La race inconnue

Charles Renel · Chapitre 6 sur 10

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La race inconnue

Zanamanga

 

 

Louis Berlon se désolait de partir pour France, en congé adminis-tratif. Le gouverneur général lui avait refusé une quatrième année de séjour, et il s’en allait bien malgré lui. À son retour, quel poste lui échoi-rait ? À coup sûr, ce ne serait pas Tananarive, ni sans doute les Hauts-Plateaux. Et puis, qu’allait-il faire là-bas ? Sa santé était excellente, il n’avait au pays que des parents éloignés, dont il se souciait peu. Il dépen-serait à Paris et à Vichy, en noces banales, les économies de Madagascar, et repartirait, aussitôt son congé fini, pour refaire son estomac et sa bourse.

Surtout il s’attristait de quitter Zanamanga, la ramatou avec qui il vivait depuis trois ans. L’aimait-il ? Il n’aurait pas su le dire. Il y a tant de façons d’aimer ! Mais sûrement il était attaché à sa compagne par mille liens secrets, plus forts que l’amour. L’étrangeté même de cette union et la dissemblance de leurs personnes l’avaient d’abord séduit. Les jeunes hommes de France, lassés des amours faciles avec les femmes de leur race, sont vite pris par le charme exotique des filles de l’Imerina, assez rapprochées de l’idéal européen de la beauté pour leur être sexuellement sympathiques, à la différence des négresses ou des esquimaudes, et suffi-samment différentes d’eux pour aviver leurs désirs et leur ouvrir le lent apprentissage des concubinages inconnus. Leur chair, si fraîche, de très vieil ivoire ou de bronze pâle, est plus attirante que les lys ou les roses factices des femmes trop fanées d’Europe, dites de joie. Leurs gestes éternellement puérils et leurs formes graciles leur donnent presque l’attrait des vierges, l’ardeur de leur sang les fait, d’instinct, égales aux plus expertes marchandes d’amour ; et toujours elles demeurent la maî-tresse exotique, séparée du blanc par un mur non pas de verre, mais d’airain. On revit avec elle les amours étranges peintes par Loti, on se regarde être l’amant d’Aziyadé et de Mme Chrysanthème ; et le roman s’éternise, à la manière des collages de France, avec l’excuse du milieu complice, du décor merveilleusement approprié, de la rareté des Euro-péennes.

Donc Louis Berlon ne pouvait se consoler de quitter Zanamanga, il se demandait avec dépit quel successeur cette enfant pratique lui donne-rait, peu de jours après son départ. Car il ne se faisait guère d’illusions ; il n’était point de ces vazaha naïfs qui croient toutes les ramatous infidèles, sauf la leur ; il était convaincu que Zanamanga l’avait trompé, avec des blancs pour de l’argent, avec des gens de sa race pour le plaisir. Il ne lui

 

– 75 – en voulait pas ; lui-même n’avait pas dédaigné quelques passades avec d’autres ramatous, et, si une femme blanche de Tananarive, une femme du monde l’eût distingué, il eût peut-être lâché Zanamanga sans ver-gogne. Leurs amours n’avaient pas commencé par un coup de foudre, mais par une simple surenchère ; un jeune Allemand, employé au Comp-toir Schwarzfeld, lui donnait deux cents francs par mois ; Berlon, en of-frant deux cent cinquante, avait séduit la jeune Houve. Pourtant il avait presque oublié ce marchandage initial de leur liaison ; il aimait mieux se souvenir de la lente et savante conquête qu’il avait tentée de sa maîtresse. Il était possédé de cet amour-propre, particulier aux Français, qui ne se résignent point à ne pas être aimés pour eux-mêmes ou du moins à ne pas en afficher l’illusion. Il avait cherché à faire vibrer Zanamanga dans sa chair, si complaisante, mais toujours passive. Et ces tentatives, même restées vaines, n’avaient pas été sans lui procurer de rares jouissances. Il en savait gré à sa maîtresse ; et il eût renoncé à d’appréciables avantages de carrière, pour n’être pas séparé d’elle.

Zanamanga n’aimait point Berlon, au sens européen du mot ; elle était très contente de son vazaha, ne l’eût point volontiers quitté pour un autre. Elle le trompait de temps en temps avec des mâles de sa race à elle, qui criaient d’amour en malgache et comprenaient toutes ses pensées. Mais elle ne croyait pas mal faire : sa mère, selon le proverbe, ne l’avait pas mise au monde pour un seul homme, et la nuit tout est permis, quand on ne vous voit pas.

La jeune femme avait donc promis à Berlon de se remettre avec lui dès son retour à Tananarive, s’il y revenait, et même l’avait supplié, sans grande conviction, de ne pas partir. Elle n’était pas allée jusqu’à lui jurer fidélité pendant son absence ; c’eût été d’une bouffonnerie inadmissible même avec un vazaha ; quand il la questionnait avec une sorte de rage sur ce sujet délicat, elle riait, ou elle se contentait de répondre avec les formules chères aux Malgaches : — Peut-être. — Que sais-je ?… je ne puis pas dire… Et elle ne pouvait s’empêcher de trouver un peu fou l’amant qui posait de pareilles questions. Mais elle ne le lui disait pas, car il ne faut pas contrarier les lubies des êtres singuliers que sont les blancs.

Berlon partit pour France, un matin de mars, à cinq heures. Il fai-sait un temps assez désagréable, presque de saison froide. L’erika, le brouillard humide, tombait comme au mois de juillet, et les rares voya-geurs s’enveloppaient de manteaux, avant de monter en automobile. Za-namanga avait accompagné son ami. Quand l’automobile démarra, pour plonger dans la descente vers la route de l’Est, Berlon avait le visage inondé de larmes, et la ramatou pleurait aussi comme une petite fille. Elle était stupéfiée de chagrin ; elle resta un bon moment immobile, re-gardant vers l’Est le brouillard maintenant rose, pendant que le vent frais

 

