L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

Décembre 2012 · Chapitre 9 sur 13

Pages du PDF

L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

Il faut dire que Laurent est un…

Il faut dire que Laurent est un très bon conteur. À moins que les attaques traîtresses du bordeaux ne nous plongent dans une hypnose légère. Toujours estil que toute la table prend plaisir à écouter la dernière saga en date de Performer.

Pour ma part, je n’ai pas eu l’occasion d’assister à une séance. Il n’en donne pas beaucoup, une seule mobilisant totalement ses capacités physiques et mentales. Ce qui n’est rien face aux conséquences, que disje, aux séquelles potentielles dues à son art. Il s’est réservé pour Paris, cette année. J’habite en province.

Ce misérable journaleux de Laurent, grâce à son misérable deux pièces dans le Xe arrondissement, a même eu droit à une minute d’interview avant son spectacle. Et le misérable enfonce le clou avec nous comme public, dans ce délicat restaurant pas loin de Vannes, où nous avons l’habitude de nous retrouver une fois l’an pour célébrer nos amitiés, nous conter nos dérapages ou nos découvertes. Je ne découvre pas grand chose et je ne dérape plus beaucoup dans ma retraite vers la pointe de la Bretagne. Mais j’aime mes amis et les contes, particulièrement quand ils flirtent avec ce sang noir, épais, qui coule des veines profondes du corps.

Le maître d’hôtel vient chercher la commande pour les desserts puis, comme de bons petits pavloviens excités, nous pressons le conteur d’aller plus avant dans cette histoire de tranchoir. Car c’est avec cet instrument qu’officie l’assistant du Performer, contrairement au spectacle précédent où le maître évoluait en solo dans des numéros d’évasion programmés de manière aléatoire pour déraper. Il s’était tiré de justesse d’un aquarium à la porte bloquée, diton. Enfin... dit notre Laurent, qui fait durer son plaisir.

La salle, atil assuré, a été entièrement réalisée pour Performer. Insonore et ovoïde. Deux mille personnes peuvent y tenir assises en prenant leurs aises. On se demande bien pourquoi, vu la brièveté du spectacle. Les spectateurs sont répartis tout autour de la base de l’œuf. Ils surplombent la scène, ou à peu près. L’effet est analogue à celui que procure la Carmina Rotonda à Macao, autre lieu complètement mythique d’après notre conteur. J’éprouve la délicate envie de lui casser quelques dents quand il évoque ainsi un de ces endroits dont il a dû piocher le nom dans un guide du touriste désargenté, mais je veux encore plus connaître la suite des aventures de Performer.

Lequel ne fait strictement rien sur le trône où il est assis, si ce n’est d’ouvrir les yeux tout grand par instants. Tout le monde ignore pourquoi il fait cela. Tic ? Rituel ? Une musique enveloppe les spectateurs. Elle n’est pas triste, ni joyeuse non plus. On va dire lancinante. Une sorte de valse lente d’où les sentiments éphémères et brutaux ont été ôtés, pour ne laisser place qu’à une mélancolie éthérée qui tourne dans l’œuf, dans les têtes plus ou moins lestées de substances diverses, en attendant le bon vouloir du maître. Il lève un doigt et l’officiant s’approche. Par quoi vatil commencer ? Il serait logique qu’il démarre par ce qui est, en quelque sorte, contingent. Il lève le tranchoir, le montre au public qui n’applaudit pas. Consigne imposée par le maître. Et tranche. La première fois, le petit doigt. Personne n’ignore, pas plus les millions de téléspectateurs que l’élite dans la salle, que Performer est drogué. Mais certains journalistes, certains propos cryptiques du maître, accréditent la rumeur comme quoi il exigerait une barrière minimale contre la douleur. Ce qui ne serait pas contradictoire avec ses propos liminaires et définitifs, après la première de ses performances retransmise sur un network US. Naturellement, un de ces excités à micro lui demanda pourquoi il faisait cela.

