L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

Décembre 2012 · Chapitre 1 sur 13

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L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

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MACHINES & INVENTIONS

Pourquoi la chose lui étaitelle arrivée, à lui ? Pourquoi l’avoir choisi ? À cause de sa distraction ? Ou parce que privé de la vision de l’œil gauche, il souffrait d’un champ visuel amputé de moitié ? Sitôt qu’il passait de la page de gauche à la page de droite, il cessait de voir celle qu’il venait de finir de lire. Pour cela il aurait fallu qu’il y répande sa tasse de café, ou qu’il se mette à saigner du nez, il aurait fallu que se produise un accident, et c’est précisément ce qui venait de lui arriver. Pire qu’un accident, d’ailleurs. Mais comment désigner ce phénomène jamais mentionné par aucun lecteur, à aucune époque et dans aucun pays, y compris dans ceux qui aux heures les plus sombres de leur histoire n’hésitèrent pas à brûler les livres et à déporter les écrivains ? Étaitce parce que la couverture de celui qu’il était en train de lire avait l’épaisseur d’une grosse pièce de monnaie qu’il ne s’en était pas rendu compte plus tôt ? Ou parce que les doigts gardaient la perception de cette seconde épaisseur que constituait la somme de la centaine de pages déjà lues, comme s’il s’agissait d’une liasse de gros billets ? S’interrompant dans sa lecture, il avait tourné machinalement la tête sur le côté, et c’est alors qu’il avait vu. Et ce qu’il avait vu l’avait laissé au bord de l’effarement. Il ne restait plus qu’une seule page sous son pouce gauche, alors qu’au bas de celle de droite il pouvait lire, ce qu’il s’empressa à nouveau de vérifier, le numéro 103.

Où étaient donc passées les cent pages précédentes, qu’il y avait quelques secondes à peine il serrait encore dans sa main gauche ? Confortablement installé en haut du lit, la nuque bien calée contre deux oreillers, il avait pris ses aises, comme d’habitude. Rien de fâcheux ne pouvait lui arriver. Aucune histoire, même la plus rocambolesque, la plus épouvantable, la plus scandaleuse, la plus enjôleuse, la plus retorse ne pouvait venir à bout d’un tel dispositif. Et si jamais il lui arrivait d’avoir peur des assassins tapis dans l’ombre, des hordes de sauvages lancées à ses trousses ou des morts surgis en nombre des profondeurs de la terre, il tirerait sur les draps et couvertures et s’immergerait dans cette caverne en attendant la dispersion des fantômes. Ce qu’il fit. C’estàdire qu’il se contenta de bloquer sa respiration et de rester là, sans bouger, sans détourner son regard de cette page de droite, toujours numérotée 103. Après quoi, n’y tenant plus, il la pinça entre pouce et index, puis il la souleva très doucement, avant de la tourner de l’autre côté, découvrant le numéro suivant, autrement dit le 104, imprimé au bas de celle qui devenait la nouvelle page de gauche. Il ne remarqua d’abord que cela. Mais très vite, il lui fallut se rendre à l’évidence : la page 102, qui aurait dû se trouver sous cette nouvelle page de gauche, venait à son tour de disparaître, sans doute au moment où la 104 se rabattait sur elle, expliquant qu’il n’ait rien vu.

Il respira profondément et se glissa sous le drap, le livre grand ouvert posé à plat sur ses cuisses qu’il se contenta de serrer davantage entre ses doigts, comme s’il cherchait à le broyer, à lui imposer sa volonté de lecteur (et non de propriétaire, car ce livre, il s’était contenté de l’emprunter à la bibliothèque municipale, et la préposée ne l’avait informé d’aucune anomalie le concernant). Emplissant ses poumons, il émergea de dessous son drap et se recala contre ses oreillers, le livre toujours grand ouvert posé à plat sur ses cuisses. Il ne se passa rien. En partie rassuré, s’imaginant déjà qu’il venait d’enrayer un processus hautement destructeur, et qu’au pire il manquerait à son livre une centaine de pages dont il fallait bien admettre qu’elles étaient superfétatoires, ennuyeuses aussi, notre lecteur introduisit l’index entre la couverture et cette nouvelle page de gauche, autrement dit la page 104. Ce qu’il constata ne l’étonna pas, puisqu’il n’y avait rien. Plus de page de garde, plus de page de titre, ni de faux titre, rien non plus en exergue, et pas de dédicace. Au fond c’était normal, c’était « devenu » normal. Ce qui l’était moins, c’était qu’il avait oublié le titre de son livre. Ce qui l’était encore moins, c’était qu’il avait perdu le fil de l’histoire. Ce livre racontaitil une histoire d’ailleurs ? On pouvait logiquement en douter.

