L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

Décembre 2012 · Chapitre 12 sur 13

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L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions

Cette rubrique abrite une nouvelle relevant du…

Cette rubrique abrite une nouvelle relevant du genre de la contre utopie, se déroulant donc dans un univers sombre et imaginaire.

Rapport prévisionnel / PRG IZM 9.2.13

L’obsolescence programmée du mode informatique binaire et le remplacement de celuici par l’ordinateur quantique (OQ) devrait amener (proba. 97.749%) un basculement progressif et rapide du doute, lequel va migrer de l’homme à OQ (voir notion humaine des « vases communicants »). Contrairement au mode informatique binaire, basé sur Ø et 1 (« oui » ou « non »), OQ, avec ses qubits, connaît le « peutêtre » (« oui » + « non »). Une tendance, initialisée à la fin du XXe siècle, en parallèle avec la démocratisation de l’informatique binaire, est à noter : l’homme s’est autobinarisé. Telle chose, œuvre, circonstance, etc., était jugée « bonne » ou « mauvaise », « belle » ou « laide », « intéressante » ou « nulle », « acceptable » ou « inacceptable » (prémices de la perte d’esprit critique). Cette tendance, liée à l’augmentation progressive du doute dans OQ, va considérablement accélérer la binarité de l’homme (implémentation prévue à 003 années). L’homme va être aboli du doute et des contraintes que le doute engendre. L’ordinateur doutera pour lui.

Affranchi du doute, l’homme décartésianisé n’aura plus à craindre l’incertitude. Rendement, efficacité, réactivité, compétitivité, atteinte d’objectifs : autant de concepts qui rejettent le doute. Sylloslogan prévisionnel : « Un(e) homme/femme fort(e) ne doute pas. Tous les hommes/femmes doivent être fort(e)s. Personne ne doit plus douter. » Cette « inversion des pôles du doute » doit s’accompagner d’une réaction logique : à mesure que la mémoire de l’ordinateur augmente, celle de l’homme s’atrophie. L’homme confie depuis des décennies, de façon croissante, une partie de sa mémoire et de son savoir à l’ordinateur (données personnelles, œuvres artistiques, encyclopédies, etc.), données qu’il ne prend plus soin de mémoriser puisque numérisées et accessibles par lien cérébroptique. Il lui confiera prochainement une grande partie de son raisonnement (proba. 95.510%). Les analyses heuristiques, politiques, prévisionnelles, etc., seront donc dédiées à l’ordinateur.

Nos simulations ont révélé quelques réactions problématiques à prévoir. Certains éléments humains, à tendance fragile et instable (en particulier les célibataires), continueront de douter de façon subreptice, notamment nocturnement. Ceuxci feront preuve, au sein de leur entreprise par exemple, d’un comportement exempt de tout doute et pourront même se montrer plus efficaces que leurs collaborateurs. Mais le soir arrivé, à l’abri dans leur lit, leurs incertitudes, perplexités, craintes et indécisions (peur de l’échec, stress, faiblesse, hantise de se faire démasquer) se manifesteront de façon compulsive, par le biais de TDC (Trouble du Doute Compulsif). Cette attitude déviante sera cependant facilement détectable. En effet, ces doutereux, lors de leurs crises de TDC, en libérant la nuit le doute emmagasiné au cours de la journée, se mettront à sangloter. La mise en place de fourmis salines devrait permettre de traquer et d’appréhender ces doutereux afin d’éviter toute contamination potentielle. Ces doutereux seront placés dans des douteries et soignés par électrochocs. Le retour des électrochocs sera considéré comme bénéfique par la population (referendum : 100% « OUI »). L’acronyme NSPP devrait être aboli peu de temps après l’inauguration de la première douterie.

Mis à part ces éléments déviants, tout devrait se dérouler pour le mieux. Le secteur tertiaire notamment est amené à faire preuve d’un comportement exemplaire et impactera le processus. Employés et employeurs se montreront indubitables et d’une productivité jamais connue jusquelà. L’élément clé de ce formidable essor tiendra évidemment dans l’assurance de leur tempérament binaire. Mais cet état de fait ne doit pas omettre un facteur essentiel à la productivité : le doute n’existera plus ou prou, mais la peur, elle, persistera. Et cette peur est essentielle au bon fonctionnement de la société. Notons que certains chefs d’entreprise (fonction qui, historiquement, demande et affiche une assurance sans faille) se mettront à douter. Les solutions antisalines, montres doubtproof et autres antidouteurs, remédieront rapidement à cet épiphénomène. Dans leur majorité (97.339%), les élites ne douteront pas. Car les leaders savent. Il est vrai que cette catégorie existait bien avant l’arrivée de l’OQ.

