L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions
Cette rubrique est consacrée à un texte…
Cette rubrique est consacrée à un texte de fiction à la première personne, où le narrateur dévoile une partie cachée de son existence.
Autant l’avouer tout de suite : je n’aime pas les machines. Entre elles et moi le courant ne passe pas. Et je ne m’en porte ni mieux ni plus mal, mais c’est ainsi. À une exception près. Et quelle exception !
Un jour, oui un jour… C’était le matin, l’automne, j’étais dehors, descendant la rue des Pyrénées pour me rendre jusqu’à la place de la Nation. J’étais bien. Il faisait le temps que j’aime, frais, pas plus de dix à douze degrés, le ciel était gris clair comme Paris et j’en jouissais, fermant presque les yeux tout en respirant cette fraîcheur matinale.
Arrivé à la hauteur de la rue d’Avron, j’éprouvai une sorte de vertige au point de m’appuyer au tronc d’un des platanes qui bornent la rue. Presque un malaise. Un vide ressenti par tout le corps qui me fit cette fois fermer les yeux complètement. Et les rouvrir en grand : elle était là ! Tout en haut, dans le vagin du ciel ! Nuées et feux la devançaient. C’était (le verbe « être » paraît bien insuffisant à redonner ce que j’avais devant les yeux) une sorte de machine en forme de char tiré par quatre bêtes ailées et sabotées comme des bœufs. Des bestiaux avec des trognes à faire peur, des faciès humains avec des mains au bout… Je reconnus immédiatement le premier bœufhommoiseau, c’était Dante ! Le visage de Dante peint par Giotto ! Le deuxième… non, c’était à peine croyable, Joyce ! Photographié par Gisèle Freund ! Le troisième, quelle émotion ! Je reconnus mon petit préféré en joignant mes deux mains de bonheur, c’était Sade, dont il n’existe aucun portrait sinon celui que chacun de ses lecteurs se construit en imagination, et le mien était éblouissant de reconnaissance : c’était bien lui ! En revanche, du dernier, le numéro quatre, rien ne vint éclairer ma mémoire.
En plus des mains au bout, chacun avait une roue à la place d’une partie de son corps. Ainsi Dante l’avait à la place de ses lèvres ; l’inconnu à la place de son œil gauche ; Joyce à la place de sa langue ; et Sade à la place des dents. C’était très beau. D’autant plus beau que l’ensemble tournait dans un fouillis d’hosties, d’étrons, de blancs d’œufs, de giclées de mayonnaise, de crèmes fouettées, de vinasse, menstrues, lait d’amandes concassées, oignons rouges, pissats et noirs d’entre les orteils ! Ça tournait comme du beurre en baratte. Dans un vacarme aussi affreux que fascinant. Et ce, jusqu’à ce qu’un des bœufhommoiseaux, ce fut l’inconnu, tendît vers moi un livre en rouleau, en hurlant : « Fils d’humain, ce que tu trouves, mangele ! Mange ce volume et vois ! » J’obéis. J’ouvris la bouche et mangeai le bouquin. « Fort bien, fils d’humain, mais il te reste encore une chose à comprendre, une chose à retenir dans ta petite tête de rien : oui, retiens qu’avaler, c’est se donner à voir, retiens bien ça ! »
Ensuite, le gris du ciel revint d’un coup comme un aplat vivement sur une toile.
« Avale et tu verras, fils d’humain ! » Depuis, je ne peins jamais sans me rappeler avec émotion le don que m’a fait, ce matinlà, la Dive Machine.