– 76 – séchait les larmes sur ses joues. La corne de l’automobile poussait dans la brume des appels de plus en plus sourds ; il lui semblait que Rabéry, comme elle appelait familièrement Berlon, était déjà loin, si loin, vers Touamasina, où l’attendait le grand bateau pour l’emmener vers le pays des vazaha. Son amie Ranourou, qui ne l’avait pas quittée, l’entraîna doucement par la main vers la rue Amiral-Pierre, et les deux femmes tournèrent le dos à la route de l’Est. Elles allèrent chez Zanamanga, qui disposait encore pour quelques jours de la maison de son vazaha, elles rangèrent toutes les affaires, les jupons, les robes, les lambas, les den-telles et les paires de chaussures, dans plusieurs soubika, qu’un bourjane emporta sur l’épaule, ficelées aux extrémités d’un bambou ; puis l’amie rentra chez elle, et Zanamanga s’en fut tranquillement à la maison de l’administrateur Renouard. Elle avait rendez-vous avec lui pour aller déjeuner à Ilafy. C’était le probable successeur de Rabery. Il la sollicitait depuis plusieurs semaines ; elle était résolue à tenter en sa compagnie l’essayage préliminaire de tout mariage malgache. Il habitait une petite maison au pied de la colline d’Ambouhidzanahary, à l’ouest de Mahama-sina. À l’entrée du sentier, sous les lilas de Perse, stationnait un pousse-pousse à deux places, commandé pour la promenade. Il était huit heures passées ; le temps s’annonçait très chaud. On partit de suite, et le pousse, longeant le petit lac d’Anousy, fila par la Route Circulaire, à bonne allure. La capote était relevée ; sur le devant une rabane tombait, sous prétexte de garantir du soleil, en réalité pour dissimuler le couple aux regards indiscrets des passants. Le vazaha parlait de choses indifférentes, tâchait de faire rire Zanamanga. Dès qu’on eut dépassé Ankadifoutsy, il passa le bras autour de sa taille et lui murmura les mots amoureux qu’on dit aux ramatous en pareille circonstance. Elle se laissait faire, décidée au pro-chain abandon de sa personne ; c’était là du reste un détail de si peu d’importance qu’elle n’y songeait pas. Elle pensait plutôt à sa future posi-tion. Serait-elle brillante ? Y aurait-il de sérieuses économies à réaliser ? En Houve pratique, elle s’occupait depuis longtemps d’assurer son ave-nir. Elle achetait des bœufs, des rizières, même des cases. Dans le quar-tier d’Ambanidia elle possédait une maison louée à des Européens et deux maisons malgaches à Ambouhidzanahary. Une grande rizière se trouvait à vendre au lieu dit Ankouroundranou, non loin de la route de Majunga, où déjà elle avait des terrains. Il lui manquait une trentaine de piastres pour faire cette acquisition, mais il fallait se hâter, car on se dis-putait les bons emplacements, si près de Tananarive. Elle regardait le vazaha d’un œil absent, qu’il jugeait noyé de langueur, et elle pensait à la rizière d’Ankouroundranou, tandis que lui, dévoré de désirs, croyait qu’elle s’abandonnait.

À Ilafy, on descendit dans la maison en briques cuites d’un mar-chand houve, presque toujours absent pour son commerce. Sa femme et ses enfants habitaient le premier étage, et une des deux chambres du bas

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était à la disposition des étrangers de passage. Le mobilier en était som-maire : un lit malgache, avec une paillasse de rafia, recouvert d’une belle natte neuve, une petite table carrée et deux chaises ; aux murs, quelques images de piété données par les Monpères, et deux chromos, Édouard VII et sa famille, cadeau d’un missionnaire anglais, et le portrait du géné-ral Galliéni. Zanamanga avait de vagues relations de famille avec la pro-priétaire de la maison : on échangea les salutations d’usage. Elle connais-sait aussi la chambre ; elle y était venue deux ou trois fois avec Rabery… ou avec d’autres. Rien n’était changé, sauf la natte qui couvrait le lit. La propriétaire, par délicatesse, la renouvelait pour chaque visiteur. Le cui-sinier de Renouard et son boutou avaient déjà pris possession de l’autre pièce du rez-de-chaussée, pour préparer le sakafy. Le vazaha déclara qu’on mettrait la table quand le repas serait prêt, et renvoya tout le monde. Quand il rappela le boutou pour dresser le couvert, la natte du lit était un peu froissée, Renouard s’occupait beaucoup moins de Zanaman-ga que tout à l’heure, et beaucoup plus du déjeuner. Ce fut la journée de leurs noces. Rien ne la distingua des parties fines de ce genre que font à Ilafy, pendant les dimanches de la saison fraîche, ramatous et vazaha. Eux-mêmes y revinrent, mais en bande, à la rigolade. Dans leur jour d’essai, ils s’ennuyèrent plutôt, car ils n’avaient pas grand’chose à se dire, entre deux étreintes, et on a vite fait le tour d’llafy, à si petits pas qu’on se promène.

L’existence de Zanamanga ne fut pas changée d’une manière ap-préciable. Renouard, Ranouarou, comme elle disait en son parler enfan-tin, paraissait aussi épris que Rabery. Avec ce qu’il lui donnait, augmenté du casuel, elle continuait ses placements en biens-fonds, depuis long-temps elle avait acquis la grande rizière d’Ankouroundranou, et elle mé-ditait l’achat d’une maison à Mahamasina, d’une maison louée trente francs par mois.

Zanamanga était peut-être moins jolie qu’au départ de Berlon ; elle engraissait, comme beaucoup de femmes houves après vingt ans ; ses traits s’épaississaient légèrement. Mais elle restait très désirable et gar-dait une cote excellente au marché des ramatous tananariviennes. Elle en abusait avec un cynisme qu’eussent envié, au pays des vazaha, maintes professionnelles. Elle était passée maîtresse dans l’art de tromper son amant, sans qu’il en eût le moindre soupçon ; peu de ses amies enflaient plus qu’elle leur note mensuelle au Louvre, et Renouard avait consenti à lui commander des robes à Paris. C’était, pour une ramatou, la consécra-tion définitive. Zanamanga n’en avait pas besoin ; mais, de ce jour, toutes les femmes blanches s’occupèrent de ses faits et gestes, redirent aux mille échos de leurs salons les bons tours qu’elle jouait à ces messieurs. Le pauvre Renouard était plus aveugle que le mari le plus cocu de la ville, et Dieu sait si cette espèce était bien représentée. Le tarif de la demoiselle

 

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était très abordable : un louis, et quarante sous à la mère Lejeune qui servait d’intermédiaire. Par quoi cette guenon habillée en Européenne pouvait-elle bien séduire les hommes ? C’est ce que ces dames se deman-daient dans les réunions mondaines et les five o’clock. Elles ne trouvaient pas de réponse satisfaisante. Cependant Zanamanga restait à la mode, et ses rendez-vous faisaient prime. On citait d’elle des traits glorieux.

