L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions
Dans cette rubrique, un livre est à…
Dans cette rubrique, un livre est à gagner pour la première personne qui répondra correctement à la question posée (les réponses sont à envoyer à cette adresse : editionsdelabatjour@hotmail.fr)
― Que voulezvous ?
― Nous voulons des mâchefers.
― Qui êtesvous ?
― Je suis le convecteur numéro 2… Vous êtes le numéro 6…
― Je ne suis pas un convecteur, je suis un feu ouvert !
Premier indice extrait du fameux feuilleton télévisuel Le Tisonnier
Bonjour ami lecteur, me voici revenu dans l’Ampoule n°6, pour un nouveau jeu.
Il s’agit de trouver cette fois le nom d’une invention (1) dont j’ai longuement parlé dans un de mes textes.
Ce texte (bien sûr) a déjà été publié sur le site des éditions de l’Abat Jour.
Il vous sera facile de le retrouver si vous tenez compte d’un deuxième indice :
« Niaiseux trophoblastique ; niaiseux trophoblastique peuplé… »
Et de ce troisième : Le petit Larousse grand format 2004.
Une fois ce texte identifié, la solution (l’invention, si vous préférez) vous sautera aux yeux.
Le plus rapide d’entre vous gagnera un exemplaire de mon livre « C’est assez dire », paru aux éditions Rue des Promenades.
Attention : un seul gagnant ― un seul livre.
Le gagnant précédent était Monsieur Bielka, que je salue au passage et à qui j’adresse, une fois de plus, toutes mes félicitations.
Voilà, réfléchissez bien et relisez correctement cette page.
Bonne chance !
1 Attention : une invention n’est pas forcément un objet matériel.
Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les mots proposés par les auteurs).
1 (par Serge CazenaveSarkis)
Quand Beth est entrée, j’allais lui annoncer mon désir de la quitter ― pour rejoindre sa meilleure amie ― mais son enthousiasme était tel que, humainement, lâchement, je ne pus.
― Ça y est, je l’ai trouvé ! me ditelle. Un loft génial, en état, rien n’a été touché, un atelier de métallurgie avec encore toutes ses machines à l’intérieur…
Malakoff. Près du dépôt de bus de la ville de Paris ― un endroit lugubre. Il pleuvait.
Emmitouflé dans mon loden, je la suivais d’une démarche nonchalante, posant néanmoins avec précaution sur ces trottoirs inconnus chacun de mes pas. J’avais adopté, une année à peine après notre mariage, cette attitude résignée qui me permettait avec succès de cacher tout ce qu’il me plaisait de dissimuler. La pauvre Beth n’y voyait que du feu. Je l’avais connue fine comme une ablette, elle était devenue maigre comme du fil de fer. Alors, quand le directeur de l’agence en personne nous ouvrit avec difficulté la porte de l’atelier longtemps squatté, je compris immédiatement la raison de l’engouement de ma femme pour ce lieu : il lui ressemblait ! De longues tiges d’acier aux charpentes métalliques, squelettiques, l’odeur acide de la rouille mêlée au parfum de la graisse froide… Je dois le reconnaître, à cet instant, je l’ai vue morte et désincarnée.
― Alors, alors ?
― Ah oui, c’est bien… c’est grand… c’est haut…
Mon ton dut inquiéter l’agence.
― Bien sûr, tout est à faire, et c’est tout l’intérêt, rare, je connais des entreprises sérieuses qui…
Une heure plus tard, c’était signé.
Ce qui surtout m’avait convaincu de m’en rendre aussi vite acquéreur, c’est ce message sibyllin que j’avais découvert graffité à même le mur des w.c. entre : « pinocul » et « je susse de sept heure a huit heure édemi », et qui disait ceci : « …ne sachant par avance où je vais, comment veuxtu me rattraper ? » Ce fut fulgurant. Franck m’est apparu ! La jalousie maladive de mon frère, sa compétition permanente… Le poison qu’il distillait du seul fait que je vive, que j’existe… Ce morceau de mur, il me le fallait, je le voulais. Il ferait partie de ma collection. Je possédais déjà, entre autres, un pavé de mai 68, ainsi qu’un important éclat de béton arraché au mur de Berlin. Toute ma jeunesse. Et mon frère, qu’il le veuille ou non, en faisait partie.
