La race inconnue

Charles Renel · Chapitre 3 sur 10

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La race inconnue

Ramasse-moi mon lamba

 

 

À Saint-Cyr, il avait pris l’infanterie coloniale par goût des aven-tures. Terrien d’origine, enfermé pendant dix ans dans les geôles univer-sitaires, il sentait un besoin éperdu des larges horizons marins, des tra-versées lointaines. Au lycée, dans la tristesse des salles d’études, sous l’œil hostile du pion, il imaginait des voyages en Extrême-Orient, des croisières le long des plages lumineuses, bordées de cocotiers, défendues par les récifs de corail, des explorations à l’intérieur du continent noir, des vices-royautés éphémères en Papouasie ou chez les nègres. Devenu saint-cyrien, il rêvait de conquêtes exotiques, de femmes de couleur pos-sédées sur des terrasses blanches dans les nuits asiatiques, ou sur les nattes des cases en bambous, dans les soirs d’Afrique. Il souhaitait, pour sa première colonie, le Haut-Sénégal, avec les paillotes rondes abritées sous des baobabs, l’énorme fleuve peuplé d’hippopotames et de caïmans, les négresses aux lourds seins nus, ou bien Tahiti, l’éden austral, où des femmes couronnées de fleurs viennent se prostituer, sous les tamarins, aux hommes de l’Europe, ou encore l’Indo-Chine, objet des désirs de tous ses camarades, avec les fumeries d’opium et les congaï aux formes équi-voques d’androgynes.

Il eut Madagascar : ce fut une déception. Sur le bateau, des cama-rades le consolèrent en lui faisant un éloge très documenté des femmes malgaches, surtout des ramatous Imériniennes. À Diégo-Suarez il connut son affectation pour Tananarive, et fut ravi. On descendit à terre, en bande, pour voir la ville : nouvelle désillusion. C’était un dimanche. Les femmes d’Antsirane et celles de Tanambô s’étaient donné rendez-vous dans les rues ensoleillées ; elles se promenaient par groupes de deux ou trois, vêtues de leurs plus beaux atours. Il y avait là des Sainte-Mariennes, au nez busqué, aux lèvres volontaires, leurs lourds cheveux ramassés en trois grosses boules sur la nuque et les côtés de la tête, des Antankarana, grandes et sveltes, avec un beau masque de bestialité im-passible, des Betsimisaraka, petites et menues, aux traits presque régu-liers, aux yeux rieurs et prometteurs. Presque toutes, coiffées de grands chapeaux bergère, en paille de rafia, bordés et couverts d’une profusion de rubans aux couleurs éclatantes, étaient drapées dans des lambas voyants, ornés de dessins extraordinaires : des soleils, des lunes, des étoiles noires sur un ciel orange, des bicyclistes indigo dans des paysages roses ; l’une avait dans le dos une locomotive bleue crachant des flots de fumée rouge sur fond blanc, délicate allusion aux trois couleurs fran-çaises ; sur la croupe rebondie d’une autre s’étalait, la tête en bas, le por-

– 28 – trait d’Édouard VII. Mais les plis chastes des lambas laissaient mal devi-ner les formes de celles qui les portaient ; sous les larges chapeaux clairs, un peu ridicules, les yeux brillants et les dents blanches faisaient, dans le noir ou le bronze des figures, un contraste trop violent pour un Européen nouveau débarqué. Le jeune officier trouvait ces femelles laides comme des guenons, attifées comme des singes savants. Jamais, non, jamais il ne se résoudrait à admettre dans son lit un de ces petits animaux chiffonnés qu’on lui disait être des Betsimisaraka, ou une de ces grandes Sakalaves dégingandées. Il revint à bord désappointé.

À Tamatave, son impression ne se modifia guère. En vain on es-sayait de lui faire comprendre la séduction des ramatous tananari-viennes ; il déclara qu’il chercherait une amie dans la société européenne, ou, à défaut, dans le milieu créole.

Pendant le premier mois de son séjour à Tananarive, il se tint pa-role, méprisa les ramatous. Mais deux femmes du monde, qu’il favorisa de ses hommages, le rabrouèrent assez vertement ; la galanterie blanche était vraiment mal représentée dans la capitale de l’Imerina ; quant aux créoles teintées, elles étaient d’un noir plus sale que les Houves. Dès sa troisième promenade au Zouma, le grand marché hebdomadaire de Ta-nanarive, il se découvrit du penchant pour les femmes indigènes : sexe affamé n’a pas d’yeux. Il se laissa présenter par des camarades quelques ramatous, parmi celles du commun, et en usa, non sans plaisir. Il se mit à fréquenter les lieux où les vazaha peuvent rencontrer des jeunes femmes malgaches toujours prêtes à gagner une piastre. Il ne manqua jamais la musique, le jeudi à Andouhalou, le dimanche à Antaninarenina. Le ven-dredi, de neuf à onze, il se promena au marché, où les célibataires en appétit trouvent grand étalage de chair humaine. Il fut invité aux bals de ramatous que donnent certains vazaha, mariés temporairement, à la mode du pays.

C’est à une de ces soirées qu’il connut Raketaka. Son dernier amant, un capitaine d’artillerie coloniale, venait de s’embarquer, ses deux ans finis, à Tamatave. Elle avait été si désolée de ce départ, qu’elle ne lui avait plus fait d’infidélités, disait-on, pendant l’ultime mois de leurs amours ; le lendemain de la séparation, elle ne voulut point répondre encore aux cinq ou dix billets pressants qu’elle avait déjà reçus. Pourtant, le soir, elle se rendit à la fête que donnait un jeune ingénieur, époux tem-poraire d’une de ses amies. Tout de suite elle fut très entourée. Parmi les concurrents, elle remarqua le jeune lieutenant d’infanterie coloniale ; secrètement elle désira le donner comme successeur au dernier amant en titre. Il avait une cote excellente dans le monde galant, parce qu’il était gai, insouciant et généreux. Il se savait très beau garçon et tâchait d’en profiter ; mais il s’exagérait la valeur de cet appoint auprès des femmes

 

– 29 – indigènes ; celles-ci, en raison de ses beaux yeux, lui avaient donné le sobriquet de Tsaramasou1, que ses camarades, irrévérencieusement, avaient traduit par Haricoco Bel-Œil ; dans le monde, à cause de son prénom d’Albert, on l’appelait Bébert.

Bébert s’aperçut que Raketaka était favorablement disposée pour lui et aussitôt poussa ses avantages. L’autre était trop fine pour ne pas se faire désirer. Elle dansa plus d’une heure avec un gros fonctionnaire sur-nommé Saint-Louis, lourdaud et disgracieux, mais bien appointé. C’était un rival redoutable. Un jour qu’une ramatou très courue s’était laissée mettre aux enchères, il était allé jusqu’au billet bleu pour l’avoir : d’où son surnom. Raketaka, soucieuse de ses intérêts, accepta ce soir-là une place dans le pousse-pousse de cet homme généreux, mais, au moment de partir, elle promit à Bébert de lui rendre visite le lendemain matin à dix heures.

Elle tint parole. Le lieutenant avait plutôt mal dormi. Il s’était flat-té, une partie de la soirée, de ramener Raketaka ; sa déception amou-reuse lui avait causé une assez longue insomnie ; il gardait à la jolie ra-matou une secrète rancune de l’avoir fait poser. Elle sentit la nuance dans l’accueil un peu tiède, et comprit qu’il fallait jouer le grand jeu. Elle prit dans ses deux mains la tête du jeune lieutenant et, longuement, elle le regarda. Dans ses yeux adorablement puérils, elle mit les langueurs et les ardeurs de sa race pour verser le poison du désir dans les yeux tout proches de l’amant futur, puis, après un silence éloquent, elle reprit son air candide et s’écria :

— Comme je me suis amusée hier ! Et toi ? Il m’a semblé que tu n’étais pas très gai ?

— Moi ? Tu te trompes…

Nouveau silence. Il la trouvait si désirable qu’il enrageait de nou-veau de ne l’avoir pas eue la nuit précédente. Il dit maladroitement :

— Méchante ! Pourquoi es-tu partie hier avec ce gros imbécile de Saint-Louis, au lieu de venir avec moi ?

Elle eut un sourire énigmatique et ne répondit point, mais s’assit sur une chaise à deux pas de lui. En s’asseyant, elle avait ôté son lamba de soie rose qui, glissant le long des épaules, était tombé par terre. Elle fit une œillade au lieutenant, reprit un air détaché, et dit, très douce :

 

1 Tsaramasou, nom du haricot, signifie étymologiquement « qui a de beaux

yeux ».

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— Ramasse-moi mon lamba…

Il hésita quelques secondes avant de répondre, plus étonné encore que furieux. Se moquait-elle de lui, comme la veille, ou voulait-elle tenter une épreuve ? Quoi qu’il en fût, cette sauvagesse méritait d’être remise à sa place. Il fallait lui parler en maître, au lieu de se laisser traiter par elle en esclave.

— Pour qui me prends-tu ? s’écria-t-il. Te figures-tu qu’un vazaha fera les trente-six volontés d’une petite Malgache comme toi ? Ramasse ton lamba toi-même, ramatou !

Elle ne répondit rien, le regarda de nouveau, puis, détournant les yeux, elle jeta un coup d’œil du côté du lamba, et sourit. Lui s’approcha ; passant un bras autour de sa taille, il voulut l’embrasser. Elle détourna la tête, refusant ses lèvres.