À un moment où les bas de soie noire pour dames manquaient à Tananarive, le Louvre en avait reçu deux douzaines : Zanamanga les avait tous pris au déballage, à dix francs la paire.

Un matin elle avait gagné sans chemise quelques piastres qu’aussitôt elle échangea contre une chemise de soie merveilleuse. En rentrant elle n’eut rien de plus pressé que de la montrer étourdiment à son vazaha.

— Mais tu m’as dit hier que tu n’avais plus un sou. Avec quoi donc as-tu acheté ça ?

— C’est vrai, je n’avais plus d’argent. Mais j’ai emprunté quatre piastres à mon amie Raketa, pour acheter cette chemise. Donne-les-moi, je dois les lui rendre cet après-midi.

Pour une soirée de bienfaisance au théâtre de Tananarive, elle de-manda à Renouard le prix d’une loge de vingt francs. Elle se fit encore offrir la même loge par quatre autres vazahas, avec qui elle avait eu des relations aimables. Enfin elle ne paya pas ces places pour lesquelles elle avait reçu cent francs ; car le coupon lui en fut donné par un Malgache, employé au théâtre, à qui elle avait accordé ses faveurs.

Ses compatriotes eux-mêmes, dont la morale est pourtant facile, la jugeaient sévèrement et eussent souhaité lui voir une conduite plus dé-cente avec un vazaha si généreux. Ils estimaient surtout qu’elle s’affichait trop, car pour eux le scandale est pire que la faute.

Cependant les huit mois de congé de Berlon étaient écoulés. Par une chance inespérée, il fut affecté de nouveau à Tananarive. Il ne reve-nait pas guéri de sa passion pour Zanamanga, mais anxieux de savoir si sa maîtresse consentirait à reprendre la vie d’autrefois. Il n’ignorait pas qu’il avait eu un intérimaire, de bons amis n’avaient point manqué de le renseigner là-dessus. Du reste, d’après la coutume malgache, ce genre d’infidélité est légitime : jadis, quand un Houve quittait l’Imerina et s’en allait au delà des douze montagnes pour un temps plus ou moins long, il pouvait contracter un mariage provisoire dans le lieu où il s’établissait, et sa femme, restée sur les plateaux, avait le droit de choisir un amant sans

 

– 79 – encourir le moindre blâme. Zanamanga, qui était la femme malgache de Berlon, devait donc, d’après les mœurs du pays, reprendre avec lui la vie commune, à son retour. Pourtant elle hésitait : les deux vazaha étaient aussi épris d’elle l’un que l’autre ; l’absent avait des droits antérieurs, la jeune femme ressentait pour lui une secrète préférence ; par contre sa vie était arrangée avec l’autre, qui avait autant d’argent et plus de complai-sance ; il laissait sa ramatou plus libre que ne le faisait Berlon, surveillait moins ses faits et gestes, lui épargnait d’inutiles scènes de jalousie. Fina-lement elle se décida pour son ancien amant, beaucoup par crainte d’interminables querelles, un peu par un sentiment d’affection fondé sur de vieilles habitudes.

Renouard fut dans la consternation : il ne pouvait se consoler à l’idée de perdre sa maîtresse, et il sentait les obscures raisons pour les-quelles son rival était préféré. Lui-même s’était considéré toujours comme l’amant momentané de Zanamanga, dont Berlon était le légitime propriétaire. Il essaya d’obtenir la promesse de futurs partages, mais la ramatou s’y refusa obstinément : comme dit le proverbe malgache, une femme ne peut pas porter sur sa tête deux cruches à la fois.

Berlon avait chargé Zanamanga de louer en son nom leur ancienne case demeurée vacante, d’y installer quelques meubles laissés chez elle, d’engager un boutou, un cuisinier, une maramita ; il rentrerait ainsi chez lui comme s’il n’avait jamais quitté Tananarive, ni sa ramatou, et il lui serait plus facile de ne pas penser à ce que celle-ci avait pu faire pendant huit mois. Elle demeura très affairée, pendant une semaine, par tous ces préparatifs, et s’installa dans son futur chez elle, au grand désespoir de Renouard. Il aurait voulu la garder jusqu’au dernier jour, jusqu’à la der-nière minute. Il éprouvait un véritable chagrin, puéril dans ses manifes-tations. Ce colonial de trente-cinq ans, anémié et sans énergie, avait les émotions d’un garçon de dix-sept ans, lâché par sa première maîtresse. Il gardait, comme des reliques, les derniers gants portés par Zanamanga, un ruban de velours jaune qui avait touché son cou. Il lui avait demandé la tabatière en argent où elle mettait son tabac à priser ; en échange, il lui avait fait faire, chez un bijoutier indien, une petite boîte d’or. Enfin, Za-namanga lui avait amené solennellement, le jour de son départ, une cou-sine à elle, qui lui ressemblait un peu, et, sur la demande expresse du vazaha, la nouvelle ramatou avait revêtu une vieille robe de l’aimée, pour faciliter l’illusion. Toutes deux se prêtaient complaisamment à ces enfan-tillages, l’une indifférente, l’autre heureuse de voir que ses affaires s’arrangeaient, qu’il n’y aurait pas de scène violente entre ses vazaha. Du reste les ramatous ne s’étonnent jamais d’aucune excentricité ; quand elles ne comprennent pas, elles se disent simplement : ce sont mœurs d’Européens.

