Le cheminot
Le Cheminot
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Après la gare de Biyoro, la petite ligne à voie unique à destination de Horomai restait un certain temps parallèle à la ligne principale, jusqu’au moment de quitter la zone d’habitation.
Le train circulant sur cette ligne n’était qu’un autorail à traction diesel de type KH 12 ; et ce jour-là, un express de tourisme aux compartiments vitrés allait le dépasser en le toisant avec placidité.
Coïncidence horaire ou bien mise en scène à l’intention des vacanciers ? Les passagers de l’express se bousculèrent aux fenêtres pour voir passer cette simple voiture orange – couleur emblématique des anciens Chemins de fer nationaux. Ensuite, comme elle arrivait à une charnière et prenait sur la gauche, des flashes se mirent à crépiter en grand nombre derrière les baies vitrées de l’express.
Le KH 12 – départ : dix-huit heures trente-cinq – était, pour la journée, le dernier des trois trains desservant Horomai.
— Regardez-moi ces m’as-tu-vu avec leurs appareils ! Qu’est-ce qu’ils ont à nous photographier comme ça ? Hein, chef ?
Le jeune mécanicien s’était retourné pour jeter un bref regard sur l’express disparaissant dans les champs enneigés. Puis il avait levé les yeux vers son compagnon de voyage : Senji, qui, debout, occupait la place en principe réservée au mécanicien auxiliaire.
— Ne dis pas de bêtises ! lui répondit ce dernier. Tu sais bien que de nos jours le KH 12 est une sorte de trésor culturel ! Il y a même des gens qui viennent exprès de la métropole, rien que pour l’admirer !
— Alors pourquoi est-ce qu’on supprime la ligne ?
— Va savoir ! Question de fréquentation, de rentabilité ou autre chose du même genre.
— Ah oui… ? fit le jeune mécanicien ; et il secoua le pouce par-dessus son épaule en désignant l’arrière du véhicule. Dans l’unique voiture, il n’y avait pas l’ombre d’un passager : rien que des sièges verts alignés sous la lueur blafarde des lampes fluorescentes.
— Franchement ! poursuivit-il. Quand vous dites ça, on ne croirait pas entendre parler le chef de la gare centrale de Biyoro !
— Pourquoi ?
— Vous savez bien, m’sieur ! Sur la ligne de Horomai, la fréquentation, c’est quelque chose dont on n’a jamais tenu compte. Depuis quatre ans que j’y travaille, c’est toujours comme ça au moment des vacances scolaires. Alors je me demande pourquoi on a attendu jusqu’à maintenant pour fermer la ligne.
— J’en sais rien, moi ! Si elle a pu encore tenir le coup, c’est grâce à ses performances passées ! Une faveur en récompense des services rendus, quoi ! Toi qui es né à Horomai, tu te rappelles bien comme c’était animé dans le temps !
Horomai, terminus de la ligne, avait jadis connu son heure de gloire depuis la fin du e XIX siècle. C’était alors l’un des centres charbonniers les
plus connus du Hokkaidô {1} ; la petite ligne, qui s’étendait sur vingt-et-un kilomètres, comptait six gares ; et des trains de type D51, en d’incessantes navettes, rejoignaient la ligne principale avec de pleines cargaisons de charbon. Mais à présent, il ne restait que des autorails à traction Diesel pour effectuer, entre Biyoro et Horomai, des allers-retours matin et soir à l’intention des lycéens. Quant aux autres gares de la ligne, elles n’avaient plus de chef attitré. Dix ans, déjà, que la dernière mine avait fermé.
— Il paraît que monsieur Otomatsu, le chef de gare de Horomai, prend sa retraite cette année. C’est peut-être pour ça qu’on ferme la gare…
— Allons donc ! Tu ne vas pas te mettre à parler comme mon adjoint ! Tu n’imagines quand même pas que les gens de Sapporo soient attentionnés à ce point-là !
Le KH 12 fit une halte à la gare inhabitée de Biyoro-nord – simple formalité…
— Oh ! là, là ! Il faudrait déblayer le quai ; par ici, la neige s’amoncelle…
— Oh ! laisse… En voiture !
Senji, toujours debout à son poste, donna en toute hâte l’ordre du départ, d’une voix rauque. À nouveau, la voiture se mit à glisser sur les champs enneigés, dans un grondement solennel.
Tout en serrant le col de son paletot, Senji poursuivit :
— Otomatsu n’est pas le seul à prendre sa retraite. Mm… l’année prochaine, ce sera mon tour.
— Oui, mais vous, ensuite, vous aurez un poste important : responsable
des galeries marchandes de la gare {2} !
— Qui t’a raconté ça ?
— Mais comment donc ! Tout le monde le sait à la gare de Biyoro ! Les galeries seront inaugurées au printemps de l’année prochaine, et c’est là que vous serez affecté !
— Ne délire pas ! Je me donne encore le temps de la réflexion. Je me vois mal en costume-cravate, au milieu de tous ces vendeurs venus de la métropole, accueillant le client d’un air déférent.
— Allons donc ! Comme si l’on pouvait rester cheminot toute sa vie ! Ne pas connaître autre chose que le bruit de la SL : tuut ! tuut !
Le mécanicien leva la main gauche, et en répétant tuut ! tuut ! fit mine, avec un air moqueur, d’actionner un sifflet de locomotive.
Senji, distraitement, regarda la plateforme du KH 12 ; elle était parsemée de croûtes de peinture.
Ses yeux s’arrêtèrent sur la plaque : Chemins de fer du Hokkaidô. Quand les Chemins de fer nationaux avaient été privatisés et divisés en plusieurs secteurs géographiques, les sociétés constituées pour prendre en charge chaque secteur s’étaient toutes dotées d’une appellation analogue : Chemins de fer, suivie du nom de la région. Mais ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que, dans le Hokkaidô, pour le caractère signifiant fer on a choisi une graphie inhabituelle. Au lieu de l’écrire avec l’idéogramme argent suivi de l’idéogramme perte, on a modifié l’orthographe !
Avec tant de lignes déficitaires, les Chemins de fer du Hokkaidô partaient de très bas. Et par superstition – disons : pour attirer la chance –, on a évité d’accoler le caractère signifiant perte à celui qui désigne l’argent.
Modification graphique assez disgracieuse…
— Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? reprit le mécanicien. Parce que si on m’affecte à la ligne principale…
— Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
— Les nouvelles rames de la ligne principale, je n’y connais strictement rien ! Mais ça m’embêterait encore plus s’il fallait aller travailler dans un kiosque ou servir des nouilles sur un quai !
— Qu’est-ce que tu me chantes là ! Toi qui sais conduire un tortillard comme celui-là, tu te débrouilleras très bien partout, même aux commandes d’un train à grande vitesse ! Tu devrais plutôt te réjouir !
— Allons ! Moi qui n’ai jamais dépassé le cinquante à l’heure, rien que l’idée d’aller plus vite, ça me fout déjà la trouille ! Je me connais !
Avec ses gants de travail, Senji essuya des gouttes d’eau déposées sur les vitres.
La voiture gravissait une pente douce. À droite comme à gauche, les lignes que dessinaient les montagnes se rapprochaient. Toutes les fois que le train passait un petit tunnel, la neige gagnait en épaisseur.
— Dites donc, m’sieur ! Demain, on devrait sortir le chasse-neige !
Quand on concentrait son regard sur la bande de lumière que découpait le phare à l’avant du train, on avait l’impression d’entrer dans le monde de l’inconnu. Senji, les coudes posés sur le tableau de distribution électrique, affrontait du regard la lumière et l’ombre.
— Quand on sera arrivés à Horomai, tu peux rentrer tout de suite. Ce sont les congés du Nouvel An, et si la voiture tombe en panne en plein voyage, tu ne trouveras personne dans le secteur pour te dépanner.
Le mécanicien jeta un regard concupiscent sur la grande bouteille de saké posée aux pieds de Senji.
— Je comptais bien rester à Horomai ce soir…
— Ne fais pas l’idiot ! Et s’il y a des gens qui veulent prendre le dernier train pour Biyoro ?
— Impossible !
La voiture fit une halte dans une gare située en pleine montagne. Il n’y avait personne ; pas même d’éclairage devant la gare ; rien que des locaux déserts.
— Si je vais chez Otomatsu, fit Senji, ce n’est pas simplement pour lui souhaiter la bonne année ! Imagine ce que devront se dire les deux vieux que nous sommes ! Tu te vois sangloter avec nous, un verre de saké à la main ? Hein ?
