Le cheminot

Jirô Asada · Chapitre 1 sur 7

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Le cheminot

Préface

 

Asada Jirô, né à Tôkyô en 1951, n’a pas été formé dans le sérail littéraire. S’il est devenu écrivain, c’est à l’école de la vie. Ses premiers pas en littérature lui ont valu en 1995 le prix Yoshikawa Eiji, pour son récit Metoro ni notte (En prenant le métro). Mais c’est avec Poppoya (Le Cheminot) – prix Naoki 1997 – qu’il a véritablement acquis la notoriété qui est à présent la sienne. Son œuvre, attrayante et variée, révèle un auteur aussi à l’aise dans la fiction historique de longue haleine (Sôkyû no subaru : Le Roman de la Cité Interdite) que dans le bref récit d’actualité, touchant et sobre.

Les deux nouvelles présentées ici au public francophone, Le Cheminot (Poppoya) et La Lettre d’amour (Love Letter), font partie du recueil intitulé lui-même Le Cheminot, et sont peut-être les textes les plus connus d’Asada – le succès qu’elles ont rencontré leur ayant d’ailleurs valu d’être portées à l’écran. Si leur auteur occupe aujourd’hui une place importante dans la littérature populaire japonaise, il le doit en particulier à ces deux récits.

Pourquoi un tel succès ? La question se pose d’elle-même quand on découvre ces nouvelles dont la simplicité, dans le style comme dans l’intrigue, va jusqu’au dépouillement. Pas de fioritures, d’emphase, ni d’effets voyants. Pas de piétinement, non plus, dans ces narrations qui marchent droit à l’essentiel. Autour du même thème – les retrouvailles au-delà de la mort –, ce que raconte Asada, c’est l’histoire toute simple de ces êtres auxquels la vie n’a pas fait de cadeau, jusqu’au jour où… Récits qui disent le regret, la mélancolie, le malaise ressentis à l’idée de l’irrémédiable, de la vie gaspillée, du temps perdu. Récits d’une rencontre extraordinaire sur fond de banalité.

Entrer dans ces textes, s’efforcer d’en découvrir la saveur et la profondeur, c’est aussi comprendre de quoi est faite la sensibilité du public japonais. Car si ces nouvelles ont eu le bonheur « de plaire et de toucher », c’est peut-être pour avoir su concilier deux traditions.

Première tradition, chère au public japonais : celle des histoires de fantômes, de toutes ces légendes retraçant les moments privilégiés que choisissent, pour se manifester, les âmes des défunts. Moments de vérité pour les vivants. Moments magiques, et qui peuvent apporter le fin mot d’une énigme ou donner un sens à ce qui paraissait absurde.

Autre courant plus récent : celui du réalisme larmoyant – tradition qui, aujourd’hui, persiste en particulier dans ces feuilletons télévisés dont le grand public japonais se montre si friand, et qui sont un peu, mutatis mutandis, les héritiers de notre drame bourgeois du e XVIII siècle. À qui trouverait fastidieux cet étalage de bons sentiments, cette psychologie à l’emporte-pièce ou ces situations stéréotypées constituant nécessairement les ingrédients du genre, il faudrait rétorquer que tout cela répond à un besoin d’autant plus profond, peut-être, qu’il est rarement formulé : besoin de rencontres et de chaleur dans un monde de solitude, de spontanéité dans un monde trop vieux, de sincérité dans un monde de mensonges.

Si Asada choisit de jouer sur ces deux tableaux et d’assumer les contraintes qu’impliquent ces choix, c’est d’abord pour composer un texte dont la première vertu soit d’être distrayant : ce qui, on en conviendra, est le but premier de la littérature populaire. Dès lors qu’il s’agit de distraire, pourquoi s’interdire les recettes les plus éprouvées ?

Surgissement du mystère, donc, mais au sein même du réalisme : à ses lecteurs japonais, l’écrivain parlera du Japon actuel, et non d’un monde imaginaire. Sur fond de crise économique, ce qu’il évoquera, ce seront toujours des problèmes bien réels. Dans Le Cheminot, la privatisation, récente encore, des chemins de fer et la réorganisation des lignes. Dans La Lettre d’amour, l’immigration clandestine et le trafic de chair humaine. Le récit est toujours accroché à la réalité, et c’est de cette prose, triste et grise, du quotidien que naît la poésie de l’instant extraordinaire, de la rencontre inattendue, de ce moment où le réel touche au fantastique.

Ces choix d’écriture fournissent donc un cadre que d’aucuns pourraient juger contraignant. Mais ce serait oublier que toute contrainte est libératrice et donne à un auteur le moyen de mettre en œuvre sa créativité. Quand l’écrivain dit « populaire » utilise les contraintes d’un genre et en fait l’occasion d’exercices de style, il retrouve les défis qui se posent à tout écrivain, populaire ou non. C’est bien le caractère convenu des situations et des sentiments qui permet la recherche d’une écriture originale. En l’occurrence, ce que nous propose ici Asada, ce sont deux textes de style et de tonalité contraires.

Car ce qui frappe, aussi, à la lecture de ces deux nouvelles, c’est à quel point elles diffèrent l’une de l’autre : à quel point ces variations autour d’un thème permettent à l’auteur de s’essayer à deux écritures qui s’opposent radicalement. Dans Le Cheminot, c’est l’atmosphère neigeuse et feutrée des solitudes montagneuses, la confrontation avec soi-même et le regret d’un monde perdu, en un silence qui préfigure celui de la tombe. Dans La Lettre d’amour, c’est la violence du langage et des êtres, la brutalité des bas-fonds, de ce monde interlope et désespéré dont le tumulte, le plus souvent, interdit à l’homme tout face-à-face avec son moi.

Mais dans un cas comme dans l’autre, voici le quotidien dépassé et comme transfiguré par la grâce d’une rencontre. Une rencontre qui, dans Le Cheminot, est longuement annoncée et préparée, tant par les propos que par l’atmosphère mystérieuse qui, petit à petit, investit le texte : rencontre à la fois une et triple, et qui abolit le temps. Rencontre brutale, au contraire, dans La Lettre d’amour, et d’autant plus pathétique qu’elle s’accompagne d’un choc avec la mort sous son aspect le plus matériel et le plus obscène. Une rencontre miraculeuse dans les deux cas : le repentir du mauvais garçon ne tient-il pas du miracle, autant et peut-être plus que le retour de l’au-delà d’un être aimé ? Comme si notre monde matérialiste et désabusé pouvait être aussi fertile en miracles que le monde de jadis. Comme s’il fallait ne pas désespérer, alors même qu’on s’y attendrait le moins, de voir s’allumer l’étincelle dans la nuit.

 

DIDIER CHICHE-TRILLER

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