Il en était là lorsqu’il sentit un léger picotement au bout de ses doigts, ceux de la main droite chargée de tourner les pages, comme ceux de la main gauche utilisée à maintenir sous elle la page unique. Ce picotement n’avait rien de douloureux. C’était ce qu’on appelait « avoir des fourmis dans les doigts », phénomène qui semblait signifier que le livre exigeait à présent qu’on vienne à bout des cent cinquante pages restantes, comme si chacune se sentait animée du désir de disparaître après avoir brillé un court instant dans la lumière rougeâtre de la lampe de chevet. Ainsi, les cent cinquante pages restantes de ce qu’on ne pouvait déjà plus appeler un livre, du moins un livre intégral, agaçaientelles les doigts, les pressant d’intervenir. Notre lecteur en souleva un certain nombre au hasard, entre lesquelles il introduisit à nouveau l’index, le droit cette fois. Il posa les yeux sur les premiers mots de la page dégagée, en l’occurrence la 187, et s’efforça de lire. Mais les mots ne signifiaient rien, n’ayant avec ceux qu’il avait lus précédemment, qu’il oubliait déjà, aucun lien logique. Quatrevingtquatre pages séparaient la 103 de la 187, il aurait été difficile d’établir un lien entre les deux. Cette fois c’était différent. Cette fois il ne s’agissait pas d’un banal problème affectant la lecture, et par conséquent le lecteur incapable d’accomplir un saut quantitatif de plus de quatrevingts pages sans perdre le fil de sa lecture, mais le livre luimême.

À croire que les mots non lus se trouvaient composés d’une autre matière que ceux déjà lus. Au fond, l’explication venait peutêtre de là. L’encre, de qualité médiocre, se dissolvait sous l’action conjuguée de l’œil et de la lampe, et la page, privée de son complément, cessait brutalement d’exister. Un autre phénomène avait commencé à affecter notre lecteur, plus douloureux que le picotement des doigts, plus pénalisant surtout. Sa vue se brouillait. Il y voyait encore suffisamment, mais plus assez pour lire. La perception qu’il avait des lettres et des mots s’était altérée depuis tout à l’heure, les lettres étaient à présent toutes déformées, les mots se gondolant comme s’ils apparaissaient à travers une vitre ruisselante de pluie. Même chose pour la couverture, qu’il se dépêcha de consulter. Il était trop tard et les lettres, qui mesuraient plus du triple de celles du corps du livre, échappaient désormais à sa vue, comme délayées dans l’eau de ses larmes. Pourtant il ne pleurait pas. Ses yeux coulaient tout simplement, ce qui lui arrivait de temps en temps, mais jamais si vite et si fort. En désespoir de cause, il se jeta sur la quatrième de couverture, convaincu de pouvoir y retrouver au moins le titre et le nom de l’auteur, suivis d’un court résumé de l’ouvrage. Cependant il dut renoncer là aussi, comme il dut renoncer à prendre connaissance de la dernière phrase du livre, et de ce qu’elle contenait, l’explication de toutes ces aberrations peutêtre. La seule chose qu’il pouvait encore comprendre, et qui d’une certaine façon le rassurait, c’était que tant qu’il ne progresserait pas dans sa lecture, les cent cinquante pages restantes demeureraient coincées sous son pouce.