— Bon, ça va. Je plaisantais ; faut pas prendre tout ce que je raconte au sérieux, m’sieur ! En voituuure !
— Quelle voix de stentor !
— J’imite monsieur Otomatsu.
Peu après, largement au-delà d’une rivière prise par les glaces, au pied de l’ombre noire que faisait un terril, des lumières apparurent : c’était Horomai.
— Actionne le sifflet ! On a cinq minutes de retard. Otomatsu doit nous attendre sur le quai.
Le KH 12 fit entendre un sifflement poussif dont l’écho se répercutait dans les montagnes, comme pour gémir sur ses jours qu’il savait comptés.
Dans le cercle que découpait la sortie du tunnel, apparut toute la gare de Horomai.
Derrière le bâtiment blanc se dressaient les ombres des anciens locaux de la mine et celles des convois, pareilles à des monstres.
Le conducteur et Senji prononcèrent ensemble les formules d’usage, le doigt pointé sur le sémaphore.
Un projecteur illuminait le quai tout en briques. L’espace réservé aux marchandises, jadis encombré de wagons à ciel ouvert et de locomotives, était à présent couvert de neige à perte de vue.
— Regardez un peu ça, m’sieur ! On se croirait dans un conte fantastique !
Il n’était pas jusqu’au bruit des roues qui ne fût assourdi. Le vieux chef de gare de Horomai, brandissant une lanterne, se tenait debout sur le quai du terminus. Une neige très fine tombait sans discontinuer.
— Il a dû rester comme ça, immobile, à nous attendre ; et nous avons cinq minutes de retard ! Le thermomètre est sans doute à moins vingt – ou peut-être plus bas encore !
Portant un épais manteau des Chemins de fer nationaux couvert de neige aux épaules, et la tête coiffée d’une casquette bleu marine au cordon bien noué sous le menton, Otomatsu demeurait planté tout au bout du quai. D’un coup de reins énergique, il se redressa ; puis, afin d’indiquer nettement la direction à suivre, il se mit à déplacer la pointe de ses doigts gantés d’un épais coton.
— Quelle allure, cet Otomatsu ! Un vrai tableau !
— Hé, dis donc ! Ce n’est pas comme ça qu’un jeunot comme toi doit parler de lui ! C’est le chef de gare, ne l’appelle pas autrement ! Regarde-le bien : voilà un vrai cheminot ! Rien de comparable à un idiot de chef de gare qui se retrouve dans une galerie marchande une fois qu’il a quitté l’uniforme ! Lui, c’est une autre pointure !
— Ouais… et son image me met les larmes aux yeux !
Le mécanicien actionna son alarme et tira sur le frein. Le KH 12 s’immobilisa le long du quai, cependant que vrombissait encore le moteur Diesel.
Sur le quai, une fine couche de neige avait eu le temps de s’accumuler pendant les cinq minutes précédant l’arrivée du train. Otomatsu s’approcha ; ses bottes crissaient.
— Bonsoir, Oto, dit Senji. Quel froid, ici ! Tu nous excuseras d’être en retard !
Et il descendit sur le quai en se forçant à sourire.
— Ça ne fait rien. Bonne année !
— Oui ! Bonne année ! J’aurais bien voulu réveillonner avec toi, mais j’ai mon fils Hideo à la maison, avec son bébé.
— Ah bon ? Hideo est papa ? Ce qui veut dire que toi, tu es maintenant grand-père ! Et pour la première fois ! J’imagine la joie que te donne le bébé !
— Il est mignon tout plein !
Senji se cacha la bouche de sa main gantée, craignant que ces suaves paroles n’aient blessé Otomatsu.
— J’avais bien demandé à Hideo de m’accompagner pour venir te souhaiter la bonne année ; mais il reprend le boulot demain : il doit rentrer chez lui. J’espère que tu ne lui en veux pas !
— Mais non ! Il n’y a pas de mal ! Quand on est chef de section à l’administration centrale de Sapporo, c’est bien normal d’être si occupé ! Dis-lui surtout de ne pas se sentir coupable !
— Avant le printemps, il viendra te saluer et te faire ses excuses, je te le promets ! En début de carrière, il était très sûr de lui, il n’arrêtait pas de répéter : « Moi vivant, personne ne touchera à la ligne de Horomai ! » Et voilà le résultat… Désolé. Toutes ces rodomontades n’auront pas servi à grand-chose ! Je suis vraiment navré !
Senji ôta sa casquette et inclina sa tête chauve.
— Arrête, Senji ! C’est la meilleure, celle-là ! Si le chef de la gare centrale de Biyoro se met à me faire des excuses, qu’est-ce que je peux dire, moi…
Otomatsu, confus, passa à côté de Senji et, jetant un coup d’œil dans la cabine de conduite :
— Bonsoir ! dit-il. Venez vous réchauffer dans les locaux de la gare !
Le mécanicien, les yeux fixés sur le dos toujours voûté de Senji, lui répondit :
— Avec cette neige, j’aime autant rentrer tout de suite, chef !
— Comme vous voudrez… « Chef » ? C’est Senji qui vous a dit de m’appeler comme ça ? « Chef » ! Ça me fait tout drôle ! Je n’ai personne à mes ordres !
Et sur ces mots, Otomatsu tira un fanion qu’il cachait dans le dos de son manteau. Il se mit à tapoter le dos de Senji, tout en courbant son corps grand et maigre qui ressemblait à celui d’un échassier.
— Dis donc ! Tu as encore grossi, non ?
— Tu crois ? (Senji finit par se redresser.) J’ai trop mangé pendant les fêtes. Tiens, voilà pour toi, de la part de ma femme !
— Oh, merci ! Enfin, on va pouvoir se payer du bon temps ! Va t’installer dans le bureau. Je viendrai te rejoindre quand le train sera reparti.
Sans prendre la peine de regarder Otomatsu qui allait donner le signal du départ, Senji se dirigea vers les locaux de la gare en enjambant les rails.
La gare de Horomai était une belle construction qui conservait le style des années vingt. Il y avait une vaste salle d’attente très haute de plafond. Dessous, un entrecroisement de grosses poutres aux teintes brunes. On voyait même une lucarne triangulaire ornée d’un vitrail aux motifs romantiques.
Sur le mur, au-dessus du poste de contrôle des passagers encadré de bois, se trouvait encore, laissé là comme par mégarde, l’emblème des Chemins de fer nationaux : une roue motrice. Les bancs, d’un noir luisant, étaient de véritables pièces d’antiquité.
Senji se demanda si du moins l’on ne pourrait pas conserver le local tel quel. Il commença à se réchauffer les mains devant un poêle à mazout et, comme il était jusque-là resté debout sans interruption, s’installa sur un banc.
Dans l’obscurité résonna le sifflet de la voiture diesel.
— Me voilà ! Dis donc ! Regarde, Senji : le magasin Daruma a fermé !
De retour dans les locaux, le dos tout imprégné par l’odeur de la neige, Otomatsu, tout en repliant son fanion, avait désigné l’espace qui s’étendait devant la gare.
— Tiens, c’est vrai ! Et qu’est-ce qu’elle est devenue, la vieille dame qui tenait la boutique ?
La boutique en question était un magasin où l’on trouvait un peu de tout, et qui, seul, avait longtemps réussi à tenir le coup ; mais à présent ses lumières s’étaient éteintes et la bâtisse prenait des airs penchés…
— Son fils s’est acheté un appartement à Biyoro. Alors je n’aurais quand même pas pu retenir une dame de plus de soixante-dix ans ! Pour la remplacer, il faudrait peut-être que je me mette à vendre des cigarettes et des journaux !
— Non ! Ne te donne pas de soucis superflus ! Tu ne vas quand même pas tout faire seul : vendre les tickets, nettoyer la gare, entretenir la voie ferrée, et en plus tenir un kiosque !
— Évidemment ; mais il reste quand même une centaine de maisons à Horomai. Elles ne sont plus habitées que par des petits vieux, c’est vrai, mais ces gens-là peuvent tout de même avoir envie de lire quelque chose, au moins le journal !
Du bureau s’élevait la mélodie mélancolique d’une chanson populaire. L’ombre que faisait le terril donnait à Senji l’impression d’écraser la gare. Il alluma une cigarette.
— Allons ! Que la fête commence ! Voilà un saké de pays qui nous vient de Sapporo ! Un cadeau de Hideo !
