Le cheminot

Jirô Asada · Chapitre 3 sur 7

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Le cheminot

La Lettre D’amour

 

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Tout ce qui peut arriver au gérant d’un vidéoclub pirate spécialisé dans le porno, c’est de passer une nuit en tôle s’il se fait pincer par la police ou bien de récolter une amende dérisoire s’il est poursuivi par un magistrat mal luné. De plus, pour le calcul de son salaire il est tenu compte de ces risques : il y a même une prime en cas d’arrestation. C’est donc un emploi qui vaut bien mieux que celui, si mal rémunéré, de barman – à condition de se résigner à un ou deux séjours en tôle bon an mal an. L’important est de savoir tenir sa langue.

Takano Goro, qui travaillait à Kabuki-chô {4} depuis vingt ans, connaissait tout de la vie, le pire comme le meilleur : un tel métier aurait pu combler ses vœux. Et ce jour-là, remis par bonheur en liberté après une brève incarcération, il avait quitté le poste de police de Shinjuku pour regagner ses pénates. Dans cette ville d’ordinaire insensible à la ronde des saisons, il sentait monter l’odeur du printemps.

Tout d’abord, il n’avait guère apprécié de se voir infliger dix jours de prison. Mais finalement, il avait eu droit à un sursis et à une remise en liberté. Bien plus que les leçons de la police et de la justice, ce qui lui avait causé le plus de peine, c’était d’avoir oublié que la belle saison arrivait.

Il approchait de la quarantaine et se sentait bien l’envie de mettre un terme à cette vie qui était la sienne. Il avait éprouvé le même sentiment jadis, au moment d’atteindre la trentaine. Mais une fois quitté le métier de barman, il avait suivi un parcours on ne peut plus classique, s’adaptant à toutes sortes d’activités, jusqu’au moment de se retrouver à la tête d’un centre de jeux qui faisait aussi vidéoclub – il y avait à présent huit ans déjà… Si tout se passait « normalement », on le verrait bientôt racoler le chaland dans la rue ou s’occuper d’un de ces bars louches qui imposent à leur clientèle des prix astronomiques. Cela avait-il vraiment un sens ? Il se disait que, si débrouillard soit-il, il ne trouverait jamais son bonheur dans ce genre d’occupation : ce qui lui manquait pour cela, c’était le culot.

Le crépuscule était déjà chaud et humide à Kabuki-chô. Sitôt mêlé à la foule, Goro ôta son blouson de cuir – sa plus belle tenue. Maintenant qu’il approchait de la quarantaine, son prochain travail pourrait très bien consister à racoler les clients dans la rue. Mais dans ce cas-là, impossible de se mettre en jean et blouson, comme il avait coutume de le faire depuis tant d’années. Pour inspirer la confiance, il lui faudrait porter costume et cravate. L’idée d’avoir à subir chaque jour cet accoutrement lui donnait la nausée – sans compter les frais que cela devait représenter !

Le vidéoclub, qui avait fait l’objet d’une perquisition dix jours plus tôt à peine, avait déjà rouvert ses portes sous une autre enseigne et avec un intérieur complètement rénové. Par les interstices que laissait le papier collant mis sur la porte pour éviter les regards indiscrets, il essaya de voir quelle tête pouvait bien avoir le nouveau gérant. Un homme jeune était derrière le comptoir, à se passer une vidéo d’un air las. Son visage ne disait rien à Goro.

Soudain, il eut conscience d’une présence humaine derrière lui et, presque en même temps, sentit qu’on le frappait légèrement à la tête.

— Alors, Goro ! Qu’est-ce que tu fabriques ici ?

C’était le policier – du service de la Sécurité publique – qu’il avait salué quelques instants plus tôt au moment de quitter le poste de Shinjuku.

— Ne me dites pas que vous m’avez suivi ! C’est pas vrai !

— Penses-tu ! J’ai tout de même autre chose à faire que de te suivre !

Et sur ses mots, il arracha Goro à la porte de la boutique, et fit quelques pas.

— Il y a une chose importante que j’avais oublié de te dire. Alors j’ai pris la voiture de patrouille pour te rattraper pendant que toi, tu flânais, et je t’ai devancé… J’étais sûr de te retrouver ici.

— Une chose importante ? On peut savoir quoi ?

Goro n’était pas un malfaiteur de haut vol, et ne suscitait pas assez d’inimitiés pour se faire arrêter une seconde fois devant sa porte sitôt remis en liberté. Il prit une ferme résolution : si on l’interrogeait pour une autre affaire, se taire, toujours se taire.

— Tu m’énerves, à la fin, Goro ! À quoi ça rime d’être un type à tout faire ? Au lieu de te contenter des seconds rôles, entre pour de bon dans la mafia et on te réglera ton compte !

— Oh non ! Ça, jamais ! À la brigade de répression de la mafia, ce sont des brutes ! Rien à voir avec vous !

L’homme saisit Goro à la nuque, le coinça sous la manche de sa gabardine et l’entraîna dans une ruelle.

— Bon. Prends d’abord une cigarette.

