La race inconnue

Charles Renel · Chapitre 8 sur 10

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La race inconnue

Ranirina

 

 

Elle était la neuvième enfant, née un jour favorable au mois adaou-rou, d’un couple de pêcheurs betsimisaraka. Parce qu’elle était venue, petite fille, après huit garçons, on l’avait appelée Ranirina, la désirée. Son enfance heureuse s’était écoulée sans incidents notables dans le village paternel, au bord de la lagune. Dès cinq ou six ans, elle gardait les bœufs dans la prairie marécageuse bordée de pandanus ; avec une baguette épineuse arrachée à un hazoumbouay, elle empêchait ses bêtes de s’approcher de l’eau, car, certaines fois, des vaches qui voulaient boire avaient été saisies aux naseaux par le caïman. Ou bien, dans la pirogue montée par son père, elle allait le long des barrages de pêche, pour chas-ser les poissons dans les parcs et relever les grandes nasses de jonc tres-sé, en forme de cases. Elle prenait plaisir, quand la prison des poissons était amenée tout près du bord, à regarder la proie vivante frétiller dans la vase noire, avec des éclairs d’argent ; le père dénouait les liens de la porte, elle entrait dans la case de joncs, elle saisissait à pleines mains les bêtes gluantes qui lui glissaient entre les doigts et les jetait dans le tan-drouhou d’osier, où elles achevaient de mourir. Son horizon était borné par l’autre rive des lagunes, du côté où le soleil se lève, et du côté où il se couche, par une forêt touffue, qui commençait aussitôt après la prairie, sur les pentes d’une colline qu’elle n’avait jamais gravie. Elle était parfai-tement heureuse, d’un bonheur animal. Elle ne gardait que le souvenir de deux malheurs dans son existence puérile : une fois, une grande nasse de pêche séchait au soleil ; avec des enfants de son âge, elle avait joué à faire sakafo et petraka dans la maison des poissons ; mais son père, en criant, était venu les chasser, et il avait voulu la battre, car les bêtes de l’eau n’entrent jamais plus, d’après les croyances des ancêtres, dans une nasse qui a servi de jouet à des enfants ; il avait fallu brûler la grande machine et en fabriquer une neuve. Un autre jour la petite, seule dans la case, avait très faim ; des racines de manioc restaient sur les pierres noires du foyer ; elle s’était mise à en manger, sans penser à mal ; sa mère, ren-trant, l’avait surprise et grondée bien fort :

« Oh ! c’est fady, fady ! Qu’est-ce que tu as fait, ma Ranirina ? Quand une petite fille mange les choses déposées sur le toukou, jamais elle ne trouve de mari ! Dry ! Pauvre Ranirina ! »

Et l’enfant, sans comprendre, avait crié d’effroi, en voyant sa ma-man pleurer.

 

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À dix ans, elle apprit les jeux d’amour avec de petits garçons, un peu plus âgés qu’elle ; lorsqu’elle connut la volupté de l’acte, elle ne refu-sa point les étreintes des hommes, qui l’entraînaient parfois, au hasard des rencontres, dans l’ombre d’une case.

Aucun étranger ne passait dans le village, situé près d’une lagune peu profonde, séparée par des bancs de sable du grand lac. Or voici que d’importants changements eurent lieu dans le pays. Des hommes blancs, venus d’au delà les mers, s’étaient emparés de la terre des Houves et de celle des Betsimisaraka ; ils étaient arrivés en grand nombre par la route des bourjanes, de l’autre côté des lagunes ; ils avaient creusé les bancs de sable qui séparaient du grand lac les domaines de pêche du village ; ils avaient ouvert des canaux à travers les Pangalanes, relié par des chemins d’eau toutes les rivières et tous les lacs de la côte. Les pirogues pouvaient aller maintenant d’Ivoundrou à Andevourantou. Les vazaha, en un jour, faisaient ce long trajet, sur d’énormes bateaux en fer, hauts comme des maisons et qui marchaient tout seuls, en crachant de la fumée. Deux fois par semaine, ces bateaux s’arrêtaient au village de Ranirina. Les vazaha en descendaient pour se promener, ils semblaient n’avoir rien vu de leur vie, ils tournaient autour de toutes les cases, regardaient à l’intérieur, riaient des choses les plus simples, examinaient avec une curiosité fort impolie les hommes et les femmes Betsimisaraka. Puis ils se rembar-quaient.

Les premiers temps, dès que la chaloupe était signalée, tout le monde se sauvait dans la brousse. Peu à peu, on s’habitua aux étrangers. Comme ils ne faisaient aucun mal, qu’ils achetaient des bananes et des ananas, on finit par rester dans les cases quand ils venaient. On s’enferma d’abord, puis on n’y fit plus aucune attention. Même Ranirina aimait leur présence, se sentant admirée et désirée par eux.

Elle réalisait maintenant toute la beauté de sa race : ses grands yeux, sous les cils épais, mettaient des blancheurs lumineuses dans le bronze de son teint ; les coques tirebouchonnées de sa chevelure, rehaus-sées sur les tempes de deux rosaces en accroche-cœur, encadraient mer-veilleusement son visage rieur, et lui donnaient une expression coquette et maniérée. Tout exagérait en elle la sexualité : les seins opulents et fermes, les hanches larges, la taille ronde, un peu courte, les lèvres sen-suelles, les oreilles petites et charnues ; l’akandzou moulait sa jeune poi-trine et tombait en plis raides jusqu’à ses pieds nus ; lorsqu’elle s’avançait en ramenant sur l’épaule les plis harmonieux du lamba, ses reins cam-brés donnaient à sa démarche une grâce voluptueuse.