Comme si un artiste avait à se justifier. Cette volaille questionneuse infantilise le réel et dépouille le mystère des ombres où chacun peut plonger. Heureusement je ne suis pas créateur, mais je suis largement à l’abri du besoin et j’ai faim. Faim de spectacles limites, faute de pouvoir faire encore mes propres mises en scène. J’ai eu du pouvoir et m’en suis servi. On voit les avides et les fautifs ramper, on voit supplier et souffrir. À nu. La corrida n’a rien de factice et de désuet à mes yeux.

Performer a répliqué : « C’est un passage. Un passage du vivant à la chair ; un passage plein de lumière et de crocs. » Depuis il n’a lâché que des futilités. J’imagine ce qu’il a dû pondre à Laurent et je ne lui demande rien. Je suis bien bon, je trouve.

Le coup s’abat sèchement sur le corps du maître. La scène est en différée sur tous les écrans sauf un et, bien évidemment, demeure la scène. Ces diverses réalités multiplient le choix pour le regard, tout en se complétant fort bien. Beaucoup sont fascinés par l’unique écran où trône en permanence le visage de Performer. Ils captent une à une les réactions du maître, les aperçus du maelström intérieur qui doit le secouer, avant de repasser sur les autres écrans où les images différées sont également ralenties. Ainsi, chacun peut apprécier la montée des craintes et l’acmé des douleurs, le mouvement fatal du tranchoir et le lent jaillissement de sang pourpre, presque noir sous les projecteurs, qui à peine expulsé est canalisé et coulera dans les conduits, comment dire, dans les jardins sur le corps du maître.

Bien sûr, nous savons ce que sont ces « jardins » ! Laurent m’agace à faire son érudit sadien. Ces minuscules couloirs de plastique malléable figurant les veines de Performer ne sont pas là simplement pour faire joli, comme il l’explique, mais pour figurer la vie qui s’écoule dans un parcours soigneusement choisi. La vie tenue et engagée par une volonté esthétique définitive. L’intention n’est pas nouvelle mais jamais elle n’a été aussi radicalement mise en œuvre. Laurent ne s’attarde pas sur ce point qui le dépasse un peu. Ni sa vie, ni son caractère, à ma connaissance, ne l’ont amené à des situations limites où l’on sent qu’on peut réellement donner sens à ce qu’on vit, si l’on est capable d’une persévérance peu commune dans l’ascèse ou le dérèglement. Je l’aime bien, ceci dit, et peutêtre pour ses reposantes limites, cette incapacité à aller audelà.

Performer contrôle la quantité de sang qui s’écoule, mais les plaies et les nécessaires cautérisations que pratiquent l’assistant doivent le fatiguer. Les nerfs hurlent en sourdine, la sueur couvre le crâne glabre du maître et s’écoule sur son corps nu. En quarante minutes on vient de lui ôter bras et jambes. Un soupir profond comme une tombe traverse l’assemblée quand l’assistant approche une table en bois noir et la fait glisser entre les jambes du supplicié volontaire, avant de lui saisir le sexe du bout de ses doigts gantés pour placer délicatement celuici sur le bord de la table. La camera du live a zoomé sur le visage du maître. Il cligne encore des yeux et c’est peutêtre un sourire qui naît au coin de ses lèvres fines. Le public a le temps de capter quelque réminiscence de l’énigmatique Joconde et l’assistant frappe, avec une économie de geste remarquable. Le sexe tombe de la table et roule au sol. D’invisibles canules au bord de la plaie recueillent à nouveau le sang qui s’en va courir dans les veines de plastique, aidé par quelque produit émulsifiant.

On peut dire que Performer a repoussé les ultimes capacités en matière d’opération. Il ne s’évanouit pas, ne s’agite pas. Sa bouche s’ouvre et c’est un soupir profond qui s’en échappe. Il évoque celui du public précédemment. Je ne peux croire que Performer n’a pas minutieusement préparé ces quelques secondes où il nous rappelle à tous qu’il est autant spectateur qu’acteur de son drame choisi. Cet écho d’un drame universellement connu, d’un autre protagoniste au moins aussi célèbre que le maître, me séduit. Il ne semble pas affecter notre ami conteur qui peut concentrer ses talents de société pour nous narrer la suite.