— Sois gentille, Raketaka. Voyons ! Tu n’es pas venue chez moi pour me bouder…

Mais elle, gardant toujours le même sourire énigmatique, répéta d’un petit air têtu :

— Ramasse-moi mon lamba…

Décidément elle le prenait pour un imbécile. Certainement non, il ne ramasserait pas le lamba. Il se priverait plutôt de la posséder. Après tout, il ne manquait pas à Tananarive de ramatous aussi jolies et plus aimables. Il fit quelques pas dans la chambre, tapota un instant sur les vitres, puis se retourna brusquement. Elle était cambrée en arrière. Ses jeunes seins pointaient sous la fine chemisette brodée à jour ; ses lèvres lilas s’ouvraient à demi en un sourire voluptueux où brillaient les dents très blanches ; ses cils battaient et voilaient d’une ombre ses yeux d’enfant. Jamais aucune femme indigène ne lui avait inspiré un désir aussi violent. Il revint vers elle.

— Embrasse-moi. Je veux.

Mais elle se détournait, inerte, passive, regardant la fine étoffe de soie rose qui gisait par terre, sans même se donner la peine de répéter encore :

— Ramasse-moi mon lamba…

Il s’entêtait à l’embrasser, avec l’espoir de triompher de cette froi-deur voulue, et de se faire rendre ses caresses. Il la sentait à la fois vi-

 

– 31 – brante et butée dans son idée fixe. Non, il ne s’abaisserait pas à ramasser le lamba.

Il se rappelait une scène presque pareille, dans une chambre gar-nie, à Paris. Il avait courtisé huit jours une fort jolie femme dont il se croyait ardemment épris, un mannequin de l’avenue de l’Opéra. Elle était enfin venue à un premier rendez-vous. Il l’avait déshabillée passionné-ment, des pieds à la tête, avec des maladresses d’amoureux ; plus tard elle lui avait confié que sa mère, concierge au Marais, lui avait recom-mandé de se faire toujours ôter ses bottines, la première fois, par un amant ; celui qui déchaussait l’autre devait porter les culottes dans le ménage.

Était-ce pour une raison analogue que la petite sauvagesse voulait se faire ramasser son lamba ? Il était bien décidé à ne pas faire ce geste humiliant. Ne serait-ce pas le symbole de sa déchéance en face d’une femme de race inférieure ? Il n’entendait parler que de vazaha chambrés et bernés par leurs ramatous. Allait-il en venir là, lui aussi, après s’être défendu pendant trois mois contre l’aveulissement des concubinages indigènes ?

Pourtant il regardait Raketaka et la désirait éperdument. En plus de sa grâce voluptueuse et exotique, elle avait maintenant l’attrait du fruit défendu, puisqu’il s’interdisait le geste qui devait les rapprocher. Mais sa vanité masculine et sa fierté européenne commençaient à faiblir devant le charme obscur d’une petite fille houve. Au fond de lui-même il souhaitait déjà de trouver quelque prétexte pour ramasser le lamba.

Raketaka sentit que la victoire penchait en sa faveur, que le vazaha allait être à sa merci. Elle emplit de nouveau ses yeux de sensualité can-dide, et dit :

— Bébert, ramasse-moi mon lamba…

Elle prononçait Bébée, et parlait avec cette douce voix claire d’enfant que gardent longtemps les femmes de Madagascar. Cette fois Bébert fut affolé. Après tout il n’était pas tenu d’en faire sa maîtresse. Il n’avait qu’à la renvoyer, après l’avoir prise une fois. Il pouvait ainsi, sans humiliation aucune, ramasser le lamba, puisque ensuite il ne la reverrait point. Le triomphe symbolique de la femme n’existait plus, du moment qu’il ne s’agissait que d’une passade, et il dépendait de lui, non pas d’elle, qu’il en fût ainsi.

 

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Il se baissa vite, ramassa le lamba, le mit avec rage sur les genoux de la Malgache. Elle le prit, le jeta dédaigneusement dans un coin, et re-ferma ses bras sur l’amant dompté et heureux.

 

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Les déboires d’un pasteur

 

 

Le pasteur P. O. Barklay sortait du temple de la London Missionary Society, à Andevourantou, et regagnait son domicile. En ce matin de juil-let, la chaleur n’était pas excessive, mais humide et molle, après les on-dées de la nuit. Le ciel, d’un bleu très doux, semblait ouaté par les brumes qui montaient de la terre ; dans le silence de la ville paresseuse, on entendait seulement le ressac monotone de l’Océan Indien. Le Révé-rend, mal à l’aise dans la tiédeur amollissante de cette matinée tropicale, se souvenait, malgré lui, qu’il était homme ; sa pensée, avec une lâche faiblesse, s’appesantissait sur les turpitudes de la chair. Sous le casque blanc et l’ombrelle verte, le crâne du pasteur s’échauffait. Son visage rou-gissait, sans doute à cause du soleil, et parce qu’il songeait avec angoisse à l’immoralité ambiante. L’immoralité malgache, quel thème de prédica-tion ! Pour lui, hélas ! quel fait d’observation courante ! Du Nord au Sud de l’île régnait la liberté la plus absolue des mœurs, c’est-à-dire l’abandon volontaire et conscient à des passions mauvaises, dégradantes ! En ce coin d’Andevourantou, terre brûlante d’alluvions, où les fleuves et la mer mêlent leurs eaux fécondes, le sol sue la volupté ; les plantes jaillissent avec toute l’exubérance tropicale ; les bêtes se multiplient dans un rut toujours inapaisé. En vain le Révérend chassait les images de luxure : partout elles s’offraient à ses yeux. Il semblait que ce matin-là, Andevou-rantou ne fût peuplée que de femmes : des femmes marchaient, le long des barrières de bambous, à l’ombre des badamiers ; les lambas multico-lores étalaient des dessins naïfs sur les croupes lascives, sur les poitrines provocantes ; d’autres femmes tressaient leurs cheveux, les bras molle-ment arrondis au-dessus de la tête, bombant leurs seins fermes sous l’akandzou aux plis raides ; certaines, au seuil des cases, cherchaient in-génument des parasites dans la chevelure de leurs enfants ; quelques-unes plaisantaient avec des bourjanes, leur bouche sensuelle ouverte en un rire éclatant. Le pasteur filait vite dans les rues vertes et discrètes ; il était arrivé maintenant à la grande avenue sableuse, bordée de cocotiers, le boulevard d’Andevourantou, implacablement ensoleillé, le long duquel s’abritent, parmi les dunes verdoyantes, les maisons des colons ou des fonctionnaires. Hélas ! là aussi s’étalait le scandale : à l’ombre des va-rangues circulaient, affairées et décentes en apparence, les ramatous des vazahas, qui cachaient sous de longues robes blanches leurs formes pros-tituées. Et se hâtaient vers l’école les petites filles rieuses, aguichantes, naïvement impudiques, prêtes déjà pour les chutes prochaines. Ainsi se perpétuait, sous l’œil des Européens complices, la prostitution d’une race. Le révérend P. O. Barklay en souffrait deux fois, dans sa conscience

 

– 34 – d’Anglais et de protestant. Il cherchait en lui-même les moyens d’enrayer le mal. L’Administration ne lui facilitait guère la tâche : ces Français sont si dissolus ! Eux-mêmes donnaient le mauvais exemple en vivant avec des ramatous. N’osaient-ils pas prétendre que chaque race se fait des mœurs selon le milieu où elle se développe et les circonstances de son évolution, que les Malgaches, par les divagations amoureuses de leurs femmes, librement acceptées, avaient supprimé bien des problèmes so-ciaux, dont souffrent, sans parvenir à les résoudre, les peuples de l’Occident ; qu’il était injuste et fou d’imposer à l’âme malgache la morale chrétienne. Ces Français sont si paradoxaux !

Sous l’œil tolérant des conquérants papistes, les femmes betsimisa-raka continuaient donc de s’accoupler au hasard de leurs fantaisies et au gré d’un tempérament excessif. Cette race maudite ne vivait que pour la luxure. Les hommes travaillaient deux mois par an dans les rizières ou sur les concessions, pour gagner de quoi payer l’impôt ; le reste du temps ils dormaient, vautrés sur les nattes, dans l’ombre tiède des cases. Quant aux femmes, elles n’avaient d’autre métier que de faire l’amour.

Pourtant les Anglais avaient annoncé depuis longtemps à ce peuple la bonne nouvelle. Dès le commencement du XIXe siècle, des mission-naires venus de Londres avaient évangélisé les pacifiques Betsimisaraka. Hélas ! les conversions auraient donc été plus apparentes que réelles, puisque la troisième génération retournait aux erreurs païennes et dés-honorait par sa conduite la religion évangélique qu’elle croyait professer. P. O. Barklay, inspiré par l’esprit du Christ, sentit qu’une grande tâche lui incombait : la régénération de la femme betsimisaraka. Christ lui-même n’avait-il pas relevé la pécheresse, pardonné à la femme adultère ? N’avait-il pas dit à la Chananéenne : « Je ne suis envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Matth. 15, 24). Le Révérend médita tout le jour sur les moyens d’extirper l’esprit immonde du corps des ramatous. Dès le lendemain, il se mit à l’œuvre.