Certains jours passaient sur la chaloupe des femmes betsimisaraka avec de beaux akandzou brodés, des lambas ornés de dessins multico-

 

– 123 – lores, de larges chapeaux de paille attachés par des rubans de soie ; elles avaient aux poignets des bracelets d’argent et des perles aux oreilles : c’étaient des filles d’Andevourantou, pauvres naguère, devenues riches : elles avaient suivi à Tamatave des vazaha généreux ; de temps en temps elles revenaient faire un séjour dans leurs familles. Ranirina les voyait passer avec envie. Maintenant elle s’ennuyait dans son village. Chaque fois qu’arrivait la chaloupe, elle avait la nostalgie d’une vie inconnue, dont le mystère l’attirait. Quand le bateau sifflait, avant de repartir, elle fermait les yeux et assistait en pensée à son propre départ. Elle se voyait assise à l’arrière du Mahatsara, regardant les rives connues des lagunes, puis les bords inconnus des grands lacs, traversant des lacs encore, des lagunes et des canaux ; elle rêvait de Tamatave, l’immense village aux cases innombrables, bâties en bois, en pierre et en briques par les vazaha, avec une longue rue toute bordée de magasins, où les Indiens vendent des étoffes, des vêtements, des bijoux. Quand elle rouvrait les yeux, la chaloupe était loin, au delà des bancs de sable, emportant son rêve. Les ondulations mêmes qui ridaient la surface des lagunes s’étaient effacées déjà, et Ranirina s’en retournait vers la case paternelle, en proie à une vague tristesse. Elle écoutait avec une joie mêlée de dépit les propos des vazaha qui lui offraient en riant de l’épouser et de l’emmener avec eux vers leurs villes lointaines. Un surtout la regardait avec des yeux pleins de désirs ; souvent Ranirina pensait à lui. Il passait régulièrement, étant commissaire à bord de la chaloupe ; il venait droit au lieu où il savait la trouver ; quand elle était allée travailler aux rizières, il s’enquérait d’elle auprès des femmes du village. Brusquement, un jour, elle décida de le suivre, et, comme il lui demandait en la quittant :

— Quand pars-tu avec moi, petite Ranirina ?

— Demain, répondit-elle sans hésiter.

— Bien vrai ?

— Oui.

Il rougit de plaisir, à la façon des blancs ; lorsque la chaloupe partit, il lui criait encore, penché à l’arrière pour la voir plus longtemps :

— À demain, Ranirina.

Elle s’en fut prévenir ses parents. Maintenant que la chose était presque faite, elle n’en éprouvait pas le contentement attendu. Au con-traire elle se sentait triste à l’idée de quitter ses parents, ses compagnes, son village. Son père et sa mère lui soufflèrent de l’eau à la figure, selon le rite des ancêtres, en lui souhaitant toutes sortes de prospérités. Sa ma-

 

– 124 – man était très joyeuse de la savoir casée ; car elle savait qu’au village sa fille ne devait point trouver de mari, depuis le jour où, toute petite, elle avait violé le fady, en mangeant les racines de manioc laissées sur la pierre du foyer.

Le lendemain, Ranirina partit. Elle vit Tamatave, les grandes cases en pierre des vazaha, les magasins du Louvre, et les boutiques indiennes ou chinoises, pleines de tout ce que peuvent désirer les femmes. Elle connut les fatigues et les délices de l’oisiveté, les promenades en pousse-pousse dans les rues ombreuses, ou sur les boulevards plantés de coco-tiers et saturés d’air marin. Elle ne demeura pas longtemps avec son premier mari vazaha, bientôt lassé, elle en eut un autre, puis un autre encore, puis beaucoup, ensemble ou les uns après les autres.

Mais cette vie de noce ne lui plaisait guère ; elle était prête à rester indéfiniment dans la case du premier qui voudrait bien la garder. Elle le trouva enfin. C’était un étranger d’une autre race que les Français, avec des cheveux raides aussi jaunes que la chair d’une mangue, une peau rouge comme le poisson du corail, et des yeux bleus. Employé d’une fac-torerie allemande, sérieux et rangé, il sortait et rentrait à des heures ré-gulières, accomplissait ponctuellement, avec une sérénité un peu puérile, tous les actes de la vie ; il se mit à aimer Ranirina d’une passion calme et entêtée comme sa personne.

Elle tenait la maison en ménagère méticuleuse et entendue, comme sont toutes les Betsimisaraka ; lui retrouvait en elle les qualités des femmes de sa race, leur humeur égale et passive, avec peut-être un peu plus de gaieté dans le gemüth cher à tout Allemand. Parfois Ranirina regrettait la joie de vivre tumultueuse de ses compagnons d’antan, mais elle sacrifiait volontiers quelques heures de plaisir à la tranquillité de sa vie. Elle faisait elle-même le marché, défendait sou à sou, contre l’avidité des fournisseurs, la bourse du ménage, et tenait la case avec une propreté toute betsimisaraka. Cela dura deux ans, après quoi l’Allemand désolé lui dit un jour qu’il allait retourner dans son pays pour entrer définitivement dans la maison de commerce de son père. Ranirina eut une crise de dé-sespoir sauvage ; pendant des heures elle gémit comme une bête blessée ; le sensible Allemand ne put supporter cette douleur, qu’il partageait du reste ; il pria sa famille, sous prétexte d’expérience commerciale, de lui accorder une troisième année. Il l’obtint.

Leur vie paisible reprit. Parfois le vazaha souhaitait de la voir con-tinuer toujours ; quand la ramatou, à l’heure de la sieste, se blottissait auprès de lui, appuyant sa joue fraîche et veloutée contre la main de son amant, il bornait son idéal aux voluptés simples que lui offrait Tamatave. Quant à Ranirina, insouciante, elle ne songeait plus à l’échéance du dé-

 

– 125 – part. Un jour elle regardait le grand manguier du jardin, paré de tiges roses aux fleurs épanouies, et elle regrettait que l’époque ne fût pas venue encore des mangues à la pulpe savoureuse. Soudain l’affreuse idée se fixa de nouveau dans son cerveau d’enfant : il devait s’en aller pour toujours vers sa terre lointaine, quand les mangues seraient mûres. Elle ne lui dit rien, mais devint brusquement mélancolique et indifférente à tout. L’Allemand, hanté de la même obsession, perdit courage devant cette douleur et dit ses projets. Il avait supplié ses parents de lui donner la succursale de Tamatave, de l’y laisser à jamais. Ranirina, avec sa mobilité habituelle, fut vite consolée. Quelques jours plus tard, le courrier apporta d’Allemagne la réponse : le père reprochait au fils son ingratitude envers la patrie allemande et envers lui-même ; il avait bien gagné de se reposer un peu vers ses vieux jours et il voulait que le nom des Schwarz continuât à figurer le premier dans la raison sociale de la maison ; il sommait donc son fils de rentrer à Hamburg à la date fixée et demandait par câble un accusé de réception de sa lettre. Le jeune Allemand, discipliné, câbla qu’il rentrait.