2 (par Yokshares Bomthursielpag)
Tout au long de ma vie, j’ai changé de compagne, d’épouse, de boulot, de résidence, de caractère (je dois avouer que je ne gagnais pas forcément au change, m’aigrissant au fil du temps au même rythme que Beth maigrissait). J’ai failli un jour changer de nationalité ― une opportunité donnée par un héritage qui m’aurait permis de ne pas me faire plumer par notre cher gouvernement avide ― mais plus par flemme que par conviction économique, je suis resté bon franchouillard.
Mais, malheureusement, on ne peut pas changer de frère.
Mon frère Franck avait fait un foin du diable à l’ouverture du testament de cet aïeul survivant à ses propres enfants. Nous étions ses seuls héritiers, et mon frère aîné n’avait jamais accepté que la part qui me revienne soit égale à la sienne.
Une guerre s’était déclarée entre nous, sans que rien ne fût jamais dit ni écrit ; mais il s’évertuait à me pourrir la vie en laissant des preuves de ses passages avant que moimême je m’y sois rendu. Une course inversée, en quelque sorte. Là, je jouissais d’un avantage de taille : son graff sur le mur était récent ― la craie s’effritait encore sous la pulpe du doigt ― et comme tout malfrat, il reviendrait sur les lieux.
Maintenant, j’étais chez moi, et j’imaginais déjà les pièges que j’allais lui tendre en utilisant la structure même du bâtiment, encore encombré de machines brisées et de tas de ferrailles rouillées certainement colonisées par quelques milliards de bacilles tétaniques…
Franck, mon vieux Franck, ça va chier. Le chassé devient chasseur, et je commence dès aujourd’hui à fourbir mes armes…
3 (par Antonella Fiori)
Le lendemain, après le travail, je pris deux ou trois verres rapides au bar du coin, histoire de me calmer les nerfs. Puis je filais au loft. Il pleuvait un peu, mais ça faisait un bien fou de me retrouver au grand air. Dans la rue, un vieux mec avec un chien, m’arracha à ma rêverie : « Détendstoi, c’est pas la fin du monde ! » me ditil. Quelle tache ce mec ! Je me fendis d’un sourire forcé et poursuivit mon chemin, pensant que je venais peut être de croiser un vieux tapineur.
Une fois sur place, par où commencer ? Je me mis à inspecter les lieux.
Première porte à droite, je n’en croyais pas mes yeux ! J’étais comme soulagé de me retrouver dans un espace clos, avec un évier en aluminium, bien mastoc, une table lourde en chêne massif et, accrochés audessus, tous les accessoires et les outils dont on peut rêver pour cuisiner. Dans un coin, il y avait un vieux rouet, qui avait jadis servi à dévider du fil. Il était armé de huit godemichés placés en dehors de chaque rayon de la roue. Ça sentait à peine la pisse. L’hygiène n’était pas au top à l’intérieur. Mais je jubilais, seul dans cet espace minuscule, loin de Beth sacrée connasse, qui sans cesse réclamait chaque parcelle de moi. Pas moyen de la raisonner lorsqu’elle me serrait dans ses bras comme un caniche en manque d’affection et n’avait qu’une idée en tête : jouir. J’avais l’impression d’être retenu en otage. C’était sans doute pour ça qu’un jour, j’avais fini par péter les plombs. J’étais allé baiser ailleurs. Une fausse blonde. Du noir aux racines, là où ça repousse. En train de faire du stop et de s’énerver contre les taxis. Bref, une vraie carte postale pour la défense de la chasse aux sorcières. Ça faisait longtemps qu’il ne m’était pas arrivé un truc de ce genre. Tout s’était passé pour moi comme dans un rêve.
Je venais de laisser échapper un rot lorsque j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir. J’eus à peine le temps de me retourner que Franck me couvrait de coups de poing.