D’abord il consacra tous ses soins aux jeunes âmes que la gangrène du vice n’avait pas encore atteintes, et s’occupa des petites filles. Il appela les deux instituteurs indigènes de la mission, leur donna d’excellents conseils pour préparer des enfants à une vie chaste et chrétienne. Il s’efforça de montrer à ces néophytes vertueux ce que la toute-puissante grâce divine avait accompli déjà en eux-mêmes ; il stimula leur zèle par la vision d’une gerbe de vocations innocentes que Dieu permettrait à ses serviteurs de récolter pour lui sur la terre malgache. Mais c’est surtout aux jeunes filles, aux malheureuses en âge de pécher, qu’il réserva sa pieuse sollicitude. Il prit pour lui-même cette partie la plus ardue de la tâche entreprise, et fonda une Société Évangélique : l’Union Chrétienne des Filles d’Andevourantou. Tous les jours, à quatre heures, il réunit dans

 

– 35 – le temple les catéchumènes nubiles du sexe féminin. Il leur dit, il leur répéta, il leur ressassa les devoirs de la vierge, de l’épouse, de la mère chrétienne. Il ne cessa de leur montrer, sous les formes les plus diverses, les funestes conséquences, au point de vue physique, moral et religieux, du vice et de la débauche ; en d’éloquents sermons, il commenta les ver-sets d’Ezéchiel sur les abominations de Jérusalem. « Tu t’es confiée en ta beauté, tu t’es prostituée à la faveur de ta renommée, tu as prodigué tes prostitutions à tout passant, en te livrant à lui. » Puis il disait les puni-tions suscitées par l’Éternel contre les femmes folles de leur corps : « Je ferai monter contre elles une multitude et les livrerai à l’insulte et au pil-lage. Et cette multitude les assommera à coups de pierres et les taillera en pièces par l’épée. Ils égorgeront leurs fils et leurs filles ; ils brûleront leurs maisons par le feu. Ainsi je mettrai fin aux infamies dans le pays, et toutes les femmes apprendront à ne point imiter vos désordres » (Ezéch., 23, 46). Les petites Betsimisaraka, peureusement serrées dans leurs lam-bas multicolores, écoutaient avec effroi l’Homme de Dieu : il leur contait l’histoire de deux prostituées appelées Ohola et Oholiba, et elles redou-taient le sort de ces malheureuses qui, pour s’être données à des hommes venus d’un pays éloigné au delà des mers, avaient été lapidées. Elles aussi s’étaient livrées à des vazaha : devaient-elles pour cela mourir, comme les femmes de l’Écriture ? Certaines, impressionnables comme des enfants, hantées par les paroles du missionnaire, crurent qu’elles étaient réelle-ment de grandes pécheresses : leurs corps furent tout secoués des larmes amères versées sur elles-mêmes. Plusieurs triomphèrent momentané-ment du péché ; pour un temps la vision de l’amour de Christ l’emporta chez elles sur les images de luxure. Hélas ! elles ne purent garder la main que le Sauveur leur tendait, et retombèrent dans leur erreur.

Cependant le Révérend P. O. Barklay s’illusionnait sur les résultats de ses prêches et de ses prières. Il savait que Rasoua avait mis à la porte de chez elle un jeune gouverneur indigène avec qui ses parents voulaient la mettre en essayage ; mais il ignorait, l’excellent missionnaire, que la même Rasoua se rendait tous les soirs, à la nuit close, chez un adjoint des services civils. Il louait Patsa de repousser les hommages des jeunes hommes, et il ne s’apercevait point qu’elle était enceinte, fort embarras-sée de savoir si son enfant serait métis ou malgache. Il croyait si bien son œuvre en voie d’accomplissement que déjà il se détournait un peu des femmes pour s’occuper de l’instruction chrétienne des tout petits. Il ne réunissait plus les ramatous que le dimanche ; ce jour-là il cherchait à les gagner de façon définitive par des sermons où il résumait son enseigne-ment : il tonnait contre les filles qui recherchent l’œuvre de chair en de-hors du mariage, contre celles qui se vendent à des vazaha pour porter des souliers, des boucles d’oreilles et des lambas de soie, contre les femmes qui, mariées, violent la sainteté du mariage en se prostituant à des amants.

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Le matin, lorsqu’il se rendait seul au temple, ou le soir, quand il se promenait avec sa famille, le Révérend, fier des résultats acquis, pensait que son œuvre était bon. Il en parlait à Mrs Barklay, il lui faisait remar-quer avec orgueil d’appréciables changements dans la tenue des rama-tous, grandes et petites. Toutes, du plus loin qu’elles l’apercevaient, bais-saient modestement les yeux, et, pudiques, drapées dans leurs lambas, passaient sans détourner la tête à droite ou à gauche ; plus d’œillades aux jeunes hommes, plus de plaisanteries avec les bourjanes, plus de far-niente provocants dans l’ombre des varangues. Une décence toute bri-tannique régnait à Andevourantou.

Un beau dimanche, le missionnaire voulut se donner à lui-même la satisfaction de constater les transformations morales accomplies. Quand on eut chanté de nombreux cantiques aux sons de l’harmonium, il adres-sa à toutes ses auditrices, à ses converties, une homélie pathétique qu’il termina par ces mots :

— Mes chères filles, que demanderons-nous au Seigneur, en ce jour où ses grâces semblent particulièrement prêtes à se répandre sur nous, sur vous toutes ? Ne vous paraît-il pas qu’aujourd’hui le souffle de l’Esprit se fait sentir parmi les chrétiennes d’Andevourantou ? Christ n’a plus à vous ouvrir les yeux, à vous dévoiler l’abomination de vos péchés. Vos cœurs, éclairés par la raison, ont triomphé de l’erreur, du vice, de la débauche. C’est l’heure de demander à Dieu le prix de vos efforts, de vos luttes, de votre constance. Exprimez un vœu, consultez-vous toutes et formulez une prière. Je la transmettrai ensuite à l’Éternel avec toute l’ardeur et la confiance que Christ a mises en moi : nul doute qu’elle ne soit exaucée. Prions Dieu, mes sœurs.

Toutes les têtes noires aux petites nattes artistement tressées s’inclinèrent avec ferveur ; il sembla vraiment au missionnaire que le souffle de l’Esprit planait sur l’assistance. Quand ce fut fini, il causa fami-lièrement avec elles ; paternel, il les engagea à lui dire ce qu’elles avaient souhaité en ce moment solennel. Sûrement leurs cœurs avaient été unis en une même pensée ; il désirait vivement connaître cette aspiration se-crète de leurs âmes, ce rêve commun à elles toutes. Il y eut des chucho-tements, des soupirs, des sourires ; les têtes brunes se penchèrent, mu-tines, les unes vers les autres ; enfin, après de longs conciliabules, l’élève préférée du Révérend, la douce Ranavavy, s’avança vers lui et dit, osant parler pour ses compagnes :

— Ce que nous désirons en notre âme, ce que nous souhaitons se-crètement toutes, ce que nous venons de demander à l’Andriamanitra en ce beau jour, c’est d’avoir un enfant avec un vazaha !

 

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La marche à la mort

 

 

Depuis que Ravô était morte, Rafaralahy ne connaissait plus la joie. Les premiers jours, accroupi dans un coin de la case, comme hébété, il se cachait le visage dans un pli de son lamba, quand on lui parlait ; il ne pouvait même pas pleurer. Des semaines passèrent ; sa douleur éperdue se tourna en obsession. Le corps du désespéré hantait la maison, son esprit semblait être resté dans le Tombeau-des-Ancêtres, après qu’on y avait étendu sur la dalle froide la dépouille de la bien-aimée, roulée dans les linceuls de soie rouge.

Pendant deux années, il avait joui de l’amour de Ravô ; elle morte, il la gardait dans les moelles et dans le cerveau ; il n’avait plus de goût à la vie. Ses sœurs, sa vieille mère étaient scandalisées d’un deuil si tenace ; car les Malgaches, race douce et puérile, donnent rarement l’exemple de pareils excès dans la douleur ; ils n’ont pas la crainte de la mort, ni pour eux, ni pour leurs proches, et ils continuent de rire ou d’aimer, près des Tombeaux.

La vieille alla trouver le prêtre catholique qui avait enseigné au père etau grand-père la religion des vazaha ; Rafaralahy avait été instruit dans son école ; elle lui demanda d’apporter un remède à l’inconsolable douleur du mari de Ravô. Le Monpère vint à la case, parla longuement à celui qui ne voulait pas être consolé ; il lui reprocha son incrédulité, rap-pela les beaux enseignements de la religion chrétienne : Ravô n’était pas perdue pour lui, il n’en était séparé que pour un temps et la retrouverait au ciel. L’argument sembla toucher le Malgache au delà de ce qu’espérait le Monpère, qui insista. Avait-il jamais trompé Rafaralahy ? Celui-ci de-meurait-il fidèle à la religion de son père, aux souvenirs pieux de son enfance ? Aussi vrai que l’Andriamanitra existait, sa femme chérie ne lui était que momentanément enlevée ; il la reverrait un jour au Paradis, où Dieu réunit tous les justes ; alors il ne la quitterait plus ; et qu’est-ce que le temps si bref de la vie terrestre en regard de l’Éternité ? Rafaralahy restait muet mais le pli têtu qui barrait son front s’était effacé ; le prêtre, en partant, put croire qu’il avait apporté un peu de consolation à cette âme.

