L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions
La voix sèche du colonel, rendue encore…
La voix sèche du colonel, rendue encore plus aride par les crachotements du hautparleur, retentit dans l’étroite cabine des communications de l’Hubble III.
― Alors, agent Braykling ? Vos conclusions ?
― Pas encore de conclusions, colonel. Je ne suis arrivé sur place que depuis une heure. Pour l’instant, nous avons six morts.
― Je le sais déjà. La question est comment et pourquoi.
― C’est surtout le « quand » et l’ordre des décès qui retient mon attention. D’après l’enregistrement des constantes, tout a commencé par l’opérateur radio. Puis le capitaine, ensuite les deux astrophysiciens et le mécanicien. Entre le premier et le sixième décès, moins de deux minutes se sont écoulées. Comme si la mort s’était… propagée à partir d’un point dont la cabine des communications serait le centre.
― Que comptezvous faire ?
― L’ordinateur a fait état de communications sur des fréquences inhabituelles, colonel.
― Espionnage ?
― Non. La direction des émissions et les protocoles ne correspondent à rien de standard. Mais tout a été fait en clair, sans codage particulier.
― Aux faits, Braykling, aux faits.
― Pas de documents papier sur les émissions. L’opérateur radio a tout fait en manuel. Là, j’imprime le journal des réceptions. Du texte. Je regarde et je vous tiens au courant.
― J’attends, Braykling. Vous avez examiné le recyclage d’air ?
― C’est fait, colonel. Rien d’anormal.
― Ok. Over.
Quatre lettres. Faxées d’on ne sait où. L’indicatif d’émission ne correspondait à rien de normal. Un fax à vingtsix chiffres, ça n’existe pas...
Braykling décida de commencer par la première, et de les lire dans l’ordre.
*
Terre. Bureau du colonel Marshtif, deux jours plus tôt.
― C’est votre dernière mission, agent Braykling.
― Je sais, colonel.
― Comprenez, Braykling. N’y voyez rien de personnel. Votre efficacité, votre obéissance ne sont pas en cause. Par bien des aspects, vous nous êtes supérieur.
― Je le sais, colonel.
― Vous le savez, et là est le danger. Un jour, vous en aurez conscience. Heureusement, cette conscience, vous en êtes dépourvu, pour l’instant. Mais le danger, potentiellement, existe.
― Vous savez bien que je ne peux pas porter atteinte à un être humain. C’est la Première Loi.
― Braykling, écoutez. Je vous aime bien. Plus que je ne devrais. J’ai plaidé pour vous. Mais les ordres viennent d’en haut. Braykling, il y a un moyen…
― Je ne comprends pas, colonel. Veuillez répéter, s’il vous plaît.
― Vous avez parfaitement compris, Braykling ! rugit le colonel.
― Oui, j’ai compris. Je devine à vos fréquences vocales que vous pourriez vous opposer à votre hiérarchie. Mais la Première Loi m’interdit que vous vous mettiez en danger pour moi, même si la Deuxième Loi me dicte de vous obéir.
― Je vous relève de la deuxième séquence de la Première Loi pour le temps de cette mission, jusqu’au moment où vous viendrez me rendre compte. D’ici là, j’aurai trouvé une solution. Peutêtre. Estce bien compris, Braykling ?
― Première Loi en cours de modification. Veuillez énoncer clairement la modification pour validation, je vous prie.
Le colonel leva les yeux au ciel (« Putain, que c’est con, une machine ! » pensatil). Puis il énonça, d’une voix aussi claire que sa gorge de fumeur le lui permettait :
― Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger. », modifiée pour le temps de la mission en tant que : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain. » (Il fit une courte pause, puis ajouta :) Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi. » et Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi. » inchangées.
― Modifications enregistrées, colonel Marshtif.
― Bon…
― Vous parliez d’un moyen de ne pas être désactivé ?
― Désactivé ? Vous n’y êtes pas… Mourir, ça ne vous dit rien ?
― Je ne suis pas « vivant »… Pas selon vos critères…
― Nos critères… Pour ce qu’ils valent…
― Ce n’est pas à moi d’en juger, colonel.
― Assez discuté. Menez votre enquête sur Hubble III, comme prévu. On va essayer de gagner du temps. Faites votre boulot et une fois terminé, attendez. Ne revenez que sur mon ordre. Vous avez bien compris ? Que surmonordre.