 

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Le jour de l’arrivée de l’automobile, vers quatre heures de l’après-midi, Zanamanga se rendit place Colbert, en face de la poste, et patiem-ment elle attendit. Elle avait emmené sa mère, pour éviter les intrigues indiscrètes, et parce qu’il était plus convenable que cette vénérable ma-trone la remît entre les mains de son époux vazaha. À quatre heures l’automobile fut annoncée. Des Européens agités et quelques chiens cir-culaient parmi la foule malgache, immobile et silencieuse. Zanamanga et sa maman, drapées dans leurs lambas, ne bougeaient pas plus que deux statues blanches. La rusée ramatou avait renoncé pour ce jour aux colifi-chets d’Europe et repris le vêtement des ancêtres, car elle savait ainsi paraître plus simple et séduire davantage son amant. On entendit la corne de l’auto ; un ronflement sourd monta de la rue et soudain la grande voiture surgit, à toute allure, décrivit une courbe, se rangea près du trottoir. Berlon descendit un des premiers ; il serra en hâte quelques mains, et d’un regard anxieux fouilla la place encombrée ; un de ses col-lègues, devinant sa pensée, lui toucha le bras et du geste indiqua le bazar Bonnet. Au coin de la grande maison à coupole, Berlon vit deux sil-houettes blanches, debout près d’un pousse à la capote relevée. Il les re-connut toutes deux, l’une surtout, si familière et si chère ; sans plus voir personne, il marcha vers elles, il dit vite bonjour, en malgache, à sa belle-mère et aux bourjanes, les mêmes qu’il avait eus à son précédent séjour ; puis, prenant Zanamanga par la main, il monta dans le pousse. L’équipe, excitée par l’espoir du cadeau de bienvenue, partit au grand trot, le long de la rue Amiral-Pierre, pleine de monde : c’était un dimanche, jour de courses ; le tout Tananarive allait à l’apéritif-concert, chez Martel. Les gens se demandaient avec curiosité qui était ce nouvel arrivant, habillé de kaki et tout poussiéreux, déjà en puissance de ramatou. Lui ne voyait rien, il ne regardait même pas Zanamanga, il éprouvait une joie physique à se sentir auprès d’elle ; une émotion indéfinissable, augmentée par la fatigue du voyage et les trépidations de l’auto, obscurcissait délicieuse-ment sa faculté de penser. Il se sentait chez lui, il revivait sa vie normale, après avoir été dépaysé pendant huit mois sur des paquebots, ou dans des hôtels sans confort, à Paris et à Vichy. Maintenant il était revenu dans sa ville, dans la Ville Rouge aux mille cases, où les Imériniennes aux lentes caresses savent dompter et endormir le cœur lassé des hommes de l’autre hémisphère. Zanamanga babillait et de sa voix d’enfant disait des paroles insignifiantes, qui ravissaient Berlon. Il n’en écoutait pas le sens quelconque, mais seulement le son harmonieux et doux, pareil aux sons menus et frêles des valihas qui chantent dans les soirs frais de l’Imerina.

Cependant son cœur tourmenté d’hyperboréen ne savait pas se complaire longtemps dans les joies simples ; ses ancêtres brutaux et ba-tailleurs avaient mis dans son sang des ferments de haine, de jalousie, de vaine agitation. Au lieu de se laisser vivre dans la paix rose de ce soir d’amour, près de la femme-enfant, il eut des pensées inquiètes.

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— Combien de fois m’as-tu été infidèle, méchante, pendant que j’étais parti pour France ?

La ramatou ne comprit que le sens superficiel de ces paroles ; elle songea en elle-même qu’elle serait bien incapable, le voulût-elle, de compter les infidélités faites à son amant ; elle répondit, pour flatter les secrets désirs du vazaha et détourner le cours de ses idées tristes :

— Mais je ne t’ai pas trompé, Rabéry. Ma mère m’a amenée dans ta maison pour être ta femme, et, depuis, je ne connais pas d’autres hommes que toi.

— Ne mens pas, je t’en supplie. Je sais bien que tu t’es mise avec Renouard pendant ces six mois…

— Si tu le sais, pourquoi me le demandes-tu ? dit Zanamanga de sa voix d’enfant. Et elle se pelotonna contre lui, en souriant. Ce sourire, par les yeux de Berlon, coula dans tout son cerveau fatigué et malade, comme une onde limpide et purifiante ; de nouveau il se sentit heureux de vivre et de ne plus penser à rien.

 

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Grandeur et décadence de Rakoutou Samuel

 

Violhardy

 

Rakoutou Louis-de-Gonzague Samuel Violhardy errait tristement, aux abords de la Douane, sur les quais de Tamatave. Il avait faim, n’ayant rien mangé depuis la veille qu’un peu de riz ; et il était découragé, car il avait la promesse d’un emploi du Fandzakana, mais après deux mois d’attente il ne voyait rien venir.

En dix ans il avait essayé de tous les métiers : il avait été vendeur aux Magasins du Louvre, et congédié pour indélicatesse, comptable chez un loueur de pousse-pousse, et remercié pour dissimulation de bénéfice, gardien chef du musée de Colonisation, et licencié par suppression d’emploi ; entre temps il s’était fait domestique, chasseur d’hôtel, même il avait aidé à décharger des chalands. Partout la malchance le poursui-vait ; cependant il avait une belle écriture ; ancien élève des Frères, il lisait et parlait correctement la langue des vazaha.

Du reste n’avait-il pas dans les veines du sang blanc ? Son grand-père, qui s’appelait Violhardy, était un peu noir de peau, mais citoyen français de la Réunion, métis d’une femme cafre et d’un Bourbonnais. Celui-là s’était établi à Tamatave, où il avait vécu en concubinage quasi-légal avec une ramatou betsimisaraka ; il en avait eu un enfant, qu’il avait reconnu : Samuel Violhardy, baptisé protestant, parce qu’à cette époque les Anglais faisaient la loi dans la grande île et que leurs missionnaires tenaient partout le haut du pavé. Lui-même était né des amours légitimes de Samuel Violhardy avec une Houve, fille d’un commerçant indigène, et il ajouta au nom de Samuel Violhardy, celui de Louis-de-Gonzague, parce que sa mère avait embrassé la religion des Monpères. De plus ses compa-triotes malgaches l’avaient appelé Rakoutou, à cause de sa petite taille. Cette pluralité de noms lui avait été commode ; elle lui avait permis de dissimuler parfois son identité, au moins à la police. Il avait été connu sous le prénom de Rakoutou chez le loueur de pousse-pousse, sous celui de Samuel au Louvre, sous celui de Louis-de-Gonzague au musée de Co-lonisation. Maintenant qu’il briguait un emploi élevé du Fandzakana, il s’appelait Violhardy, comme l’ancêtre vazaha, et son casier judiciaire était redevenu vierge.