Les enfants et les adolescents, déjà peu enclins au doute de nature, ne douteront absolument plus (ils sont d’ailleurs actuellement prescripteurs en ce domaine). La première directive de MacHalblu I (cyberprésident #1 de la Coalition Mondiale Avancée à venir) sera de supprimer la philosophie en classe (décret AntiDeckard, année 002087 prévue). Les hommes s’avoueront étonnés de ne pas y avoir pensé plus tôt : qu’étaitce que la philosophie sinon la pire représentation du doute ? L’on célébrera cette journée comme celle de l’Abolition Apodictique de l’Incertitude (AAI).

Les analyses quantiques démontrent par probabilité un fort taux d’indubitabilité masculine. Historiquement et naturellement, les mâles dits « postmodernes » ont toujours douté. Mais leur statut de dominant/chef de famille les empêchait d’en faire montre. Dans une société patriarcale, le mâle devait savoir prendre des décisions, faire preuve de sangfroid, asseoir son autorité. Autant de contraintes qui l’empêchaient de montrer des signes d’incertitude, au risque de voir son statut ébranlé. Aussi, lorsque l’ordinateur quantique se proposera de douter pour lui, le mâle se trouvera libéré de cet inavouable fardeau. Un parallèle pourrait être fait avec l’avènement de l’électroménager qui soulagea considérablement les femelles au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Si OQ a facilement prévu l’indubitabilité masculine, il a rencontré plus de problèmes en ce qui concerne celle des femelles (vitesse de calcul indub./masc. : 19’72’’ ; vitesse de calcul indub./fem. : 24’03’’). OQ a découvert que les femelles présentaient des caractéristiques plus complexes que celles des mâles : elles pouvaient être à la fois doutereuses et affirmées, peu sûres d’elles et très sûres d’elles (ce qui tendrait à prouver que l’ordinateur quantique est féminin). Cependant, la catégorie féminine se montrera tout aussi indubitable que la masculine, et ce sur une courbe quasi identique à celles des mâles. Ce qui montre de façon catégorique que la première vraie égalité des sexes se situe sur un plan imprévu : le nondoute.

Une catégorie marginale ― autoproclamée « Kangourous Noirs » ―, secte notoire devant sévir au cours des années 000 à 003 après OQ, s’organisera en poches de « résistance », établissant ses quartiers hors des villes. Ces terroristes doutereux, vivant dans des conditions proches de ce que l’on appelait « Moyen Âge », s’en prendront un temps aux centrales électriques, afin de « libérer l’homme du joug quantique ». Il faudra organiser des battues pour remédier à ce problème de troubles à l’ordre électronique. Cela ne posera que peu de problèmes. En effet, que peuvent faire des hommes emplis de doute face à d’autres qui sont sûrs de leur fait ? Un homme qui ne doute pas aura toujours un temps d’avance sur celui qui doute. De plus, il ne se remettra jamais en question et fera tout ce qui lui est demandé de faire. Ce sont deux avantages considérables, que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix. Une simulation a démontré l’inutilité de placer ces renégats dans des douteries, même spécialisées (rapport coût/efficacité : 3.141%). Il s’avérera plus simple de les éliminer sur place (rapport coût/efficacité : +4.609%).

L’être humain est une ressource absolument étonnante, dont on n’a pas encore percé tous les mystères et qui nous offre des perspectives illimitées. Nous avons besoin de l’homme pour continuer d’avancer. L’homme nous est, pour le moment, utile.