— Merci, tu me gâtes avec toutes ces bonnes choses, répondit Otomatsu. Depuis la mort de ma femme, je ne fais rien de spécial, moi, pour la Nouvelle Année.
— Ça fait combien de temps que Shizue nous a quittés ?
— Combien de temps ? Oh, rien que deux ans ! Mais pour moi, c’est comme si ça en faisait déjà dix !
— J’imagine bien qu’elle te manque…
— Ne crois pas ça ! Dans la région il n’y a rien que des vieux de la vieille, comme moi ! Alors tu sais, je suis endurci ! Bon, on éteint le radiateur ici, et on rentre !
Avant d’entamer le festin, Senji avait quelque chose à ajouter :
— Au fait… pour le printemps de l’année prochaine, je crois que je vais réussir à me recaser : dans les galeries marchandes de la gare !
— Ah bon… eh bien, bravo !
— Alors je me suis dit que toi aussi, tu pourrais peut-être venir à Biyoro. Ce sera un bâtiment de onze étages avec des ascenseurs vitrés. Un projet élaboré en commun par la Compagnie et par un grand magasin de Tôkyô. Je pourrais plus ou moins intercéder en ta faveur…
— Bah ! Je n’ai besoin de rien !
Senji se tut, songeant qu’il avait été maladroit dans ses propos.
— Tu es bien gentil, continua Otomatsu, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée de vouloir m’aider.
— Pourquoi ?
— Voyons ! Moi qui n’ose même pas prendre un escalier roulant ! Au début, on était, toi et moi, de simples cheminots, c’est vrai ! Mais toi, tu t’es finalement retrouvé chef de gare à Biyoro, tandis que moi… Et maintenant, toi et moi, c’est le jour et la nuit !
— Pourtant tu t’y connais, en mécanique !
— Oh non ! C’est vrai que je connais assez bien les chemins de fer, mais je n’ai aucune formation. J’ai tout appris sur le tas, ce qui m’a d’ailleurs valu pas mal de coups de pelle ! Dans ces galeries marchandes, les employés venus de Tôkyô me regarderaient comme un véritable étranger !
Chaque fois que la conversation retombait, le silence de la nuit tout enneigée se faisait envahissant, à un point effrayant.
— Dis-moi, Senji, le petit Hideo ne s’est pas donné trop de mal pour moi, au moins ?
— Pas du tout ! Bon, c’est vrai qu’avec son diplôme de l’université du Hokkaidô, il a plus ou moins entamé une belle carrière : ce n’est pas un subalterne ! Mais de là à pouvoir intervenir sur une question comme celle de la réorganisation des lignes !
— J’aime mieux ça !
Senji essuya la neige qui, au lieu de fondre, gelait instantanément sur les épaules d’Otomatsu, et redevint silencieux.
— Ta femme va bien ? lui demanda Otomatsu.
— Oui. Et elle n’a toujours pas maigri !
Un souvenir déplaisant surgit dans la mémoire de Senji.
Il crut revoir Otomatsu, le front baissé dans la chapelle ardente de l’hôpital, à Biyoro, lorsqu’il avait perdu sa femme. L’épouse de Senji avait depuis lors toujours reproché à Otomatsu de s’être refusé à accompagner celle-ci dans son agonie. Elle le disait insensible. Malgré les nombreux appels qu’il avait reçus, tous aussi alarmants les uns que les autres, Otomatsu s’était effectivement contenté de prendre le dernier train pour Biyoro après avoir éteint derrière lui les lumières de la gare de Horomai. Un nombre incalculable de fois, la femme de Senji avait téléphoné à Otomatsu ; et finalement, c’est elle qui avait accompagné l’épouse de ce dernier jusqu’aux portes de la mort. Elle lui en avait tenu rigueur, et c’était bien normal. Ce jour-là aussi, comme tous les autres jours, dans un manteau couvert de neige glacée, Otomatsu était resté immobile au chevet de la défunte, tête basse. Rudoyé par la femme de Senji qui en le secouant lui reprochait de ne pas verser la moindre larme, il s’était borné à lui répondre en un murmure :
— Non, moi, je ne suis qu’un cheminot. Pour un malheur personnel, je n’ai pas le droit de pleurer.
Il s’était contenté de demeurer sur place à chiffonner son manteau au niveau des genoux, et sans laisser couler une seule larme.
À ce spectacle, Senji avait cru, à nouveau, entendre grincer les roues du D 51, et sentir monter à ses narines l’odeur de sa fumée grasse.
— Dis-moi, Senji…
Otomatsu enleva sa casquette et la posa au-dessus du poêle. C’était une casquette des Chemins de fer nationaux : bleu foncé et entourée d’un cordon rouge délavé, avec une médaille qui représentait une roue motrice. Senji avait un peu honte de celle qu’il portait…
— Oui ?
— Mon sort à moi importe peu, poursuivit Otomatsu. Mais, le KH, lui, qu’est-ce qu’il va devenir ?
— Ma foi… Le KH 12 date de 1952, quand nous étions encore à la chaudière du D 51.
— Alors… il va finir à la ferraille ?
— Il aura fait du bon travail, celui-là !
Senji se rappelait encore parfaitement ce jour où un train de type KH 12, flambant neuf, avait été mis en service sur la ligne de Horomai.
Il crut se revoir, de gros cordons de paille à la main, en train de polir les roues du D 51. Otomatsu, au tender, brassait du charbon. Le long de la voie ferrée, villageois et mineurs agglutinés observaient la scène. Quand le KH 12 rutilant avait jailli de l’obscurité du tunnel, la foule l’avait accueilli avec des cris, comme on accueille une victoire. « Oh, Senji, regarde ! L’autorail ! Un KH 12 ! » s’était écrié Otomatsu ; et sans quitter le tender, il avait brandi sa pelle. Les ovations des spectateurs s’étaient poursuivies jusqu’à ce que le chef de gare, debout à l’extrémité du quai, ait reçu le bâton pilote marquant le passage du train.
— Ma foi, dit Otomatsu, si le jeunot qui était à la chaudière du D 51 arrive à l’âge de la retraite, on ne va quand même pas demander à un train de servir plus longtemps qu’un homme ! Ce serait trop cruel !
— Mais, Oto ! Notre KH 12, si ça se trouve, est le dernier autorail de tout le pays ! Avec un peu de chance, il pourra se recaser dans un musée ou dans un de ces parcs où on expose des wagons du temps jadis !
— Dans ce cas, moi aussi, je vais demander qu’on m’expose dans un musée !
Tous deux s’étaient enfin mis à rire ensemble.
— Bon, on va fêter le Nouvel An !
On éteignit les lumières du quai. Les reflets de la neige éclairaient vaguement la salle d’attente.
— Tiens, qui est-ce qui a laissé ça ?
Il y avait, sur un banc placé contre le mur, une poupée de celluloïd assise, les bras ouverts.
— Tiens, c’est vrai ! répondit Otomatsu. Elle était là, tout à l’heure, en train de jouer… Oui : elle est partie et je ne m’en suis même pas aperçu !
Otomatsu se précipita sous le porche, qui découpait un carré dans l’obscurité, et scruta l’espace qui s’étendait devant la gare.
— Un petit bambin de celluloïd ! Elle n’a pas l’air neuve, cette poupée ! Tu as eu de la visite ?
— Pas vraiment, répondit Otomatsu ; je ne l’avais jamais vue. Une petite fille. Elle est restée là un bon bout de temps à s’amuser.
— Une petite fille que tu n’as jamais vue ? Impossible !
— On l’aura amenée en voiture pour les fêtes… Elle n’était pas plus grande que ça ; très mignonne, avec un cartable à bretelles tout rouge.
— Un cartable à bretelles ?
— Elle disait que c’était son père qui le lui avait acheté, pour qu’elle puisse entrer à la grande école ce printemps. Elle était adorable : elle s’est mise au garde-à-vous en me disant : « Regardez, monsieur ! » Et elle ne m’a plus lâché d’une semelle !
— On sait que tu aimes bien les enfants.
Otomatsu n’avait pas d’enfant.
Derrière le bureau se trouvaient deux pièces de six tatamis chacune et une cuisine : c’était toute la résidence d’Otomatsu.
Sur le modeste autel familial était posée une photographie de son père en uniforme ; et à côté, une autre, de sa femme encore toute jeune.
Senji alluma un bâton d’encens et resta un moment à considérer ces portraits.
— Et tu n’as pas de photo de ta fille ?
— Mais non ! Elle avait à peine deux mois quand elle nous a quittés.
— Elle s’appelait comment, déjà ?
