Le cheminot
Chapitre 3
La plupart des voyageurs descendirent à Chiba et à Kisarazu.
Les complexes industriels scintillants s’étaient éloignés. On longeait à présent une mer ténébreuse.
Un dernier voyageur quitta le train à Tateyama. Goro et Satoshi furent donc seuls à descendre au terminus : Chikura. Il ne tombait plus qu’une fine pluie printanière, enveloppant les projecteurs comme une fumée. La petite salle d’attente était vide ; seul restait un chat gris endormi sur un banc. Huit heures du soir… Goro avait du mal à croire qu’il fût encore si tôt.
À la station de taxis, rien qu’une voiture. Le chauffeur, appuyé sur le volant, scruta le visage de ses clients.
Satoshi revint en courant d’une cabine téléphonique.
— On nous dit de passer d’abord voir les copains. Il faut bien respecter les formes !
— Oh ! là, là ! Ça ne va pas, ça ! Je ne connais rien à rien, moi, hein !
— Oh, vous dérangez pas ! Je passerai les saluer, et vous m’attendrez dans la voiture !
— Et tu crois que tu sauras te débrouiller ?
La question avait sans doute quelque chose de vexant pour Satoshi, qui se borna à hausser ce qui restait de ses sourcils rasés.
— Les chefs se sont déjà mis d’accord. Je vais simplement leur dire qu’on est arrivés.
Tout cela paraissait un peu trop simple à Goro. Devant la gare qu’enveloppait la pluie, on ne remarquait rien d’autre que les néons assez flous de quelques bars. Une vague odeur de mer parvenait à ses narines.
« Ne suis-je pas en plein cauchemar ? songea-t-il. Si je me réveillais dans ma prison, au milieu de mes compagnons de détention, ils applaudiraient au récit que je leur ferais de mon rêve. Mais si tout cela est réel… » Brusquement, Goro imagina l’arrivée de l’inconnue – son « épouse » – dans cette gare, l’été précédent. Pour une femme, la découverte de ce terminus sinistre était une descente aux enfers, une rencontre avec l’abîme. « Bah ! En somme, tout cela n’a rien que de très banal ! » se força-t-il à penser, pour se rassurer. Et il monta dans le taxi.
Dès que la voiture se fut mise en route, les bâtiments entourant la gare disparurent. Le chemin n’était plus bordé que par des champs et des taillis. Le taxi descendit en pente douce tout droit vers la mer. Les bords des ténèbres étaient parfois striés de phares, dont les lueurs passaient comme des météorites. C’était là, peut-être, la voie côtière ; et au-delà de la pinède, il devait y avoir la mer…
— Dites, Goro, c’est pas mal, ici, hein ? lui demanda Satoshi sur un ton attentionné. Et en même temps, il se mit à essuyer la fenêtre avec le coude de sa veste croisée -tenue qui, au demeurant, lui allait fort mal.
— Qu’est-ce que je peux en dire ! répliqua Goro. Dans le noir, on n’y voit rien !
— Par ici, il n’y a pas d’hôtels de vacances ni de grands ensembles. Rien que des propriétés privées ou que des résidences de villégiature pour les employés d’entreprises. Résultat : il n’y a jamais foule sur les plages. La fois où je suis venu, l’été dernier, j’ai passé toute une journée avec elles au bord de la mer.
— Elles ? Qui ça ?
— Ben, les filles. Je leur avais acheté des maillots. On était là, sur cette plage ! Pai-Ran portait un deux-pièces bleu marine.
— Ah ouais… ? Désolé pour toi, mon vieux.
Goro avait lâché ces mots malgré lui ; il se tut.
Il se demandait ce qui se passait en lui, tant était profond cet abattement qu’il ressentait : rien ne pouvait chasser de sa pensée cette inconnue – sa femme.
Satoshi ne répondit pas aux derniers mots de Goro, qu’il n’avait sans doute pas pris au sérieux, et poursuivit :
— Les filles des Philippines, ce sont des miniatures ! Mais les Chinoises ! Grandes, avec de longues jambes ! De vrais mannequins ! Et leur peau est si douce ! Elles étaient toutes les trois folles de joie : le premier bain de mer de leur vie !