Fin rapport prévisionnel / PRG IZM 9.2.13

Tandis que le programme IZM 9.2.13 rendait son rapport paradoxal s’ouvrait le procès d’Aldous Lundi. L’accusé se trouvait sous l’œil de vingt quatre caméras, dont les petits yeux rouges et vitreux donnaient l’impression de se faire épier par une meute de hyènes prêtes à bondir. Cependant, les vraies hyènes se trouvaient parquées sur le banc des jurés. Au nombre de douze, c’étaient les journalistes accrédités. Ceuxlà jetaient sur l’accusé des regards mêlant haine et mépris. Aldous les avait trahis, il avait renié sa cause, c’était un traître ; si le peuple ne le jugeait pas coupable (ce qui fût déjà fort étonnant), ils le materaient, le breakeraient, lui feraient sévèrement payer cet acte d’incivisme inconsidéré qui jetait le discrédit sur leur joberie. Aldous Lundi, s’il sortait libre de ce procès, n’aurait aucune chance d’en réchapper : ils ruineraient sa carrière, sa vie, lui empêcheraient même d’aller faire le raggamuffin si nécessaire.

La gravité de son geste avait amené le ministre de la Justice et de l’Information à déclarer le procès d’Aldous « smsque ». Ainsi, l’accusé se trouvait placé devant la barre du tribunal spectatorial, sous l’œil des caméras, des douze journalistes et d’un public trié sur le volet, lequel avait dû débourser la coquette somme de 1500 néofrancs pour assister à l’événement. La séance était retransmise à la télévision en direct, en TTHD trois dimensions implantée, sur la première chaîne informatique publique. Le peuple déciderait du sort d’Aldous en votant par visiocommande. Quel meilleur exemple de justice populaire ? Les annonceurs devraient débourser 650 000 néofrancs pour trente secondes de publicité (nouveau record, toutes catégories de spectacles confondues).

Encadré de deux gardiens de la guerre, serflexé, Aldous observa quelques instants l’écran géant placé face à lui. Le réalisateur, pour faire patienter la foule, s’amusait à faire une succession de gros plans des spectateurs, lesquels, lorsqu’ils se voyaient apparaître à l’écran, faisaient de grands gestes, hurlaient et riaient d’un air dément. Certains d’entre eux brandissaient des panonceaux sur lesquels figuraient des messages destinés à leur famille, au projugeur Martial ou à Aldous luimême. Le fait d’être tridimensionnellement immortalisés en ces lieux gonflait leur orgueil, caressait leur fatuité ; ils participaient à quelque chose d’extrêmement important mais, surtout, ils étaient là, ils étaient vus, ils étaient des gens qui comptaient.

Aldous repéra, à l'arrièreplan, cette étrange femme aux yeux d’argent qu’il avait aperçue l’avantveille au soir, laquelle portait au cou un bizarre tatouage représentant un kangourou. Il se retourna pour chercher à la localiser mais les lumières venaient de s’éteindre dans la salle. Il y eut un moment de flottement, la foule semblant retenir son souffle, tandis que l’écran géant affichait l’image en trois dimensions de Dame Justice, portant dans chaque main glaive et balance, un bâillon sur la bouche. Un frisson de plaisir extatique s’empara de la salle lorsque les premières notes de Carmina Burana résonnèrent dans l’enceinte. Le projugeur Martial fit son entrée par la porte principale du fond et tout le monde était déjà debout, en transe, transporté par la musique et cette arrivée sensationnelle. Un tonnerre d’applaudissements accueillit l’homme de loi qui, dans son cercle lumineux, apparaissait comme quelque être surnaturel doté de pouvoirs illimités. Il faut dire que le peuple vouait à cette référence en matière de procès médiatiques une affection mêlée de crainte, un peu comme un enfant peut l’être devant un père sévère mais juste. Sa stature, de près de deux mètres, son poids, cent vingt kilos, ainsi que son passé de judoka professionnel, jouaient beaucoup en sa faveur. Le projugeur Martial connaissait une notoriété équivalente, sinon supérieure, aux stars de maxiné et de rugball ; bien souvent, les mères annonçaient aux enfants turbulents que s’ils n’étaient pas sages, le projugeur Martial viendrait les chercher, ce qui amusait et épouvantait à la fois les rejetons récalcitrants.