— Yuk’ko. Comme la première neige était tombée le dix novembre, jour de sa naissance, on l’avait appelée Yuki (neige) et Ko (enfant) : Yuki-ko. Tu te souviens ? On a même dit qu’un jour, on la marierait à Hideo !
— Ah… oui ! Hideo devait être collégien. Quand je lui ai demandé s’il était d’accord pour l’épouser, ça l’a mis mal à l’aise ! Au point qu’il ne voulait même plus la prendre dans ses bras !
Assis face à face à une table ronde, tous deux buvaient du saké froid.
Ils avaient éteint la radio ; même le bruit de l’eau coulant en un mince filet avait quelque chose de gênant.
— J’ai honte de le dire, mais je continue à compter l’âge de Yuk’ko. Si elle était en vie, elle aurait aujourd’hui dix-sept ans !
— C’est vrai que tu l’as eue sur le tard.
— J’avais quarante-trois ans, et ma femme trente-huit, quand le ciel nous l’a donnée. Hélas…
Il était bien rare d’entendre Otomatsu se plaindre ainsi.
Le chef de gare Sato Otomatsu fut tiré du sommeil par une présence humaine au guichet. La pendule, d’une ponctualité toujours parfaite, sonnait minuit.
— Monsieur ! Monsieur !
Quelqu’un essayait de regarder à travers la fenêtre en plastique du guichet. Une voix douce appelait Otomatsu.
— Qui ça peut bien être à une heure pareille ! Il y a une personne malade ?
Pour ne pas éveiller Senji qui, enveloppé dans sa couette jusqu’à la tête, dormait profondément, Otomatsu se déplaça avec d’infinies précautions. Il tira le rideau, et vit une petite fille avec un foulard rouge, accoudée au guichet. Elle était plus grande que celle de la veille, mais avait les mêmes yeux, bien fendus en amande.
— Ah… C’est pour la poupée ?
Elle fit oui de la tête.
Il passa sur son pyjama une robe de chambre fourrée pour rejoindre la salle d’attente.
Sans qu’on s’en soit aperçu, la neige avait cessé de tomber. De l’entrée partait une traînée lumineuse laissée par la lune.
Un lointain grondement semblait venir des cieux.
— Tu viens de la part de ta petite sœur ?
Otomatsu lui remit la poupée de celluloïd.
Elle le paya d’un charmant sourire.
— Sa poupée lui manquait tellement ! Il fallait voir comme elle pleurait !
— Dis donc, tu es gentille de t’occuper d’elle comme ça ! On ne voit pas beaucoup ta famille par ici ! Vous venez d’où ?
« Une fille aussi jolie et au teint si clair doit être d’une grande ville ! » pensa-t-il.
— Nous sommes de la famille Sato, pas loin du sanctuaire.
— Ma foi ! Sato, Sato… ! Il n’y a que des Sato par ici ! Moi aussi, je m’appelle Sato ! Voyons… Près du sanctuaire ? Le marchand d’huile ?
— Non, fit-elle de la tête.
— Alors, c’est Issa ? Ou Torao ?
Sans mot dire, elle continua à faire non, apparemment indifférente à ce questionnement. Elle semblait parfaitement savoir que dans ce village il n’y avait plus que des vieux !
— Nous sommes venues chez grand-père pour les vacances.
« Arrêtons de la questionner ! » songea-t-il.
— Tu n’es pas prudente de te promener comme ça toute seule ! Il n’y a pas d’ours par ici, mais tout de même ! Tu pourrais très bien t’enfoncer dans la neige ou t’écarter du talus ! Et ça risquerait de te coûter la vie ! Attends-moi donc, je vais te raccompagner !
— Non, non ! J’habite tout près ! Et avec la lune, il fait très clair !
Il y avait dans son langage assurance et lucidité.
— Quel âge as-tu ?
— Douze ans.
— Alors, tu vas au collège ? Non, pas encore…
— Je termine l’école primaire. J’entrerai cette année au collège. Dites, m’sieur…
Luttant contre le froid et piétinant sur place, elle cessa de parler.
— Pipi ? Les toilettes sont à droite en sortant. Attends, je vais allumer.
Otomatsu ouvrit doucement la porte du bureau pour rétablir le courant. Un éclairage un peu terne illumina le quai enneigé.
— J’ai peur toute seule. Vous voulez bien venir avec moi ?
— Bon, d’accord, je t’accompagne.
En se penchant un peu, la fillette mit sa main dans celle d’Otomatsu.
— Allons ! Il n’y a pas de raison d’avoir peur, voyons.
En tenant cette petite main, Otomatsu se sentit tout triste. Comme s’il avait retrouvé, dans cette enfant comme dans sa petite sœur venue la veille au soir, l’image de sa fille morte : Yuk’ko. Pourquoi une telle pensée ? Était-ce de savoir qu’il ne serait plus là trois mois plus tard ?
Sans cette maudite grippe, Yuk’ko aurait grandi comme elle ; comme elle, chaque soir elle aurait pu prendre la main de son père pour aller faire pipi… Tout le mal venait de ce que la petite était née dans un village dépourvu de médecin et qu’on l’avait mise à dormir dans une pièce exposée à tous les courants d’air, à côté du bureau ! C’était à cause de son travail à lui que sa fille était morte ! Cette idée le torturait.
En attendant la fillette devant la porte des toilettes, Otomatsu regardait vaguement dans la direction du quai opposé.
Cela s’était passé dix-sept ans plus tôt. Un matin, par une tempête de neige, il avait vu sa femme partir de ce même quai, avec Yuk’ko enveloppée dans ses bras. Comme tous les jours, de son doigt tendu il avait donné à la voiture le signal du départ ; et le soir, la voiture avait ramené Yuk’ko enveloppée dans la même couverture, mais toute froide…
— Et tu te sers de ton fanion pour accueillir une enfant morte ? lui avait dit sa femme, accroupie sur le quai couvert de neige et serrant très fort Yuk’ko contre son sein.
Quelle réponse lui faire ?
— Que veux-tu ? Je suis un cheminot. Que veux-tu que je fasse ? Par une tempête pareille, qui guidera le KH, si je ne suis pas là avec mon fanion pour m’en occuper ? Il faut que je modifie l’aiguillage. Les enfants vont rentrer de l’école…
— Ton enfant aussi… lui avait répliqué sa femme, elle est rentrée, comme tu vois ! Yuk’ko est revenue… aussi glaciale que la neige !
Cela avait été leur premier et dernier affrontement.
L’enfant morte poussée par sa femme contre lui, son poids lourd à faire chanceler : cette impression ne l’avait depuis lors jamais quitté. Recevoir ce fardeau lui avait coûté mille fois plus d’efforts que de déplacer des rails pris par les glaces.
Une autre voix lui revint aussi en mémoire : « Dites, m’sieur Oto… Yuk’ko est morte ? » C’était la voix de Hideo. En jetant son cartable de grosse toile, il s’était glissé entre Otomatsu et sa femme, et avait pris le corps de Yuk’ko dans les bras d’Otomatsu pétrifié. « Oh… ma pauvre Yuk’ko ! Et moi qui aurais voulu t’épouser ! Je regrette, madame Shizue. Mais monsieur Otomatsu, quand il agitait son fanion, il le faisait pour nous : il ne faut pas lui en vouloir… hein ? »
Il enferma tous ses souvenirs amers dans sa robe de chambre dont il serra le col, et demeura le front baissé. « Au printemps, songea-t-il, je ne serai plus cheminot. Alors, je pourrai pleurer. »
— Merci, monsieur !
— Tiens ! Prends ça !
À la petite fille qui venait de sortir des toilettes, il donna une canette de café qu’il gardait bien au chaud dans sa robe de chambre.
— Tu es très jolie ! Et ta maman aussi est certainement très belle. Mais je me demande bien qui c’est…
— Prenez la moitié de ce café, monsieur !
— Non merci, ne te gêne pas ! Prends tout !
Otomatsu avait vu grandir tous les enfants du village ; et tous étaient partis pour la ville ; mais aucun de leurs visages ne l’avait quitté. S’il avait pu ressentir tant de tendresse et de joie au spectacle des enfants d’autrui, quel aurait été son bonheur s’il avait vu grandir ainsi sa propre fille !
