Le cheminot
Chapitre 4
C’était un bel hôpital de soins généraux : un établissement bien trop luxueux pour une simple bourgade côtière. Le chauffeur disait qu’une notabilité locale, pour promouvoir une médecine « à l’américaine », y avait fait venir des praticiens de premier ordre et l’avait doté d’équipements d’avant-garde. Il y avait des malades qui, des grands centres hospitaliers universitaires de Tôkyô et même de l’étranger, se faisaient transférer dans cet hôpital.
L’explication fournie par le médecin de garde était, là encore, tout à fait simple. On avait réussi à délivrer la malade de l’œdème occasionné par la cirrhose du foie, et son état s’était ensuite un moment stabilisé. Mais deux jours plus tard, elle avait eu une brutale rupture de varice, et aucun traitement n’avait pu la sauver. Selon le médecin, la malade, tant qu’elle était restée consciente, avait refusé catégoriquement que l’hôpital prévienne sa famille – c’est-à-dire Goro.
Une infirmière âgée les conduisit jusqu’à la chapelle ardente, en sous-sol. La salle, contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, était nette et lumineuse.
Ils attendirent un moment sur des chaises d’acier ; et du fond du couloir, arriva un lit à roulettes.
— Ne vous inquiétez pas. Elle est en parfait état. Nous pratiquons l’embaumement à l’américaine.
L’infirmière plaça le lit au milieu de la salle immaculée, et retira la housse de vinyle. Un visage de femme apparut, trop beau pour qu’on pût le croire sans vie.
— On remplace le sang par un liquide de fixation. Si elle est glaciale, c’est parce qu’elle était dans une chambre froide. N’est-ce pas qu’elle a bonne mine ?
Elle était belle.
Goro songea que c’était sa femme, et ne put s’empêcher de sangloter, entourant de ses paumes les joues de la morte – ces joues que toute chaleur avait quittées. L’infirmière se retira après avoir salué, les mains jointes en signe de deuil.
Satoshi, non sans quelque inquiétude, secoua les épaules de Goro.
— Eh ! Goro ! Reprenez-vous ! Qu’est-ce que vous avez ?
Goro lui-même sentait bien qu’il n’était pas dans son état normal. Jamais, depuis son enfance, et pour autant qu’il pût s’en souvenir, il n’avait pleuré.
— D’accord, continua Satoshi, elle nous fait pitié ; mais ce n’est tout de même pas la peine de chialer ! Bon sang ! Vous l’avez dans la peau, cette fille, ou quoi ?
Pourquoi la mort d’une parfaite étrangère, d’une femme qu’il n’avait jamais vue lui coûtait-elle tant de pleurs ? Lui-même était intrigué par sa façon de réagir ; mais rien ne pouvait arrêter ses larmes. Ses sanglots ressemblaient aux rugissements d’une bête.
— Hé ! fit Satoshi, il nous reste beaucoup à faire ! Aller demain remplir des papiers à la mairie ; la faire incinérer pour qu’on puisse rapporter ses restes ; appeler les pompes funèbres… Je m’en charge, d’accord ? Bon, j’y vais.
Satoshi venait de partir en soupirant lorsque l’infirmière reparut, avec un lit pliant et une couverture en laine.
— Prenez ça, si vous voulez. Vous devriez vous reposer un peu.
Goro comprit enfin d’où venait son chagrin. Ce qui l’avait tourneboulé, c’était la lettre lue dans le train.
Toujours agenouillé près du lit à roulettes, Goro releva la tête de la poitrine de la défunte. La pluie frappait la fenêtre, dont une moitié seulement dépassait le niveau du sol. Il entendait, non loin de là, le grondement des flots.
Ce que disait la lettre lui revint en mémoire :
Ici tout le monde est gentil : gens de la maison, clients, tout le monde. La mer et la montagne, c’est beau, c’est doux. Je veux travailler tout le temps ici.
Hsie hsie.
C’est tout.
J’entends la mer. Vous entendez, Goro ?
Il songea qu’il avait passé plus de vingt années dans une ville où la simple gentillesse était chose totalement inconnue.
Et cette nuit-là, il fit un rêve.