Goro, très distinctement, se figura Pai-Ran jouant avec les vagues ; l’image de son maillot bleu dansant sous le soleil d’été l’éblouissait.
Quelques instants plus tard, le taxi s’arrêta devant un bâtiment isolé, juste avant la voie côtière. C’était un immeuble ne comportant qu’un étage, et tout badigeonné d’une peinture immaculée. À la fenêtre qui faisait saillie clignotaient de petites ampoules. Il y avait une enseigne dont l’inscription laissait deviner, sans le moindre doute possible, la nature de l’établissement. Sous la pluie qui les enveloppait comme une fumée, les néons crépitaient.
Satoshi demanda au taxi de l’attendre et gravit les escaliers métalliques au flanc de l’immeuble. Le rez-de-chaussée était occupé par un bar, et à l’étage devait se trouver le « bureau », qui servait aussi d’appartement. À la fenêtre surplombant la mer étaient suspendus des sous-vêtements que l’on avait oubliés là, exposés à la pluie.
— À se demander s’il peut y avoir de la clientèle, dans un patelin pareil !
Le chauffeur ôta sa casquette et dans un bâillement répondit :
— Pour sûr qu’il y en a, et même pas mal ! Après le départ du dernier train, j’attends toujours à cet endroit. En général, quand on sort d’ici, c’est pour aller dans un hôtel de passe.
— Et ce sont des gens du pays ?
— Non. Il n’y a pas beaucoup de gens d’ici qui fréquentent le coin. Ils auraient trop peur d’être mal vus ! Ce sont souvent des amateurs de pêche ou des vacanciers.
Partir à la pêche, solide alibi pour aller se payer une fille ! Et c’est peut-être une bonne idée, après tout ! Une nuit à l’hôtel en galante compagnie, et le matin suivant, en mer ! Manière astucieuse de se donner du bon temps… Avec des collègues sympas, ça permet d’utiliser la résidence de vacances de la compagnie, et c’est autrement plus marrant que d’aller dans une quelconque station thermale !
— Ce genre d’endroit doit exister un peu partout dans le pays, pas vrai ? continua le chauffeur. Et puis, on a moins de problèmes avec la police que dans les quartiers chauds de Tôkyô. D’ailleurs, il n’y a pas d’autre distraction, alors les flics ne peuvent quand même pas effectuer de contrôles trop sévères !
Moins de cinq minutes plus tard, Satoshi redescendit. L’affaire était effectivement toute simple.
— Il restait des trucs qui lui appartenaient. Les copains m’ont demandé si on voulait les reprendre. Pas la peine, hein, Goro ? Il n’y a rien de précieux. Paraît que son compte en banque était vide… En tout cas, c’est ce qu’ils disent…
Goro ne pouvait pas croire que la défunte n’ait rien laissé. Mais ce n’était pas à lui de réclamer quoi que ce soit. Après tout, cette maison avait servi de demeure à cette femme depuis l’été précédent.
Le taxi prit la voie côtière en direction du poste de police. Goro se retourna machinalement vers la lunette arrière : la maison, toute blanche, se dressait au milieu des pins comme un mirage.
Quand le taxi s’arrêta devant le petit poste de police, Goro, non sans raison, se mit sur ses gardes. Du bout du doigt, il fit mine de tracer dans l’air le nom de la femme, et se répéta sa date de naissance.
Cela faisait à peine une demi-journée que la police de Shinjuku l’avait remis en liberté.
— Si on commence à se renseigner sur moi, ça ira mal ! C’est seulement aujourd’hui que…
— Vous inquiétez pas ! Vous ne l’avez pas tuée ! Au fait, vous avez un papier d’identité ?
Goro n’avait ni permis de conduire, ni passeport, ni carte de crédit. Il fouilla dans la poche intérieure de son blouson et y trouva sa carte de Sécurité sociale. Non pas qu’il fût du genre à se déplacer toujours avec cette carte pour faire face à toute éventualité – maladie ou accident –, mais ce document pouvait, le cas échéant, lui servir à emprunter de l’argent à un usurier.