Laurent nous distribue quelques images du maître, bouche ouverte sur son cri silencieux. Personne ou presque ne prend la peine de les regarder. C’est un choix que nous avons fait depuis longtemps. N’entrera dans nos soirées nulle image ou vidéo, et encore moins un de ces appareils capables d'en produire. Nos activités, anciennes ou en cours, nous placent assez facilement sous la coupe de ces technologies pour que nous ayons éprouvé l’envie de les tenir à distance, au moins pour nos soirées. Non pas que mes amis ou moimême éprouvions quelque rejet des machines, non. Un professeur d’université, un juge d’instance, un secrétaire d’État, un ancien pilote d’essai, un industriel de renom ou l’exP.D.G. de multinationale que je fus ― sans oublier Laurent, dilettante du journalisme à la fortune familiale conséquente ― ne peuvent abaisser leur intelligence en refusant le progrès. Il s’agit pour nous d’un choix. Nous ne laisserons pas nos imaginations se cogner, s’entraver dans des images, alors que nos esprits libres et féconds peuvent entrelacer leurs imaginations et leurs désirs pour rehausser les spectacles et autres aventures que nous nous contons à chacune de nos retrouvailles. Bref, c’est un petit impair que l’ami paye d’un zeste de froideur autour de la tablée. Avec une imperceptible hésitation, il reprend, tandis que nous faisons honneur au digestif.

Il a bien ménagé ses effets. Sous les paupières légèrement alourdies des convives pointait presque l’attente du final, l’arrivée du SAMU ou le salut solennel du maître. Après tout, que restaitil à trancher si le maître voulait encore garder le minimum nécessaire pour de prochains spectacles, la vie en somme ?

D’ailleurs, on percevait des murmures d’aise et quelques ridicules applaudissements se faisaient entendre quand le maître a parlé. Imaginons la surprise quand cet homme réduit à l’état de tronc réclama l’attention. Chacun détournait les yeux, ou les écarquillait en espérant voir les larmes couler tandis qu’une horde d’infirmiers l’évacuerait et sonnerait la fin de la représentation. Le voilà qui resurgit tel qu’en luimême, si l’on peut dire, autoritaire et fascinant.

À commencer par moi, personne n’aurait cru cela possible, et la suite encore moins. Le maître annonça à la salle sidérée qu’il avait atteint les limites, pour ce corps. Autour de la table flottait une question que Performer laissa peser sur nos esprits en usant du silence avec maîtrise. J’étais à deux doigts d’interpeller Laurent pour qu’il cesse son cabotinage et revienne à sa tâche au lieu de se prendre pour celui qu’il ne serait jamais.

On savait le maître tout à fait versé dans les techniques médicales ou la prolongation de la vie par les méthodes connues ou expérimentales. Je ne suis pas étonné qu’il ait choisi l’avantgarde, j’aurais même été déçu qu’il ne le fît pas. De toute façon, nous sommes bien placés pour savoir que jusqu’à présent personne n’a trouvé le remède indiscutable à cette fin qui nous espère plus ou moins longtemps.

D’une voix assurée, étonnamment vibrante, comme si elle venait de quelqu’un d’autre encore intact, le maître annonça qu’il renonçait à l’existence, mais pas à la vie. Le propos résonna autour de la table. Par instinct de conservation, sans doute, Laurent ne laissa pas retomber son effet.

La vie, on pouvait aujourd’hui lui donner un autre chemin, une autre voie qui ne connaîtrait pas l’originelle limitation commune aux êtres de chair. Et le maître de poursuivre sur les homologies entre les puces informatiques et les neurones peuplant le cerveau, que Laurent nous fit la grâce de résumer en deux ou trois phrases. Le maître avait choisi de transférer son esprit dans un support informatique. Pour ce faire, il allait en finir avec ce corps au bout de ses possibilités et transférer son moi, son âme, sa psyché aussitôt après.

Il ne s’agissait pas de l’informatique que les secrétaires connaissent et reconnaissent chaque jour pendant huit heures de rang, non. Même moi qui aie gardé quelques contacts dans des cercles dont personne ne soupçonne l’existence tout en subissant chaque jour l’influence, je ne saurais décrire le stade atteint maintenant par cette ingénierie.