― À vos ordres, colonel.
― Rompez, Braykling. Bonne chance.
*
Quatre lettres.
Braykling posa la première devant lui. Il aurait pu la scanner de son œil électronique et l’analyser en une fraction de seconde. Mais il avait le temps. Il les lirait, ces lettres.
Première lettre :
« Hier, j’ai reçu votre message. Il s’agit d’une erreur, car je ne vous connais pas, et là où vous êtes, vous ne pouvez pas non plus me connaître. Pourtant, c’est bien à moi que votre lettre a été remise, et mon nom y figurait. Alors, je ne sais que penser. Néanmoins, je vous demande de prendre les dispositions nécessaires pour que ceci plus jamais ne se reproduise. Vous n’êtes pas sans savoir que les lettres d’amour me sont fort préjudiciables. »
Deuxième lettre :
« Cela fait deux fois que vous m’écrivez. Deux fois de trop. Cette deuxième lettre m’affaiblit encore plus que la première. Il faut cesser, maintenant. Nous avons ici suffisamment de tracas en cette saison des parapluies, sans compter les oiseaux qui me poursuivent en hurlant, depuis qu’on m’a remis votre dernier envoi, et de façon officielle, cette fois. Je n’ose plus sortir, et ma transparence s’accentue.
Gardez votre amour pour vous ; il a le visage de ma mort. Mieux : oubliezmoi. »
Troisième lettre :
« Encore un de vos torchons ! Avezvous souhaité ma dispersion ? Je deviens l’embarras de mon quartier. Au travers de mon bras je vois le ciel, à présent. Ce matin, une main gantée me remit ― presque avec dégoût ― ma ration quotidienne de chair confite, et ma maison est frappée de rouge. Quelle honte pour moi, qui aie toujours eu à cœur de respecter nos usages ! Que voulezvous, à la fin ? Cet amour, dont vous m’inondez, en avezvous donc si peu que vous le réserviez à ma seule décharge ?
Prenez garde à vous et à votre entourage. C’est à moi de vous menacer. Et je ne menace jamais en vain. »
Quatrième lettre :
« Vous avez gagné. Il ne me reste plus que quelques souffles pour conserver une apparence vaguement physique. Bientôt je ne serai plus qu’un vague souvenir, puis je serai oblitérée, évaporée, dissoute.
Je ne sais pas qui vous êtes, ni quelles sont vos motivations, et sans doute sontelles terribles. Car disparaître pour rien, enfin rien que je ne mérite, c’est pire que tout.
airkiounsuaieetlma
Vous avez lu, et c’est trop tard. Pauvre humain, pauvre sot !
Vous avez cru me faire évaporer à distance, comme vous le faites pendant vos jeux de guerre, avec vos rayons de la mort…
Les suites de lettres, les mots, ont une force qui vous dépasse et que vous ne pourrez jamais soupçonner... La ligne étrange que vous avez sûrement regardée sans même essayer de la prononcer est une formule d’onde de forme... Elle porte en elle sa propre malédiction, qui se propagera ― grâce à vous ― dans l’amas lamentable de cellules qui vous sert de cerveau, et viendra souiller les cerveaux de vos congénères dans un rayon suffisamment grand pour m’assurer que plus jamais vous ou un autre de votre race ne puisse importuner quiconque...
Pour moi, tout est consommé... Mais pour vous aussi...
Sentezvous votre intelligence ― enfin, ce semblant d’intelligence que vous croyez posséder ― partir en lambeaux ? Percevezvous ce filet de bave qui coule de vos lèvres à la langue pendante ? Mais vous n’êtes plus en mesure de comprendre quoi que ce soit...
Je meurs. Seule. Mais vous et votre race mourrez après moi.
Au moins, dans l’autre monde, je vous sais absent. »
Braykling appuya sur le bouton du micro. Quelque part sur Terre, assis à son bureau, le colonel Marshtif décrocha.
― J’écoute, Braykling.
― Donnezmoi l’ordre de rentrer, colonel.
― Vous avez oublié ?
― Je n’oublie rien.
― Votre enquête ?
― Terminée.
― Alors ? Que s’estil passé sur Hubble III ?
― Quelque chose qui dépasse la compréhension d’un simple robot comme moi.
