges ondées. Toute la nuit l’eau ruissela, des rafales secouaient la tente, arrachaient les piquets ; pendant que battaient les pans de toile soulevés, l’averse trempait le lit de M. l’Administrateur. Celui-ci ne savait s’il devait se désoler ou se réjouir. Il penchait plutôt du côté de la joie. Qu’importaient quelques heures pénibles, au prix du miracle accompli ?
Le lendemain, au point du jour, lorsqu’il sortit de la tente, l’Ounikely roulait à pleins bords des flots boueux couverts d’écume ; la population androuy tout entière attendait pour l’acclamer le grand sor-cier blanc. Il partit en triomphateur et ne revint jamais. Depuis, les sor-ciers invoquent son nom dans les prières, quand la pluie fait défaut, au pays des raquettes.
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