D’un pas digne et savamment étudié, au rythme de la musique de Carl Orff et des applaudissements frénétiques, le projugeur alla se présenter devant le tribunal. Il avait comme deux parenthèses dessinées de chaque côté de ses lèvres violettes. Tranchant l’air de sa grosse paluche droite, il ordonna que la musique fût shuntée puis, levant la droite, fit renaître la lumière. Des cris stupéflipés, hystériques, éclatèrent dans la foule. Le magistrat couva la salle de son regard ferme et rassurant, prit place sur son siège et fit signe à l’assistance de s’asseoir. L’homme de loi, gras mais pas gros, releva alors distraitement la mèche de cheveux bruns qui lui couvrait l’œil droit, lequel s’étrécit en se concentrant sur l’accusé et, presque malgré lui, frappa à plusieurs reprises son marteau de président sur le tas, comme si sa réflexion s’était empressée de suivre le mouvement de son bras.

― Accusé Aldous François Marie Lundi, annonça le projugeur de sa voix caverneuse cependant que douze caméras se focalisaient sur lui (les douze autres étant pointées sur Aldous), votre présence en ce tribunal, vous n’êtes pas sans le savoir puisque étant le principal incriminé, est due à l’acte inconsidéré, incivique, voire subversif, dont vous avez été l’auteur en le mardi 18 Brumeux de l’an de grâce 2063. En ma qualité de projugeur, je vous déclare donc comme plaidant coupable, et coupable vous serez jusqu’à preuve du contraire.

Aldous Lundi se mordit l’intérieur de la bouche pour se retenir d’émettre un rire nerveux alors que les journalistes et l’assistance écoutaient les paroles du projugeur comme buvant du petit lait. Aldous avait entendu, sans savoir si tout cela était une légende ou bien un réel fait historique, que les procès, jusqu’au début des années 2030, étaient tenus avec ce qu’on appelait un « procureur », un « avocat » et des « témoins ». Fantasme ou vérité, nul ne le savait, mais quelque chose en Lundi disait qu’il devait y avoir du vrai dans tout cela. Malheureusement, la révolution culturelle avait supprimé toutes les archives historiques, considérées comme néfastes pour le peuple, de même que toutes sortes de romans, essais et nouvelles (la poésie s’étant elle autodissoute bien des années auparavant). Les seuls livres encore autorisés étaient différents guides, méthodes de régime, de bienêtre et de développement personnel, et ne devaient pas dépasser cent pages.

― Afin que le jugement soit compréhensible par les téléspectateurs, je dois maintenant exposer les faits, tous les faits, rien que les faits. Cette émission de justice durera une heure, heure au bout de laquelle le jury populaire devra, en son âme et conscience, faire son choix, en sélectionnant 1 (« coupable ») ou 2 (« non coupable ») sur sa visiocommande personnalisée. Chaque vote sera unique et d’un tarif d’un néofranc. Les images valant toujours bien mieux que les mots, nous allons maintenant assister aux faits, qui se sont produits en le mardi 18 Brumeux de l’an de grâce 2063, à 16 heures et 27 minutes, heure G.M.T., lesquels ont été enregistrés par les camérœils flottants.

Le projugeur Martial pointa le doigt sur l’écran géant afin de lancer la séquence.

Une scène des plus agréables et pittoresques s’offrit à l’esprit stimulé des spectateurs et téléspectateurs : un square, portant le nom de Square des Fleurs, des enfants, accompagnés de leurs gardes, qui jouent au rugball virtuel sur leurs machines, des arbres chatoyants, des femmes masquées qui observent leurs programmes visiomantés, d’autres, allongées et plongées dans l’émission holographique La gentille petite famille, le bruissement de fontaines, et des hommes en uniforme, matraque à la main, effectuant de rassurantes allées et venues autour de pelouses aussi synthétiques que scintillantes. Un endroit absolument charmant, enchanteur, quiet, comme il en existait partout depuis des années. Et puis… et puis l’abominable image, à la limite du supportable, intolérable, révoltante, incompréhensible, hallucinante : le délinquant Aldous Lundi, se promenant, seul, ne portant pas son visionnateur sur les tempes, et, pire que tout, nez en l’air et closant parfois les yeux, semblant s’adonner à quelque… comment disaiton déjà ?… quelque… rêverie ? En tout cas, il était clair que cet ignoble personnage enfreignait de nombreuses règles de bienséance et, procédant ainsi, pouvait légitimement être jugé pour trouble à l’ordre public. Se promener de la sorte, nu pour ainsi dire, et exposer au grand jour sa flânerie ! Certains téléspectateurs, horrifiées et choqués par ce spectacle révoltant, durent couper leur téléviseur.