Les jours suivants, le désespéré fut plus calme. Il était perdu en une sorte de rêve, souriait parfois à l’absente, se laissait gagner par l’espérance de la revoir. Crédule comme ceux de sa race, il croyait à tout ce que lui avaient dit les Monpères ; mais, en son esprit de jeune barbare,

 

– 38 – les idées traditionnelles des Ancêtres se mêlaient aux superstitions chré-tiennes ; avec les histoires ressassées par ses grand’mères païennes et les bribes de catéchisme apprises à l’école, il s’était fait une étrange religion, où les Anges et les Diables voisinaient avec les Loulo et les Angatra, où les fady anciens gardaient leur place à côté des commandements de Dieu et de l’Église. Puisqu’il était sûr de retrouver sa femme au Ciel, puisque d’autre part il ne pouvait vivre sans elle, il n’avait qu’à mourir pour la rejoindre plus vite. Lorsqu’il se fut mis cette idée en tête, rien ne put la lui enlever, ni les plaintes de sa mère affolée, ni les objurgations du Mon-père, qui lui rappelait l’interdiction du suicide, édictée par l’Église, le menaçait de la damnation éternelle et de l’éternelle séparation d’avec Ravô. Rien n’y fit. Rafaralahy croyait à l’autre monde, à ce vague Au-delà promis par toutes les religions pour leurrer les hommes ; cet Au-delà représentait l’union avec Ravô. Peu importait le lieu où elle devait s’accomplir, le Paradis des chrétiens, où d’étranges mpilalô dansent et chantent pour les élus, en s’accompagnant sur de mélodieuses valiha, la montagne mystérieuse d’Amboundroumbé, rendez-vous des païens morts, lorsqu’ils abandonnent les alentours des Tombeaux, même la chambre sépulcrale, murée par les dalles de pierre, où tous les ans, au mois rituel, les Malgaches retournent les défunts dans leur suaire rouge.

Maintenant Rafaralahy ne gardait plus de son christianisme que l’inébranlable foi dans la réunion avec Ravô ; sa douleur avait remué en lui tout le tréfonds du paganisme héréditaire et fait remonter des abîmes de la race d’ancestrales croyances, en apparence abolies.

C’est à elles qu’il demanda la réalisation du suicide suggéré par l’idée chrétienne. Il gardait la répulsion instinctive de tous les primitifs pour le geste brutal qui supprime la vie ; le suicide, avant l’introduction du christianisme, était inconnu à Madagascar. Donc, pour rejoindre Ra-vô, il commença par violer les fady qui font mourir. Il pila de la cendre dans le mortier à riz, il attisa le feu avec son couteau, et balaya la maison en marchant vers le sud. Il se lava la figure et se coupa les ongles pendant la nuit ; il s’étendit pour dormir dans le coin sud-est de la case, interdit aux vivants.

Puis, la sanction de ces fady tardant à venir, il en viola d’autres, plus redoutés. Il tua l’oiseau vourondreou, dont la mort est suivie de près par celle de son meurtrier. Il sema du riz vers l’heure où le soleil, à son déclin, incendie la rizière de lueurs rouges. Il trouva une natte sur la-quelle Ravô, lorsqu’elle vivait, s’était couchée, et il y dormit, avec l’espoir de ne pas se réveiller. Mais les Êtres redoutables qui veillent à l’observation des fady ne voulaient pas de lui sans doute, car il continuait de vivre.

 

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Il cherchait toujours l’acte inexpiable qu’il pourrait commettre. Non loin de Tananarive, sur un mont dénudé, dort, au milieu des touffes de roseaux, une vasque d’eau mystérieuse, près d’une roche hantée par un Vazimba. Depuis que les Houves occupaient le pays, cet endroit était sacré, on ne voyait aux alentours ni cultures ni maisons ; à tous ceux qui avaient enfreint un des innombrables fady attachés à sa sépulture, le Va-zimba irrité avait sur place tordu le cou. Rafaralahy, un matin, se rendit à cette montagne : il avait eu soin de manger du porc, animal immonde pour les Vazimba, et d’emporter avec lui des oignons, qui leur sont parti-culièrement odieux. Il foula les herbes aux abords de la pierre sacrée, il regarda sa propre image dans la source, pour contraindre l’âme à quitter son corps ; il agita et souilla l’eau de la vasque sainte, puis s’en alla, éton-né d’être encore vivant. Les abominations commises l’avaient troublé au point qu’il en avait presque oublié Ravô ; l’idée fixe de sa mort à lui, de sa mort toute proche, le hantait seule. Il marchait sans tourner la tête, avec l’épouvante de sentir l’Être s’approcher pour le saisir. Un vent très fort, à un moment, souffla derrière lui, faisant tourbillonner des feuilles sèches. Il s’arrêta, les jambes coupées, et la sueur d’angoisse coula sur ses membres. Mais les doigts de l’Être ne tordirent point son cou ; il marcha jusqu’à sa maison, vivant toujours.

Quand il fut rentré, une crise de désespoir le prit ; l’idée de Ravô perdue lui redevint insupportable. Il fluctuait d’une de ses religions à l’autre. Sans doute les oudy chrétiens des Monpères étaient plus forts que les fady malgaches ; leur puissance avait annihilé tous ses sacrilèges. Alors il jeta dans l’étable aux cochons le scapulaire attaché autour de son cou depuis vingt ans, et résolut, pour mourir, de profaner les grands fady chrétiens : une nuit, il s’introduisit dans une église, il arracha du mur un crucifix, le piétina, il cracha sur l’autel, il souilla le bénitier, il invoqua contre les dieux des vazaha la Terre sacrée, le Ciel, et tous les Zanahary des Ancêtres, il blasphéma le nom du Christ, et il sortit de l’église, vivant.

Repoussé de la mort par les Êtres invisibles, il en conçut un décou-ragement encore plus profond et une manie singulière de la persécution : Andriamanitra et les Zavatra lui en voulaient, exerçaient sur lui leur mé-chanceté, en le condamnant à vivre. Il devint tout à fait hypocondriaque, ne sortit plus. Des journées entières, dans la pénombre d’une chambre close, il pleurait sans faire de bruit, comme un petit enfant qui a peur de l’obscurité. Il ne savait plus quand il reverrait Ravô ; il attendait qu’elle se décidât à venir, du lieu inconnu qu’elle habitait, pour l’emmener. Un matin sa mère entra dans la pièce où il demeurait enfermé, et récrimina longuement, à la façon des vieilles. Elle parlait avec volubilité, d’une voix suraiguë et geignarde ; elle gourmandait Rafaralahy, comme s’il avait eu dix ans, s’exaspérait de son mutisme. Elle en vint à injurier Ravô, à mau-dire sa mémoire. Un homme, après tout, n’était pas fait pour une seule

 

– 40 – femme ; le plaisir qu’il avait pris avec la morte, il pouvait le trouver au-près d’une autre. Elle, sa mère, savait ce qui lui restait à faire. Elle parti-rait pour Imerintsiatousika, son village natal, berceau de leur famille, où ils étaient apparentés avec tout le monde. Là elle découvrirait une femme plus jeune que Ravô, aussi jolie : elle la ramènerait à son fils.

Elle fit comme elle disait, promettant d’être revenue le surlende-main. Elle ne s’en allait pas, la vieille, sans une angoisse profonde, car elle se doutait des choses étranges, inouïes dans leur race, que méditait son enfant. Elle savait qu’il avait foulé la terre, souillé l’eau du Vazimba, et elle redoutait la vengeance de l’Être. Le malheureux Rafaralahy était devenu adaladala ; qu’inventerait-il pendant son absence ?

Elle se hâta tant qu’elle put. Dès qu’elle parvint en vue d’Imerintsiatousika, vers quatre heures du soir, elle quitta la route ; par un chemin familier, le long des tombeaux, à l’Est du village, elle se rendit de suite chez l’une de ses cousines, à qui elle comptait demander l’hospitalité. Après les compliments d’usage, toujours longs chez les vieux Malgaches, elle exposa l’objet de sa visite : elle venait chercher au village des Ancêtres une jolie fille qui deviendrait la femme de son fils, après les quelques mois d’essayage réglementaire. Elle ne se dissimulait pas ce que sa négociation offrait d’insolite : d’habitude, en Imerina, garçons et filles s’arrangent entre eux et ne sollicitent l’agrément des parents que long-temps après l’échange des dernières privautés. Enfin les jeunes filles, pour décidées qu’elles soient à céder vite, exigent quand même une ébauche de cour. Dans la circonstance, il fallait renoncer à tous les usages reçus : la future épouse devait partir dès le lendemain matin, avec sa belle-mère, sans avoir vu son fiancé. La vieille cousine, après avoir mau-gréé contre les nouvelles coutumes et les mœurs singulières des gens de Tananarive, offrit pourtant une de ses nièces, belle et accorte, âgée de quatorze ans, qui mourait d’envie de voir la ville. La mère de Rafaralahy voulut qu’on la lui présentât sur l’heure : les deux vieilles sortirent pour l’aller chercher ; elles descendirent au bout du village le sentier bordé d’aloès, le long des champs d’ananas, vers le petit lac. Sur le gros rocher rond, baigné par les eaux tranquilles, plusieurs femmes lavaient du linge. L’une avait le teint clair, le nez petit, les lèvres minces des Houves de bonne caste. C’était Ravô la deuxième, car, par un hasard singulier, elle s’appelait Ravô, et la belle-mère lui trouva une vague ressemblance avec la morte, à qui elle était du reste apparentée.

La fille plia son linge, mit le paquet sur sa tête, à la mode malgache, et on revint ensemble à la case. Un interminable entretien s’engagea entre les trois femmes. La tante et l’étrangère vantaient les avantages de l’union projetée ; l’intéressée se faisait prier un peu, par caprice, par co-quetterie, par calcul, enfin parce que c’était la tradition des Imériniennes.

 

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La mère de Rafaralahy, sûre du consentement final s’inquiétait pourtant de ces lenteurs ; elle sentait que les heures de son fils étaient peut-être comptées. Pour en finir, elle ôta de sa main droite une lourde bague d’or ciselée par un Indien de Majunga, la passa au doigt de sa future bru, comme arrhes du don de sa personne. Elle lui promit, à Tananarive, des lambas de soie, des akandzou brodés garnis de dentelles, des jupons va-zaha du Louvre. La jeune fille, qui portait des lambas de coton et de gros-siers bijoux malgaches en argent, ne sut pas résister à la perspective d’une si brillante fortune. Elle jura d’être prête, et le fut, dès le lendemain matin, à quatre heures.