— Ah non ! J’ai arrêté de fumer : c’est mauvais pour la santé.

En étouffant un ricanement, le policier porta une cigarette à ses lèvres. Il se plaça devant Goro, comme pour le protéger du regard des passants, et lui souffla la fumée au visage, avant de lui dire :

— Ta femme est morte.

Goro, déconcerté, ne manifestait rien d’autre qu’une profonde incompréhension.

— Enfin, réfléchis un peu, Goro ! Ta femme, ton épouse !

— Ah, bon…

Ce fut là sa seule réponse. Sa femme ? Sans doute cette immigrée clandestine que Goro, l’été précédent, avait « épousée », mais sur le papier seulement – à la demande d’un de ses amis, quelqu’un de la mafia.

— La nouvelle nous est arrivée ce matin de la préfecture de police de

Chiba {5}. Comment est-ce qu’elle s’appelait, déjà… (Il ouvrit son carnet.) Haku-Ran… Joli nom. Oui… Takano Haku-Ran, morte de maladie. Et ils veulent que tu viennes chercher le corps. Franchement ! Pourquoi est-ce qu’il faut que ce soit la police qui s’occupe de ce genre de truc ! Bon. Voilà. Je t’ai dit ce que j’avais à te dire. Tu as bien compris ? Alors vas-y tout de suite.

Sur un petit papier qu’il tendit à Goro, il transcrivit le numéro du bureau chargé de l’affaire et le nom du fonctionnaire à contacter. Puis il se retourna, comme pour lui faire bien comprendre que ce qui adviendrait désormais ne le concernait plus.

— Et… C’est moi qui dois y aller ?

— Évidemment ! Mariage bidon ou pas, ça n’est pas notre affaire ! Je t’ai transmis ce que j’avais à te transmettre, voilà tout. Maintenant, débrouille-toi !

— C’est-à-dire que moi…

— Si tu ne peux pas t’occuper de ça, je passe le relais à la brigade de répression de la mafia, et à la première perquisition, tu es cuit ! À bon entendeur, salut ! Goro… toutes mes condoléances.

Et sur ces mots, l’homme disparut dans la foule.

Goro poussa un soupir en regardant le coin de ciel qui se glissait entre les bâtiments. C’était une histoire tout à fait inattendue, mais à y bien songer, rien, là-dedans, ne lui semblait vraiment étrange. Cette femme morte à Chiba, il ne l’avait certes jamais vue, jamais rencontrée, mais pour

l’état civil, il s’agissait bien de son épouse {6}. « Je suis vraiment verni ! » songea-t-il. Et il résolut de se rendre chez Sataké, qui l’été précédent l’avait, sans trop lui demander son avis, embarqué dans cette affaire.

 

La « maison » Sataké était une ramification du syndicat du crime. Ledit syndicat possédait dans le quartier, disait-on, cent cinquante maisons d’importance variable, et celle que tenait Sataké comptait parmi les plus récentes. Il n’y avait plus de place pour les nouveaux venus dans cette zone de Kabuki-chô où cœxistaient des intérêts divers – à tel point qu’il était impossible de délimiter le territoire de celui-ci ou de celui-là. Tous ces intérêts se croisaient selon un mystérieux équilibre. Sataké, qui avait monté son affaire au lendemain de la grande époque, celle de la « bulle

économique {7} », s’était pourtant débrouillé tant bien que mal, avec ses dix jeunes employés. Sa seule activité consistait en effet à « placer » des gens : à s’occuper des « ressources humaines » – euphémisme désignant en fait un trafic d’immigrés clandestins. Par ailleurs, depuis plusieurs années, l’intervention de Sataké avait permis à Goro lui-même de trouver du travail. De toute façon, il fallait que Goro aille le voir pour l’informer de sa sortie de prison et lui demander un nouvel emploi.

Les locaux de Sataké se trouvaient dans une vieille bâtisse de l’autre côté de la rivière, face à la rue où était installée l’agence pour l’emploi. Sur trois niveaux se répartissaient neuf appartements, dont au moins le tiers était occupé par des gens du milieu. Et les logements restants servaient en général à entasser des femmes étrangères. À l’époque où Goro était arrivé à Tôkyô, le quartier était habité par des hôtesses ou des tenanciers de bar, ce qui donnait à l’atmosphère une certaine gaieté. Mais à présent, il n’y avait ni brise ni soleil, et à longueur d’année flottait une morosité comparable à celle de la saison des pluies : Goro voulait croire que, s’il était particulièrement sensible à cette morosité, ce n’était pas simplement parce qu’il avait vieilli.

Le long de la passerelle qui, dans l’immeuble, menait jusqu’aux bureaux de Sataké, ce n’était qu’un alignement de portes avec des assiettes vides entassées devant elles – vestiges de repas livrés à domicile.

Il poussa le bouton de l’interphone, en adressant un sourire à la caméra de surveillance installée au-dessus de la porte.

— C’est moi, Goro. Je suis passé vous dire bonjour.

La clef tourna dans la serrure, et un tout jeune homme apparut : celui qui, de temps en temps, était venu lui rendre visite dans sa prison.