4 (par Marc Laumonier)
Tandis que je m’effondrai sous les coups répétés de mon frère, diminué que j’étais par l’effet de surprise, je vis un autre homme, juste derrière lui, un grand Noir. Mon frère s’acharnait sur moi alors que j’étais à terre.
Lorsque je me réveillai, la première chose que je vis est le visage outrageusement maquillé de ma fausse blonde penchée sur moi : « Alors, mon chou ? » ditelle.
Le gros Noir me ficelait sur la table en chêne avec des gestes sûrs et apparemment une haute technicité. Je rêvais certainement.
« Gros con ! T’es encore tombé dans le panneau ! Ta pétasse de Beth te conduit là suivant mes conseils et toi tu la suis comme le demeuré que tu as toujours été. Tu sais pas que Beth en a raslebol de tes manières ? De ton « manque d’attention », comme elle dit. C’est pour ça qu’elle est si maigre ! » gueulatil.
En tournant avec difficulté la tête, je vis au loin Beth, elle semblait se faire les ongles de doigts de pieds ; elle était anormalement court vêtue. Elle me fit un petit signe gentillet de la main.
La blonde me susurra à nouveau : « Alors, mon chou ? » ; le grand Noir serrait les nœuds encore plus fort.
« Crétin ! Tu as vu toutes ces belles machines, non, tu ne les as même pas regardées. Ça fait des mois que je les trafique, que je les peaufine, les perfectionne : tu veux tester laquelle ? La machine à coudre le ventre ? La machine à tatouer les os ? Ou cet appareil photo particulier qui fait des clichés « de l’intérieur » ? Ou la dernière, là, toute petite mais si efficace : je l’ai appelée « l’épluchepeau » ou « l’économepeau » : on pelle l’épiderme avec une finesse incroyable ! »
Le gros Noir faisait démarrer plusieurs machines.
« Tu ne dis rien ? Allez, on essaye cellelà pour commencer ! Quand je pense que toute mon enfance tu me disais que je n’étais pas inventif ! Ah, ah, pas inventif ! Ou alors, cher frangin, tu me signes ce papier et à moi toutes les pépites, et, promis, je ne teste pas les machines sur toi… » ricana Franck.
Et tous les quatre de s’esclaffer !
Sans doute, je faisais un mauvais rêve.
Puis le gros Noir dit à mon frère ces mots : « Das ist eine schwere Aufgabe. » Mon frère répondit : « Der Weg ist leicht zu finden. »
Malheureusement, je connaissais un peu l’allemand, l’un parlait de travail difficile, l’autre disait qu’il était facile de trouver le chemin.
Je m’évanouissais définitivement.
Un cauchemar. J’ai toujours été nul en allemand.
5 (par Philippe Choffat)
J’étais encore groggy quand j’entendis tambouriner à la porte.
― Déjà ? (la voix de Franck)
― Die Toten reiten schnell ! (la voix du gros Noir)
Je tournai la tête sur le côté et la vision grotesque qui s’offrit à mes yeux me fit douter de la réalité de mon réveil. Michel Bouquet déguisé en Dracula, un bichon hargneux sous chaque bras ! Michel Bouquet ? Le notaire ! Sa ressemblance avec l’acteur m’avait frappé, le jour où il avait lu le testament qui avait fait dérailler Franck et l’avait une fois pour toutes condamné à errer à jamais dans les champs pourris de la jalousie recuite. La fausse blonde s’était approchée du gros Noir et s’était mise à se frotter lascivement contre lui. Elle en avait un coup dans le nez. Elle susurra :
― On t’a jamais dit qu’tu r’semblais à Razibus Zouzou qui s’rait d’venu obèse ?
Le gros Noir l’écarta délicatement. Il leva les yeux au plafond et soupira :
― Dire que j’ai fait Polytechnique pour en arriver là !
Michel Bouquet posa les bichons par terre et leur donna une petite impulsion en leur intimant d’une voix sépulcrale :
― Allez, enfants de la nuit !