Par la nuit grise, embrumée de brouillards, elles partirent. La vieille marchait vite, anxieuse d’arriver trop tard, Ravô la deuxième suivait pas-sive et distraite, perdue en un rêve d’or et de soie. L’autre, hantée par l’obsession de la mort, ne parlait plus ; elle courait presque en arrivant à Isoutry, dans son quartier. La case, de loin, avait son aspect habituel, volets entre-bâillés, porte entr’ouverte ; des linges séchaient sur la va-rangue, poules et cochons cherchaient leur vie dans le sol rouge. La mère se dépêcha d’entrer, ouvrit la porte de la chambre du Nord et vit ceci : un long corps tout raidi, enveloppé d’un lamba de soie rouge rayée de noir, pendait à l’une des solives du plafond. Rafaralahy, fidèle aux interdic-tions des Ancêtres, n’avait pas répandu de sa main le sang de la race, mais avait suspendu son souffle en se serrant le cou avec un lacet. On ne voyait ni le visage, ni les pieds, ni les mains, mais des proéminences, sous les plis du lamba, marquaient la place des membres crispés. Elle n’eut pas besoin de soulever l’étoffe pour être sûre que le cadavre de son fils était dessous. Elle se précipita dehors en criant, tandis que Ravô la deu-xième, un coin de son lamba ramené sur sa figure pour ne pas voir le corps, attendait en un coin la venue des gens, pour accomplir les rites d’usage.

 

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Le métis

 

 

— Voilà les chasseurs de sangliers, cria le boutou.

Villebois s’avança jusqu’à la balustrade de sa varangue. Il avait fait appeler les mpihazalambou pour détruire les sangliers qui dévastaient ses champs de manioc et ses plantations de cannes à sucre. Les chasseurs arrivaient par la grande trouée de la forêt. En avant et autour d’eux rô-daient et gambadaient une vingtaine de chiens malgaches efflanqués ; quelques-uns portaient aux flancs de hideuses blessures cicatrisées à demi, d’autres clopinaient sur trois pattes, tous avaient été, et plus d’une fois, décousus. Les trois hommes s’avançaient sur une même ligne, du pas souple et allongé des gens qui savent marcher dans la brousse. Ils avaient pour vêtement le salaka ceint autour des reins et l’akandzou-boury, sorte de sac sans manches, tressé en fibres de roseaux ; ils étaient coiffés du petit chapeau tanala, sans bords, en forme de toque de juge. Celui du milieu paraissait le chef : de teint remarquablement clair, de figure énergique et nullement bestiale, il était plus grand et plus élancé que ses deux compagnons ; outre la sagaie, il avait sur l’épaule un fusil de chasse, de modèle récent, dont la crosse avait été ornée de clous de cuivre, à la mode bara. Chacun des autres portait deux lourdes sagaies, au fer long d’une coudée, au bois épais et court.

Villebois, qui n’était pas sans culture, quoique colon de la brousse, admira cette scène barbare, rehaussée par le cadre sombre de l’impénétrable forêt. Les chasseurs à demi nus, avec leurs formidables épieux et leur meute de chiens fauves, éveillaient en lui des réminis-cences inattendues ; il songeait à quelque héros porte-lance de l’antiquité, revenant de la chasse et accompagné de deux bouviers armés de javelots. Puis il sourit à ses propres imaginations : singulier Ulysse que celui qui marchait vers sa maison, avec un fusil orné de clous de cuivre, au lieu du bâton royal incrusté d’or.

Les trois hommes, maintenant, distribuaient des horions à leurs chiens, animés d’intentions malveillantes à l’égard des animaux domes-tiques de la case. Le grand chasseur au teint clair s’avança seul vers Ville-bois.

— Hianao va ilay mpihazalambou nasaikiou tounga1 ? cria le colon.

 

1 Tu es bien le chasseur de sangliers que j’ai fait venir ?

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— Oui, c’est bien moi, répondit l’autre en excellent français.

— As-tu un permis de port d’arme ? demanda encore Villebois, qui ne voulait pas s’attirer d’histoires avec l’administration.

L’homme prit dans un pli noué de son salaka un tube de bambou et en tira un papier qu’il tendit :

— Le voilà. Si vous voulez vous assurer qu’il est en règle...

Il s’exprimait avec aisance et sans aucun accent malgache. Villebois étonné le regardait. D’instinct il abandonna le tutoiement :

— Mais qui êtes-vous donc ? Où avez-vous appris le français ?

— Je suis le fils d’une femme betsimisaraka et d’un colon français de Vatoumandry. Je porte le nom de mon père : Allevent. Je m’appelle Justin Allevent. J’ai été élevé à Saint-Denis-de-la-Réunion jusqu’à l’âge de quinze ans. Je faisais ma seconde au lycée Leconte de Lisle, quand mon père est mort, me laissant quelques dettes pour tout héritage.

Il était maintenant à deux pas de Villebois, qui le contemplait avec une curiosité mêlée de gêne. Son nez presque mince, ses lèvres moins épaisses que celles des Betsimisaraka trahissaient son origine métissée ; mais son teint, quoique relativement clair, était celui d’un Malgache de la côte, d’un de ces Antambahoaka qui ont tous dans les veines du sang européen ou arabe. Le colon vazaha n’osait plus interroger ce singulier indigène ; les questions affluaient à ses lèvres : un sentiment de délica-tesse l’empêchait de les poser.

Justin Allevent, avec sa finesse de demi-sauvage, comprit les pen-sées de l’homme blanc et dit, après un silence :

— Vous vous demandez pourquoi j’ai pris ce métier d’homme des bois. J’aurais pu, comme tant d’autres, être écrivain-interprète ou même gouverneur indigène. Eh bien ! voici : sans mon père, il m’était impos-sible de devenir un vrai vazaha ; j’ai préféré, plutôt que de faire partie toute mon existence de cette caste douteuse des métis, me replonger dé-libérément dans le milieu indigène et reprendre la vie de mes ancêtres maternels. Je suis revenu au village de ma mère. Ceux-ci, qui sont mes cousins, m’ont appris, à chasser le sanglier, à observer le vol des abeilles parmi les arbres pour découvrir les ruches, à reconnaître les lianes qui donnent le meilleur caoutchouc. Je suis très heureux. J’étais fait pour vivre libre dans la forêt. Déjà, au lycée Leconte de Lisle, les habits des

 

– 44 – vazaha me gênaient aux entournures, et j’étouffais, certains jours, dans la prison de l’internat.

— On voit que vous avez fait vos humanités. Vous vous entendez aux kabary.

— Ce n’est pas à l’école que j’ai appris à parler. Ma mère, chez les Betsimisaraka, est d’une famille de chefs, et vous connaissez le proverbe malgache : Il est inutile d’apprendre à nager au petit du bœuf ni au petit Andriana à faire des discours.

— Voulez-vous accepter de dîner avec moi ce soir ?

— Non. Je suis un Malgache. J’irai par là, dans une case, avec mes hommes, manger le riz sur les feuilles de ravinala.

Et il recula d’un pas, comme pour marquer sa séparation d’avec la race de son père. Villebois comprit qu’il ne devait pas insister et que, malgré ses orgueilleuses déclarations, le métis gardait en son cœur la blessure inguérissable de la tare héréditaire. On régla rapidement les questions d’affaires : le riz fourni en nature aux chasseurs, une piastre par homme, et la chair des sangliers divisée en trois parts, une pour eux, une pour leurs chiens, et une pour le vazaha.

— À demain donc, dit le colon.

— Cras figemus apros, répliqua Justin Allevent, pour montrer qu’il savait encore son latin.

Le lendemain, vers sept heures, Villebois retrouva son homme.

— Eh bien ! Vous préparez-vous pour cette chasse ?

— Sans doute. J’allais justement prendre mes dispositions.

Il déroula une petite natte, s’accroupit devant, tira d’un sac en peau des graines ovales et aplaties, qu’il se mit gravement à disposer, selon le rite, après avoir fait l’invocation traditionnelle.

— Vous voyez, je consulte le Sikidy, pour savoir si le jour est bon.

Villebois, intrigué, se demandait s’il devait se fâcher ou rire. Ne se moquait-il pas, ce métis, ancien élève d’un lycée français, chasseur d’abeilles et de sangliers dans la brousse malgache, qui parlait latin aussi bien qu’un Monpère et se livrait aux simagrées des sorciers indigènes ?

 

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— Vous croyez donc aux histoires des Oumbiasy ? C’est sérieuse-ment que vous faites le Sikidy ?

Justin Allevent acheva de disposer une rangée de graines sur la natte divinatoire et regarda le vazaha d’un air étonné :

— Je vous ai dit que j’étais un Malgache. Quand j’ai quitté Saint-Denis-de-la-Réunion et renoncé à l’héritage moral de mon père, j’ai abandonné aussi la religion des Européens. Je suis revenu aux croyances de mes ancêtres maternels. Les fady des Betsimisaraka, après tout, ne sont pas plus absurdes que les pénitences et les abstinences des catho-liques. Un sikafara vaut bien une messe, qu’en pensez-vous ?

Villebois, interloqué, ne répondit rien. L’autre continua :

— Oui, c’est une belle cérémonie qu’un sikafara. Quand le Maître-du-Sacrifice, drapé dans un lambamena, frappe de son bâton le bœuf ligoté, et, à chaque coup, appelle par leur nom un de ses lointains an-cêtres morts, je le trouve aussi magnifique que le prêtre montant à l’autel dans son étole d’or ; et, quand la bête écorchée et rouge gît toute fumante sur la jonchée des feuillages, c’est une victime incomparablement plus précieuse que votre chair et votre sang symboliques dans le pain et le vin !