À partir de ce moment, son égoïsme masculin et sa froideur germa-nique contribuèrent ensemble à le débarrasser de son amour, devenu pour lui une gêne. La lettre paternelle avait réveillé dans son cœur les tendresses familiales endormies ; il fut pris, comme un enfant, du heim-weh. Il s’entêta dans la volonté de briser les liens qui l’attachaient à « sa petite sauvage », et il y réussit. En quelques jours, elle lui devint presque indifférente. Gauche et maladroit, dépourvu de tact, il ne sut pas le lui cacher ; Ranirina, avec l’espèce d’intuition qu’ont les femmes de toutes races des sentiments de l’amour, eut conscience et se jugea perdue. Elle en éprouva non pas une douleur réfléchie, mais une souffrance presque physique, pareille à celle d’un animal, dont les conditions d’existence sont brutalement changées et qui meurt de ne pouvoir s’adapter, sans savoir pourquoi. Par un de ces obscurs phénomènes psychiques, qui, dans les limbes de la conscience, lient l’amour à la mort, et font que le rut est proche du meurtre, qui dans la série animale pousse certains êtres à s’entretuer après l’acte, et dans la série humaine explique les crimes pas-sionnels, Ranirina conçut la pensée de faire mourir le vazaha qu’elle ai-mait. Son amour démesurément grandi avait pris la teinte sombre de la haine, et, par désir exaspéré de la possession définitive, elle voulut le meurtre.

Un soir, prostrée dans une chaise en bambou, sous la varangue, elle regardait, comme le jour où elle avait connu son destin, le grand man-guier dans le jardin touffu. Déjà les mangues vertes étaient grosses comme des œufs. Elle comprit que le temps était venu. Pendant le dîner, elle dit au vazaha qu’elle irait le lendemain à son village natal, pour assis-ter au sacrifice d’un bœuf en l’honneur des morts ancestraux. Or, dans les

 

– 126 – cases au bord des lagunes, on ne préparait aucun sacrifice, mais Raniri-na, à peine débarquée, courut chez l’oumbiasy, le vieillard redouté qui connaissait les oudy et les fanafoudy, les secrets de la vie et de la mort. Elle avait emporté beaucoup de piastres pour tenter la cupidité du vieux. Il en exigea dix en échange de la substance qui fait mourir sûrement, sans que les vazaha puissent reconnaître les traces du poison. C’était un peu de poudre couleur d’ocre claire, l’écorce râpée de l’arbre rehiba, sur la-quelle l’oumbiasy avait prononcé les paroles d’imprécation. La femme, de retour à Tamatave, en préparant le cocktail, la versa dans le verre de son amant. Rien ne se manifesta pendant dix jours, et Ranirina crut que l’oumbiasy l’avait trompée ; mais, le onzième jour, Schwarz, dans son bureau, fut pris d’une sorte de crise tétanique horrible ; il se roulait à terre en hurlant et crispait les mâchoires comme pour mordre. Le méde-cin appelé reconnut immédiatement les symptômes de la rage, et ne put ordonner que des stupéfiants. Il y avait eu, quelques mois plus tôt, des chiens enragés dans le pays. Les amis de Schwarz, interrogés, étaient sûrs que l’Allemand n’avait pas été mordu, mais ne pouvaient affirmer qu’il n’eût pas été léché par quelque chien ou griffé par quelque chat. De plus un babakoutou avait disparu de la maison, quelques jours auparavant ; or les lémuriens prennent très facilement la rage. Tout semblait s’expliquer. On cacha au malheureux l’affreuse maladie dont il était at-teint, et la morphine lui évita l’excès de la souffrance. Après la première crise, dans la demi-conscience que lui laissaient les stupéfiants, il appela ses amis, leur parla d’une façon incohérente de son enfance, de son dé-part, de ses parents. Toujours il voulait chasser Ranirina, il la repoussait quand elle s’approchait de lui, il criait qu’à cause d’elle, parce qu’il l’avait aimée trop longtemps, il ne reverrait plus son père et sa mère, et l’Allemagne. Puis, dans la prostration qui précéda la crise finale il tendait les bras vers la mer, en murmurant que le Zanzibar était sur rade : ses yeux extatiques voyaient la coque blanche et rouge du navire qui devait l’emporter vers la ville hanséatique. Puis il ne se crut plus à Tamatave, mais dans une petite chambre bien connue de la Schmiedenstrasse, à Hambourg, sa chambre d’enfant et de jeune homme. Rien n’y était chan-gé. Par la fenêtre carrée on apercevait le haut toit en ételles grises de la maison d’en face ; au-dessus du lit était accrochée, dans un cadre noir, une chromo en couleurs représentant la cathédrale de Cologne. Il allait mourir ; sa mère, avec ses cheveux gris serrés sur les tempes, était assise près du lit et de ses deux mains serrait sa main à lui, en pleurant. Il se réveilla et sentit en effet deux petites mains douces qui emprisonnaient la sienne. Il ouvrit les yeux, mais ne reconnut pas la chambre. En face de lui, une large baie s’ouvrait sur un fouillis d’arbres et de plantes. Une femme à la peau de bronze, aux cheveux étrangement tirebouchonnés, sanglotait en tenant sa main. Il la repoussa avec horreur, les yeux dilatés par la crise proche. Le médecin fit de suite une nouvelle piqûre de mor-

 

– 127 – phine ; quelques heures après, il annonça au consul la mort de son com-patriote et lui laissa le soin de prévenir la famille avec les ménagements d’usage.