— Ma carte de Sécu, ça ira ?
— Parfait ! Si ça se trouve, il y a le nom de votre femme dessus…
C’était une carte récente ; et Satoshi ne se trompait pas : le nom de l’épouse, transcrit à la japonaise : Takano Haku-Ran ; y figurait au titre d’ayant droit.
— Je n’y avais pas pensé, continua Satoshi, mais ça peut servir. Il y aura sûrement des frais d’hôpital, et dieu sait quoi encore.
Le poste de police était bien celui d’un petit port. La femme qui se trouvait à l’accueil les reçut avec le même sourire convenu qu’une réceptionniste dans une banque. Lorsqu’ils lui dirent le pourquoi de leur visite, elle leur jeta un regard compatissant. L’adjudant – un homme entre deux âges – les accueillit, un dossier à la main. Le nom qu’indiquait la plaque accrochée à sa poitrine ne correspondait pas à celui qu’avait donné le policier de Shinjuku. Le responsable avait sans doute terminé ses heures de bureau.
— Alors… C’est vous, le mari ?
— Oui, je suis monsieur Takano. Désolé pour tout le tracas que ma femme vous a causé…
L’adjudant jeta sur Goro un œil intrigué ; puis son regard se déplaça vers le costume un peu trop voyant de Satoshi.
— Et… monsieur ?
— C’est mon fils, lui répondit spontanément Goro, songeant que cela pouvait paraître plus naturel que de dire « mon neveu ». La différence d’âge rendait la chose tout à fait plausible.
— Votre fils ? Mais pas celui de la défunte, n’est-ce pas ?
— Non, c’est un fils d’un premier mariage. Mais elle, elle l’aimait beaucoup.
Sous le comptoir, Satoshi écrasa, du bout du pied, les orteils de Goro – pour lui signifier qu’il ne fallait pas se perdre dans d’inutiles racontars.
— Vous avez un papier d’identité ?
— Ma carte de Sécu, ça vous va ?
L’adjudant nota le numéro et l’adresse.
— Tiens, fit-il, le nom de votre fils ne figure pas sur la carte.
— Officiellement, il est à la charge de mon ex. Elle s’est remariée avec un type imbuvable. Mon fils et lui ne peuvent pas se supporter, et c’est pour ça que mon fils a toujours préféré ma femme à sa propre mère.
Satoshi, de nouveau, écrasa le pied de Goro – et de façon plus insistante encore. Mais même s’il n’y avait là qu’un tissu de mensonges, Goro tenait à bien faire comprendre qu’ils formaient, Pai-Ran et lui, un vrai couple.
— Je venais de régler différents problèmes avec mon ex. Ma femme et moi, on devait se retrouver bientôt. Comme je m’étais absenté pendant un certain temps, je ne savais pas qu’elle était malade. Elle ne voulait sans doute pas m’embêter en me parlant de sa santé. Ça lui ressemblait, ça. Oui, c’était bien elle !
Satoshi esquissa un mouvement de recul. Goro lui prit la main et le tira vers lui. Satoshi tremblait.
— Bon, dit le policier. Je vois bien que votre situation n’avait rien de simple. Toutes mes condoléances. Alors, je vais vous expliquer comment aller jusqu’à l’hôpital.
Satoshi relâcha sa tension. L’adjudant, qui ne cherchait pas à en savoir plus, déploya une carte afin de leur indiquer où se trouvait l’établissement.
— Les questions qui restent à régler, vous vous en occuperez là-bas. Voilà. C’est tout.
Goro songea que c’était tout de même un peu trop simple. Pendant dix jours, la police l’avait harcelé avec des questions multiples, toutes plus saugrenues les unes que les autres. Sans compter les remarques malveillantes du geôlier. Il croyait revoir le visage de chacun de ses persécuteurs. Poursuites incessantes, questionnements continuels : c’était le lot des vivants – et l’inconnue aussi bien que lui-même en avait fait l’expérience. Et voilà qu’il suffisait d’une seule phrase : « C’est tout », pour en finir avec une morte.