Stoïque, il passerait la nuit entière sans fermer l’œil s’il le fallait. Il ne faisait guère de doute que c’était de lui que tout dépendait. Tant qu’il ne les avait pas lues, ces pages ne pouvaient disparaître. D’abord parce qu’il les gardait bien serrées sous sa main droite. Ensuite parce qu’elles n’avaient encore subi aucun processus de dégradation au cours de leur passage dans son cerveau. C’était à ce niveaulà que les choses se passaient. Son cerveau droit stockait des informations que son cerveau gauche s’empressait de détruire. D’ailleurs il pleurait moins de l’œil droit que de l’œil gauche. Son cerveau droit jouait un rôle de digue, ou de sas, faisant barrage à la disparition de la partie du livre qu’il n’avait pas encore lue. Ce partage ne l’étonnait pas. Ce qui l’étonnait, tout en le préoccupant sérieusement, c’était le divorce entre ces deux moitiés. Comme tout le monde, il avait entendu parler des deux cerveaux, le droit et le gauche ; sauf qu’il ne se sentait plus comme tout le monde, qu’il avait dépassé toute mesure, qu’il devait être fou, et même plus fou que ceux qu’on enfermait encore derrière des barreaux après les avoir gavés de cachets, chez qui ce divorce devenait carrément destructeur, les rendant inaptes à la vie sociale, à la vie tout court.

À bout de ressources, il songea à incriminer les pages ellesmêmes. Elles n’étaient pas dénuées de malice, et avaient dû s’arranger pour franchir l’une après l’autre le sas de son cerveau droit et venir se suicider dans les sept cents centimètres cubes de son lobe cérébral gauche. Il s’agissait sûrement d’un coup monté. Se sachant condamnées pour des raisons qu’il ne chercherait pas à démêler, elles avaient décidé de passer à la moulinette de son esprit. C’était bien commode et ça ne laissait pas de trace. Plus besoin de jeter les livres au feu, plus besoin de les pilonner. La dissolution s’opérait en lui, tranquillement, à petite eau si on pouvait dire. S’il n’était pas le seul dans son cas, il devait être le premier, du moins le premier à participer (à son corps défendant) à ce plan de destruction massive, conçu par le personnel de la bibliothèque municipale à vocation régionale, lequel espérait résoudre ainsi, et à moindres frais, les problèmes de rangement devenus insolubles. On n’en était pas encore au tout numérique et les microfilms couraient toujours le risque de brûler. Accablé, de plus en plus inquiet, il se demanda si son cœur n’était pas sur le point de lui jouer le même sale tour ; si entre son cœur gauche et son cœur droit les rôles n’avaient pas commencé à s’inverser, le sang rouge à gauche, le sang bleu à droite, ceci expliquant cela. Il avait affaibli son flanc gauche en perdant la vision de cet œillà, ouvrant une brèche par laquelle tous ceux qui se sentaient à l’étroit dans leurs corps, tout ce que la société comptait de fouineurs, de conspirateurs, d’expérimentateurs et d’apprentis sorciers, s’étaient engouffrés pour camoufler leurs armes les plus sophistiquées, et bien entendu les plus secrètes.

L’ophtalmo qui avait examiné son œil gauche quelques semaines auparavant avait dû en profiter pour lui greffer une puce électronique dans le cristallin. À défaut de voir, il fallait bien que cet œil serve encore à quelque chose. Cette puce électronique (l’équivalent d’une petite usine) émettait un rayon particulièrement dévastateur, pulvérisant aussi bien le papier que le bois, le verre et même le métal, sans laisser de trace. Notre infortuné lecteur appuya sur son œil, le fit rouler sous la paupière, y écrasa le poing, sans parvenir à enrayer l’écoulement des larmes. Après quoi, se débarrassant de ses oreillers, il entreprit de donner plusieurs coups de tête contre le mur dans l’espoir, naturellement déçu, de se réveiller de ce cauchemar et de dérégler le fonctionnement implacable de la machine. Non seulement il ne dormait pas, mais il ne lui restait que quelques heures avant le lever du jour, quelques heures pendant lesquelles il allait devoir se cramponner et continuer à s’opposer au cours aberrant des choses. Il entrerait en résistance, mais ne ferait sans doute que retarder le processus. Au moins se souviendraiton de lui comme de celui qui avait tout tenté pour endiguer l’élan autodestructeur de milliers et de milliers de pages imprimées.