Il n’aimait pas se rendre à Biyoro. Il savait que la vue des adolescentes le submergerait de tristesse. Quand il traversait les galeries marchandes en sous-sol, il ne pouvait manquer d’avoir le regard sollicité par tout ce qui était fait pour une fille de l’âge qu’aurait eu la sienne. Il lui était même arrivé de manipuler des cartables rouges à bretelles ou bien d’acheter un foulard ou un blouson, pour en faire ensuite cadeau à des enfants rencontrés au hasard, puisqu’il aurait été absurde de rapporter ces objets chez lui.
La petite fille avait fini de boire. Elle le tira par la manche et lui fit signe de se baisser.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il se baissa jusqu’à ce que sa tête touchât presque celle de l’enfant ; aussitôt, elle lui passa les bras autour du cou, le tira vers elle et, en un baiser, fit passer une gorgée de café de sa bouche à la sienne.
— Ouh ! Qu’est-ce que c’est que ça ! Pour une surprise, c’est une surprise !
Elle se mit à sautiller sur le quai verglacé et tomba sur le derrière, avant d’éclater de rire.
— J’ai embrassé le chef de gare sur la bouche !
— Qu’est-ce que c’est que ce chahut ! Petite polissonne !
— Bon, je reviendrai demain ! Salut !
— D’accord, salut ! Mais fais attention ! Ne marche pas trop au bord, tu risques de tomber dans la neige ! Et ne va pas trop vite !
Il ne fallut à la fillette que quelques secondes pour passer en courant la porte de contrôle des voyageurs, sans cesser de se retourner à plusieurs reprises. Elle semblait avoir des ailes.
— Ne cours pas comme ça !
Quand il regagna la salle d’attente, il n’y avait plus trace de la visiteuse. La lune, avec netteté, éclairait la pièce, et sur les murs de plâtre jauni les vitraux découpaient des motifs en sept couleurs comme ceux d’une lanterne.
Senji fit grincer la porte, les yeux encore pleins de sommeil.
— Qu’est-ce qui se passe, Otomatsu ? Il fait encore noir. Oh… minuit ! On est loin de l’heure du lever !
Il s’était retourné pour regarder la pendule ; puis il bâilla.
— Tu sais, fit Otomatsu, la petite fille d’hier soir… Sa sœur est venue chercher la poupée. Oh, mais… c’est drôle ! Elle l’a encore oubliée !
La poupée de celluloïd était effectivement posée sur un banc.
— Elle reviendra…
— Je voudrais bien la leur rapporter, mais je ne sais même pas d’où elles viennent !
Senji regarda le quai illuminé par la lune, de l’autre côté du passage réservé aux voyageurs, puis fixa Otomatsu d’un air intrigué.
— Dis donc, mon vieux ! Tu as dû rêver ! Comment veux-tu qu’un enfant se promène à une heure pareille !
— Écoute, elle est très jolie, mais alors, quelle polissonne ! Elle doit venir de Sapporo ou d’Asahikawa. Les enfants des villes se couchent tard.
— D’accord, mais là, tout de même, ça fait vraiment trop tard ! Ce n’est pas plutôt un fantôme des neiges ?
— Si c’était un fantôme des neiges, comme tu dis, je serais transformé en glaçon !
— Quoi ?
— Non, rien…
La poupée sous le bras, Otomatsu regagna l’office ; il fit mine de s’asseoir à son bureau et de consigner les faits du jour dans son registre, alors qu’il n’avait rien à noter.
Senji repartit par le train du matin ; et dans l’après-midi Otomatsu reçut un appel téléphonique de l’administration centrale des Chemins de fer, à Sapporo.
Quand il comprit d’où venait le coup de fil, il se mit spontanément au garde-à-vous. Puis une voix familière résonna à son oreille :
— Bonne année ! Hideo à l’appareil. Comment ça va ?
— Tiens, Hideo ? Oh pardon, ce n’est pas comme ça que je devrais m’adresser à un chef de service de l’administration centrale… Ton père a pris ce matin le premier train pour Biyoro.
— Je l’aurais bien volontiers accompagné, mais il fallait que je reprenne le travail dès aujourd’hui.
— Tu n’as pas à t’excuser ! À propos, merci de m’avoir aidé ! Grâce à toi, je pourrai cesser mon activité en même temps que la ligne de Horomai ! Pour un cheminot comme moi, ça fait chaud au cœur… C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à ton père.
Un silence au bout du fil. Otomatsu imaginait Hideo assis à son bureau, là-bas, à Sapporo. Et c’est bien pourquoi il avait simulé la joie.
— Dites-moi, fit enfin Hideo, je viens de vous envoyer les documents. Mais j’ai pensé que ça manquait de politesse d’agir ainsi, et je voulais vous présenter mes excuses de vive voix…
— Tu n’as pas d’excuses à me faire ! Au contraire ! Tu as dû ennuyer passablement tes supérieurs, et j’espère que ça ne nuira pas à ton avancement.
— Oh, non ! Moi, je n’ai rien fait ! C’est mon père : tous les jours il venait à l’administration parlementer avec les responsables. Chaque année, à Biyoro, il rassemblait plus de dix mille signatures pour sa pétition…
— Ah bon ? Senji ne m’en avait jamais parlé ! Je ne savais pas…
— Il enlevait son uniforme de chef de gare pour se mettre en bleu de travail. Quand il avait des congés, il passait la journée debout dans la galerie commerçante, au sous-sol. Je sais que ce n’est pas à moi, son fils, de le dire, mais… comprenez-moi : même si vous n’en êtes pas convaincu, ne lui en veuillez pas. Je vous demande pardon de tout mon cœur. Je ne suis qu’un incapable.
— Allons ! Ne t’excuse pas ! Je me sens gêné d’entendre un supérieur me parler avec autant de respect.
Un instant, Hideo demeura muet : on n’entendit plus que sa respiration.
— Monsieur Otomatsu, je vous suis reconnaissant de tout cœur.
— Ne sois pas ridicule : c’est moi qui suis confus !
— Non, non, je vous assure : si j’ai pu poursuivre mes efforts jusqu’à ce jour, c’est grâce à vous qui étiez là, sur le quai de Horomai, malgré la pluie et la neige, pour nous faire partir et revenir. Je ne sais comment le dire, mais… vous nous avez communiqué votre énergie !
— Penses-tu ! Ce n’est certainement pas ça qui t’a permis d’entrer à l’université du Hokkaidô et de réussir au concours des fonctionnaires supérieurs !
— C’est vrai. N’empêche ! Je m’exprime mal, mais… tout le monde partage sans doute mon avis – comme tous ceux qui sont partis pour Tôkyô ! Ils n’ont pas pu vous oublier.
— Tu crois ? Si tu savais comme ça me touche, ce que tu me dis là !
Otomatsu raccrocha ; il se sentait vidé de ses forces.
D’un coup, c’était un demi-siècle qui, de tout son poids, semblait peser sur ses épaules. Appuyé des deux mains à son bureau, il demeura un long moment incapable de s’asseoir comme de se redresser.
Dans l’après-midi, la neige s’était remise à tomber – assez dru pour éclipser l’ombre des terrils. Au milieu de ce monde silencieux, Otomatsu entendit comme un bourdonnement d’oreilles, qui lui évoquait le grincement des rails. Il prit sa tête chenue dans ses mains.
Soudain, quelqu’un frappa à la vitre du guichet. Il leva la tête. C’était une lycéenne aux cheveux tressés, en train d’enlever la neige déposée sur sa gabardine.
— Bonjour, monsieur !
La façon qu’elle avait de s’incliner avec politesse ne surprit pas Otomatsu. Une pensée lui traversa brutalement l’esprit : c’était la grande sœur des deux précédentes visiteuses ; elle venait chercher la poupée. La joie illumina soudain le cœur d’Otomatsu !
— Tiens ! C’est toi, la plus grande des trois !
— Ça se voit que nous sommes sœurs ?
Elle souriait en se cachant les joues avec ses gants.
— Comment donc ! Vous vous ressemblez tellement : même visage, même voix !
— Excusez-nous pour hier ; excusez-nous, monsieur !
— Il n’y a pas de mal ! Ça m’a fait une distraction ! Allez ! Entre ! C’est plein de courants d’air par-là !
Avec curiosité, l’adolescente observa la salle d’attente, et la vue des piliers massifs ou des vitraux à l’ancienne lui arracha des cris admiratifs. Son profil était d’une éclatante beauté.
— Et vous êtes revenues toutes les trois au pays voir vos grands-parents ?
— Oui, dit-elle en se retournant et en balançant comme des cordes ses nattes qui lui descendaient jusqu’à la taille.