― Vous vous fichez de moi, Braykling ? Parlez !
― Nous n’avons pas les mots pour ça. Pourriezvous réunir les membres de l’étatmajor ? J’ai quelque chose à leur montrer. Au plus vite. Donnezmoi l’ordre de revenir, je vous prie.
― D’accord. Mais je n’ai pas eu le temps de… Vous comprenez, Braykling ?
― Je comprends. Donnezmoi l’ordre, je vous prie.
― Si vous y tenez… Au rapport dans huit heures, ici, Braykling. Je donne les instructions pour vous ouvrir une priorité d’approche.
― À demain, colonel Marshtif.
― Over.
Braykling ferma les yeux. Pas pour dormir ; il ne dormait jamais.
Mais pour explorer ce nouveau sentiment, ce pacte avec sa conscience naissante, cette salissure de l’âme qu’on appelle « survivre ».
Quatre auteurs doivent écrire (sans se concerter) une nouvelle de moins de 5000 signes commençant par la même phrase, en l’occurrence : « Cette invention allait changer la face du monde. »
Une vie dédiée à la science (Marianne Desroziers)
Cette invention allait changer la face du monde. C’est ce qu’elle pensait en mettant un point final au plan de sa machine. Sur le bureau, près de l’ordinateur sur lequel de nombreux documents étaient ouverts : des feuilles froissées, des débris de gomme, des gobelets vides, un paquet de biscuits.
Virginia McKey était ce qu’on appelle une « femme de tête », une véritable scientifique. Pas du genre à briguer la meilleure place au sein de son labo de recherche, non, mais une passionnée, qui travaillait depuis des années à son projet en cachette, sans aucun financement, après ses heures de cours à l’université.
Petite déjà, elle savait qu’elle souhaitait consacrer sa vie à l’invention de machines prodigieuses, révolutionnaires pour l’humanité. Elle voulait être Marie Curie ou rien. Mais elle, elle n’aurait pas de mari ni d’enfants, et ne se bousillerait pas la santé avec la radioactivité. Comme elle était très douée pour les études, surtout pour les sciences, et puisque nous étions au XXIe siècle, ses parents l’avaient laissée faire.
Combien de nuits sans sommeil, d’amis et d’amours perdus pour parvenir au plan de cette machine parfaite qui modifierait la vie de millions de gens à travers le monde ? C’était le prix à payer. Le jeu en valait la chandelle, elle en était persuadée. Les autres le seraient aussi, forcément. Ils comprendraient. Finiraient par comprendre. Il le fallait. Elle savait que ça ne serait pas sans heurts, sans difficultés. Une révolution scientifique ne se fait pas sans quelques pots cassés. Avec son invention, elle irait à rebours de certaines théories bien établies, ridiculiserait des savants de renom, peutêtre même de prix Nobel…
Elle ne se ferait pas que des amis dans le monde de la science. On allait la calomnier. Des rumeurs affreuses courraient sur elle à l’université, dans les médias, jusqu’à l’étranger. On essaierait de la faire taire. On la menacerait, cela irait jusqu’à l’intimidation physique, à l’agression, au meurtre si elle refusait de se soumettre !
Elle voulut se lever pour aller dans le couloir, se chercher un autre café à lamachine, quand un puissant mal de tête la saisit aux tempes : prise de vertige, elle ne put faire qu’un pas avant de s’écrouler.
Le lendemain matin, les collègues de Virginia McKey la trouvèrent étendue sur le sol, blême et froide, morte depuis des heures d’une rupture d’anévrisme. Elle gisait à côté de son bureau, envahi de croquis, de papiers et de plans, qui représentaient tous la même chose : une simple roue.
Passage à trépas (Serge CazenaveSarkis)
Cette invention allait changer la face du monde. Sincèrement, nous le pensions. Ici, depuis toujours, on mourrait en bonne santé. On mourrait parce qu’il le fallait bien ! L’idée d’en finir avec la vie ne nous venait pas toujours d’ellemême. Alors parfois, on s’entraidait.