Ce n’était là que forfanterie. Il savait qu’il ne tiendrait pas une demi heure, tant à cause de ses yeux larmoyants qu’en raison de ses doigts qui le picotaient de plus en plus et qui s’étaient raidis. C’est dans cet état d’accablement et de fatigue qu’il souleva la page 105 et la maintint un instant à la verticale, avant de la déposer précautionneusement sur la 104 qu’il devinait encore. Il y voyait trop mal pour pouvoir la surprendre au moment ultime de sa disparition. Même chose après qu’il eut rabattu la 107 de manière à lui faire recouvrir partiellement la 105. À travers le ruissellement de ses larmes, il lui était devenu impossible d’apprécier un phénomène qu’on lui demanderait sans doute de décrire aussi minutieusement que possible lorsqu’il restituerait le livre, désormais réduit à sa couverture. Il n’aurait alors que ses yeux pour pleurer, et dans ses doigts, peutêtre, des restes de picotements. Il expliquerait que le livre s’était perdu, ce qu’on se refuserait d’admettre. Il lui faudrait avouer que l’ouvrage avait bel et bien disparu sans lui permettre d’atteindre le milieu de sa lecture. Moqueuse, la préposée lui demanderait si ça n’était pas plutôt lui qui avait disparu, ou s’il n’était pas en train de le faire à divaguer ainsi, ou s’il n’était pas luimême le livre, un livre qui, certes, continuait à s’exprimer par la parole, mais qui ne se lisait plus, ce qui pour une bibliothèque municipale à vocation régionale était d’un assez maigre rapport. Dans l’incapacité de se justifier, il se verrait obligé de se taire, devenu quantité négligeable pour une employée de bibliothèque municipale à vocation régionale. On ne lui retirerait pas sa carte de prêt, mesure de rétorsion bien mesquine et par ailleurs inutile. Il était le dernier lecteur de cette bibliothèque, dont il avait emporté, sans être en mesure de le restituer, le dernier ouvrage. Il n’avait pas besoin de se justifier, on avait perdu l’habitude de demander des comptes aux emprunteurs, pour des ouvrages dont il était devenu impossible de se souvenir de la moindre ligne. Non seulement on ne les écoutait plus, mais c’était tout juste si on les distinguait encore. La préposée non plus ne se voyait plus. En tout cas lui ne la voyait plus, se contentant de percevoir le grésillement de sa voix. Quant aux rayonnages, s’ils n’avaient pas complètement disparu, ils étaient vides, l’ayant peutêtre toujours été.

Où estce que je suis ? Dans quoi, plutôt ! Respire, Mona, respire ! Ne panique pas. Putain mais qu’estce que c’est que ce truc ? Qu’estce que je fous dans ce tuyau ? Respire, ma grande, lentement. Essaie de te rappeler. Bon Dieu, je ne peux même pas bouger ! Mais qu’est ce qu’il se passe ?

― Il y a quelqu’un ? Répondez ! Il y a quelqu’un ?

― Vous êtes consciente ?

Un homme est là. Je ne peux pas le voir. Je suis dans un tube. Je dois être dans une machine à IRM. C’est ça, je me souviens. J’ai eu un problème. J’étais avec Philippe et je me suis sentie très mal tout à coup. Je ne pouvais plus parler et je voyais flou. J’ai du m’évanouir et il a certainement appelé les secours. Je dois être à l’hôpital et on me fait une IRM. Respire, ma grande.

― Comment vous sentezvous ?

L’homme s’est approché. Il a dû appuyer sur un bouton car le support sur lequel je suis allongée bouge. Je ne peux pas tourner la tête. Je peux juste bouger mes yeux et ce que je vois ne ressemble pas à une salle d’hôpital.

― Pas très bien. Je ne peux plus bouger. Qu’estce que j’ai ?

― Vous venez de vous réveiller. Cela arrive.

― Cela arrive ?

L’homme se penche vers mon visage et regarde mes yeux avec un instrument.

― Ne vous inquiétez pas, vous allez bientôt repartir.

― Repartir chez moi ?

― On peut dire ça, si vous voulez.

― J’ai fait un AVC ?

― Non, vous allez parfaitement bien. Vos constantes sont bonnes.

― Qu’estce qu’il m’est arrivé alors ?

― Je vous ai dit que vous veniez juste de vous réveiller. Cela arrive.

Je voudrais me lever mais je ne parviens pas à bouger. Je sens un tiraillement dans le bras.

― C’est une perfusion ? Un produit de contraste pour l’IRM ?

― Quelle IRM ? Il y a bien longtemps que nous n’utilisons plus ces vieilleries !

― Mais ce tube dans lequel j’étais ?

― Ah, ça, c’est votre capsule. Dernière génération, très sophistiquée.

Je sens les larmes venir.

― Mon mari est là ? Je pourrais le voir ?