Il entra dans la maison démontable qui sert de bureau à la Douane, et s’informa : justement sa nomination venait d’arriver. Il était aide-magasinier de troisième classe à la direction de Tamatave, aux appoin-

 

– 83 – tements de trente francs par mois. Tout de suite il courut se commander un uniforme, huit boutons sphériques de métal blanc sur un dolman de toile. Le Chinois lui fit crédit, sur l’annonce de son accession à un emploi du Fandzakana. Puis Rakoutou rentra chez lui, pour prévenir sa ramatou, Zazafina Victoire Ranourou ; elle était métisse non reconnue d’un Bour-bonnais et d’une Betsimisaraka, elle avait été élevée par sa mère à la mode indigène et parlait très imparfaitement le français, n’ayant guère fréquenté l’école. Il l’avait épousée sans témoins ni notaire, à la mode malgache, lorsqu’il s’appelait Rakoutou, et l’avait gardée, en reprenant le nom de Violhardy, parce qu’elle avait dans les veines du sang bourbon-nais et qu’elle était ménagère économe. Ce jour-là on fit bombance ; un parent de Zazafina ouvrit un crédit honnête sur la future solde de l’employé.

Une vie nouvelle, vie de satisfaction et de bien-être social, com-mença pour Violhardy et sa femme. Le bonheur n’a pas d’histoire : pen-dant sept ans, l’aide magasinier présida au rangement des caisses mani-pulées par les bourjanes dans les entrepôts de la Douane ; au bout de trois ans, il était passé de deuxième classe, de première après trois autres années ; il envisageait l’espoir d’être magasinier titulaire. Les Malgaches se montraient pleins de respect à son égard ; les créoles eux-mêmes lui témoignaient une certaine considération, parce que le sang blanc des Violhardy coulait dans ses veines, et qu’il est prudent d’avoir des rela-tions à la Douane.

Sur ces entrefaites, le Fandzakana créa des gouverneurs indigènes, et demanda aux assemblées des villages ou Foukounoulouna de les choi-sir. Tamatave désigna Violhardy. Il était devenu très populaire parmi les Malgaches sous le nom de Raviolaridy, forme houve de Violhardy, dont les vazaha, irrespectueusement, avaient fait Ravioli. Donc Ravioli, élu du peuple tamatavien, alla demander conseil à son chef, le préposé des Douanes.

— Accepte, ô Ravioli. Tu auras cent vingt francs de solde, sans compter la gratte… Seulement rappelle-toi que trop gratter cuit…

Ravioli ne savoura pas la finesse de ce conseil, mais il s’en appro-pria la lettre. Devenu gouverneur principal de la deuxième ville de Mada-gascar, il rançonna ses compatriotes, sans pitié ni merci ; en trois ou quatre ans il acquit des rizières, des bœufs, des maisons, et une somme rondelette en piastres. De sourdes haines s’accumulaient contre lui ; ce-pendant nul n’osait jeter la première pierre, et il continuait de prévari-quer. Bientôt il fut très riche. Un seul point le tracassait : il était assoiffé de considération ; or les indigènes lui rendaient les plus grands hon-neurs, mais les Européens et même les créoles le traitaient sans le

 

– 84 – moindre respect ; ils allaient jusqu’à le tutoyer. En ces conjonctures pé-nibles, le sang de l’ancêtre Violhardy bouillait dans ses veines, mais l’humeur tranquille des grand’mères cafres ou malgaches remettait tout en équilibre, et le gouverneur principal se rattrapait sur ses administrés des injures de ses supérieurs.

Un beau matin, au commencement de 1906, l’administrateur-maire le fit appeler et lui dit :

— Veux-tu faire un tour en France aux frais du Fandzakana, Ravio-li ? Le gouverneur général a décidé dans sa sagesse d’envoyer deux ou trois Malgaches de marque à l’Exposition de Marseille. Tu me parais tout à fait propre à représenter chez nous tes congénères. Est-ce dit ?

Le gouverneur principal eut une seconde d’hésitation. Quitter Ta-matave pouvait être dangereux : ses ennemis ne profiteraient-ils pas de son absence pour révéler à l’administration certaines choses qu’il valait mieux tenir cachées ? D’autre part sa vanité le poussait à accepter d’enthousiasme : l’importance même de la mission était pour lui une garantie de sécurité ; il dit oui.

Un mois plus tard, il s’embarquait sur le paquebot des Messageries Maritimes à destination de Marseille. Auparavant il avait tiré de la situa-tion tout ce qu’elle pouvait comporter pécuniairement d’avantageux ; il avait pressuré ses administrés pour que leur délégué fît bonne figure au pays des vazaha. Chacun avait été taxé selon ses ressources : tel avait dû donner dix sous, tel autre dix francs. L’ensemble constituait un pécule respectable, argent de poche du ménage Violhardy ; car M. le gouverneur emmenait à ses frais en France la compagne de ses mauvais jours ; elle avait été à la peine, il était juste qu’elle fût à l’honneur.

Sur le bateau, on s’offrit le supplément de la 1re classe, seule digne d’un gouverneur principal de Tamatave. Justement il y avait très peu de monde ; par suite d’un éboulement sur la ligne du chemin de fer, les voyageurs de Tananarive étaient restés en détresse et avaient manqué le paquebot ; à Zanzibar et à Mombasa, on embarqua un fort lot d’Anglais et quelques globe-trotters peu au courant des choses coloniales. Le gou-verneur principal de Tamatave et Mme Violhardy, voyageurs de première, firent une grande impression sur ces Européens candides. La dame sans doute manquait parfois de distinction, et, à table, elle montrait de bi-zarres ignorances ; mais elle avait un type malais si étrange ! Quant à Violhardy, habile à profiter de ses avantages, il jouait au nabab ou au radjah. En quelques jours il eut séduit un ménage français qui voyageait pour la seconde fois seulement hors d’Europe.

 

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M. Durand était un riche industriel de la Basse-Normandie ; aucun snobisme ne lui était étranger : il possédait une écurie de courses, une maîtresse dans un petit théâtre de Paris, il avait fait son voyage de noces en Égypte, au temps où c’était un rite de la mode ; il venait de s’offrir un mois de tourisme dans la région des grands lacs, en Afrique Orientale, non pas qu’il aimât follement la chasse, mais tout le monde ne s’est pas trouvé dans le cas d’avoir au tableau un éléphant, un zèbre, une girafe ou un lion. Sa femme et lui jugèrent fort original de se lier avec un ménage de l’espèce des Violhardy, avec une sorte de prince des îles lointaines, qui comptait parmi ses ancêtres des pirates et des femmes sauvages. On invi-ta les Violhardy pour l’automne au château de la Rochecize, dans le Cal-vados, et on se sépara, les meilleurs amis du monde, à Marseille.