— À la bonne heure ! Entrez !

Il avait le front et les sourcils rasés : le type même de l’ancien loubard. Tout le monde savait bien que le « neveu » qui apportait au détenu nourriture ou vêtements n’était souvent qu’un petit voyou de service. Mais la police n’essayait même pas de tirer les choses au clair.

Le bureau était disposé de manière assez vieillotte : deux pièces de six tatamis en enfilade. La première, équipée de lits superposés, servait de chambre aux jeunes « employés ». La seconde faisait fonction de bureau. Cet aménagement de l’espace trahissait le naturel prudent de Sataké, qui, pour un « caïd », était encore assez jeune.

— Patron ! C’est Goro.

Sataké, dont l’allure rappelait celle d’un employé de banque, leva la tête, sans cesser de manipuler son traitement de texte qui reposait sur un bureau d’acier.

— Tiens ! Salut ! Te voilà sorti de l’auberge : eh bien bravo ! Viens t’asseoir ! Fais-nous du café, Satoshi. Un café léger pour Goro !

En voyant le jeune homme passer dans la cuisine, Goro s’enhardit :

— Le flic – celui de la Sécurité publique – m’a dit tout à l’heure que…

— Oui, on nous a appelés ici aussi. C’est l’histoire de Chikura, non ?

— Chikura ? Euh… Oui, c’est ça ! Chikura, à Chiba !

De la poche de son blouson, Goro sortit le papier que lui avait passé le policier. Il ne savait même pas dans quelle partie de Chiba se trouvait Chikura.

— Qu’est-ce que je fais ? poursuivit-il. Je suis dans le collimateur des autorités.

— Qu’est-ce que tu fais ? Ben, ton devoir ! Moi, je n’ai rien à voir avec ça. Je ne suis pas de la famille.

— Mais… On vous a appelés, non ?

— On m’a tout simplement demandé si tu étais là. Quand on m’a dit que ta femme était morte, sur le moment j’ai sursauté ; et puis j’ai réfléchi et j’ai compris que c’était cette fille…

Le jeune homme revint avec du café instantané.

— Tu n’as pas fait le café trop fort, au moins, Satoshi ?

— Non.

— Mais… maintenant que j’y pense, écoute, Satoshi : tu vas accompagner Goro. Tout seul, il ne se sentira pas très sûr de lui. Tu diras que tu es son neveu.

— Attendez, patron ! fit Goro, en s’avançant vers Sataké. (Il savait bien que dans la situation présente, il n’avait guère le choix ; mais tout ça n’était pas aussi simple qu’il y paraissait.) Je ne sais même pas quelle tête elle a ! Si la police ou l’hôpital me demande quoi que ce soit, je serai incapable de répondre !

— Oui, je comprends bien. Mais ne te mets pas martel en tête !

Et à ces mots, Sataké sortit de son bureau un volumineux classeur qu’il se mit à feuilleter. Sur un ton qui se voulait rassurant, il poursuivit :

— Veinard ! Ce mariage bidon t’a rapporté cinq cent mille yens, comme ça, sans te lier pour longtemps ! Pour un remariage, il vaut mille fois mieux être veuf que divorcé ! D’ailleurs, si tu n’as pas d’autre projet, je peux te remarier tout de suite. Encore cinq cent mille, ça te dirait ?

— C’est vrai que j’ai récolté cinq cent mille sans m’en faire trop…

— Ah, voilà ! Ko-Haku-Ran. Et tu sais comment elle s’appelait en chinois ? Kan-Pai-Ran. Joli nom, pas vrai ? Dieu ait son âme.

— Kan-Pai-Ran…

— Oui, c’était son nom de jeune fille. Nom d’épouse : Takano Haku-Ran. Profession et lieu de travail de l’époux : gérant de club vidéo, Shinjuku. Ça ne devait pas être drôle tous les jours ! Ils travaillaient ensemble. Hm… Bon, de toute façon, tu as son C. V. là-dessus. Tu auras le temps de voir tout ça dans le train. Et puis, tiens : sa photo, la photocopie de son état civil, de son certificat de résidence, de son passeport… Tout ce qu’il faut, quoi ! Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il y avait dans le dossier une enveloppe bleu ciel : le nom du destinataire : M. Takano Goro, était calligraphié.

— Ah, oui, j’avais oublié. C’est arrivé le jour de ton arrestation. Lettre d’amour ou testament, on n’en sait trop rien. Mais je mets ça dans le dossier.

Sur l’épaisse enveloppe rectangulaire contenant les documents, Sataké posa une liasse de billets encore enveloppée d’une bande de papier. Il y en avait pour un million de yens.

Brusquement, et pour la première fois, il prit un ton solennel.

— Tu gardes cinq cent mille pour toi : ça te dédommagera de ce que tu as eu à subir jusqu’à ce matin. Le reste, c’est pour l’hôpital, l’incinération, etc. Je ne sais pas si ça sera suffisant, mais c’est tout de même correct. Pas vrai, Goro ?

Le visage de Sataké se ferma, jusqu’à ce que Goro, accompagné de Satoshi, fût sorti.

 

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