― C’est impossible.

― Mes enfants ont été prévenus, ils devraient être là eux aussi.

L’homme s’éloigne. Je ne peux plus le voir.

― S’il vous plait, ne partez pas !

― Ne vous inquiétez pas, je dois prendre encore quelques mesures puis j’attendrai que vous soyez repartie.

― Repartie où ?

J’entends un bruit de roulettes. L’homme réapparaît dans mon champ de vision. Il s’assoit sur un tabouret près de moi.

― Que voulez vous savoir au juste ?

Sa voix est douce. Elle pourrait être rassurante si son discours n’était pas aussi insensé.

― Depuis quand suisje là ?

― Depuis le début.

― Le début de quoi ?

― Votre début.

― C’est une plaisanterie ou quoi ? Depuis deux jours, une semaine, un mois ?

Il soulève plusieurs feuilles du dossier qu’il tient. Il cherche du regard un endroit précis.

― Depuis cinquantetrois ans, six mois et douze jours.

― C’est mon âge. Je vous parle du temps que je viens de passer dans cet endroit !

― Cinquantetrois ans, six mois et douze jours.

― Bon, ça suffit, je veux voir un responsable. Et je veux mon mari et mes enfants !

― C’est impossible.

― Pourquoi ?

― Parce qu’ils n’existent pas.

J’éclate en sanglots. Je vais me lever et partir. Je peux le faire ! Allez, Mona, lèvetoi ! Lèvetoi, putain !

― Il arrive parfois que les sujets se réveillent après un accident dans l’autre monde. C’est ce qui a dû vous arriver. Vous avez dû vivre un AVC en MV. Je dois noter ce que vous pourrez en dire. Tout sera ensuite consigné puis analysé.

― En MV ?

― Ça veut dire « Monde Virtuel ».

― J’ai rêvé mon AVC ? C’est ce que vous essayez de me dire ? Alors tant mieux. Faites venir mon mari et je rentre chez moi puisque je n’ai rien.

― Chez vous, c’est ici. Comment vous appelezvous ?

― Mona, mon mari a dû le dire aux pompiers s’il a appelé les secours, non ? Ou bien vous voulez vérifier que tout va bien dans ma tête. C’est ça ?

― Vous aviez déjà donné ce prénom la première fois que vous vous êtes réveillée. C’est intéressant.

― Réveillée ? Je suis déjà venue ici ? Je ne m’en rappelle pas.

― Vous aviez (il cherche de nouveau dans les feuilles du dossier) exactement dixhuit ans. C’était le jour de votre anniversaire. Vous aviez tellement bu dans le MV que vous avez fait un coma éthylique. C’est ce qui vous a réveillée.

― Qu’estce que vous racontez ? Je ne suis jamais venue ici avant. Je m’en rappellerais !

― Il semble que lorsque vous repartez, vous ne gardez aucun souvenir de ce réveil. Dans votre cas, vous avez apparemment continué votre VV sur les mêmes bases. Certains repartent à zéro.

La crise de nerfs est proche. Il faut que je me lève. Il faut que cela s’arrête. Je cauchemarde, c’est ça. Je suis dans un putain de cauchemar. Et je vais me réveiller pour de bon.

― VV ?

― Ça veut dire « Vie Virtuelle ».

― Écoutez, la plaisanterie a assez duré. Je veux mon mari. Si vous ne faites pas venir mon mari, je hurle !

― Ah, la première fois, vous étiez moins agressive ! La façon dont vous aviez réagi était plus intéressante. Avec beaucoup de curiosité je dois dire. Vous en aviez même ri.

Respire, Mona, respire ! Ce sont les cachets que tu prends pour ton stress qui ont fini par te faire halluciner. Tu es à l’hôpital, dans le coma à cause de ton AVC et tu vis un enfer.

― Vous m’emmerdez ! Et puis qu’estce que vous m’avez injecté pour que je sois paralysée ? Vous pensez peutêtre que je vais en rester là. Je vais vous foutre un procès…

Je ne peux plus parler tellement je panique. Mona, respire. Tu sais bien qu’il n’y a que ça pour te calmer. Respire, ferme les yeux. Lorsque tu les ouvriras, tout ça aura disparu.

― Comment s’appellent vos enfants ?

― Lucien et Pablo.

― Comme Pablo Neruda ?

― Oui.