Les Violhardy connurent en France les joies de la civilisation : ils faillirent être écrasés par des véhicules de toutes sortes, ils furent volés dans les endroits dits de plaisir, des aventuriers leur empruntèrent de l’argent. Ils éprouvèrent des jouissances sans cesse renouvelées à se faire servir, eux Malgaches, par des vazaha dans les restaurants, les cafés et les hôtels. Ils se complurent à être insolents avec des blancs qu’ils payaient, à se faire encenser par des mendiants ou des camelots. Ils visitèrent la capitale, furent flattés de la curiosité qu’ils inspiraient aux foules de Pa-ris, plus badaudes que celles de la Canebière. Enfin ils songèrent à faire aux Durand la visite promise.

Violhardy avait conservé les habitudes administratives de Mada-gascar : il jugea poli, avant son départ, de prévenir les autorités du pays où il se rendait. Il savait que les préfets de France correspondent aux administrateurs coloniaux. Il écrivit donc au préfet du Calvados qu’il irait dans son département, passerait une semaine au château de la Rochecize, où il était invité, qu’auparavant il aurait l’honneur de consacrer une jour-née à la capitale de la Basse-Normandie ; et il signa : Violhardy, gouver-neur principal de Tamatave, délégué officiel de la colonie de Madagascar et dépendances à l’Exposition de Marseille.

En recevant cette missive, le préfet de Caen fut étonné, puis per-plexe. Ce Violhardy semblait un personnage, d’autre part il fallait être prudent par ces temps de mystification. D’abord, pour s’assurer de l’existence et de la qualité de Violhardy, il fit télégraphier d’urgence à M. Durand et au ministre des Colonies. M. Durand répondit par une dé-pêche de deux cent quarante-sept mots : il racontait les charmantes rela-tions qu’il avait eues à bord du Melbourne avec le ménage Violhardy, confirmait l’invitation à la Rochecize, en y priant également le préfet. Du ministère des Colonies vint une dépêche de onze mots ainsi libellée :

 

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« PRÉFET CAEN.

« Violhardy, gouverneur principal Tamatave, officiellement délégué Madagascar Exposition Marseille. »

 

Le préfet regretta de n’avoir pas eu affaire à un Lemice-Terrieux. Il manda son chef de cabinet pour régler la réception Violhardy. La céré-monie officielle s’imposait ; d’autre part il fallait se garder de faire trop. Quelle était au juste la situation de ce Violhardy ? Que diable ! Le minis-tère des Colonies aurait pu être plus prolixe, préciser le rang et la catégo-rie de ce personnage. Était-ce un parent de l’ex-reine ? Comment l’avait-on reçu à Paris ? Fallait-il envoyer le chef de Cabinet à la gare, atteler le landau officiel, mobiliser la musique des pompiers ? Le chef de Cabinet conseilla le cérémonial moyen, réservé aux ministres plénipotentiaires des puissances de troisième ordre et aux délégués des républiques Sud-Américaines. Le préfet prit sa plume administrative et écrivit :

 

« Monsieur le Gouverneur Principal,

« En ma qualité de représentant de la République, je serai heureux et fier de recevoir à Caen l’éminent délégué de notre sympathique et belle colonie de Madagascar. Faites-moi l’honneur de me prévenir du jour et de l’heure de votre arrivée, et recevez l’expression de mes sentiments les plus distingués. »

 

Puis on régla le cérémonial de la journée : le préfet attendrait chez lui, le chef de Cabinet irait en landau recevoir M. Violhardy à l’arrivée du train ; la Fanfare Normande, toujours heureuse de se montrer, jouerait une marche ; il y aurait un déjeuner de douze couverts à la Préfecture, puis le préfet et le gouverneur de Tamatave feraient un tour en voiture ; le soir après un dîner intime on assisterait à la représentation ordinaire du théâtre municipal.

Un matin donc, par le rapide, le ménage Violhardy fit son entrée à Caen. La musique, massée sur le quai, entama la Marseillaise au mo-ment où la machine s’engagea sous le hall. Le chef de Cabinet se précipita au marchepied du compartiment de 1re, d’où descendaient les deux Mal-gaches. Il offrit la main à Zazafine et souhaita la bienvenue au nom du préfet. On sortit de la gare au milieu d’une haie de curieux, qui applaudi-

 

– 87 – rent en voyant paraître Violhardy, plutôt bronzé que noir, le monocle à l’œil, vêtu d’un pantalon gris et d’une redingote beige. À la Préfecture, le déjeuner ne fut pas des plus gais. Mme Violhardy ne disait rien, Violhardy pas grand’chose. En vain le préfet et la préfète utilisèrent tout ce qu’ils savaient sur Madagascar, sur l’Afrique, sur l’Exposition de Marseille. Leurs invités restaient mornes, en gens peu habitués aux solennités d’une réception européenne. Le préfet sentit qu’il avait pris trop au sérieux ce demi-civilisé ; il se trouva fort ridicule d’avoir mobilisé une fanfare et sorti l’argenterie administrative. Mais le vin d’honneur était tiré : il fallait le boire. Le café et les liqueurs expédiées, on confia de nouveau le mé-nage Violhardy au chef de Cabinet ; ils remontèrent dans le landau de gala, et on donna l’ordre au cocher de faire durer la visite de la ville jus-qu’à l’heure du départ du train de la Rochecize.

En même temps, le préfet, par un télégramme, prévint M. Durand de l’arrivée de ses hôtes :

« Pris d’une indisposition subite, regrette infiniment pouvoir pas être des vôtres demain. Gouverneur Tamatave pressé par le temps part dès cet après-midi, train quatre heures, pour Rochecize. »

Au château des Durand, tout se passa bien. On exhiba le ménage Violhardy à des invités de marque. Ceux-ci contemplèrent longuement les deux Malgaches de face, de trois quarts, de profil. Puis, comme il était difficile d’échanger des impressions avec ces aborigènes d’une île loin-taine, on revint aux distractions plus banales du flirt, du bridge ou du tennis. Les maîtres de la maison, au bout d’un jour, se trouvèrent embar-rassés de leurs hôtes exotiques et furent heureux de les voir abréger leur visite. Car eux aussi, gênés, mal à l’aise, n’aspiraient qu’à partir. Le sur-lendemain, ils étaient de retour à Paris.