« Mais bien sûr ! songea Otomatsu. Tout s’éclaire enfin ! »
— Vous êtes les filles de Yoshie, la dame du temple Enmyo !
— Comment ? fit-elle, un moment déconcertée, avant de s’esclaffer à nouveau, d’un rire argentin. Je lui ressemble ?
— Voyons ! Tu as les mêmes traits que Yoshie à l’époque où elle était lycéenne. Ouf ! Ça me travaillait ! Je n’arrêtais pas de me demander de qui vous pouviez être les filles. Ma foi ! Une jolie personne qui soit en âge d’être votre maman… il n’y a que Sato Yoshie pour ça ! Elle était très studieuse ! Au point de présider le comité des élèves au lycée de Biyoro. Allez, entre ! Maintenant que j’y vois plus clair, je vais t’offrir quelque chose, ne serait-ce qu’une compote de haricots rouges !
— Merci, lui répondit-elle en ouvrant la porte du bureau. Elle ôta son manteau qu’elle s’empressa de plier avec soin, et plaça les mains au-dessus du radiateur. Son uniforme, un costume marin bleu foncé qu’ornait un ruban tout blanc, étonna Otomatsu.
— Tiens ! fit-il. C’est exactement le même uniforme que celui de jadis au lycée de Biyoro ! Maintenant, les élèves ont un blazer ! Eh bien, comme ça, tu es le portrait craché de ta mère !
— Dans le Hokkaidô, beaucoup de lycées publics ont conservé cet habillement.
Jadis, la dernière mine étant encore en exploitation, la salle d’attente avait été plus d’une fois envahie de lycéens. Otomatsu crut à nouveau les entendre : les garçons dans leur uniforme à boutons dorés, les filles en costume marin… Une trentaine, chaque matin. Il faisait l’appel avant le départ du train, et sa femme leur servait de la compote de haricots rouges ou de la lie de saké chauffée.
— Tiens ! lui dit-il. J’ai fait ça pour le Nouvel An, mais je n’ai pas tout mangé : je t’en sers une portion.
Assise sur la marche qui menait à la pièce du fond, elle prit le bol.
— Il doit être content, poursuivit-il, le monsieur du temple Emmyo, avec trois petites-filles aussi jolies que vous ! Ça lui fait de bonnes fêtes !
Tout en crispant sur le bol ses mains transies de froid, l’adolescente se retourna vers la pièce du fond.
— C’est bien rangé, dit-elle.
— Eh oui, je ne peux pas m’empêcher de ranger ! Je n’ai rien d’autre à faire de toute la journée ! lui répondit-il spontanément. Puis il songea : « Le supérieur du temple a certainement parlé de moi à sa petite-fille. Mes histoires ne la regardent pas, il n’aurait pas dû ! » Elle savait donc sans doute qu’il avait soixante ans, qu’il était veuf ; cette idée le gênait.
Elle se mit à déguster sa compote ; ses lèvres serrées l’une contre l’autre ressemblaient aux pétales d’une fleur. De temps en temps, elle jetait un regard à Otomatsu en fronçant les sourcils, ce qui lui donnait un air pensif.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Un chef de gare dans un patelin perdu, c’est quelque chose que tu n’avais encore jamais vu ?
— Il ne s’agit pas de ça ! C’est votre uniforme : il est si beau !
— Mon uniforme ? (Otomatsu déploya sa vieille veste de travail croisée.) J’en ai une autre, neuve, mais je préfère porter celle-ci : l’habitude ! (Derrière la fenêtre de verre, des rafales de neige s’étaient mises à gronder.) Oh ! C’est la tempête qui souffle ! Tu peux rester un moment. Le vent arrive de biais !
Comme elle ne répondait pas, il se retourna. La jeune fille était déjà dans la pièce du fond, en train d’admirer des objets de collection disposés sur une étagère.
— Oh ! La plaque du D 51 !
— Ça t’intéresse ?
— Ça vaut dans les trois cent mille yens ! Oh, génial : toute une collection de panneaux d’émail !
— Alors là, tu m’étonnes. Tu es une maniaque du train ?
— Je fais partie du club des amis du train, au lycée. Et je suis la seule fille !
— Ah bon ? Ce n’est pas commun !
Otomatsu ressentait une joie profonde.
Chaque année, il lui était arrivé d’accueillir dans sa gare un ou deux garçons des grandes villes, amateurs de trains, et il avait éprouvé un plaisir indicible à leur raconter le bon vieux temps des Chemins de fer nationaux. Parfois même, après des discussions aussi vives qu’interminables, il avait hébergé ses visiteurs pour la nuit ; mais jamais aucun d’eux n’était revenu. Une petite ligne locale, et qui ne demeurait en service que pour les navettes desservies par une voiture diesel, n’aurait guère pu attirer plus longtemps leur curiosité.
Tout à sa joie, Otomatsu montrait sa collection à la visiteuse : des plaques en émail indiquant la destination des trains, des panneaux d’autorails, différentes pièces, de vieux tickets, un réceptacle destiné au bâton pilote, un appareil à imprimer la date, introuvable ailleurs mais toujours utilisé.
— Si tu veux, tu peux prendre ce qui te plaît. De toute façon…
Il s’interrompit, et songea : « De toute façon, la ligne sera fermée ce printemps… »
— Mais c’est que… je n’ai pas d’argent sur moi.
— Allons ! Il est bien question d’argent ! Ne te gêne pas ! Tout ce que tu veux, je te le donne !
— Vraiment ? Tout ? Même la plaque du D 51 ?
— Bien sûr ! Ton grand-père a toujours été si bon pour moi ; et d’ailleurs, je suis de sa paroisse.
Une fois terminé son bol de haricots, elle disparut dans la cuisine, se dirigeant aussi sûrement que dans sa propre demeure.
— Oh ! Laisse tout comme ça ! lui dit-il.
Dans la pénombre de la cuisine on la voyait de dos, vêtue de son costume marin et pareille à une fleur de lys. Elle se mit à faire couler de l’eau.
— Dites, monsieur, racontez-moi encore quelque chose…
Il songea que le supérieur du temple aurait pu au moins lui passer un coup de fil. Et puis dans le fond, à y bien réfléchir, si ce dernier s’était abstenu de le faire c’était peut-être par gentillesse. Sans cette visite, Otomatsu aurait bu dès le matin et serait resté à dormir jusqu’à l’arrivée du train du soir. « À croire qu’ils se sont tous donné le mot pour me consoler ! se dit-il. Je me demande bien si Senji participe à ce complot ! »
Ce jour-là, Horomai fut frappé par une tempête si violente que l’on perdait toute notion du temps et de l’espace.
La vieille gare était plongée dans un monde immaculé : un monde privé de son et de lumière. La jeune fille n’était guère bavarde. Manifestant de temps à autre émotion ou admiration, elle écoutait le vieux chef de gare lui raconter ce qu’il avait vu et vécu. Otomatsu ne se sentait pas dans son état normal, à lui parler à cœur ouvert comme il le faisait à présent ; à mesure que les images du passé se présentaient à sa mémoire, il dévoilait tout ce qui était resté au fond de lui pendant un demi-siècle : amertumes aussi bien que fiertés. Tant de souvenirs accumulés et mêlés à la fumée grasse du diesel et à la consistance du charbon faisaient comme une croûte au fond de son cœur, sous l’uniforme élimé. Chaque fois qu’il racontait un événement, il soulageait vraiment son âme. Tout défilait : la formidable croissance économique, au moment de la guerre de Corée ; le coup de grisou survenu dans une mine, et qui avait transformé la gare en chapelle ardente ; les conflits sociaux et l’intervention des forces de l’ordre ; les mines fermant l’une après l’autre comme autant de lumières qui s’éteignaient.
Et lui, qu’avait-il eu à subir de plus cruel ? À cette question, impossible de répondre : « La mort de ma fille ». Il s’agissait d’une épreuve purement personnelle. Pour l’homme Sato Otomatsu, ce qu’il y avait eu de plus dur à vivre, c’était bien sûr la perte de sa fille ; ensuite, et sans nul doute, celle de sa femme. Mais pour le cheminot, pas de plus triste souvenir que celui de tous les enfants qu’il avait vus, chaque année, partir en groupe travailler dans les grandes villes.