Ranirina partit le lendemain ; aucun vazaha ne sut jamais ce qu’elle était devenue.

 

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L’amant de la reine

 

 

L’administrateur Rochard, chef du district du Ménabé occidental, s’ingéniait pour amuser la reine sakalave Kalou, venue de si loin, du fond de la brousse, saluer le gouverneur général en tournée. C’était une jolie idylle australe que l’histoire de cette reine. Jadis, quand, toute jeune en-core, elle grandissait en beauté au village de Makarainga, un explorateur français venu du Ménabé s’était arrêté quelques jours dans son pays. À cette époque elle ne s’abritait pas encore sous le parasol rouge, insigne de la royauté ; insouciante et heureuse, elle jouait ou chantait avec les femmes du lapa paternel, et offrait la fleur de ses quinze ans aux jeunes hommes les plus beaux de sa tribu. Jamais elle n’avait vu de vazaha. Elle trouva le premier fort à son goût, et le dit ingénument à son père le mpandzaka. Les filles de race noble, en terre sakalave, sont maîtresses de leur corps : on logea l’étranger dans la case de Kalou, et il connut l’amour d’une princesse.

Quelques années plus tard, Kalou devint reine. Elle choisit pour prince consort un Comorien, métissé d’Arabe, instruit dans la religion de l’Islam. Il savait fabriquer des oudy de toute espèce qu’il vendait fort cher aux Malgaches. Comme il n’était pas de sa caste, elle gardait toute son indépendance de femme et de reine ; l’époux ne servait guère qu’à faire prospérer les intérêts de la maison et de la dynastie.

Or Kalou avait gardé au fond de sa chair un souvenir troublant du trop bref séjour de l’explorateur. Quand les Français vinrent à Madagas-car pour prendre la terre de Ranavalouna IIIe et qu’ils entrèrent dans le pays sakalave, la reine de Makarainga leur envoya comme auxiliaires cent hommes armés de fusils et mille hommes armés de sagaies. Bientôt les mpandzaka ses voisins se révoltèrent contre les nouveaux maîtres de la Terre-Rouge ; mais elle demeura toujours fidèle à l’alliance qu’elle avait choisie ; et, grâce à son influence, le roi Tsialaza, son cousin, resta, lui aussi, attaché à la cause française. La conquête finie, Kalou, en récom-pense de ses services, garda la royauté, quoique officiellement elle n’eût que le titre de gouverneur principal indigène.

Or, comme elle aimait les vazaha, jamais elle ne manquait une oc-casion de se rencontrer avec eux. Elle vint donc à Vouhilava, chef-lieu du district, au passage du gouverneur général. Un cortège pittoresque l’accompagnait. Quarante femmes ou filles des notables de son royaume,

 

– 129 – choisies parmi les plus belles et les plus riches, marchaient derrière elle, parées pour la circonstance de bijoux précieux et de lambas éclatants.

L’administrateur installa toute la suite dans l’école, et la reine dans le gîte d’étapes, sommairement meublé. Tout Vouhilava, depuis huit jours, se dépensait en fiévreux préparatifs pour la réception du chef de la colonie ; jamais un gouverneur général n’était passé dans ce district loin-tain : il s’agissait de trouver des distractions suffisantes pour remplir une journée officielle ; le programme comporterait la visite de l’hôpital, de la maternité, de la prison, de l’école, la promenade dans les rues, propre-ment balayées, du village indigène. Ensuite le déjeûner mènerait jusqu’à trois heures. Mais après ? L’administrateur était fort embarrassé pour l’emploi de l’après-midi ; décemment il ne pouvait guère proposer deux heures de sieste au grand chef. L’arrivée de Kalou le tirait d’affaire : elle et son cortège de ramatous sakalaves fourniraient à la fête un numéro sensationnel.

Le gouverneur fit son entrée le lendemain vers dix heures ; contrai-rement à l’attente générale, il ne s’arrêta que trois heures, et, après un déjeûner hâtif, partit pour visiter la vanillerie du principal colon du dis-trict, à vingt kilomètres.

La déception fut grande. L’administrateur surtout était dans le dé-sespoir. C’est à peine s’il avait pu s’entretenir avec le gouverneur. Celui-ci n’avait pas voulu voir les ramatous sakalaves ; il hésitait même à donner audience à Kalou. Mais le chef de sa maison militaire lui rappela les ser-vices rendus par cette reine à la cause française, et il consentit à ce qu’elle lui fût présentée.

Kalou s’était parée avec une coquetterie royale. Elle avait revêtu un akandzou brodé à Tananarive, par-dessus lequel était drapé un lamba de soie orange, à grands ramages ; à ses chevilles sonnaient des anneaux d’or ; elle portait au cou un lourd collier indien, à trois rangs, et, suspen-dues à une ficelle crasseuse en fibres d’aloès, les amulettes de ses pères, des dents de caïman creusées, pleines d’ingrédients bizarres, des mor-ceaux de bois et de racines sacrées, de petites figurines d’argent, des pierres rares, agates ou porphyres, de minuscules sacs en peau contenant les oudy efficaces. Au-dessous, sur sa poitrine opulente, elle avait attaché l’Étoile d’Anjouan, le Croissant de la Grande-Comore, et, entre les deux, la croix d’officier d’Académie et celle du Mérite agricole, généreusement octroyées par le gouvernement de la République pour la solde des onze cents guerriers mis à notre disposition.