Les bichons partirent au trot. L’un alla directement planter ses crocs ridicules dans le bas du mollet de la fausse blonde qui se mit à criailler, tandis que l’autre, moins chanceux, ne réussit pas à faire de même avec le mollet de Razibus : ouverture de mâchoire insuffisante. Vexé, il se mit à émettre des aboiements aigus et enroués.
― Que signifie cet accoutrement ? demanda Franck d’une voix mauvaise, en désignant le déguisement du notaire.
― Vous n’êtes jamais allé à un bal masqué ? Il y avait un ministre, figurezvous. Vous feriez mieux de me remercier de m’être défilé pour vous rejoindre dans cette pétaudière : j’avais une touche avec Morticia !
Le gros Noir eut un geste d’apaisement :
― On se calme, on se calme. Maître, je suis là pour la machine, et je n’ai pas l’intention de passer la nuit ici. Vous avez le… ?
Michel Bouquet écarta sa cape. Une feuille de papier jaunie apparut entre ses doigts. Il la déplia.
― Je l’ai. Et je vais vous le lire.
À force de secouer la jambe, la fausse blonde avait réussi à envoyer le bichon valdinguer contre le mur. Elle se tourna vers Michel Bouquet :
― Qu’estce qu’il va nous lire, ce grand fou ? eutelle le temps de demander avant que le second bichon ne plante ses crocs à la place enfin libre et qu’elle ne se remette à criailler.
Michel Bouquet s’éclaircit la voix et annonça :
― Voici le codicille.
6 (par See Real)
C’était le bouquet. Sans mauvais jeu de mots. Après l’allemand, l’écho guttural des syllabes rêches, il fallait que je me tape, toujours saucissonné, entravé sur la table, le notaire travesti récitant le laïus qui nous réunissait là. Je ne comprenais pas un traître mot.
Mon frère tournait comme un fauve en cage, les yeux exorbités. Le gros Black s’assit au fond, à côté de Beth, si proche que ses jambes en treillis dégoulinaient sur les tiges squelettiques de celle qui fut. Un temps.
Il sortit deux feuilles, un énorme sac d’herbe et se mit à rouler un cône. Beth se caressait les jambes.
Je n’arrivais pas à me concentrer. À écouter l’autre déblatérer son truc. Je saisis simplement « par rétrocession de tous les acquis ». Ça devait être l’essentiel. Franck vint se planter audessus de moi :
― Bon, tu fais moins le mariole maintenant, alors on fait quoi ?
J’eus froid. C’est alors que je m’aperçus que sous les liens en cuir, j’étais nu. Plutôt mal barré.
― Hé, Rudolf, viens là !
Extrait de son nuage de fumée, le gros Noir, Rudolf Razibus, approcha de Franck et lui dit :
― Mets en route un petit truc, ouais, celuilà par exemple. L’autre abruti croit qu’on a la nuit devant nous...
La blonde peroxydée, Britney Spears sur le retour, arriva dans un courant d’air patchouli. À deux centimètres de ma bouche.
― Alors, mon chou ? Tu te décides ? (Elle s’approcha de mon oreille et susurra :) Tu es tellement désirable ligoté sur cette table.
Le gros Noir triturait sérieusement des boutons sur une console. Franck émettait des grognements répétés. Le Black dit soudain :
― Es ist ein schwer Aufgabe und wir haben nicht viel zeit.
Bouquet, qui s’éventait avec le bout de papier, ajouta :
― Arbeit macht frei !
Je commençais à douter de la suite. Les yeux rougis, Franck me dit :
― Alors écoute, connard : je vais te mettre un stylo dans la main et tu vas me signer ce putain de papier, on te détache et on se casse. C’est clair ?
Beth m’envoya un bisou de sa main décharnée. Les salauds.
Je sentis les mains chaudes, les mains couvertes de bagues de la BB d’occase sur ma peau. L’air se mit à vrombir violemment d’un son sourd, provenant de quelque chose que je ne pouvais pas voir.
7 (par Chris Simon)
Emporté d’un seul coup dans une spirale de vent et de poussières, je me couvrais les yeux. Frank continuait de gueuler en allemand, je sentis des ongles pénétrer ma chair. La BB H&M, qui sans doute luttait contre la force centrifuge, me lacérait la peau, accrochée comme un tigre neutralisant sa proie. Je me défendais aveugle.