Lorsque la séquence fut achevée et que l’écran géant se fut à nouveau paré de Dame Justice, le silence s’était abattu dans la salle d’audience. Ce à quoi on avait assisté était si outrageant qu’il fallut quelques minutes à tout ce petit monde pour reprendre ses esprits. C’était insensé. Comment des gens pouvaientils se comporter de la sorte ? Certains parmi ceux qui manifestaient leur dégoût face à l’acte odieux d’Aldous espéraient ardemment que leur mine révoltée parût des plus naturelles, et se mirent à contrôler leur respiration. Sans vraiment le reconnaître, ils s’étaient retrouvés dans ce comportement incivique et avaient peur de se faire démasquer par les caméras thermiques. Ils ne tenaient pas à passer pour des rêveurs, même s’ils l’étaient parfois, bien malgré eux.

Le projugeur Martial, yeux plus plissés que jamais, agitant la tête de gauche à droite dans un souci de marquer une désapprobation chagrinée, frappa de son marteau pour réveiller cette foule estomaquée.

― Manifestezvous ou je fais évacuer la salle ! aboyatil, ce qui eut pour effet de déclencher une colère outrée dans l’assistance. Aldous François Marie Lundi, annonça le projugeur Martial lorsque l’émoi stimulé se fut un peu calmé, êtesvous l’individu que l’on a vu sur ces images ?

― C’était effectivement moi.

― Vous ne répondez pas. Vous connaissez le protocole. Il s’agit de répondre « oui » ou « non ». Comment voulezvous que l’on fasse un procès digne de ce nom si vous répondez par plus d’un mot ? Ne trouvez vous pas que votre tempérament frondeur est déjà assez malvenu après les abominables images que nous avons été forcés de visionnater ? Étaitce donc vous, reprit le projugeur de la voix suave de celui qui se délecte de sa position, Aldous François Marie Lundi, qui vous trouviez en ce square en le mardi 18 Brumeux de l’an de grâce 2063, à 16 heures et 27 minutes, heure G.M.T. ?

― Oui, répondit Aldous.

― Vous, reprit durement le projugeur en pointant le criminel de l’index, qui viviez honnêtement en écrivant de gentils reportages, qui venez vous plantigrader de façon aussi indigne dans un square, sous les yeux d’innocents enfants, en véritable maladulte ?

Aldous ne trouva rien à dire à tant d’absurdités.

― Toute nonréponse est à l’interprétation du projugeur, lequel est moi et lequel dit « oui » pour vous.

Sur ce, l’homme de loi se leva lentement tout en se frottant les mains et se présenta devant son public.

― Bien. Je voudrais en premier lieu m’adresser à vous tous, y compris vous, mais à moindre écoute, Aldous François Marie Lundi. Je voudrais que vous sachiez qu’il n’est pas mal de réfléchir, voire de penser. Après tout, c’est une chose naturelle, que l’on fait tous, comme l’on respire, mais voyezvous, méditer, se plonger dedans soimême, qui plus est en public, voilà qui est dangereux. Les exemples sont nombreux d’hommes qui ont perdu la tête à trop se pencher sur euxmêmes. Vous ne trouverez rien d’autre que du malheur et de la désespérance en agissant de la sorte. De plus, votre esprit ne sera plus réceptif aux gentils programmes télévisés que nos curateurs se donnent tant de mal à produire. Votre esprit perverti et corrompu ne sera plus à même d’apprécier ces programmes, ce qui vous rendra malheureux et dépressifs (un frisson d’horreur traversa la foule à l’écoute de ce mot abominable). Peutêtre Aldous François Marie Lundi trouvetil amusante l’idée de méditer et de jouer avec le feu, mais nous sommes là avant tout pour vous protéger, de vousmême et des autres. Imaginezvous un monde où chacun d’entre nous méditerait ou perdrait son temps à réfléchir. Des oisifs égarés, errants par monts et par vaux, se cognant les uns aux autres, ne regardant plus La gentille petite famille, n’allant plus au maxiné, ne pratiquant plus le rugball, de petits ingrats en vérité, ne pensant qu’à euxmêmes, ne se souciant plus de la communauté, êtres nombrilisés rejetant toute idée de groupe. Que pensezvous de cela ? Que pensezvous qu’il adviendrait ? En vérité je vous le dis : ce serait l’anarchie. Pensez à vos enfants et au mauvais exemple que Lundi leur donne. C’est de cette farinelà qu’on fait les chômeurs. Voulezvous qu’ils deviennent des raggamuffins solitaires, en proie au désespoir et au burnoutage ? Estce cette société que vous voulez ?