Elle entra, conduite par l’administrateur. Le gouverneur général se leva, lui serra la main, la fit asseoir dans un fauteuil. L’administrateur

 

– 130 – prit une chaise. L’interprète houve resta debout entre eux deux. Le gou-verneur, dans la langue des vazaha, fit un court kabary, que l’interprète traduisit aussitôt ; Kalou ne savait pas le français, mais le dialecte houve ne lui était guère familier non plus. Elle comprit tout juste qu’il était question de la guerre et des 1.100 Sakalaves, qu’on la remerciait des ser-vices rendus à la France. Elle répondit très simplement que le fandzakana et le gouverneur général étaient son père et sa mère. Le gouverneur se leva, lui serra de nouveau la main, lui remit un sac de 100 piastres, et elle sortit accompagnée de l’administrateur. Elle était contente, quoiqu’un peu ahurie. Elle s’attendait à autre chose. Quoi ? Elle n’aurait su le dire. Les résultats de l’entrevue flattaient sa vanité, mais elle restait extraordi-nairement déçue par les détails matériels de l’audience. D’avance elle s’était figuré le grand chef des vazaha comme un bel homme, à la figure énergique, à la grande barbe noire. Il devait être d’aspect imposant, por-ter un costume tout brodé d’or et un turban vert enrichi de pierreries, pareil à celui des sultans comoriens. Quelle désillusion elle avait eue en voyant un petit homme vieux et malingre, d’aspect chétif, d’expression lasse et triste. Son habit kaki, avec des boutons jaunes et quelques brode-ries, ne le distinguait pas sensiblement d’un administrateur ; il n’avait auprès de lui ni soldats, ni femmes, ni conseillers ; le moindre roitelet sakalave était certes plus imposant.

Kalou n’en revenait pas ; elle rentra toute songeuse. Mais les mau-vaises impressions s’effaçaient vite chez elle. Quand ses suivantes lui demandèrent comment s’était passée l’entrevue, elle donna force détails suggérés par son imagination, et aussi flatteurs pour sa personne que pour sa dignité de reine.

Le gouverneur, en partant, avait recommandé au chef du district les plus grands ménagements envers Kalou. Toute la famille de cette reine avait une grosse situation dans le territoire sakalave ; il importait que la France continuât d’en bénéficier.

— Amusez-la, tant qu’elle restera chez vous, et faites qu’elle re-tourne satisfaite dans son pays.

Or, après le départ du gouverneur, Rochard songeait à la mission qu’on lui avait confiée : amuser Kalou. C’était à la fois facile et très diffi-cile. La reine ne devait pas être exigeante en fait de distraction, encore fallait-il connaître ses goûts.

Le lendemain, dès sept heures, on la vit paraître à la Résidence, suivie de ses quarante femmes. Sous la longue varangue en terrasse, elles s’installèrent, la mpandzaka sur un fauteuil en zouzourou, les femmes et les parentes accroupies sur les dalles fraîches dans un chatoyant dé-

 

– 131 – sordre. Rochard était encore au lit : il se dépêcha de s’habiller et accou-rut. Kalou accepta une tasse de café noir et des tranches de pain grillé. Ses femmes chantèrent, d’un ton un peu nasillard et en battant des mains pour marquer la mesure, un chant monotone sur une mélodie très simple ; les paroles étaient des salutations, indéfiniment répétées, des vœux de prospérité et de bonheur. Sur le même thème banal, une chan-teuse improvisait des variations faciles, en saluant nommément la France, le gouverneur général, le grand vazaha chef de la province, et l’administrateur, chef du district ; les autres femmes reprenaient en chœur. Rochard offrit un peu de sirop et des petits beurres, qu’on agréa. Il y eut encore des chants, puis des danses lentes et graves, avec de souples mouvements des doigts et des mains, les bras restant immobiles. L’administrateur risqua une absinthe ou un whisky soda : l’absinthe fut préférée.

À onze heures, Kalou partit avec son cortège. Sa tante marchait derrière elle, portant au-dessus de la tête royale le parasol rouge ; deux jeunes Sakalaves, à ses côtés, agitaient doucement des éventails indiens en plumes, achetés à des marchands de Zanzibar.

À une heure, l’administrateur les vit revenir avec la même pompe. Il avait réservé pour l’après-midi le gramophone, qui obtint un succès inespéré et durable. On ne rentra l’instrument qu’à six heures du soir. Kalou ne parlait pas de quitter Vouhilava. Le lendemain matin, elle resta chez elle. Rochard alla lui rendre visite. Après quelques instants de cau-serie, il demanda si elle avait un souhait à formuler. Le gouverneur géné-ral avait ordonné de lui faire plaisir en tout ; elle n’avait donc qu’à parler, qu’à exprimer un désir.

— Je veux, dit très simplement la reine, que tu m’envoies un vazaha pour dormir avec moi ce soir.

L’administrateur ne s’attendait guère à pareille fantaisie ; mais on devient philosophe à force de vivre dans la brousse, et on apprend à ne s’étonner de rien. Il déclara que les désirs de la reine seraient satisfaits ; pourtant, de peur qu’elle n’en exprimât d’autres, il rentra chez lui et s’assit dans son fauteuil pour réfléchir à la situation. Sur ses lèvres errait un sourire qui pouvait passer pour une grimace. L’idée de la reine l’amusait beaucoup ; l’issue de l’aventure l’inquiétait un peu. Il connais-sait l’histoire de l’explorateur français, premier amant vazaha de Kalou ; il savait que, depuis, la reine avait offert pendant quinze ans à un certain nombre d’officiers et de fonctionnaires une hospitalité écossaise. Mais Kalou avait trente ans, la maturité pour une Sakalave ; sa vie royalement oisive avait favorisé le développement de son système adipeux ; sa beau-té, jadis célèbre, était très dissimulée par l’opulence de ses formes. Évi-

 

– 132 – demment elle pouvait encore trouver preneur, mais la demande risquait d’être inférieure à l’offre.

— Comment faire ? Comment faire ? se disait l’administrateur.