Je reconnus la voix de mon frère, hurler : « Rudolf, arrête cette putain de machine ! »
Mais Rudolf ne répondit pas tandis que la force centrifuge emportait tout : les feuilles du contrat de Maître Bouquet, les bichons, le stylo, que j’avais lâché pour me protéger du sable qui maintenant coulait dru et me grattait la peau et les plaies… Un bichon me lécha une main puis suffoqua, un autre passa comme une météorite dans ma spirale, heurta la Blonde et la décrocha de mes flancs. La douleur me figea. Un peu de ma chair volait dans sa nouvelle trajectoire. Les morceaux s’éloignaient sans doute à la vitesse de la lumière. Je craignais un vieillissement accéléré et une désintégration immédiate… Mais le sable, tel un liquide, continuait de couler et me momifiait. Il me rentrait dans les oreilles, les narines, les yeux ― que je ne réussissais plus à protéger ― et l’anus. Je ne voyais plus qu’un nombre infini de points de taille identique.
Plus de menace, de signature, de frère, de loft à rénover, plus de Beth. Je glissais dans un tourbillon de grains, fluide et polymorphe, éjectant toute masse solide, quand soudain je m’écrasai. Le vent se calma rapidement et le bourdonnement cessa. Les yeux me brûlaient, mais je me forçais à les ouvrir. Je regardai autour de moi. Une multitude de points qu’il me fallait relier pour capter mon environnement. Assis, épuisé, je tentai de trouver une représentation globale de tous ces points dans le but de composer une image mentale du monde dans lequel j’avais été jeté. Il me fallait le comprendre pour l’appréhender. Le calcul des points me prit un temps qui me parut infini et je regrettai de ne pas avoir eu sur moi mon disque dur. Il ne faisait ni chaud ni froid, ni nuit ni jour. Je me souvins que j’étais nu, j’avais perdu dans le voyage les lanières de cuir qui m’attachaient, sauf une, solidement enroulée à mon poignet, longue de près d’un mètre. Je décidai de la conserver ainsi. Je tendis les bras pour calculer l’espace, ma vue en pointillée ne me permettant pas une estimation visuelle, et me cognai les paumes sur ce qui ressemblait à du plexiglas ou à du verre. Je tâtonnai la chose et entendis un jet couler tout près. Un écoulement régulier. Je m’approchai, avançant une main. Du sable. De mes deux mains, je suivis le flot. Il venait rejoindre la montagne de sable sur laquelle j’étais tombé. Je compris immédiatement. Stupéfait, je me trouvai subitement terrifié. Un sablier. J’étais dans un sablier.
Prisonnier.
8 (par Marlène Tissot)
Le temps devenait soudain mon ennemi intime. Matériau incompressible. Il me fallait trouver un moyen d’inverser le cours des choses, nu et sans outils. Avec mes dix doigts et l’usine à gaz à l’intérieur de mon crâne ; mais les grains de sable bloquaient les rouages du cerveau. J’étais un robot défaillant. Bientôt remplacé par une technologie plus évoluée. Bordel, sans la véracité de la douleur, je n’aurais pu croire que tout cela était réel. Mais même les pires cauchemars ne font pas si mal, n’estce pas ? Le sable continuait de pleuvoir en grésillons piquants. Je tentai de me raisonner, m’efforçai de penser le plus calmement possible. Franck avait beau être un immonde connard assoiffé de pognon, il n’aurait jamais eu l’intelligence d’un piège si cruellement subtil. Beth ? Non plus. La blonde, j’en doute. Rudolf, un inconnu.
L’espace réduisait dangereusement autour de moi. J’approchai mon visage de la paroi de verre avec les mains en visière. J’apercevais les poutrelles métalliques et les vieilles machines de l’atelier désaffecté. « De beaux volumes », avait vanté le type de l’agence immobilière. Il transpirait drôlement en nous faisant signer l’acte de vente. Maintenant je m’en souvenais. Un truc clochait dans cette histoire.