— Des enfants plus jeunes que toi de deux ou trois ans quittaient le village en sanglotant. Je ne pouvais tout de même pas me mettre à pleurer avec eux ! Avec une bourrade et un sourire, je leur disais : « Allons ! Courage ! »… Mais j’avais le cœur gros. Alors je restais debout à l’extrémité du quai, à les saluer comme un soldat – même quand le train avait disparu de mon regard, et jusqu’à ce qu’on ne l’entende plus siffler…
Sur ces mots, il pensa à Senji – à l’époque simple mécanicien. Il revit le train chargé d’enfants partis pour les villes, avec ses sifflements incessants… C’était bien le devoir du cheminot : actionner le sifflet là où les autres pleurent, brandir le fanion quand d’autres brandissent le poing, lancer des ordres d’une voix rauque quand les autres crient… Autant d’épreuves qui avaient fait son pain quotidien.
— Oh ! Mais c’est qu’en te parlant comme ça, je n’ai pas vu passer le temps ! Ça va être l’heure du dernier train. Quand j’en aurai fini, je te raccompagnerai jusqu’au temple. Tiens ! Mets ça ! Il ne faudrait pas que tu prennes froid !
Il couvrit les épaules de la jeune fille d’une veste doublée et redescendit dans son bureau. Il revêtit son manteau, serra le cordon de sa casquette, et quitta le bâtiment de la gare une lanterne à la main. L’horloge sonna sept heures. Il déblaya rapidement la neige et se posta au bout du quai.
Un anneau de lumière sortit du tunnel. C’était la masse imposante du DD 15, le chasse-neige. Il arrivait en fendant la nuit, sous les flocons.
Au spectacle de cette locomotive qui tirait une voiture vide en pulvérisant la neige, Oto-matsu se sentit le cœur en deuil. « Et dire que jusqu’à la fin j’aurai imposé mes caprices à tout le monde ! songea-t-il. Pour bien faire, il serait plus décent que je renonce à toucher ma retraite aussi bien que ma prime de départ ! »
Soulevant la lanterne de la main droite et dirigeant la main gauche vers la voie ferrée, il lança quelques appels d’une voix sourde.
En compagnie du jeune conducteur descendit un mécanicien qu’Otomatsu connaissait bien.
— Bonjour, Michio ! C’est un sacré boulot, aujourd’hui. Reste un peu, je vais te servir une bonne compote de haricots !
— Je te remercie, Oto ; mais il faut que je retourne déblayer la neige sur la ligne principale. Je vais simplement pisser. Pour l’instant, voilà pour toi ! Un cadeau de la part des collègues du secteur !
Et il tendit à Otomatsu une belle corbeille de fruits.
— Mais j’ai encore trois mois à tirer ! C’est un peu tôt pour me faire des adieux !
— Allons ! Tu mets ça dans ton autel familial !
Et les deux arrivants coururent vers les toilettes en balançant légèrement les épaules.
Après avoir assuré le départ de la voiture chasse-neige, Otomatsu regagna les locaux de la gare en tenant la corbeille bien haut devant lui. Avec ses collègues, il s’était contenté de faire le naïf ; mais en fait, il avait tout de suite compris le sens de ce cadeau. Ses vieux camarades de travail, ceux du même secteur, se rappelaient bien que c’était l’anniversaire de la mort de Yuk’ko. Avec la même simplicité que pour lui remettre un bâton pilote, ils lui avaient transmis cette offrande, et Otomatsu avait reçu sans mot dire ce témoignage de leur sympathie.
Debout derrière son guichet encadré de bois, il ôta sa casquette parsemée de flocons, puis s’inclina en un salut devant l’obscurité neigeuse dans laquelle se perdait l’écho des roues.
Pour lui tout seul, une si belle corbeille de fruits, c’était trop ! Pourquoi ne pas l’apporter au temple Emmyo en raccompagnant la visiteuse ?
— Me voilà ! Bon ! On va peut-être y aller ! Tu peux prendre la plaque du D 51 ; et n’oublie pas la poupée !
À ces mots, Otomatsu ouvrit la porte du bureau à la vitre embuée. Et soudain, il demeura figé par la surprise.
— C’est toi, Shizue ?
Non, bien sûr ; mais l’espace d’une seconde, l’image de la visiteuse lui tournant le dos, assise dans la pièce et toute petite dans sa veste fourrée rouge, lui avait fait revoir sa défunte épouse.
— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? Allons, à table !
— Mais dis-moi : tout ça, c’est toi qui l’as préparé ?
— Je me suis permis d’ouvrir le réfrigérateur : ne soyez pas fâché !
— Mais… tu n’as pas besoin de t’excuser ! Et tu as réussi à faire ça en si peu de temps ?
Sur la petite table basse étaient disposés du poisson séché, des morceaux d’omelette, des légumes mijotés. Il y en avait bien pour deux.
— Je peux utiliser ça ?
Avec un joli sourire, elle saisit un bol et des baguettes, et prit du riz qui venait de cuire.
— C’était à ma femme, qui est morte. Vas-y, si tu veux ! Mais pour une surprise, c’est une surprise ! En tout cas, tu cuisines drôlement bien !
— Avec le cuiseur à riz, ç’aurait été trop long ; alors j’ai pris une casserole ordinaire pour faire le riz. Mais je n’ai pas eu le temps de bien le laisser tremper ; il est peut-être un peu dur.
— Eh bien dis donc ! Pour arriver à préparer d’aussi bonnes choses avec des restes, il faut que tu aies l’étoffe d’une sacrée maîtresse de maison ! C’est de la sorcellerie ! Bon, je commence !
— Mon rêve, c’est d’être la femme d’un cheminot. Alors je dois savoir cuisiner vite ; pas vrai ?
— Si ! Et tu te débrouilles très bien.
La première gorgée de soupe au misô {3} le surprit – ou plutôt l’intrigua. Son goût lui rappelait très exactement la soupe que sa femme lui préparait jadis.
— Ça vous convient, monsieur ?
— Hein ? Ah, oui ! Comment dire ? Ça me fait chaud au cœur.
— Pourquoi ?
Si Yuk’ko avait vécu, c’était bien une soupe comme celle-là qu’elle aurait pu faire goûter à son père, une soupe dont elle eût appris la recette de sa mère, et qui aurait eu exactement la même saveur. Après le dernier train, tous les soirs il aurait eu droit à un dîner semblable à celui-là.
Otomatsu posa ses baguettes et se redressa, les genoux l’un contre l’autre.
— J’ai bien de la chance. Il a fallu qu’on supporte tous mes caprices. Et ça a fini par tuer ma femme et ma fille. Mais tout le monde est si gentil avec moi ! Oui, j’ai bien de la chance !
— Vraiment ?
— Oui. Et je pourrais même mourir n’importe quand, que cela me serait complètement égal !
Le téléphone sonna. En sandales, Otomatsu descendit dans son bureau.
— Allô ? Ah, c’est vous, monsieur ! Bonne année ! J’ai retenu votre petite-fille auprès de moi un peu trop longtemps. Elle est jolie, dites donc ! Et elle m’a même préparé à dîner !
Si le responsable du temple lui téléphonait, ce n’était pas du tout parce qu’il s’inquiétait de ne pas voir rentrer sa petite-fille. Il y eut d’abord entre Otomatsu et lui un échange de phrases incohérentes ; puis le religieux lui demanda ce qu’il comptait faire pour l’office inaugurant l’année.
Après avoir raccroché, Otomatsu, incapable de se retourner, se laissa tomber sur une chaise, le dos courbé. La voix du prêtre résonnait encore à son oreille : Enfin, Otomatsu ! Vous êtes gâteux ou quoi ? Il n’y a ni Yoshie ni personne à la maison !
Il prit la poupée de celluloïd posée sur le bureau, et de son doigt joua avec le vêtement aux dentelles jaunies qui l’habillait.
— Une chose pareille ! Comment est-ce possible !
La vitre du guichet renvoyait l’image de la jeune fille qui gardait la tête baissée.
— Tu m’as menti. Pourquoi ?
Sur la fenêtre couverte de glace, un bruit sec et léger : celui d’un éclat de neige.
— Je ne voulais pas te faire peur. Je te demande pardon.
— Mais qui donc, sur terre, aurait peur de sa propre fille ?
— Je te demande pardon, papa.
Otomatsu, les yeux levés vers le plafond, ne put retenir ses larmes.
— Depuis hier soir, je t’ai vue de plus en plus grande ! D’abord avec ton cartable, au garde-à-vous devant moi. Puis à minuit, un peu plus âgée. Et maintenant, sous l’uniforme du lycée de Biyoro. Tu m’as fait voir comme tu aurais pu grandir en dix-sept ans !