Leur bourse était presque vide ; leurs cerveaux commençaient à s’obnubiler sous le choc de tant d’impressions nouvelles. Ils en avaient assez du pays des vazaha. Attristés par les foules noires qui circulaient dans les rues, écrasés par la hauteur des grandes maisons mornes, effarés par la hâte et l’indifférence des passants courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, ils regrettaient la paix des maisons basses en bois dans les vertes avenues de Tamatave, les siestes paresseuses dans l’ombre des varangues profondes, la bonne lumière et la douce chaleur épandues sans fin par le soleil des tropiques.

Soudain, avec la mobilité d’impressions des demi-civilisés, ils pas-sèrent de l’enthousiasme au désenchantement ; une tristesse nostalgique les tint jour et nuit perdus dans le rêve du retour ; ils eurent quelques accès de fièvre et crurent qu’ils allaient mourir. Ils demandèrent leur

 

– 88 – rapatriement pour raison de santé, et s’embarquèrent sur le premier pa-quebot en partance.

Mais les scrupules qu’avait éprouvés Violhardy à quitter Tamatave ne se trouvèrent que trop justifiés. Pendant son absence, les langues s’étaient déliées. Une enquête sur certains agissements indélicats, ordon-née par l’administrateur, n’avait laissé aucun doute sur sa culpabilité. Lorsque le bateau portant les Violhardy et ce qui restait de leur fortune, mouilla un beau matin en rade de Tamatave, la première embarcation qui toucha le bord après celle de la Santé, fut une baleinière du port ar-borant le pavillon tricolore. Le commissaire de police monta sur le navire avec deux agents indigènes et s’assura de la personne du gouverneur principal, inculpé de faux et de concussion.

Il fut condamné sous le nom de Louis-de-Gonzague Rakoutou, à deux années d’emprisonnement. Lorsqu’il eut fini sa peine, il redevint Samuel Raviolaridy, renonça aux affaires publiques, et, avec ce qui lui restait de bien mal acquis, alla cultiver ses ananas et ses cocotiers à Am-panalana, non loin de Tamatave.

 

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L’enfant d’argile

 

 

Raketaka, du village d’Ambalatsiraka, était femme de chef. Fille d’un oumbiasy jadis réputé, venu du pays Antaimourou, elle hérita d’une partie des secrets de son père, et les femmes stériles venaient la consulter pour avoir des enfants. Elle leur vendait très cher les oudy efficaces, elle leur disait les rites à observer avant de se livrer à l’homme qui devait les rendre mères, elle leur faisait les massages mystérieux qui préparent la chair, afin que le germe pénètre jusque dans l’Œuf-de-la-Vie. Car un Za-nahary habitait en son corps, agissait par ses mains, parlait par sa bouche.

Les affaires du ménage prospéraient, grâce à la situation du mari et au savoir de la femme, lorsqu’une vieille, par jalousie, répandit de mau-vais bruits sur eux. La science léguée par l’oumbiasy à sa fille était mise en doute. Que pouvaient valoir contre la stérilité les remèdes et les mas-sages d’une femme qui, mariée depuis sept années, n’avait pas d’enfants. Si un Zanahary habitait en elle, c’était un être sans puissance : on n’avait que faire de le consulter.

Bientôt la clientèle diminua ; certaines femmes d’Ambalatsiraka ne craignirent point d’aller chez la vieille femme envieuse, qui, elle aussi, vendait des oudy pour la fécondité. Raketaka essayait en vain de rétablir son influence ; à tout ce qu’elle pouvait dire on répondait : « Comment se fait-il que toi-même tu n’aies pas d’enfants ? »

Elle tenta de devenir enceinte, elle demanda la maternité à son ma-ri, à d’autres hommes qui étaient déjà pères. Elle se rendit secrètement à la pierre Ambatoubévouka, l’énorme roche en forme d’enclume, ointe de graisse et de miel, qui repose sur une autre pierre ronde au sommet de la montagne d’Antanetibé. Après avoir sacrifié une poule blanche, elle frot-ta son ventre nu sur le fétiche vénérable, poli par les attouchements ; avec le sang de la poule, répandu sur Ambatoubévouka et mêlé de graisse, elle oignit les organes mystérieux par où les femmes deviennent mères. Mais elle attendit en vain les signes de la maternité. Les gens du village commençaient à se moquer d’elle ouvertement, et personne ne venait plus lui acheter des oudy.

Elle comprit qu’il fallait frapper un grand coup. Un jour elle annon-ça qu’elle était enceinte, et, après avoir eu tous les signes extérieurs de la grossesse, elle accoucha de deux enfants jumeaux. Aucune sage-femme, aucune personne de la famille ne l’avait assistée. L’accouchement avait eu

– 90 – lieu quelques jours avant le moment attendu, une après-midi, pendant que son mari était aux rizières.

L’un des enfants, disait-elle, était fils du Zanahary qui habitait en son corps et lui donnait le pouvoir de rendre fécondes les femmes, tandis que l’autre avait été engendré par son mari. Personne du reste ne pouvait les voir, pas même l’époux de Raketaka ; elle proclamait que c’était fady ; en violant la défense du Zanahary, on s’exposerait à faire mourir les ju-meaux. Personne non plus ne les entendait pleurer : elle avait tapissé d’une double épaisseur de nattes la pièce où elle s’était enfermée.

Le vingt-huitième jour, on se prépara, selon la coutume du pays, transmise par les aïeux, à faire sortir la mère avec ses deux enfants ; le village entier était en fête, car la bénédiction des ancêtres s’était manifes-tée par la naissance miraculeuse de deux jumeaux. Pour la cérémonie, le mari fit attacher deux bœufs noirs tachés de blanc au poteau du Sikafara. Mais, quand on ouvrit la porte de la case pour appeler Raketaka et la conduire en pompe à la grande Fourche-des-Offrandes, où devaient être sacrifiées les victimes, la femme annonça que son Zanahary venait d’enlever l’un des deux jumeaux. On lâcha aussitôt l’un des bœufs et on tua l’autre pour en distribuer la chair, selon le rite, aux gens du village, d’après leur degré de parenté et leur caste. Puis on alla chercher l’enfant, et tout le monde s’empressait afin de contempler le fils merveilleux que le dieu de Raketaka lui avait donné. Mais Raketaka, entrée seule dans la chambre, sortit portant sur son dos, à la mode malgache, un petit être complètement enveloppé dans les plis du lamba. Personne, affirmait-elle de nouveau, n’avait le droit de le regarder : c’était défendu par le Zanaha-ry, et, si on enfreignait le fady, l’enfant mourrait.