Puis Allevent regarda un bon moment l’entrecroisement des lignes du Sikidy et dit :

— Le jour est mauvais pour la chasse au sanglier. Rarement j’ai vu un Sikidy aussi défavorable. Voici la figure tounkimbavanimouasy. Elle a presque, comme vous voyez, la forme de votre croix chrétienne. Chez nous elle prédit la mort du consultant, s’il persiste dans l’entreprise. Dî omen avertant ! La chasse aura lieu demain, si le Sikidy consent.

Mais, le jour suivant, la consultation ne fut pas plus heureuse : la chasse se trouva encore remise, à cause de la figure hifetramboua, qui annonçait la mort de plusieurs chiens.

Justin Allevent profitait des loisirs donnés par le Sikidy pour pares-ser toute la journée, comme un vrai Betsimisaraka. En traversant le vil-lage pour aller préparer une coupe de bois dans la forêt, Villebois trouva l’étrange chasseur étendu de tout son long sur la légère charpente en bambou qui entoure les cases du pays. Couché sur le ventre et appuyé sur les deux coudes, il semblait rêver.

— Vous aimez vous reposer, à ce que je vois ?

 

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— Chaque chose en son temps. Je n’imite pas la pintade qui court de côté et d’autre en poussant des cris. Je ne suis pas un vazaha inquiet et agité. Je veux ressembler au bœuf, qui, couché dans la haute prairie de verou, attend que l’ombre de ses cornes s’allonge et lui indique l’heure de rentrer au parc.

— Vous ne vous ennuyez pas, à ne rien faire ?

— Non. Je m’intéresse à beaucoup de choses que vous ne voyez pas, vous autres vazaha. Ainsi, tenez ! Cette abeille qui vient de passer près de vous et vole tout droit dans la direction du gros manguier, me montre le chemin à suivre pour trouver une ruche là-bas dans la forêt.

— Pourquoi n’allez-vous pas chercher cette ruche ? Je vous achète-rais le miel et la cire.

— Je n’ai pas besoin d’argent en ce moment. Je ne suis pas comme la grosse fourmi noire qui s’épuise à transporter une sauterelle que son ventre n’est pas assez grand pour contenir. Et puis je jouis des journées heureuses que je dois à votre munificence. Deus nobis hæc otia fecit.

Quand Villebois revint de son chantier, il retrouva le métis au même endroit et dans la même posture. Allevent grignotait des vouand-zou, dont il rejetait négligemment les cosses. Le plancher de bambou, autour de lui, en était couvert.

— Vous avez faim ?

— Non. L’appétit n’est pas nécessaire pour manger des pistaches. Je fais comme le sanglier mâle qui mâche des insectes pour s’exercer les dents. Et vous ? Conformément aux impulsions de votre race, vous vous êtes bien fatigué toute la journée, et ce soir nous sommes arrivés, moi et vous, au même résultat : nous avons vieilli d’un jour.

Villebois ne continua pas la conversation. Il était excédé de ces atermoiements. Sans doute le métis ne cherchait qu’à se faire nourrir pendant quelques jours, lui et ses hommes. À quoi bon se mettre en co-lère ? En était-on à une vata de riz ? Il fallait éviter surtout de se trouver en état d’infériorité vis-à-vis de ce demi-blanc, dont on ne savait pas s’il était plus civilisé encore que ne le faisaient croire ses citations latines, ou plus sauvage que ne le montraient son costume et ses pratiques supersti-tieuses.

Donc, pendant le troisième jour, le colon vaqua, sans plus s’occuper du métis, à ses occupations ordinaires, et c’est d’un air distrait qu’il écou-

 

– 47 – ta l’annonce d’un nouvel empêchement, dû à la figure oulimahery, signe de sortilèges.

Le quatrième jour, enfin, le Sikidy fut favorable. Les trois chasseurs se préparèrent : ils ne gardèrent que leur salaka et se frottèrent le corps de graisse peur passer plus facilement et sans égratignures au milieu des épines et des broussailles. Le métis déclara qu’après les trois jours fu-nestes, le Sikidy avait annoncé trois jours excellents : la chasse se ferait par conséquent en trois fois.

Le premier jour, cinq mâles furent tués, avec deux laies et quatre marcassins ; le deuxième jour, une laie seulement et deux marcassins. La troisième fois un des chasseurs revint en courant, bien avant l’heure ha-bituelle : Allevent venait d’être blessé ; il fallait envoyer de suite des bour-janes pour le ramener au village. Une dizaine d’hommes partirent et rap-portèrent le métis sur un brancard improvisé. Ils racontèrent, d’après le récit de ses compagnons, ce qui s’était passé. Les chiens, tout de suite, avaient débusqué un vieux mâle. L’animal, presque aussitôt, avait fait tête dans un fond vaseux hérissé de broussailles. Allevent, glissant sur la pente de glaise rouge, était tombé en arrière. Juste à ce moment le san-glier chargeait et lui labourait la cuisse. Un des Betsimisaraka était alors survenu, et, comme la bête se retournait contre lui, l’avait transpercée de part en part d’une de ses pesantes sagaies. Les bourjanes avaient retrouvé le cadavre à quelques mètres et l’avaient rapporté, en même temps que le blessé, avec la sagaie rouge de sang.

Allevent s’était évanoui : dans la case choisie par lui, on l’avait cou-ché sur une natte. Villebois pansa et banda la blessure béante : elle n’intéressait que les muscles de la cuisse, mais le chasseur l’avait échappé belle, car sur un des bords de la plaie on voyait battre l’artère fémorale, mise à nu.

Quand Villebois revint pour prendre des nouvelles, le blessé avait une forte fièvre et délirait. Il appelait son père, le suppliait de l’emmener, par delà l’Eau-Sainte, dans le pays des vazaha ; puis il prononça très vite des paroles incohérentes, en un malgache entrecoupé de mots français. Le pansement antiseptique, enlevé, avait été remplacé par un autre, où devaient entrer des raclures d’oudy et des plantes de la forêt.

Les deux chasseurs noirs lançaient au colon des regards malveil-lants et farouches : il s’en alla, gêné. Sa ramatou avait causé avec les gens du village : elle raconta ce qu’elle savait. Le métis était bien connu dans la région pour les sentiments de haine qu’il avait à l’égard de tous les vaza-ha. Pourtant lui-même s’enorgueillissait beaucoup d’être sang-mêlé ; parfois, il faisait sentir durement son mépris aux Malgaches.

 

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Villebois comprit alors l’attitude un peu singulière du chasseur pendant les jours précédents. Étranger dans l’une et l’autre race, presque repoussé par les deux, dédaigneux en tous cas de celle qui aurait pu l’accueillir, le malheureux, voué à l’isolement, serait à tout jamais un dé-classé. Tels, dans l’ancienne société imérinienne, les Zazahouva, déchus du rang des Andriana, étaient placés dans une caste intermédiaire, voi-sine des Houves ; et Villebois pensait au dicton malgache, qui convenait si bien au métis, amateur de proverbes : « Quand on ne salue pas un Za-zahouva, il songe aux nobles ancêtres de qui il descend. »

L’état d’Allevent s’améliora vite. Une ou deux fois encore, le colon était allé le voir ; mais il sentait sa présence désagréable au malade. Il cessa donc de s’en occuper. Un beau jour les trois chasseurs disparurent. Jamais plus on n’entendit parler d’eux dans ce coin de pays. Seulement, une semaine après leur départ, un bourjane inconnu déposa dans la mai-son de Villebois une petite pirogue, semblable à un jouet d’enfant, et pleine du miel de la forêt.

 

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L’esclave

 

 

C’était au temps des Anciens, en pays Betsileo, sur les confins des terres désertiques. Le hameau, presque vide d’habitants, dormait dans son enceinte de cactus. Tous les hommes, de grand matin, étaient partis aux rizières ; dans les cases, les petits enfants et les vieillards sommeil-laient ; quelques femmes tissaient des nattes de zouzourou, d’autres se reposaient avant de préparer le repas du soir.

Ratsimba, fils de Koutoumanga, jouait avec ses frères devant la maison paternelle. Accroupis sur le sol, ils imitaient les combats des bœufs, soulevaient avec leurs mains des nuages de poussière rouge, et, courant à quatre pattes, se donnaient de grands coups de tête, ou, arc-boutés l’un contre l’autre, se poussaient pour se faire tomber.

Soudain, à l’heure où le soleil entre par les ouvertures des cases jusqu’aux pierres du foyer, la porte en bois de l’enceinte, barrée d’une traverse, céda sous une poussée brutale, et une douzaine d’hommes ar-més de sagaies firent irruption dans le village. Les enfants se réfugièrent en criant dans la case. Déjà un des Fahavalou se dressait sur le seuil, brandissant sa lance. Le vieux grand-père de Ratsimba, assis sur un es-cabeau auprès du foyer, sculptait dans un morceau de bois tendre une image de bœuf, pour amuser les petits. Au bruit, il leva la tête : une ombre gesticulante interceptait le soleil sur le pas de la porte. Le vieillard étendit le bras pour saisir une hache, mais la sagaie vibra, et Ratsimba, muet d’horreur, vit le grand-père crisper les deux mains sur son ventre, puis s’incliner lourdement sur le côté, la figure convulsée, les yeux fixes, les doigts grattant la terre dans l’affre de la mort.