— Et en tant que représentant de la loi, vous êtes sûr de ne pas avoir besoin d’autre chose ?
— Comment ? lui demanda l’adjudant en se retournant.
— Ben… des explications, quoi ! Vous n’avez pas de procès-verbal à dresser ? De dossier à constituer ?
— Non. Ce n’est pas la peine.
— Mais… pourquoi ?
Goro était surexcité, et Satoshi tentait de le retenir par la manche.
— Pourquoi ? Ma foi… C’est une mort qui n’a rien de louche. Ce qui peut intriguer la police, c’est quand on découvre un cadavre, ou que quelqu’un meurt moins de vingt-quatre heures après une hospitalisation liée à une détérioration subite de son état. Autrement dit, pour qu’on demande à un médecin légiste de dresser un constat de décès ou de procéder à une autopsie, il faut que la mort comporte des éléments suspects. Mais pour votre femme, dans les conditions présentes, tout est parfaitement clair.
Goro s’apprêtait à lui répondre. Satoshi l’arracha au comptoir, et ajouta :
— Excusez-le, il n’est pas dans son état normal. Tout ça était tellement inattendu ! Allez, viens, papa !
Au dernier moment, Goro ravala les paroles qui lui brûlaient les lèvres : « Je me suis prêté à un mariage bidon pour cinq cent mille yens ! Je n’ai jamais rencontré cette fille-là. Elle vient d’un patelin, quelque part en Chine, un patelin où elle n’avait jamais vu la mer ! Elle a été traînée chez des types de la pègre, elle s’est endettée jusqu’au cou, tout ça pour finir par crever sans recevoir de soins. C’est louche, non ? Qu’est-ce que ça a de clair ? C’est louche, toute cette histoire ! »
— Dites donc, Goro, attention ! Qu’est-ce qui vous prend ? lui demanda tout bas Satoshi en dévalant les marches de la sortie.
— C’est un peu trop simple, tout ça ! Vous êtes tous peinards : Sataké, le caïd local, toi… N’empêche qu’il y a quelqu’un qui est mort !
— Mais enfin, qu’est-ce que vous avez à déconner comme ça, Goro ! Vous déraillez ou quoi ?
— « Dans les conditions présentes, tout est parfaitement clair »… Tu parles ! Il n’y a rien de clair ! Une Chinoise crève comme ça dans un bled sombre et paumé, à l’étranger, et voilà qu’un soi-disant mari se radine pour la récupérer ! Bizarre, non ? Ça n’est pas clair, c’est le moins qu’on puisse dire !
— Au contraire, c’est tout à fait clair !
Satoshi poussa Goro dans le taxi.
— Qu’est-ce qui est clair ? Où est-ce que c’est clair ? Et d’abord, pourquoi est-ce que le flic ne vient pas fourrer son nez dans cette affaire ? Quand une personne est morte, elle ne l’intéresse plus ?
— Mais non. Ce qui est clair, c’est qu’ils savent tout. Écoutez, Goro. Réfléchissez. Ils ont prévenu la police compétente à Tôkyô. Ils ont même prévenu notre organisation. Ils savent tout. C’est parfaitement clair !
— Alors, pourquoi est-ce qu’on ne m’arrête pas ? Et Sataké ? Et toi ? Pourquoi est-ce qu’on ne se fait pas tous pincer ?
— J’en sais rien, moi. C’est sans doute pas prévu par la loi…
— Tu rigoles ! Proxénétisme, travail clandestin, enlèvement et séquestration : c’est bien ce que vous faites, non ? Et vous dormez sur vos deux oreilles, alors que moi, j’ai récolté dix jours de tôle pour avoir vendu des vidéos porno à des obsédés ! Cette fille-là, c’est nous, oui, nous tous qui l’avons tuée !
Satoshi fit claquer sa langue et repoussa Goro.
— Tenez-vous tranquille, Goro ! Pauvre type ! À peine dix jours de tôle, et voilà qu’il perd la tête !
La voiture suivit, sous la pluie, la route départementale longeant la mer, en direction de l’hôpital.
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