Donc ce jour et ceux qui suivirent, elle portait seule son petit, en le dissimulant à tous les yeux. Les gens du village croyaient fermement que c’était bien le fils du Zanahary, le mari et les frères de la femme comme les autres. La clientèle revint à Raketaka, plus nombreuse que jamais, et la vieille rafoutsibé, ennemie de la prospérité du ménage, se consumait de jalousie. Les choses allèrent ainsi pendant sept mois. Quand Raketaka sortait seule, elle fermait avec soin la porte de la case ; lorsqu’elle portait son enfant, elle le cachait tout entier dans les plis du lamba. Pas une fois quelqu’un n’entendit crier ou pleurer le bébé. Alors des bruits malveil-lants recommencèrent à circuler. Certains prétendirent que Raketaka n’avait jamais été enceinte, qu’elle avait feint d’accoucher, qu’elle faisait semblant depuis sept mois de nourrir et de porter un enfant. Les gens d’Amboudivouhitra, village situé à l’ouest d’Ambalatsiraka, firent même un pari avec l’un des frères de la femme. Celui-ci s’engagea à tuer un bœuf pour eux, si le fils de sa sœur n’existait pas. Il était difficile de s’en assurer, puisque la mère ne consentait sous aucun prétexte à le laisser

 

– 91 – voir. Le pari avait donc chance de n’être pas réglé de longtemps, mais ceux d’Amboudivouhitra, qui voulaient leur bœuf, s’adressèrent au Fand-zakana. On dénonça les agissements de Raketaka, on supplia l’administrateur de procéder à une enquête, pour savoir si l’enfant exis-tait ou non, et faire cesser le scandale. Comme homme, l’administrateur sourit de l’histoire ; comme chef de district, il enregistra la plainte ; comme juge à compétence étendue, il ouvrit une enquête contre la femme X… pour pratique de sorcellerie. Et d’abord il ordonna que com-paraîtrait en sa présence la nommée Raketaka avec son enfant. On en-voya, pour la chercher, deux miliciens. Le lendemain soir Raketaka fai-sait son entrée dans le chef-lieu du district, portant sur son dos l’enfant du mystère. Il était tard, et M. l’Administrateur recevait ce soir-là. On remit à vingt-quatre heures la comparution. La femme, avec son fils, fut hospitalisée chez le gouverneur indigène. Elle eut soin de pisser dans le lit, pour marquer la présence d’un bébé en bas âge. Le matin, vers huit heures, on vint la prendre et on la mena aux bureaux du district. Le vaza-ha lui dit :

— Montre ton enfant ?

— Il est fady, même pour un vazaha, de voir mon enfant, répondit la femme, car c’est défendu par le Zanahary.

— Il faut pourtant que je le voie, insista-t-il, faisant signe à un mili-cien. Celui-ci enleva brutalement le lamba qui couvrait l’enfant, sans que Raketaka osât faire le moindre geste de protestation ; et le poupon sup-posé – une poupée informe – alla s’écraser par terre. La tête et le cou étaient en argile, le front se hérissait de poils roussâtres empruntés à la queue de quelque vache ; le corps et les pieds étaient en son cousu dans de la toile, les bras et les mains en terre rouge mêlée de suie. À la vue du monstre, tout le monde éclata de rire. L’administrateur ordonna que le prétendu enfant fût exposé sur une table au milieu de la place, puis jeté dans les fossés du village. Raketaka pleurait à chaudes larmes, comme si son enfant était mort ; les gens d’Ambalatsiraka, rabattant leurs lambas par-dessus leurs oreilles, s’en allaient tête basse, cependant que leurs rivaux d’Amboudivouhitra ouvraient partout de turbulents kabary, en rejetant fièrement par-dessus l’épaule droite le coin de leur toge blanche. Ils racontaient à qui voulait les entendre la conception miraculeuse de Raketaka, son accouchement clandestin, les ruses qu’elle avait mises en œuvre pour faire croire à l’existence de ce bébé toujours muet. De la mai-son du gouverneur indigène, où la mère et le faux enfant avaient couché, un bourjane apporta triomphalement dans une soubika les déjections du petit. Raketaka avait fabriqué des ordures d’enfant avec de la patate cuite colorée par du pollen de citrouille. Sauf l’odeur, c’était à s’y méprendre.

 

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Pour éviter de perpétuer le scandale, l’administrateur décida que Raketaka ne retournerait pas d’un certain temps à Ambalatsiraka, et irait habiter dans le village de ses parents. Pendant toute une semaine, on ne parla dans le district que du fils du Zanahary, ou de l’enfant d’argile, comme on l’appela désormais.

Or, voici que le huitième jour Raketaka, malgré la défense du Fand-zakana, reparut à Ambalatsiraka : cette fois elle portait sur le dos un véri-table enfant. Elle se mit à raconter que le Zanahary avait changé son fils en une poupée d’argile et de son pour empêcher qu’il ne fût vu par un vazaha, qu’aussitôt après il lui avait rendu sa forme première. Mais per-sonne ne la croyait plus ; seuls les petits enfants écoutaient ses intermi-nables kabary. L’administration, prévenue, envoya un milicien pour l’arrêter ; elle était déjà repartie, et demeura sagement dans son pays natal, jusqu’à ce qu’on lui permit de retourner auprès de son mari.

Elle était devenue d’humeur chagrine et de caractère bizarre ; elle passait presque toutes ses journées enfermée dans sa case, à tisser des rabanes. Elle mourut jeune, ses frères et son époux affirmaient qu’elle était devenue folle, dans son chagrin de ne pas être mère ; mais les femmes du village, lorsqu’on parlait d’elle, pinçaient dédaigneusement les lèvres et détournaient la conversation. En leur for intérieur, elles gar-daient une admiration profonde pour Raketaka qui les avait dupées, et elles regrettaient amèrement les piastres données jadis, pour obtenir la fécondité, à la mère de l’enfant d’argile.

 

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