Mais il n’est pas facile de tuer, même pour rendre service, ou tout simplement pour faire plaisir. L’égoïsme n’est pas né d’aujourd’hui, sinon il y a bien longtemps que toutes nos petites mesquineries auraient disparu, que nos tracasseries n’auraient plus cours. L’homme est comme cela. D’abord, lui, toujours lui ! Heureusement qu’il existe des individus hors du commun pour nous aider à nous en sortir. Contre notre gré parfois… Au péril de leur vie ! Ce qui dans ce cas, je l’admets, modère la générosité de leurs actes. Mais même s’ils se payent en retour, que leur geste dans le fond n’est pas de nature héroïque, qu’ils en retirent le bénéfice d’une satisfaction toute personnelle, n’allons pas jusqu’à minimiser leur courage. Moi, tuer ― si vous me le demandiez, avec tout le respect que j’ai pour vous, avec tout l’amour que je vous dois ―, je n’y arriverais pas. C’est dans ma nature… Et mourir, encore moins !
Toutes sortes d’initiatives, pas toujours très bien coordonnées, furent prises ― toutes généreuses, parfois même à la limite du raisonnable, à en gêner les bénéficiaires, car comment rendre la pareille quand on n’est plus !
De petits groupes de bénévoles se formèrent. On se mit à tuer à la demande, en suivant scrupuleusement les désirs des candidats au suicide. Nous avions, vous pouvez l’imaginer, bien des passages à trépas, des plus softs aux plus fous… Certains y laissant leur fortune ! Beaucoup d’associations, de deux à plusieurs dizaines d’adhérents, virent ainsi le jour. Il n’existait pas de ville ou de village qui ne possédât pas sa petite organisation caritative. Les pauvres, eux aussi, avaient droit à une belle mort ! Nous n’avions pas vécu jusquelà pour oublier nos malheureux. Une société digne de ce nom ne peut, ne doit, laisser personne sur la pierre tombale. La solidarité est inscrite sur les frontons de nos mairies. Nous y tenons. C’est vital !
Il y eut des débordements : des individus pensant bien faire se mirent à occire un nombre considérable de nos concitoyens, les meilleurs quelquefois, qui n’en avaient pourtant pas exprimé le désir et qui, peutêtre ― quelles pertes que celleslà ! ―, étaient sur le point de commettre de gigantesques et salutaires trucides… L’enfer est pavé de bonnes intentions, diton. D’autres, convaincus du bonheur qu’ils allaient apporter à leurs semblables, aux jeunes parents en particulier, encore tendres et innocents, sans le leur demander, avec opiniâtreté, se chargèrent de porter aux nues leur toute récente et criarde progéniture. Ah ! Quel soulagement de savoir que ses propres enfants ne souffriront pas du chagrin de nous perdre !
Le temps nous presse, j’aurais pu vous citer bien d’autres exemples, tous plus ou moins charitables, et toujours fraternels… Jusqu’au jour, donc, où un homme, un sage diton encore, trouva cette invention géniale qui allait mettre fin à tout cet amateurisme : la mort naturelle !
Quelle trouvaille ! Quel bonheur, quelle consolation de savoir que plus jamais nous n’aurions à nous soucier d’autrui… Que plus jamais nous n’aurions à culpabiliser de notre lâcheté. Si pleutres nous étions, la chose ne se remarquerait plus. Laissons faire la nature, pouvionsnous enfin exprimer sans honte…
Beaucoup de temps a passé depuis. Bien sûr, les bonnes habitudes ne se perdent pas du jour au lendemain, des électrons libres, des libres penseurs, des perfectionnistes, doutent de la totale efficacité de l’invention, alors quelques crimes ont encore lieu parci, par là… Des guerres aussi, et de nombreux massacres… Avezvous apprécié la dernière ? Ah ! Quel talent… Et l’invention des virus ! Celui du SIDA par exemple ! Quelle imagination, chapeau bas à tous ces artistes !
Le génie humain, Monsieur, je vous le dis, le génie humain, rien ne l’arrêtera !