― Intéressant. Votre mari estil syndicaliste ou engagé en politique ?

― Oui mais où est le rapport ?

― Cela confirme nos hypothèses.

― Quelles hypothèses ?

― Nous avions prévu que vous seriez attirée par ce genre de personne.

― Quel genre ?

― Le genre d‘homme qui ressemblerait au père que nous vous avons choisi dans le programme. Votre père était très engagé politiquement.

― C’est vrai…

― Et bien voilà !

― Voilà quoi ?

― Il vous reste peu de temps avant de repartir, je vais essayer de vous expliquer. Le problème c’est que vous risquez de ne pas comprendre mais je m’occupe de vous depuis longtemps et je vous aime bien. C’est même moi qui ai construit votre programme pour le MV. Je vais bientôt arrêter de travailler, je suis content de terminer avec de si bons résultats pour ce qui est de votre cas. Je peux bien vous faire une faveur.

Je ferme les yeux. Je le laisse parler. Je respire. Rien de tout cela n’est vrai. Je vais me réveiller et Philippe sera près de moi.

― En 2020, un groupe de puissants mécènes a décidé d’investir des sommes très importantes dans la recherche sur le cerveau. Des neurobiologistes, des psychologues, des informaticiens ont travaillé pendant vingt ans sur la question. Ils ont fait des découvertes qui ont changé l’humanité. Ils ont éradiqué la maladie d’Alzheimer, de Parkinson et d’autres affections touchant les neurones. Ils ont embauché des cobayes humains, largement rétribués pour les essais, qui ont permis de démontrer que le pourcentage d’inné dans le développement avoisinait les 5 %, tout le reste relevant de l’acquis. Ils ont fabriqué une machine capable de programmer des données qu’ils ont injectées dans les neurones des cobayes placés en coma artificiel, dans des capsules comme la vôtre, en moins sophistiquées. Les résultats ont été extraordinaires. Des volontaires ont vu en l’espace de six mois leur QI passer de 80 à 180. Une révolution !

Putain mais qu’il se taise ! Qu’il la ferme !

― Cela aurait pu être utilisé pour améliorer l’homme. Tous les hommes. Les individus à l’origine du projet en ont décidé autrement. L’invention a servi à éliminer une partie de l’humanité. Cela a pris cinquante ans. Aujourd’hui, ils vivent entre eux dans un monde où il n’y a plus ni faim, ni guerres, ni maladies. Les autres sont comme vous, ou comme moi.

― Comme moi ?

Je n’ai plus la force de parler. Je suis si fatiguée.

― Ils sont dans une capsule, placés en coma profond, et vivent dans un monde virtuel où leur existence est programmée par des informaticiens et surveillée par des généticiens dont je fais partie.

― Vous délirez ! Si c’est la vérité, pourquoi ne pas les supprimer complètement ? Ou stériliser les femmes ? Cela reviendrait moins cher.

― La peine de mort et l’avortement sont interdits dans tous les pays. Paradoxal, vous ne trouvez pas ?

― Si les petites gens sont dans une capsule, comment peuventils procréer ?

Je ne peux m’empêcher de penser que cette question est absurde.

― Il y a longtemps que les « petites gens » ont disparu de la surface de la terre, Mona. Nous sommes en 2112. Vous êtes née parce que les femmes puissantes n’ont pas pu supprimer leur instinct maternel. Elles portent un enfant, le mettent au monde. Elles filment leur accouchement pour l’avoir en souvenir. Puis elles nous amènent l’enfant si elles ne désirent pas s’encombrer. Elles nous le confient avec une fiche détaillant les caractéristiques du programme de Vie Virtuelle. Elles y notent des références de héros de la littérature ou de l’histoire ancienne. Votre mère a dû lire Marx, Neruda ou trouver Lénine intéressant.

Je peux juste chuchoter maintenant. Je suis si fatiguée. Je veux dormir. Ne plus entendre ces horreurs.

― Je vous en prie, ditesmoi que tout ceci n’existe pas…

L’homme se lève et s’éloigne. Je l’entends appuyer sur des touches.

― Je pense que vous allez bientôt repartir.

Une angoisse me submerge.

― Je vais retrouver ma vie ? Mon mari et mes enfants ?

― Peutêtre.

Il actionne un bouton.

― Mais je n’en suis pas sûr du tout.