Je vis également des hommes en blouse blanche inspectant d’autres sabliers géants et un large afficheur égrainant en chiffres rouges le temps qu’il me restait. Deux minutes trentesept secondes. Trentesix. Trente cinq. Précieuses secondes. Toujours accrochée à mon poignet, la lanière de cuir. Mon seul outil. J’envisageai d’en faire un bouchon pour empêcher le sable de couler. Mais l’air viendrait à manquer. Très vite. Alors je roulai la lanière dans sa longueur, comme une paille et la plantai à travers l’étroit goulot. Lentement, le tube improvisé se fraya un chemin vers le haut du sablier. Le sable s’arrêta de couler, mais l’air pouvait pénétrer. Je soupirai, à genoux, mon front contre le dôme de verre. En sursis.
L’écran continuait de décompter. Dans les autres sabliers, des corps s’agitèrent convulsivement puis disparurent. Les types en blouse blanche échangèrent quelques mots. L’un d’eux pointa son index vers moi, un autre pianota sur le clavier d’une machine. Alors, le décor vacilla. Je basculai, cul pardessus tête, tandis qu’un bras mécanique couchait le sablier dans lequel je me trouvais. Les bruits de l’extérieur me parvinrent lorsque le socle tomba lourdement. Le sable dégorgea, m’emportant dans sa coulure. Le type en blouse blanche s’approcha et me sourit. Je me levai et planquai mes couilles sous mes mains, attendant qu’on m’explique la raison de tout ce foutoir.
— Usine de raffinage humain. Seuls les meilleurs restent, déclara fièrement le type en blanc.
9 (par Florence Dupin)
Il paraît que la vie n’est qu’un mauvais rêve. Je l’ai lu un jour. Peut être dans un livre. Peutêtre sur un mur. Aussi bien étaitce dans la langue de Goethe qui est aussi celle de Himmler. Nous emmagasinons tellement d’informations, qui s’amoncellent, se superposent, empoussièrent et rouillent nos rouages. Et puis ce grain de sable, ajouté : la maladie, la douleur. Tout ce qui dysfonctionne et nous altère. Je pense « noir » et pourtant je dis « lumière ».
― Celuilà s’en est sorti. Il est apte.
Coincé entre deux gardes « infirmiers », maintenu, mou et nu, orteils recourbés vers le ciel, métatarses raclant le sol, je suis conscient. Ils me déplacent, parlent de mon cas. Ils font partie de toute cette machination. Mes mains, inertes à leurs épaules, sentent quelque chose de dur, rectangulaire, avec du relief que je prends pour des galons.
― Cette cellule.
― Tu vas recevoir de la visite.
Elle ne tarda pas. Si j’avais pu m’en sortir, c’est que je n’étais pas assez débile ou que la tumeur n’avait pas encore eu raison de moi. Je pouvais être utile. Pas comme tous ceux avalés dans les dunes de verre. Éjectés. Raus. Les uniformes blancs devaient continuer leur recherche et me garder, pour poser des questions. Mais plus tard. « Récupérez. »
Le Médecinchef, j’ai supposé, a tourné les talons en les claquant.
Le lendemain, j’ai subi un interrogatoire, sous morphopenthotal, un savant dosage permettant d’extraire de ma bouche la substantifique moelle convoitée.
― Confirmez ou infirmez. Habitezvous à Paris ?
― Oui.
― Connaissezvous Malakoff ?
― Non.
― Êtesvous propriétaire ?
― Non.
― Êtesvous marié ?
― Non.
Etc.
Puis ils ont rapporté au Médecinchef qu’en vérité j’étais fils unique, que Beth était sûrement la projection inconsciente de la mère dont l’amour m’avait toujours manqué, que la blonde peroxydée était un fantasme d’ado acnéique et que l’apparition du grand Noir dans mes divagations révélait probablement un racisme vissé en moi, mais refoulé.
Je les entendais débattre des connexions neuronales, des images profondément enfouies chevauchant la réalité, de cette tumeur occipitale provoquant des délires irrationnels qui normalement auraient dû m’empêcher de vouloir survivre.