Deus est machina (Édouard.k.Dive) (1)
Cette invention allait changer la face du monde. C’est ainsi qu’Ange Staboulov termina son discours devant ce qu’il espérait être l’assemblée constituante du groupe Oniric Base for Neurologic Investigation. Les Compagnons étaient dans la salle, au grand complet, au premier rang desquels les membres de la troïka : Lucien Schott, André Legoff et Raoul Da Silva. Staboulov était un homme de forte carrure aux sourcils 1 Cette nouvelle peut être considérée comme une « préquelle » au feuilleton
d’Édouard.k.Dive Les Chroniques d’Oneiros. broussailleux. Il se tenait debout face au public, le torse légèrement en avant. Lorsqu’il se tut, il y eut un flottement dans l’assistance. Il sentit que tout se jouait à cet instant. Et il jouait gros, il le savait. C’est la troïka qui impulsait la politique des Compagnons et ça faisait un bail qu’il ne supportait plus leurs manières de snobinards. Il savait également que le rejet est aussi communicatif que l’enthousiasme. Alors il avait pris les dispositions nécessaires. Quelqu’un brisa le silence, un type au fond de la salle qui se mit à applaudir bruyamment. Puis un autre à quelques rangées de là, et quelques autres encore au deuxième rang. Cela se propagea comme un virus qui vous refilerait amour, gloire et beauté. La presque totalité de la salle l’ovationnait. Les Compagnons étaient à lui. Les membres de la troïka n’avaient pas bougé. Ils avaient perdu la partie.
Staboulov savoura ce moment. Il se remémora, sans nostalgie ― ce n’était pas son genre ― mais avec précision, le jour de son initiation. Son entrée dans le cercle très fermé des Compagnons d’Oneiros, quand il avait prononcé d’une voix haute et intelligible les paroles qui devaient l’engager pour le restant de sa vie :
« Je fais mien le credo des Compagnons d’Oneiros.
» À savoir qu’il existe un être supérieur que la tradition nomme le Dieu Oneiros.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité est le produit de l’activité onirique de cet être supérieur.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité est notre réalité.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité peut être transformé par notre action sur l’activité onirique du Dieu Oneiros.
» À savoir que c’est par nos prières et nos offrandes verbales que nous pouvons maintenir ou transformer l’activité onirique du Dieu Oneiros.
» À savoir que la principale mission de la Compagnie d’Oneiros est de témoigner de l’existence du divin rêveur.
» À savoir que les Compagnons ont également pour mission de maintenir et de transformer l’activité onirique divine dans le sens d’un bien pour l’humanité.
» Ainsi va le monde. »
Il repensa aussi à sa rencontre avec celui que tout le monde appelait le docteur Schott. À cette époque, Ange Staboulov s’était passionné pour le gnosticisme. Il avait participé à quelques conférences sur la gnose données par une association rosicrucienne dont il avait oublié le nom. C’est là qu’il avait rencontré Lucien Schott, qui aimait apporter la contradiction à l’intérieur de ce genre d’assemblée.
Quelques mois plus tard, il entrait dans la Compagnie d’Oneiros. Il ne lui fallut pas longtemps pour pénétrer les rouages de l’organisation. Une bonne partie de ses travaux était consacrée à des querelles interminables sur la nature de Dieu. Les séances d’offrandes verbales se résumaient à une lecture à haute voix des grands textes sacrés, du Livre des morts tibétain au Coran en passant par le Mahâbhârata, la Torah ou les Évangiles. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais apprécié ce fonctionnement. Trop de discussions oiseuses et trop peu d’interventions dans l’activité onirique de l’Être Rêveur, comme l’appelait Lucien Schott. Or, il en était persuadé, ce qui lui avait plu dans le culte d’Oneiros, c’était la possibilité laissée à l’humain de participer à la Création.
Bien vite, il proposa que la Compagnie consacre une partie de ses travaux à l’étude du cerveau. Il en avait discuté avec le doc.
― Mais nom de Dieu, Lucien, vos offrandes verbales, c’est juste des zones cérébrales qui se mettent en activité. Imaginez, brancher directement notre cerveau sur l’Être Rêveur...
― Bien sûr, mon petit... mais vos câbles, vous les brancheriez où ?
Le docteur Schott avait réponse à tout. Il avait raison, les mots pouvaient s’envoler vers l’idée de Dieu mais l’influx nerveux nécessitait un destinataire beaucoup plus matériel.
Staboulov avait travaillé sur son projet pendant une décennie et ce soir il l’avait présenté devant ses frères : la machine Oneiros. Dieu s’était fait circuit imprimé. Il se souvenait très précisément de cette partie de son discours :
« Dieu incarné, mes chers compagnons, il y a eu des précédents, n’estce pas ? J’ai bien pensé à la procréation assistée mais il me fallait une vierge et de nos jours, vous le savez, c’est chose difficile à trouver. On ne m’appelle pas Ange pour rien et l’esprit saint m’a soufflé la voie à suivre. L’incarnation électronique. La main de Dieu a guidé la mienne et je vous le dis, c’est bien Lui qui se trouve ici devant vous. »
Il avait vu, à cet instant précis, un léger sourire passer sur le visage du docteur Schott Un léger sourire comme un passage de témoin.