La voix de la jeune fille avait la même sérénité que la neige s’accumulant :
— Papa ! Tu n’as pas eu beaucoup de bonheur ! Et moi qui suis morte si tôt sans avoir pu te donner la moindre joie ! Alors…
Otomatsu serra contre son cœur la poupée de celluloïd.
— Je m’en souviens maintenant ! dit-il. C’est ta mère qui l’avait mise en pleurant dans ton cercueil.
— Oui, et je l’ai gardée avec soin ! Tu me l’avais achetée à Biyoro, et maman lui avait tricoté une robe en dentelles.
— Tu en savais tant, toi ? Moi, quand tu es morte, j’étais en train de déblayer la neige sur le quai. À ce bureau que tu vois là, j’ai consigné les faits du jour dans mon registre. J’ai simplement écrit : « Aujourd’hui, rien à signaler. »
— Bien sûr. Tu n’es qu’un cheminot. Tu ne pouvais pas faire autrement. Je ne t’en veux pas.
Otomatsu retourna la chaise, et fit face à Yuk’ko recroquevillée dans sa veste doublée rouge. Elle avait un sourire plein de tristesse.
— Allons ! fit-il. On va manger ! On va encore manger ! Ensuite, on prendra un bon bain, et tu dormiras avec moi ! Hein, Yuk’ko !
Sur son registre il marqua : « Aujourd’hui, rien à signaler. » Au milieu de la nuit la neige cessa de tomber, et la pleine lune illumina de ses rayons d’argent les terrils de Horomai.
— Bon sang ! Quel monde sur la ligne de Horomai ! C’est bien la première fois que je vois ça ! Un train bondé !
Et sur ces mots, le jeune mécanicien, la sacoche à la main et parcourant le quai, regarda les sièges à l’intérieur du KH 12.
— Rien de plus normal, répondit Senji. Le chef de gare est mort après quarante-cinq années de bons et loyaux services ! Ce ne sont pas les funérailles de n’importe quelle célébrité !
— Et monsieur Otomatsu – disons : le chef de gare – avait l’air heureux. Moi aussi, j’aimerais bien connaître le même sort. On l’a trouvé là, au bout du quai, là où s’entasse la neige, par terre, la main crispée sur le fanion et le sifflet aux lèvres.
— Arrête ! Ne parle plus de ça !
Senji, avant de monter dans la cabine de conduite, piétina la neige au bout du quai. On avait trouvé le corps sans vie d’Otomatsu le lendemain même du jour où tous deux s’étaient quittés après avoir mélancoliquement fêté ensemble le début de l’année. Le cadavre, à plat ventre, avait été découvert par le premier chasse-neige de la journée.
— Tu étais de service ce soir-là, fit Senji, sauf erreur de ma part !
— Oui, dans la voiture chasse-neige, avec Michio, qui travaille dans le même secteur.
— Et tu n’as rien remarqué d’étrange chez Oto ?
— Rien. Il avait l’air d’aller bien. N’empêche qu’il aurait pu se soumettre à un examen de santé, comme tout le monde ! Mais à présent que vous me dites ça…
— Quoi ?
— Oh ! là, là ! Je m’en souviens maintenant ! Michio et moi, on était allés aux toilettes… Et moi, comme j’avais l’idée de donner un coup de fil à ma copine, j’ai regardé dans le bureau, et qu’est-ce que j’ai vu ? La table était mise, et en plus, pour deux personnes !
— Deux personnes ?
— Ça m’a fait… comment dire ? Froid dans le dos ! Comment se pouvait-il qu’Otomatsu ait quelqu’un à dîner ?
— Ça n’a rien d’impossible ! S’il a reçu de la visite, je ne vois pas ce que ça a d’étrange !
— Attendez un peu ! Déjà, du vivant de sa femme, j’avais plusieurs fois mangé chez lui ! Et ce que j’ai vu là, l’autre soir, c’était bien le bol de sa femme ! Et puis, posée sur un coussin, il y avait aussi sa veste rouge, à elle ! Un simple coup d’œil, et ça m’a fait froid dans le dos !
— Tu as trop d’imagination ! Il m’avait bien dit que des enfants du village lui rendaient visite.
— Et si c’était l’ange de la mort qui était venu le chercher ?
— Ne dis pas de bêtises ! Comme si l’ange de la mort pouvait avoir les traits d’une gracieuse fillette ! Bah ! Oto avait un peu perdu la tête ! Quand on est veuf, que la ligne ferme et qu’on part à la retraite, il y a bien de quoi !
— Effectivement… D’ailleurs, vous avez bien entendu ce que disait le monsieur du temple tout à l’heure : « Ces jours-ci, Oto n’avait pas l’air dans son assiette ! »
Senji jeta son regard sur les montagnes de Horomai barrant les quatre horizons. La neige avait cessé de tomber, et le ciel paraissait repeint en un bleu rutilant. Cela faisait un beau contraste avec l’orangé du KH, couleur des anciens Chemins de fer nationaux.
— Pour une belle mort, c’est une belle mort ! dit Senji. Sur le quai enneigé il attendait le premier train de la journée, et toc ! Hémorragie cérébrale ! Hé, laisse-moi prendre les commandes ! C’est moi qui vais le conduire à sa dernière demeure !
— Quoi ? Vous ! Aux commandes ?
— T’inquiète pas ! Mine de rien, j’ai été dix ans sur le D 51, et dix ans sur le KH ! Je m’y entends bien mieux que toi ! Allez, déplace-toi !
Senji poussa son collègue et s’assit sur l’étroit siège réservé au conducteur du KH 12.
— Ils vont tous avoir peur de me voir conduire ! Baisse le rideau ! Hé ! Bien installé, Otomatsu ?
Sur le couloir séparant les sièges alignés et occupés par le personnel en uniforme, était posé le cercueil d’Otomatsu que recouvrait un tissu doré.
— Oui, il est là. Bonne idée, de transporter en KH le corps d’Otomatsu jusqu’au crématorium de Biyoro. C’est émouvant ! Bel hommage à sa mémoire ! Enfin… dire que dès demain il faudra que je conduise encore pendant trois mois cette voiture vide !
— Te plains pas ! Pense à Michio, qui doit dormir dans cette gare dès ce soir comme intérimaire !
— Rien que d’y songer, ça me donne le frisson !
Senji ouvrit la vieille sacoche en cuir et en sortit les objets qui avaient appartenu à Otomatsu. Il mit les gants du défunt ainsi que sa casquette bleu marine des Chemins de fer nationaux à la visière déformée, et dont il serra le cordon. L’odeur virile qui se dégageait de ces objets et qui se mêlait à celle de l’huile des moteurs rendit courage à Senji.
— En voiture ! lança-t-il de toutes ses forces pour donner le signal du départ.
Alors qu’il dirigeait l’index droit devant lui vers le sémaphore, la lumière éblouissante de l’après-midi s’abattit sur ses paupières.
Leviers d’aiguillage manuel alignés devant le bâtiment de la gare ; traverses fixées par des crampons ; espace jadis réservé aux trains de marchandises, mais envahi de rails dévorés par la rouille : le paysage de Horomai, immuable depuis toujours, tout doucement s’ébranla. La vieille voiture obéissait à l’homme, et le souvenir des jours passés avec Otomatsu dans l’acier submergeait le cœur de Senji.
— Regarde bien tout ça, Oto ! Toi et moi, on va dire adieu à notre train !
— Ça me fait pleurer, m’sieur !
Le mécanicien, debout à la place du conducteur en second, reniflait.
« Le monde, rumina Senji en se mordant les lèvres, peut changer comme il veut, nous, nous ne sommes que des cheminots ! Faire bêtement : tuut ! tuut !, actionner nos bras d’acier et foncer droit devant nous : voilà toute notre vie. Les larmes, c’est bon pour le commun des mortels ! »
Comme on pénétrait dans le tunnel, le bruit des puissantes roues motrices emplit les oreilles.
— Quand même, dit le mécanicien, elle est pas mal, la mélodie du KH ! Pas vrai, m’sieur ? Le sifflement du train à grande vitesse ou celui de l’Etoile du Nord ont leur charme, mais le chant du KH, c’est pas mal non plus ! Il y a bien de quoi pleurer ! Je ne sais pas pourquoi, mais moi, quand je l’entends, j’ai les yeux humides !
— Dis donc ! Tant que tu te laisses attendrir comme ça, c’est que tu n’es pas encore un vrai cheminot !
Et chaque fois que Senji se sentait au bord des larmes, il redressait sa taille et de toutes ses forces actionnait le sifflet du KH.
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