Il était dans le Nord, dans son pays natal qu’il avait depuis si longtemps quitté. Communiquant avec la mer d’Okhotsk, il y avait un lac ; et à marée basse apparaissait un banc de sable, à bonne distance de la rive. On y trouvait en abondance huîtres et praires – de quoi pourvoir à la nourriture des pêcheurs. À l’extérieur de cet espace préservé, des blocs de glace pouvaient parfois flotter à la surface de la mer ; mais le lac, lui, n’était jamais pris par le gel : le flux et le reflux de ses eaux se poursuivaient inlassablement. Le village maritime n’avait rien qui pût égayer la vie de ses habitants ; du moins ignoraient-ils la faim.
Sur une barque, son frère aîné lui disait, tout en ramant vers la rive :
— Dis donc, Goro, elle est vraiment jolie, ta femme. Tu ne regrettes sans doute pas d’être resté vingt ans à l’attendre, à Tôkyô !
— Tu me fais rougir !
« Hou ! hou ! » leur cria Pai-Ran en leur adressant un signe de la main, devant la cabane de surveillance, sur la plage. À ses pieds, il y avait deux enfants qui s’amusaient.
— Elle n’est pas seulement jolie, reprit son frère. Elle a un caractère en or ! Elle est trop bien pour toi !
— Dis-moi : j’ai vraiment envie de me fixer ici. Tu es d’accord ?
— Bien sûr. On a des huîtres et des praires – beaucoup plus qu’il n’en faut. Il y a bien de quoi vous nourrir tous les quatre : ta femme, tes enfants et toi !
— Et papa ? Et maman ? Tu crois qu’ils seraient d’accord ? Je n’ai même pas été à leurs obsèques !
— Ne t’en fais pas. Je ne sais pas s’ils ont emporté leurs soucis terrestres dans l’autre monde, mais leur principal souci, c’était toi. Alors ça leur ferait plutôt plaisir.
La barque avait abordé, sa proue mordant sur la plage qu’enveloppait une nappe de brouillard très basse.
— Tiens ! Où sont-ils passés ? Pai-Ran ! Pai-Ran !
Goro errait sur la plage, à la recherche de sa femme et de ses enfants. Puis il se retourna et vit le lac disparaître dans la brume toute blanche.
— Goro ! C’était la voix cristalline de Pai-Ran.
Ses bottes, emprisonnées dans le sable sec jusqu’au niveau des chevilles, interdisaient à Goro de bouger.
— Hé ! Où es-tu ? Se servant de ses mains comme d’un porte-voix, il appelait sa femme.
— Goro ! Il rampa sur la dune pour suivre le son de cette voix. Goro, je suis morte. Je ne peux plus vivre avec toi !
— Voyons, comment est-ce possible ! Maintenant que nous voilà enfin chez nous ! Pourquoi est-ce que tu dis ça ? Je vais bosser comme un fou pour te rendre heureuse. Tu seras payée de toutes les peines que tu as subies. Ne meurs pas ! Je vais t’emmener à l’hôpital. Tiens, monte sur mon dos ! Allons à l’hôpital. Ton foie guérira.
Et il s’accroupit dans la brume en lui offrant son dos.
— Non, Goro. Merci, mais ce n’est plus la peine. Hsie hsie.
À ses pieds, il vit une rose de plage aux teintes violettes.
— Mais… pourquoi as-tu pris cette forme ? Impossible désormais de vivre ensemble, de manger, de boire, et même de nous aimer !
La fleur, prise d’un frémissement, sembla lui murmurer :
— Merci, Goro. Ne te fais plus de soucis pour moi. Mes clients sont tous gentils. Mais le plus gentil, c’est toi, Goro, puisque tu m’as épousée !
Goro arrosa la fleur de ses larmes.
— Moi ? Non. Je n’ai rien de gentil. La pègre, les flics, les clients : tout ce monde-là t’a fait souffrir. Mais le pire de tous, c’est moi. Pour cinq cent mille yens je me suis prêté à ce mariage, pour tout dilapider en trois jours. Et toi, tu as dû rembourser cette somme avec ta chair ; rembourser en crachant le sang. Nous sommes tous des monstres. Comme des monstres, nous t’avons dévorée jusqu’à ce qu’il ne reste plus de toi qu’un squelette. Comment peux-tu croire qu’il y ait de la gentillesse chez un monstre ?
Il prit dans les mains cette fleur muette, avec la motte de terre qui la supportait, et, lui lança un cri passionné :
— Tu n’as plus besoin de rien faire ! Sois ma femme !
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