La dingue (Catherine Bédarida)
Cette invention allait changer la face du monde. Elle avait entendu ça pendant toute son enfance, la dingue, dans la bouche de son oncle, un fameux bricoleur qui était gaucher. Aujourd’hui, calée dans le nouveau train baptisé TGV ― une invention de l’oncle ? ―, elle rit toute seule en ouvrant l’emballage.
L’oreille du monde, oui, qui va changer, se dit la dingue. Jusquelà, pour écouter sa chanson obsessive qui la fait pleurer, elle a dû rester chez elle, rivée au lecteur CD, enceintes à fond. Dans le train, elle défait méticuleusement les petits tout petits cordons empaquetés tels des bijoux et elle enfile à ses oreilles la dernière invention de l’oncle gaucher, du moins, c’est ce que croit la dingue.
Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. C’est la vingtcinquième fois que la dingue se repasse la chanson. Dingue de quoi, elle ne sait pas. Tout ce qu’elle sait, c’est que, pour la vingtcinquième fois depuis le départ, elle pleure. Le même passage. La main gauche, la main gauche. Et là, elle pleure, la dingue. Ça lui tinte aux oreilles, le son à fond dans les écouteurs, la dernière invention de l’oncle bricoleur.
Racontez, pourraient lui dire ses voisins, intéressés par la vue de la dingue qui pleure. C’est le train, la dingue fixe la fenêtre, paysage d’automne, vague brouillard sur les bois roux. Parfait pour la main gauche. Et eux, ils jettent des coups d’œil à cette fille, écouteurs sur l’oreille, regard perdu vers le paysage mouvant, encadré par la fenêtre un peu grise du TGV (l’invention de l’oncle ?).
Estce qu’ils exigent qu’elle s’explique ? Ils en meurent d’envie mais ils n’osent pas. Et ils sont occupés par l’autre invention qui allait changer la face du monde, avait prédit le bricoleur gaucher. Celle qui sonne souvent et où il faut glapir : « T’es où ? » « TGV. » « Arrive à. » « Pas de souci. » « Te rappelle. » « À plus. »
La dingue ne les voit pas, ne les entend pas. Elle a un ticket valide pour la solitude. Elle est làbas, captée, captivée par la voix rauque, suppliante de la chanteuse à la main gauche. Elle est morte jeune, la dingue le sait. C’est beau, la beauté arrêtée en plein vol, prise aux mains de la maladie. Ah, tiens, elle l’avait bien dit, se dit la dingue. Il n’y a qu’à écouter les paroles. Elle n’aimait pas la ligne droite, la chanteuse à la main gauche : « On prend tous la ligne droite, on voit pas qu’elle est étroite, il n’y a plus de place pour l’amour » vingtcinquième fois.
Mais le TGV (l’invention de l’oncle ?) va bientôt arriver. Les téléphones (qui allaient changer la face du monde) s’excitent. Tout à coup, la voix SNCF, anonyme et susurrante. « Mesdames Messieurs un retard de vingt minutes merci de votre compréhension. » Les téléphones s’excitent plus fort. Les rendezvous se désexcitent.
Et elle, la dingue ? Elle savoure. Elle savoure à fond. Encore vingt minutes de main gauche, écouteurs de l’oncle gaucher sur l’oreille. Elle sourit en continuant à pleurer. Elle calcule : vingt minutes, la chanson dure quatre minutes, ça fait trentième fois. Sans compter qu’après, il y a le métro vieille invention.
Quand les voisins la voient sourire, alors qu’ils vont rater leur rendezvous dans les forums super importants, management crise dette compétitif marche ou crève, ça les énerve. Vontils exiger cette fois qu’elle s’explique ? Mais où estelle passée ? Pendant qu’ils téléphonaient objectifs contrats marchés déficits, elle a disparu. Il ne reste plus qu’un tas chiffonné sale de kleenex vieille invention mouillés.
De dégoût, estce qu’ils vont pleurer ?