Déjà les étrangers s’étaient rués à l’intérieur, avaient lié deux par deux et emporté au dehors les enfants. Des cases violées sortaient d’autres hommes, avec des sagaies rouges de sang et des corbeilles pleines d’objets hâtivement entassés : ils traînaient derrière eux des pe-tits et des femmes. Une nuit et un jour, on marcha sans s’arrêter : les Fahavalou portaient et tiraient tour à tour les enfants prisonniers ; les femmes captives avaient sur la tête le fardeau des soubika de butin, et, quand l’une d’elles, épuisée de fatigue, faisait mine de s’arrêter, ils lui piquaient les reins ou les jambes de la pointe d’une sagaie, comme on fait aux bœufs rétifs. On dormit six heures dans un bois de tapiha, au creux d’un ravin, et la fuite recommença, toujours vers l’ouest. On avait traver-sé de grands espaces dénudés et stériles, sans arbres, sans hommes, sans

 

– 50 – paillottes. On suivait quelquefois pendant des heures le lit sableux d’une rivière à demi desséchée, et Ratsimba se souvenait des lassitudes acca-blantes après ces courses dans le sable mou qui cédait sous les pieds.

Enfin on arriva dans la terre des Sakalaves. Les Fahavalou conti-nuèrent de forcer les étapes, en évitant les endroits habités, jusqu’à un gros village de plus de deux cents feux. Là un kabary eut lieu avec les chefs du pays : des cases vides furent mises à la disposition des étrangers, et, le soir, les sonneurs d’andzoumbouna montèrent sur les collines des environs pour sonner joyeusement l’Appel-des-Marchés. Le lendemain, les gens des villages vinrent en foule. Les captifs, exposés pour la vente, étaient rangés sur la grande place le long d’une palissade en bambous, et les acheteurs circulaient, appréciant la marchandise offerte. Ils palpaient le ventre et le sein des femmes, pour s’assurer de leur jeunesse par la fermeté des chairs ; ils soulevaient les enfants dans leurs fortes mains, examinaient le développement des poitrines, les muscles des jambes, faisaient mouvoir les articulations, et ils scrutaient l’expression des petits visages insouciants, pour y démêler les signes de la débilité ou de la force, de la stupidité ou de l’intelligence. Puis les marchandages commençaient, chacun défendant ses intérêts avec âpreté ; les vendeurs mettaient sur le compte de la fatigue les prétendues tares dénoncées par les acheteurs, et la discussion s’éternisait. Les Sakalaves ne payaient pas en argent, mais en bœufs. Une jeune femme, selon sa beauté, valait jusqu’à quinze bœufs, une jeune fille davantage ; les enfants mâles coûtaient de trois à six têtes de bétail. Le soir, tous les esclaves se trouvèrent vendus, et les Fahava-lou, après une nuit de ripaille, s’en allèrent vers Majunga avec un gros troupeau de bœufs qu’ils comptaient échanger contre des sacs de piastres chez les traitants de la côte.

Ratsimba avait été acheté par un homme d’un village lointain, qui l’emmena chez lui le jour même. Après plusieurs semaines de timidité farouche et de révoltes inutiles, le petit esclave vécut, avec l’indifférence de l’habitude, sa nouvelle existence. C’était celle des enfants de la maison. Il mangeait et dormait avec eux ; tous ensemble allaient garder les bœufs dans les grandes prairies de vérou et les oies dans les marécages auprès de la rivière. Il appelait son maître papa ; au bout de quelques années il l’aima comme un père et n’avait gardé qu’un souvenir très vague de sa véritable famille. À douze ans, on lui apprit à lancer la sagaie, à prendre au lasso les bœufs demi-sauvages ; à quatorze ans, il fit partie d’une ex-pédition organisée pour voler des troupeaux ; au retour il fut adopté par son maître, qui venait de perdre un de ses fils. Il était parfaitement heu-reux, ne caressait pas d’autre rêve que de vivre toujours dans la terre des Sakalaves et d’accroître par des vols de bœufs la richesse de son père adoptif.

 

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Mais une nouvelle catastrophe bouleversa son existence. Une ar-mée de 2.000 Houves, envoyée par la reine de Tananarive, arriva dans le pays. Les Sakalaves essayèrent de se défendre : ils furent repoussés dans plusieurs escarmouches. Les ennemis s’emparèrent du village, mirent le feu aux paillottes, tirèrent sur ceux qui tentaient de s’échapper. Le père de Ratsimba fut tué ; lui-même, blessé à la cuisse, fut fait prisonnier et mené à Tananarive. On le vendit au marché d’Analakély et à quinze ans il retomba dans la servitude. Rainiketamanga, son nouveau maître, était un Houve riche et influent, conseiller écouté de la reine ; il possédait un très grand nombre d’esclaves, d’immenses étendues de rizières, beaucoup de maisons en briques crues, entourées de clos pleins de manguiers. Rat-simba, pendant plusieurs années, travailla dans une terre non loin d’Ambouhidratrimou. Il n’était ni plus ni moins malheureux que tous les Malgaches, libres ou esclaves, qui peinent dans les rizières ; il mangeait à sa faim du riz et des brèdes, avec des sauterelles frites ou du poisson sé-ché ; tous les ans son maître lui faisait cadeau d’un salaka et d’un lamba neuf. À vingt ans il épousa une femme de sa race, une Betsileo, esclave comme lui. Dès qu’ils eurent un enfant, le maître les établit aux confins de la plaine de Betsimitatra, dans une case spacieuse, au milieu d’une vaste étendue de rizières et de marais. Il put exploiter, comme il le vou-lait, ce domaine, avec des travailleurs engagés par lui ; il devait seule-ment la moitié de la récolte et des bêtes que nourrissait sa terre. Il était plus sûr du lendemain que bien des hommes libres, et n’avait rien à craindre ni des exactions des gouverneurs, ni des caprices du fandzaka-na ; car le nom de son maître le protégeait et sa redevance annuelle l’exemptait des corvées.

Il vivait heureux, ignoré et tranquille. Rainiketamanga, content de l’accroissement du troupeau et du rendement des rizières, lui avait pro-mis pour son fils la continuation du métayage et l’avait autorisé à cons-truire près de la case un tombeau, selon le rite imérinien, pour y vénérer les morts. Ainsi la race de l’esclave Betsileo semblait fixée sur le sol de l’Imerina, au pied de la colline verte d’Ambouhidratrimou, et la fortune de sa famille paraissait solidement établie, tant que les successeurs d’Andrianampouinimerina régneraient sur la montagne sainte où fut jadis la Forêt-Bleue. Mais des profanations inexpiables avaient été com-mises par les descendants des rois. Ranavalouna, héritière de Lehidama et de Rasouerina, gardienne infidèle des traditions de la race, abandonna les rites des Anciens et se laissa séduire par les habiles discours des hommes venus d’au delà les mers, de ces Inglisy aux cheveux jaunes comme les pattes des poulets, et qui s’enveloppent les pieds avec la peau des bœufs. Elle fit annoncer à tous les peuples des six provinces qu’elle s’attacherait désormais à la religion des vazaha, elle maudit ce qu’avaient adoré ses Pères ; elle ordonna que dans tout le royaume seraient brûlés

 

– 52 – les douze Sampy avec leurs émanations et que seul serait invoqué l’Andriamanitra des étrangers.

Ratsimba se rappelait la journée funeste où l’ordre royal avait été exécuté à Ambouhidratrimou. Nouveau venu à cette époque, il travaillait depuis quelques mois à peine dans les rizières de Rainiketamanga. Tout le peuple, hommes libres et esclaves, avait été convoqué, et se pressait autour du Rouva, sous l’ombre des grands aviavy. Les envoyés de la reine, cinq officiers à cheval, arrivèrent avec une nombreuse escorte. Les soldats s’alignèrent le long du mur en pierres sèches, coupé de larges dalles, qui limite l’enceinte du Rouva. Un des officiers, 12e Honneur, se tint au milieu de l’espace vide ; les quatre autres, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, se placèrent au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Le 12e Honneur lut à haute voix l’ordre royal, puis des soldats apportè-rent tout tremblants les Sampy sacrés, l’Émanation de Rakelimalaza, en bois taillé selon le rite, enveloppé d’une étoffe rouge tissée en une seule fois dans le jour faste, et enfermé dans un coffret en bois noir, l’idole Ra-behaza, sous la forme d’un minuscule bœuf en argent, caché en douze corbeilles encloses les unes dans les autres, Ingahibé, figurine à tête d’homme, sans bras, ni jambes, entourée de soie rouge, et conservée dans une corne noire, Mandzakaranou, le Roi-de-l’Eau, fait avec des nœuds et des racines de vintanina, orné de coraux blancs et de perles jaunes, et lié par des chaînettes d’argent, et tant d’autres, transmis par les Anciens, de génération en génération.

Un grand feu de branches sèches fut allumé, et les dieux saints, vé-nérés par les Ntôlou, tous les dieux qui avaient écarté de la race les mala-dies, la grêle, le tonnerre et la famine, les Sampy qui avaient protégé les soldats contre les balles, les femmes enceintes contre les mauvais sorts, les piroguiers contre la dent des caïmans, tous furent jetés dans les flammes, et s’y consumèrent en crépitant. Mais leur force sortit intacte du feu et s’en fut habiter dans d’autres bois et dans d’autres objets en corne ou en argent. Car partout ils sont vénérés encore par les descen-dants des Imériniens.