La foule, silencieuse et médusée, considéra le projugeur qui, les larmes aux yeux, le visage empreint d’une expression presque pieuse, dardait un index vindicatif sur l’accusé.

― Oui, Aldous François Marie Lundi, en vous exhibant de la sorte en ce triste mardi brumeux, c’est cela que vous avez voulu insinuer dans l’esprit d’innocents enfants, et ce comportement incivique, impudique et subversif, je l’espère, sera pris comme tel par nos pertinents et sagaces téléspectateurs. L’heure du verdict ne va pas tarder à sonner.

» Souvenezvous bien tous de ce que j’ai dit. Tapez 1 pour « coupable » ou, si vous voulez d’un monde effrayant et chaotique, tapez 2, en espérant que Dieu ait pitié de votre âme. Je vous laisse maintenant face à vos responsabilités, et je suis sûr que vous prendrez la bonne décision, celle qui nous permettra de continuer à vivre dans un monde gentil, agréable et imperméable à des idées aussi abjectes que la flânerie et la méditation. Vous avez cinq minutes pour faire ce choix crucial. Durant ces cinq minutes, vous aurez l’occasion de voir le dernier film informatif des brossatices Toublanc, notre sponsor, les brossatices Toublanc, qui rendent votre sourire plus blanc que blanc. Que Dame Justice vous accompagne et guide votre doigt sur 1…

C’est à cet instant que s’abattit sur l’assistance la pluie marsupiale.

Sous la forme d’une nuée de balles rousses et grises sur lesquelles apparaissait l’effigie d’un kangourou, ces « référentiels bondissants » se mirent à déferler dans la salle d’audience en libérant leurs fumigènes. Il y eut des cris ; invectives ou lamentations selon qu’on était assaillant ou assailli. Le projugeur Martial, azimuté par cette apocalypse soudaine, évita de justesse le boomerang qu’un Kangourou Noir lui jetait au visage. Il plongea au sol puis, pleurnichant, se mit à ramper pour trouver abri sous son bureau. Ces images pitoyables feraient mauvais effet pour la suite de sa carrière.

De leur côté, les journalistes accrédités tombaient un à un sous les

coups de boomerang répétés. On eût dit une sorte d’insolite jeu de massacre ; de la fumée, des balles qui bondissaient, des lames de bois courbées qui voletaient en sifflant, des têtes qui culbutaient. Dans la confusion générale, Aldous réalisa que les deux gardiens de la guerre qui l’encadraient venaient également d’être neutralisés. Inertes à ses pieds, sous une nappe de fumée, ils semblaient dormir profondément, un boomerang marqué d’un kangourou reposant à côté de chacun d’eux. L’attaque n’avait pas duré plus de deux minutes. Les Kangourous Noirs venaient de prendre possession des lieux.

Le réalisateur, dûment sommé de couper la retransmission par un appel exaspéré du ministre de la Justice et de l’Information, s’exécuta à contrecœur. Pendant ce temps, l’étrange femme aux yeux d’argent venait de couper le serflex qui entravait les poignets d’Aldous.

— Il va falloir que vous nous suiviez, lui annonçatelle d’un ton qui

n’attendait pas de réponse.

Aldous le rêveur, qui ne connaissait ni les Kangourous Noirs, ni le rapport prévisionnel du programme IZM 9.2.13, saisit la main qu’on lui tendait, sans l’ombre d’un doute. Le programme IZM 9.2.13. s’avérerait fiable à 99,9 %. Hélas pour lui, le dixième restant, grain de sable dans cette machine quantique, lui serait fatal. Un seul petit dixième de pourcent, représenté par l’inconnu(e) Aldous François Marie Lundi, être humain passant son temps à flâner et rêvasser, bientôt futur messie d’une cause dont il n’avait jamais entendu parler. Point les machines ne se soulèveraient ― mais bien les hommes.

La révolution était en marche. Voilà qui était indubitable.