Manquer de parole à la reine, c’était la mécontenter, désobéir aux instructions du gouverneur général, risquer de compromettre nos rela-tions amicales avec plusieurs tribus. D’autre part, à qui confier cette… mission ? Rochard, dans la brousse, croyait avoir fait l’apprentissage de tous les métiers : il avait été magistrat, marchand, maître d’école, chef de guerre, avocat, jardinier, ingénieur, maçon ; il se jugeait prêt à n’importe quelle éventualité ; mais ce jour, tout de même, lui réservait une surprise. Plus il réfléchissait, plus il était embarrassé, et le caprice de Kalou lui semblait de moins en moins drôle.

Mentalement il passa en revue la population masculine européenne du chef-lieu du district. En fonctionnaire respectueux de la hiérarchie, il commença par lui-même, et il s’élimina de suite, d’abord en sa qualité d’homme marié, puis par un obscur et inconscient dédain des charmes de Kalou, enfin en raison de la jalousie connue et pour lui redoutable de son épouse. Venait ensuite le médecin inspecteur du district, un jeune aide-major, célibataire, fringant, très amateur de ramatous : malheureuse-ment il venait de partir en tournée le matin même. L’adjoint des Services civils, gérant de la Caisse d’Avances, faisait profession de mépriser les femmes indigènes ; jamais, disait-il, malgré de nombreuses expériences, il n’avait pu s’y habituer ; aussi vivait-il avec une créole plus âgée que lui, sale et laide, qui l’avait parfaitement domestiqué. Le garde de milice, bon gros bourgeois placide, était marié ; il s’occupait exclusivement de ses enfants et des légumes de son jardin ; Rochard eut presque le fou rire à l’idée de lui faire des propositions déshonnêtes. Il y avait encore un petit commis créole, joli garçon frisé, mais aussi teinté qu’un Sakalave ; c’eût été faire injure à Kalou que de le lui offrir.

— Ça nègre, pas vazaha, eût-elle répondu.

Restait le Grec (était-ce bien un vazaha ?), trop sordide et trop dé-considéré parmi les indigènes pour entrer en ligne, et le colon du chef-lieu, un vieux Franc-Comtois de soixante-cinq ans, très brave homme, mais physiquement impossible.

La perplexité de Rochard allait croissant. Après mûre réflexion, il résolut de risquer une tentative auprès de l’adjoint des services civils. On le reçut fort mal.

 

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— Monsieur l’Administrateur, je suis étonné, pour ne pas dire plus, de votre démarche. Considérez-vous que le trav…, que l’occupation que vous me proposez, rentre dans le service officiel ?

Et, sur un signe de dénégation effarée de son chef, il ajouta :

— Alors vous me permettrez de me retirer sous ma tente. Je crois du reste n’avoir jamais caché la répulsion physique et morale que m’inspirent les négresses.

Machinalement l’administrateur se dirigea vers le logis du garde de milice, son dernier espoir. À la porte, il hésita encore, puis se décida. Le garde était dans son jardin, en train de surveiller la croissance de jeunes ananas. Il se mit tout de suite en devoir d’expliquer ce qui, dès leur plus tendre enfance, distinguait les ananas Victoria de ceux d’espèce infé-rieure. Rochard n’osa même pas risquer une allusion à l’affaire qui le tracassait, et s’en fut.

Il commençait à être sérieusement inquiet. Plusieurs individus qui voulaient lui parler, furent rabroués vertement. Les deux mains croisées derrière la tête, il se plongea dans de nouvelles et inutiles méditations. Le seul homme désigné, le jeune docteur, était absent. Que faire ?

Il avait beau chercher, il ne voyait plus qu’un candidat possible, ou plutôt une victime : lui-même. « Je me dévouerai donc, s’il le faut », pen-sait-il. Or il manquait de conviction : Kalou séduisante l’eût moins épou-vanté ; mais cette grosse Sakalave ne lui disait rien du tout. Douze ans plus tôt, peut-être… Et, pour se donner du courage, il évoquait une Kalou jeune, élancée et fine, beau fruit d’amour cueilli jadis par l’explorateur. Du moment qu’il se décidait à tromper sa femme (Dieu sait à quelles dis-putes, à quelle vie d’enfer il allait s’exposer !) il eût souhaité d’y prendre au moins un peu de plaisir. Quelle dérision ! Il s’agissait bien de plaisir ! N’était-ce point une corvée de service, tout simplement, qu’il assumait !

Résigné, sans aucun enthousiasme pour les appas plantureux de Mme Kalou, il se préparait en esprit au sacrifice, quand il entendit frapper à sa porte et vit entrer le jeune aide-major, providentiellement revenu de sa tournée :

— Vous ! C’est vous ! Par quel hasard sitôt de retour ?

— Mon cheval s’est blessé au garrot. Je n’ai pas pu continuer mon voyage, et me voilà.

 

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— Vous pouvez dire que vous arrivez à propos. J’avais de vous un besoin urgent.

— Quelqu’un de malade ?

— Non, pas précisément. Ce n’est pas de soins médicaux qu’il s’agit.

— Vous m’intriguez…

— Eh bien ! voici. Je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes un ramatouisant convaincu, vous devez approcher des mille et trois, ô Don Juan austral ! Or je vous propose un numéro point banal pour votre col-lection.

— Cet exorde insinuant n’est pas pour me déplaire. Continuez…

— Ne vous emballez pas, jeune homme. Connaissez-vous Kalou ?

— Kalou ? La reine Kalou ? La grosse Kalou ? Ce n’est pas elle que vous prétendez m’offrir, je suppose ?

L’administrateur frémit. Ça n’allait pas marcher tout seul. Il exposa au docteur tous les détails de l’affaire, pourquoi il était impossible de ne pas déférer au désir de la reine, comment la Providence l’avait ramené juste à point…

— Elle fait un joli métier, la Providence, et vous aussi, M. l’Administrateur.

— Enfin, il n’y a que vous de possible. Vous ne me voyez pas en-voyant à Kalou le Grec Pappadopoulos ou le vieux père Martial. Et puis, elle n’est pas si mal que ça, vous savez. Elle a de très beaux restes.