― Il est parfait : pas de famille, pas de biens, des empreintes de haine au fond de lui qui ne demandent qu’à se creuser davantage… C’est un instable. Très bien. La grosseur de la tumeur ? Bon. On va le préparer pour la mission. Après on verra.
Je rêvais, certainement. La vie. Quand tout cela a commencé ? Quand cela vatil finir ?
10 (par Diane Comte Frost)
J’étais prisonnier, mais de qui ? de quoi ?
Tous ces types en blouse blanche me traitaient comme un amnésique. Ils parlaient d’une invention plus importante que celle du PQ, de cellules synthétiques reprogrammables, d’autres conneries auxquelles je renonçais à comprendre… Avaisje halluciné sur Franck, Beth, le loft à Malakoff, l’Allemand aux machines ? Selon eux la réponse était dans ma tumeur… Pourtant je ne me souvenais d’aucune tumeur ! C’est ici qu’elle était apparue, j’en étais sûr, nom d’une chienne ! Depuis, elle déformait mon crâne nu de ses rotondités irrégulières et chaque visiteur l’inspectait avec toujours plus d’attention qu’il ne m’en accordait :
― Vous allez m’opérer Docteur ?
― …
― C’est grave ?
Un jour, nous avions huit et six ans, j’avais annoncé à mon frère qu’il allait mourir : je lui avais décris tous les symptômes de cette fatalité. Il les avait tous. Il était parti chialer dans un coin du jardin. J’avais pris sa boîte de Lego et j’avais passé l’aprèsmidi à jouer, bien pépère. J’avais construit des machines fabuleuses et des ordinateurs biologiques qui un jour guériraient toutes les maladies humaines.
C’était ça leur vengeance ? Me piller ? M’enlever jusqu’à mon nom, mon identité ; et prétendre que j’étais en train de mourir d’une tumeur maligne ?
― Docteur ! Estce que je vais mourir ?
― Qu’estce que j’en sais, moi ? Je suis juste venue vous apporter des vêtements propres : il paraît que vous sortez. Dépêchezvous. Il y a un monsieur qui vous attend dans le hall.
Lorsque j’ai vu le grand Noir au bout du corridor, j’ai fait une brusque volteface et j’ai étalé l’infirmière de mon bras en moulinet, puis j’ai pris mes jambes à mon cou. Tout plutôt que me remettre à l’allemand !
J’ai ouvert la porte des toilettes, sauté sur une cuvette et bondi à travers une lucarne à peine plus large que mon crâne. La panique décuplait mes capacités. J’ai atterri sur un toit d’ardoise dont un pan était accolé à un autre toit en tôle. Les ardoises glissaient sous mes bonds. J’ai sauté sur la tôle en contrebas. Devant moi, un local à chauffage. J’aurais bien défoncé la porte et j’ai attaqué à coups d’épaule, mais elle a résisté. Saloperie de porte ! Je hurlais, je suais de terreur. Soudain, je le jure, ma tumeur s’est ÉCLAIRÉE : elle luisait comme une veilleuse…
Et tout à coup j’ai compris : je n’étais pas en train de rêver, j’étais en train de JOUER ! Depuis le temps que je programmais mes putain de jeux vidéo, j’aurais dû comprendre plus tôt… Je savais que le sablier n’éjectait que les joueurs les moins habiles, je savais que le local de chauffage ne s’ouvrait que si le joueur avait déjà trouvé le code au niveau précédent. Je savais que la tumeur était en fait une saloperie informatique, une pseudo invention qui devait permettre de téléguider l’avatar. Je savais que mon prochain mouvement serait de sauter du toit et que, par miracle, une benne de déchets se trouverait dessous. Je l’avais écrit moimême. J’étais prisonnier de mon propre jeu… Mais mon poursuivant devait savoir cela aussi… Sur le bord du toit, j’ai hésité.
Puis j’ai sauté.
Vous avez terminé L’Ampoule n°6 - Machines & Inventions
Décembre 2012