Le maître cita des percées tout à fait inconnues du public et de nous. Il parla de transhumanisme, de codage biotechnologique infini et d’une reproduction néohumaine des corps. Il affirma, d’après Laurent inhabituellement sérieux, qu’à l’intersection des sciences et de la vie, Dieu n’était pas une éthique mais un choix. Il fallait voir la figure et le corps du maître, à ce moment. Ce corps pourtant martyrisé proposait quelque chose comme une espèce de grâce impensable. Comme s’il n’était déjà plus que le réceptacle d’une méditation sur le tragique, ou le comique, de l’aventure humaine.

Laurent trouvait les mots et par ses yeux nous assistions à la scène, nous étions avec le maître. Même de seconde main, le discours pesait sur les visages de mes amis. Les flammes des bougies envoyaient notre perplexité danser sans issue le long des murs. Je voyais l’œuf tenu au silence par l’hypnotique autorité du maître. Je voyais l’ombre de la mort s’approcher tandis que les derniers filets de sang noir s’écoulaient sur son corps et que ses yeux s’ouvraient encore plus grand. Je voyais l’écran affichant l’immense corps blême et l’autre où paraissait puis disparaissait, pour réapparaître encore, un visage qui était celui de Performer mais sans l’être. Un visage subtilement différent, d’une force inaltérée par les assauts de la temporalité.

Pardessus tout, je voyais cette machine qui allait l’accueillir. Elle mesurait à peine un mètre de hauteur. Un seul fil presque invisible en sortait, à l’arrière. Pourtant l’artefact alliait une taille réduite à une puissance colossale. Je ne pouvais croire que sa forme ovoïde ne fût pas intentionnelle. Il ressemblait à un de ces rochers roulés, polis des milliers d’années durant par les eaux d’un fleuve. Comme lui, il était gris, presque noir, mais non pas froid.

Il nous ressemblait, ou peutêtre nous lui ressemblions, car dans ses myriades de cellules il avait rêvé de nous. Un homme des cavernes inventant la première machine n’aurait pu penser à autre chose qu’à cette architecture primordiale. Elle était toutes les machines. Elle n’était rien, sinon la puissance en acte d’une pensée qui l’avait faite et pouvait la défaire, parce que l’homme avance s’il se déploie toujours audelà de sa technique, s’il réussit à la maîtriser et, peutêtre, à la mépriser.

Séance tenante l’assistant approcha un casque, un casque tout simple pour l’inimaginable qui allait se produire. Il en coiffa Performer, impassible. Comme tous mes compagnons, j’étais suspendu à la voix de Laurent. Peutêtre me trouvaisje encore physiquement assis à table ; plus sûrement je haletais avec les autres dans l’œuf.

La lumière dans la salle baissa rapidement, laissant les ombres s’étaler et les murmures s’éteindre. Une poursuite de lumière cadrait le visage en gros plan de Performer, ses yeux braqués sur nous à la recherche d’une certitude dont nous ne pouvions évaluer la teneur exacte ni la profondeur. Le temps même abandonnait les horloges et dans l’ombre nous l’écoutions presque couler, se dissoudre, laissant le maître suggérer une dimension supérieure que les esprits simples appellent l’éternité.

Quelqu’un dans la salle toussa, je crois bien. Quelque chose se fissura et le monde trembla. Alors, vint le sourire de Performer. Je ne saurais le décrire, j’aurais peur de trahir. Mais j’oserais dire qu’il était chaleureux et tout à fait étrange. Ses lèvres très pales n’oubliaient rien de la douleur et, cependant, offraient quelque chose d’innocent.

La poursuite sauta instantanément du maître à la machine. Je dois dire que je fus déçu car comme tout le monde j’attends qu’il y ait une issue au fond de la grotte où nous marchons et je veux que les grands récits prennent le risque de s’achever. Je crois que j’ai fixé la scène un long moment, un très long moment, comme tous les autres. Mon souffle s’est extirpé enfin de l’apnée qui le bloquait. J’ai crié. Je suis sûr que c’était du soulagement devant une même image sur tous les écrans et une absence sur la scène La machine n’avait pas été branchée, Performer avait disparu. D’aucuns dirent qu’il avait été évacué.