— Merci pour les restes.

— Enfin, c’est une reine, après tout. Je suis sûr que vous n’en avez jamais eue, de reine.

— C’est vrai.

— Quand vous raconterez ça en France, ça ne sera pas banal, ça vous posera tout de suite.

— Enjôleur ! Vous me prenez par la vanité !

 

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— Et je fais appel à votre dévouement ! Le gouverneur général m’a dit de ne rien refuser à Kalou.

— Alors c’est une mission officielle que vous me confiez. Je marche en service commandé. Ne trouvez-vous pas que c’est drôle ?

— Affaire de service, vous l’avez dit. Je vous proposerai pour l’Anjouan.

— Je serais curieux de savoir comment vous motiverez votre propo-sition ?

— C’est bien simple : Services exceptionnels, a mené à bonne fin des négociations délicates avec la reine sakalave Kalou, et a contribué efficacement à maintenir dans le pays le prestige du nom français.

— Vous me désarmez. Je marche. Mais… sous quel prétexte me présenterai-je ? Je ne peux pas, comme ça, de but en blanc…

— Je ferai dire à la reine que, l’ayant sue un peu souffrante hier, je vous envoie la visiter dès votre retour. Ce sera l’entrée en matière. Après, vous vous débrouillerez.

Il se débrouilla si bien qu’il dut repartir le surlendemain en tour-née, pour décider Kalou à regagner son royaume.

 

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Le sorcier d’Ambouhidzanaka

 

 

Sur l’emplacement de l’ancien Rouva d’Ambouhidzanaka, Rakou-toumanga creusait un silo à riz. Le torse et la tête nus sous le grand soleil, le lamba roulé et noué autour des reins, il s’escrimait à coups d’angady sur la dure latérite ; la sueur coulait à grosses gouttes de ses épaules et de sa poitrine. Il s’arrêta pour se reposer un peu, s’accroupit à l’ombre d’un pan de mur ruiné, assis sur ses talons à la mode malgache. Ses pensées étaient moroses, comme il convenait à un vieil homme, contempteur de l’époque présente. Il songeait avec amertume au temps de sa jeunesse, aux profits que lui rapportait, sous les anciens rois, l’exercice de son mé-tier d’oumbiasy. Jadis possesseur de troupeaux de bœufs, de vastes ri-zières, de nombreux esclaves, il avait été ruiné par les guerres, les fa-mines, surtout par la venue des étrangers blancs qui avaient bouleversé le pays. Lui, le descendant des chefs du village, il était réduit à travailler de ses mains sa rizière, à creuser un silo, pendant que son fils faisait le commerce dans le sud, chez les Betsileo et jusque chez les Tanala, habi-tants de la grande forêt.

Le Rouva construit par ses ancêtres était en ruines ; les vieux seuls se rappelaient le temps où les cases en bois des Andriana alignaient leurs hauts pignons sur les quatre faces de l’enceinte ; aujourd’hui les fils des esclaves ou des Houves bâtissaient pêle-mêle leurs maisons en briques crues sur l’emplacement jadis réservé aux enfants des nobles ; les racines des aviavy, peu à peu, avaient disjoint les pierres du mur : par les brèches ouvertes, toute la force, toutes les traditions, toutes les coutumes des Imériniens avaient coulé, glissé, disparu. Lui Rakoutoumanga, fils de Ralambou, fils d’Andriamananitany, on le respectait encore parce qu’il était l’arrière-neveu d’Andrianampouinimerina ; on le redoutait aussi parce qu’il savait les secrets terribles transmis par les aïeux ; il connais-sait les herbes et les fruits qui guérissent ou qui tuent, les incantations capables d’attirer sur une case ou d’en détourner la colère des razana.

Or voici que les étrangers blancs, les vazaha maudits, non contents de mettre en liberté les esclaves, d’enlever les bœufs des nobles, de prendre leurs rizières, avaient interdit d’observer les coutumes anciennes pour vider les querelles et guérir les maladies. Il fallait se cacher pour faire le sikidy, délivrer un ensorcelé, enlever l’impureté d’un homme ou d’une demeure. Au lieu de recevoir, comme autrefois, un mouton ou un bœuf, pour prix de son intercession, il se contentait d’un quart de piastre, trop heureux si on ne marchandait pas ses services. Aussi avait-il perdu

 

– 137 – tout scrupule pour exploiter la crédulité de ses compatriotes : lorsque la tradition faisait défaut, il ne se gênait pas pour inventer des oudy et des cérémonies nouvelles. Il était sincère à demi, car il se croyait inspiré par l’esprit des ancêtres et comptait être dédommagé par eux de toutes ses privations. En ce jour il était venu creuser son silo sur l’emplacement de leur ancienne case, pour mettre la récolte de l’année sous leur protection.

Péniblement, il se leva, reprit son angady, se remit à la besogne. Soudain un obstacle inattendu l’arrêta. Ce n’était pas un de ces noyaux de gneiss, entourés d’argile, comme on en rencontre souvent en Imerina, car, sous le choc du fer, le son rendu était sourd : on eût dit du bois son-nant le creux. À coups pressés il déblaya le terrain, ébrécha son angady contre une armature de fer ; en quelques minutes il dégagea la partie supérieure d’un de ces coffres indiens cerclés de métal et incrustés de pierres de couleur, comme en possédaient jadis toutes les vieilles familles des Andriana. Ses tempes battaient, le sang affluait à sa face, il fut obligé de s’appuyer sur le manche de sa bêche pour ne pas tomber : les Razana, les Ancêtres qui avaient hanté cette place, venaient d’exaucer ses vœux, en lui faisant découvrir un trésor. Il marmotta une incantation pour se rendre les Angatra propices, puis regarda avec méfiance autour de lui. Heureusement aucun des rares habitants du village n’était à proximité : les gens jeunes travaillaient aux rizières, les vieux sommeillaient dans les cases, les enfants gardaient le bétail. Il fit retomber un peu de terre dans le trou, la tassa soigneusement, et s’en alla d’un air détaché. Enfermé dans sa maison toute proche, il surveilla jusqu’au soir, par les interstices d’un volet de zouzourou, les abords de la fosse ; la nuit venue, il tendit l’oreille avec angoisse, craignant un voleur, malgré l’invraisemblance de ses soupçons.