Quand les Sampy commencèrent à brûler, un fort vent s’éleva et chassa violemment la fumée vers le nord-ouest dans l’ancestrale direc-tion des Origines obscures, et le 12e Honneur, qui se tenait là, fut obligé de changer de place, aveuglé par les cendres. La foule, stupide d’étonnement, se taisait ; beaucoup ramenaient leur lamba sur leur vi-sage, pour ne pas voir le sacrilège. Quand tout fut accompli, la multitude silencieuse s’écoula lentement, et les gens se demandaient quelles cala-mités effroyables allaient fondre sur l’Imérina, en punition du crime des rois. La vengeance des Ancêtres se fit longtemps attendre, mais elle vint à son heure. Un jour le bruit courut que les vazaha montaient vers Tanana-

 

– 53 – rive pour chasser Ranavalouna et réduire les Malgaches en esclavage. Ratsimba redoutait de changer de maître une troisième fois, car il n’avait plus confiance dans la force des Imériniens, depuis qu’il avait vu leurs rois profaner les choses saintes ; l’avenir lui faisait peur. Dans la maison de Rainiketamanga, on répétait ce qui se disait à la cour : deux grands généraux, la Fièvre et la Forêt, combattaient avec les Houves, et, si les Français ne se changeaient pas en faucons pour voler par-dessus les montagnes ou en caïmans pour remonter les fleuves, jamais ils ne ver-raient Tananarive.

Cependant les dieux, après trente ans, se souvenaient : ils laissèrent monter les envahisseurs. Pour se défendre, les Houves enrôlèrent même des esclaves, et le fils de Ratsimba, âgé de vingt ans, partit pour Andriba, avec un convoi de troupes hâtivement levées. Un mois plus tard des fuyards passèrent : ils apprirent à Ratsimba l’approche des Français et la mort de son enfant, tué d’une balle pendant la déroute ! L’esclave, rési-gné, pleura, et tendit son esprit dans l’attente de la nouvelle servitude.

Puis, pendant plusieurs mois, eurent lieu des événements confus, auxquels les paysans des environs de Tananarive ne pouvaient rien com-prendre. Les Français avaient pris la ville, s’y étaient installés, pourtant Ranavalouna restait reine de Madagascar et rien ne semblait changé dans le gouvernement. Seulement les Fahavalou s’étaient multipliés et leurs bandes tenaient la campagne presque jusqu’aux portes de la capitale. Rainiketamanga, toujours en possession de la faveur de la reine, avait vu grandir ses honneurs et s’accroître ses profits. Il méprisait les envahis-seurs de la terre imérinienne, assez faibles et assez sots pour n’avoir pas su tirer parti de leur victoire ; tout en se courbant servilement devant eux, il les haïssait d’une haine farouche, car leur venue menaçait ses biens et sa situation sociale. Un jour il vint à Ambouhidratrimou, et an-nonça secrètement à Ratsimba qu’il y aurait sous peu du nouveau. Les vazaha seraient massacrés dans les six provinces, on exposerait leurs têtes coupées, fixées à des pieux, sur la grève de Tamatave, comme les habitants de la forêt attachent des mâchoires de sangliers sur de hautes perches, en avant des villages, pour effrayer les autres sangliers. Ratsim-ba et les travailleurs des rizières devaient se tenir prêts, ils déterreraient les sagaies cachées dans les silos et accourraient vers Tananarive, la nuit où ils entendraient les conques de guerre donner le signal sur les rouva des douze villes saintes. Mais les Ancêtres, se souvenant de la violation des rites, et fâchés de ce que les rois eussent abandonné leur culte pour celui des étrangers, livrèrent complètement aux vazaha les Houva, les Andriana et le peuple ; ils accomplirent le bouleversement des castes, la confusion des fortunes, et l’abaissement de la race : ils achevèrent ainsi l’œuvre qu’avait préparée, en brûlant les Sampy, Ranavalouna Mpandza-ka. Donc les têtes des soldats blancs ne furent pas exposées, comme en

 

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1882, sur la plage de Tamatave ; et la reine de Madagascar, transportée par delà l’Eau-Sainte, expia en exil d’avoir suivi avec trop de docilité les conseils de son parti.

Le malheur épiait toujours la case de Ratsimba : un soir un esclave échappé de la maison du maître à Tananarive, annonça que Rainiketa-manga avait été arrêté la veille, sommairement jugé et condamné à mort. On l’avait conduit de grand matin à la place de Souaranou, on l’avait at-taché à un poteau comme en dressent les Malgaches pour brûler vifs les soldats déserteurs, puis douze Sénégalais placés en face de lui l’avaient tué de leurs douze balles. On racontait tout bas que les Français allaient prendre ses biens ; déjà quelques-uns de ses esclaves, à Tananarive, s’étaient enfuis. Ratsimba, atterré de ce que ce jour lui apportait de fu-neste, hanté de pensées tristes, attendit les malheurs à venir. D’étranges bruits, depuis plusieurs mois, circulaient dans les campagnes. Les vaza-ha, disait-on, auraient ouvert toutes les castes et supprimé les barrières des races. Un Andevou pouvait épouser une Andriana et un Makoua valait un Imérinien. Il n’y avait plus ni maîtres, ni esclaves, ni Andriana, ni Houva, ni bourjanes : tous les Malgaches, sujets de la France, étaient égaux. Ratsimba ne comprenait pas bien le sens de ces choses nouvelles, introduites par les étrangers. Comment tous les Malgaches pouvaient-ils être égaux, puisque les uns possédaient la terre, les cases, les troupeaux, et que les autres n’avaient rien ? Qu’allaient devenir tous les pauvres es-claves, quand ils n’auraient plus de maîtres pour les nourrir et les habil-ler ? N’était-ce pas plutôt que les Malgaches, indistinctement, seraient les esclaves des vazaha ?

Ratsimba n’ajoutait pas foi à ces rumeurs ; pourtant il se sentait in-quiet, se demandait à quel maître il appartiendrait demain. Or voici qu’un jour des Européens vinrent en effet, se disant les propriétaires de la terre de Rainiketamanga, de la case et des troupeaux. Ratsimba se courba devant eux avec le geste servile, les mains étendues vers la terre, les appela ses père et mère, et se déclara leur esclave obéissant.

— Il n’y a plus d’esclaves. L’esclavage est aboli. Tu es libre ! tu peux t’en aller.

Ratsimba se courba davantage en renouvelant ses protestations : il ne comprenait pas.

— Tu es libre ! répétèrent-ils… Est-il bête ! Il ne comprend pas ! Faut-il qu’il soit abruti par la servitude.

Et ils regardaient l’esclave, étonnés de ne pas voir les traces des fers à ses mains et à ses pieds, et sur son visage les signes de la dégradation la

 

– 55 – plus abjecte. Le vieux restait debout devant eux, propre et sain, la figure glabre et ridée, les cheveux droits coupés court, les pommettes un peu saillantes, les yeux vifs et francs, pareil à un paysan d’Europe.

— Tu es libre ! crièrent-ils encore une fois. Tu n’as plus de maître. Tu peux aller où tu voudras, faire ce qui te plaira !

Puis, comme l’homme, ahuri, ne bougeait toujours point :

— Allons ! Houste ! Prends tes habits, ta batterie de cuisine, si tu veux, et va-t’en ! Tu ne vas pas rester planté là comme un bœuf qui ru-mine !

Alors Ratsimba appela le petit boutou qui le servait d’habitude, l’esclave d’un esclave. À eux deux, ils emportèrent des habits, des lambas, des couvertures, des pots et des marmites, une hache et un couteau : l’homme prit aussi, dans une corbeille, sous de vieilles hardes, avec un tremblement dans les mains, un pot de terre rouge fêlé, dont le fond était plein de piastres, avec du riz par-dessus. Dans le crépuscule qui tombait, ils s’en allèrent vers Tananarive, le petit suivant le vieux, groupe lamen-table et symbolique, tandis qu’à l’occident des lueurs cuivrées semblaient des reflets d’incendie sur le rouva d’Ambouhidratrimou.

L’esclave se rappela le jour où on avait brûlé les dieux, là-haut, par ordre de la reine. Il se souvint que ce soir-là aussi, il était rentré triste-ment, en tournant le dos à l’horizon rougeâtre, et dans son esprit s’affirmèrent les mystérieuses correspondances entre les deux journées funestes. Il s’en fut au quartier d’Antanimena, demander l’hospitalité à des gens qu’il connaissait. En un coin de leur enclos, une petite case en terre crue, inoccupée, avec un toit à demi effondré, lui fut offerte. Par lassitude, par apathie, sans savoir pourquoi, il y resta. Le petit esclave, qui n’avait plus de parents, demeura chez lui pour le servir, et il travail-lait aussi pour les gens de la case voisine, payant de cette façon leur loyer. Tant qu’il y eut des piastres, on vécut, plutôt mal que bien, puis ce fut la gêne, et, parfois, l’appréhension de la faim. Les voisins étaient bons et donnaient souvent du riz, même un peu de viande. Le petit esclave allait faire le boutou au Zouma et rapportait quelques sous. Mais, quand vint la deuxième saison froide, la résistance physique du vieux était à bout. Il se refroidit une nuit que le vent entrait en rafales par la porte disjointe de la case ; le lendemain il fut pris d’un accès bilieux. Pendant son agonie, il songeait au tombeau que le maître lui avait permis de se construire, et où son fils avait été couché. Il demanda à ses voisins de l’y porter et d’y étendre sur le lit de pierre, à l’orient, son cadavre roulé en un pauvre lamba de coton. Il pensait avec angoisse que lui et son fils s’ennuieraient tout seuls dans ce tombeau sans ancêtres et sans descendants, que jamais

 

– 56 – personne ne viendrait les y retourner solennellement à la date rituelle ; un pli d’amertume crispait sa bouche, lorsque le souffle s’envola, et les gens lui trouvèrent l’air méchant, quand ils ramenèrent le lamba sur son visage.

Ainsi mourut de misère, pour être devenu un homme libre, Rat-simba l’ancien esclave.

 

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