La voix de Laurent se mit à trembloter bêtement, mais pas plus que les autres convives, je n’eus le cœur à me moquer.

Enfin ! Mon convertisseur thermoionique était fin prêt. Nourri de ses nombreuses mémoires de magazines féminins, romans et lettres d’amour, livrets de sexologie et de psychologie : tout « a priori » était connecté à l’ordinateur. Je t’avais droguée, j’avais choisi ce soir pour refaire ton lettrage, pour améliorer ton alphabet ; bref, j’allais changer de compagne grâce à cette machine…

Je t’y engouffrai avec mille précautions puis appuyai sur le bouton de mise en route.

Hop ! Je ramassai toutes tes lettres et les dispersai avec des grands coups de bras et des gestes théâtraux, puis je les réunis dans un tas grouillant et gémissant, en les ébouriffant, elles étaient tombées en vrac dans une espèce de grand bourbier riche en couleurs et en vie.

Je n’avais plus qu’à les réordonner à mes souhaits ; je m’énervais en riant sur le clavier de la machine, mon excitation était à son comble ; sitôt repu de ce carnage, je cherchai des balises, des points d’ancrage.

Dès le commencement, certaines lettres jouèrent à la pimbêche, cherchant à s’extirper et partir en voyage, d’autres en chœur se lamentaient, d’autres, tout en sinuosités et ondulations, replis et pliures, flexures profondes, s’imaginaient recréer quelques mots, quelques ombres : là une pointe de sein, ici un cheveu, là encore un lieu caché.

Je rénovai tes lettres. Certaines minuscules devenaient majuscules et vice versa, je variai les capitales et bas de casse. Je rajoutai là des pincées d’accents, j’écrivis en lié ou non. J’essayai des pilotis pour les lettres à jambe, je te voulais plus grande. J’aimais les lettrines, grandes et mirifiques, j’en confectionnai quelquesunes : lettre montante, lettre ornée ; d’autres s’italianisaient : de romaine en italique ; d’autres faisaient du chiqué et tiraient la langue ; certaines ivres avaient perdu leur point sur les i, ou leur tréma et leur circonflexe ou même leur allure générale, elles s’arabisaient, se chinoisaient, prenaient la poudre d’escampette. Enfin certaines devenaient lettres mortes silencieuses.

Je m’inquiétai du résultat. Je décidai de tout reprendre.

Je cherchai des polices de « caractère ». Je cherchai à bien me situer au pied de la lettre, lettres grises, lettres blanches, lettres à queue ou tranchées.

Je lessivai la totalité des lettres, je gardai juste la lavure que je décidai de boire. En moi je sentis comme un décours, une énergie de scribouillard, mais il y avait toujours ce désordre abstrus, je regrettai presque déjà mes choix, je n’étais sans doute pas aussi lettré que je l’avais imaginé ; je récupérai les vingtsix lettres, toutes : les sifflantes, les nasales, les gutturales, les labiales, des initiales. Je vis même quelques lettres d’or et lettres de feu qui scintillaient immobiles. Je refusai définitivement les lettres de sang. Je conservai les lettres doubles et les redoublées, même les rares numérales et suscrites. Je favorisai les « belles » lettres dans leur éloquence. Je brassai le tout, le laissai filer et mijoter ; je mis l’ensemble sous les rayons de lune, les chiens se mirent à jouer avec, puis enfin je laissais faire. Très doucement, il y avait déjà des peaux opales en coulée de lave qui bleuissaient, des formes qui s’arrondissaient, tu reprenais forme lettrée, tout se reconstruisait...

Tu apparus dans ton sommeil, on eût dit que rien n’avait changé : tes éclairs de peau, tes reflets en dorage, la forme complexe de ton corps plié comme un enfant endormi, même les exhalaisons douces de tes respirations, et tes senteurs en boutons de printemps, en chênes endurcis : tu apparus totalement telle que tu étais au début ; je m’endormis épuisé d’avoir tout refait et satisfait de découvrir que c’était ainsi que je t’aimais.