Quand tout fut endormi dans le village, il se glissa sur la place et, sans bruit, avec un couteau, déterra le coffre. Lorsqu’il l’eut dans sa case bien close, il fit sauter la serrure hors du bois vermoulu, souleva le cou-vercle, approcha la lampe de pierre où brûlait un morceau de graisse et regarda : le coffre était plein aux deux tiers de piastres noirâtres ou vert-de-grisées ; il y plongea les mains, remuant les pièces, ramenant à la sur-face celles du fond ; certaines étaient comme savonneuses, la plupart semblaient rongées par une lèpre noire. Il les regarda de près : la frappe était défectueuse, le métal de mauvais aloi. De suite il les reconnut fausses : presque toutes étaient à l’effigie du grand empereur qui régna chez les Français au temps d’Andrianampouinimerina. Une stupeur le prit ; longtemps il demeura immobile ; des colères lui venaient ; il avait envie de jeter sur la place le vieux coffre inutile ; puis le désespoir serrait sa gorge, il avait peine à s’empêcher de crier. Les Razana l’avaient donc trompé ; qu’avait-il fait pour devenir ainsi leur jouet ? Son cerveau su-perstitieux se forgeait des terreurs mystérieuses, et l’âme de tous ses

 

– 138 – pères oumbiasy tremblait en sa chair. Il lutta contre la peur, toucha ses amulettes ; l’esprit de ruse et de lucre, toujours dominant chez les hommes de sa race, se réveilla en lui. Il eut l’intuition d’un échange pos-sible de piastres fausses contre des vraies, par les mille occasions que pouvait lui fournir l’exercice de son métier d’oumbiasy. Désormais son parti fut pris : il enterra la cassette à fleur de terre, dans le coin nord-ouest de la case, et, s’en remettant à l’inspiration que lui enverraient les ancêtres, il s’allongea sur sa natte et s’endormit.

Le lendemain un Houve vint le chercher pour guérir un malade ; c’était un petit marchand de Boungatsara, village situé au sud d’Ambouhidzanaka, à une demi-heure de marche. L’oumbiasy trouva un enfant de douze à treize ans, atteint d’une fièvre bilieuse. Il ordonna les remèdes habituels, particulièrement la tisane faite avec la plante voua-foutsy ; de plus il recommanda au père de chercher de l’eau courante dans une marmite neuve, d’y ajouter un peu de salive de l’enfant, des rognures de ses ongles, une mèche de ses cheveux, et aussi deux piastres à l’image du grand empereur qui avait régné chez les Français au temps d’Andrianampouinimerina ; ces pièces devaient être enveloppées dans un morceau du lamba porté habituellement par le malade ; la marmite cou-verte serait mise sur le feu jusqu’à ce que l’eau commence à chanter, puis retirée et placée dans le Coin-des-Ancêtres, en attendant le retour du guérisseur. Le marchand houve, prudemment, s’informa du sort ultérieur des deux piastres ; le sorcier répondit qu’elles demeureraient en posses-sion de leur légitime propriétaire ; celui-ci, tout heureux, donna un franc vingt à l’oumbiasy et lui en promit autant après la réussite de l’opération. Le surlendemain, l’enfant était tiré d’affaire et le sorcier venait toucher le reste de ses honoraires. Il alla prendre solennellement la marmite, la porta près du ruisseau où avait été puisée l’eau courante. Il l’y plongea, pour que fussent emportées toutes les influences morbides, quand le liquide fut renouvelé, il prit au fond du récipient les piastres enveloppées dans le morceau de lamba, défit le paquet en marmottant une invocation, substitua habilement aux deux bonnes piastres du marchand deux pièces fausses de son trésor, qu’il rendit à son client. Celui-ci, tout de suite, re-marqua la différence, mais le sorcier lui dit :

— Tu vois comme tes pièces sont noires et laides ; elles ont pris toute la maladie de ton enfant et sont devenues mauvaises. Je te conseille de ne pas les garder, mais de les enterrer secrètement dans quelque coin perdu, loin de ta maison.

Ce qui fut fait.

Quelques jours après, notre homme entreprit une autre cure ; aux remèdes tirés des simples il ajouta la même cérémonie magique. Le ma-

 

– 139 – lade malheureusement trépassa. Le sorcier ne s’embarrassa point pour si peu ; lorsqu’il mit dans la main de la veuve les deux piastres fausses, il lui dit :

— Tu vois comme tes pièces sont devenues sales et vilaines, le mal de ton mari était si fort que les piastres en sont mortes aussi. Il te faudra les enterrer avec lui dans le tombeau des ancêtres, si tu ne veux pas que de nouveaux malheurs fondent sur ta maison.

Le métier était fructueux. Rakoutoumanga l’exerça en paix plu-sieurs années. Chaque malade traité, avec ou sans succès, lui rapportait, outre le prix habituel, deux bonnes piastres sonnantes. Le trésor com-mençait à s’épuiser, tandis que les biens du sorcier s’étaient accrus de plusieurs rizières et de trois maisons, lorsqu’un événement imprévu vint troubler sa quiétude. Ses dernières victimes, moins crédules que les autres, se décidèrent à porter plainte. On fit des perquisitions chez l’oumbiasy ; on sonda les murs et le sol de sa case ; on découvrit le coffret indien avec les quelques piastres fausses qu’il contenait encore. Mais, les pièces n’ayant jamais été mises en circulation, on ne retint contre le vieux que le délit de sorcellerie : il fut condamné à une faible amende et à quelques mois de prison. Il subit allègrement sa peine, puis revint jouir en toute tranquillité des revenus du trésor octroyé par les ancêtres.

 

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