Le cheminot

Jirô Asada · Chapitre 7 sur 7

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Le cheminot

Chapitre 5

 

Par la fenêtre de l’express, on voyait passer la mer, toute terne sous la pluie. Les os calcinés, que Goro tenait sur ses genoux, étaient encore chauds

{11} .

— Ah, vraiment, Goro, faudra me donner un bon pourboire ! C’est moi qui ai tout fait pour vous de A à Z !

Satoshi accompagna ces propos d’un bâillement ; il était affalé sur son siège, épuisé.

— Dis-toi que ça t’a sans doute appris pas mal de choses. Si tu veux désormais travailler comme chasseur de têtes à Kabuki-chô, tu auras plus d’une fois l’occasion de faire ça !

— Ah oui, marrez-vous, tiens ! Vous n’avez pas été fichu de faire autre chose que de chialer, mais c’est quand même vous qui avez eu le pognon. Et moi qui ne reçois que mon salaire, il a même fallu que j’aille faire des courbettes à un prêtre ! Quelle connerie ! Un peu de bière, ça vous dit ?

Satoshi acheta de l’alcool et des amuse-gueules à la vendeuse ambulante, et avala une bière, goulûment et bruyamment – une fois n’était pas coutume.

— Tu vas te faire engueuler par la brigade des mineurs {12} !

— Je m’en fous ! Au moins, dans une maison de correction, j’aurai plus souvent l’occasion de rigoler ! Mais dites donc, Goro, en fait, vous ne l’aviez jamais rencontrée, cette fille ?

Et du bout du doigt, il heurta légèrement l’urne funéraire.

— Non, jamais.

— Je ne vous crois pas. Allez, franchement ! Je ne dirai rien au patron, mais je veux savoir la vérité. Combien vous avez tiré de coups avec elle ?

Goro tourna la tête pour regarder les flots qui prenaient leurs couleurs du soir.

— Si c’est le cas, Goro, eh bien, il vaut mieux aller voir un médecin. Le docteur l’a dit hier soir : l’hépatite, ça ne se manifeste pas tout de suite. Il a dit ça pour vous, hein ; il faudrait pas qu’elle vous l’ait passée.

— Il n’y a rien eu entre elle et moi ! Puisque je te dis que je ne l’ai même pas vue !

— C’est pas vrai ! Vous mentez ! Alors hier, c’étaient des larmes de crocodile ? Vous vous jetez sur le corps en chialant ! Vous vous laissez tomber sur le cul devant le four crématoire ! Vous ramassez les os en pleurnichant ! Je savais plus où me mettre, moi !

— Si j’étais aussi bon comédien que tu le dis, je ferais autre chose dans la vie que ce que je fais maintenant ! J’avais pitié de cette fille ! C’est ça qui me faisait pleurer, voilà tout !

— Tu parles ! Alors là, c’est vraiment du baratin !

— Tu verras, quand tu auras fait vingt ans à Kabuki-chô ! Et puis d’ailleurs, tu ne tiendras peut-être même pas tout ce temps-là !

Goro se rappela la triste scène des obsèques. Dans une petite salle du crématorium, un moine debout, en train de réciter une version simplifiée des prières d’usage. Pour toute assistance, quelques femmes – des étrangères – habillées comme à l’ordinaire, et qui, selon toute apparence, étaient venues sur ordre de leur souteneur, puisque aucune d’elles ne pleurait. Ses mains éprouvaient encore cette sensation de légèreté que lui avaient procurée les ossements quand il avait fallu les ramasser un par un avec des baguettes. Les femmes effrayées n’avaient pas voulu participer à cette tâche. C’était donc lui qui, tout seul, avait collecté ces os si fins, en serrant bien fort l’urne funéraire contre son flanc.

En tout cas, depuis le moment où Sataké avait confié cette mission à Goro et à Satoshi, tout s’était réglé en une journée. Effectivement, il n’y avait rien eu là de bien difficile. La mort d’un être humain ? Ce n’était pas plus compliqué que cela, quand on s’arrangeait pour faire l’impasse sur les cérémonies et autres usages superfétatoires. Mais il demeurait une chose sur laquelle Satoshi n’avait pas pu faire l’impasse : c’était le chagrin inopiné de Goro – qui, au demeurant, comprenait fort bien que la chose ait contrarié son compagnon.

— Allez, Goro, prenez de la bière ! Toutes ces larmes, ça doit donner soif !

Satoshi n’était sans doute pas ravi ; cependant, cette histoire les avait rapprochés l’un de l’autre.

« Lui, au moins, se disait Goro, il sait s’adapter aux circonstances, il est loin d’être stupide. Il ne mènera pas la vie absurde qui est la mienne. » Et il laissa couler la bière au fond de sa gorge – qui le brûlait, à force de sanglots.

Quand la fraîcheur de la bière se fut répandue dans son estomac vide, il ne sentit que plus vivement la chaleur des os calcinés.

— Tiens ! fit Satoshi, comme si l’idée lui était brusquement venue à l’esprit – et sans éloigner la canette de ses lèvres. Je me demande bien ce qu’il va faire de ces cendres, le patron ! Vous croyez qu’il va les réexpédier en Chine ?

Goro se dit que de cela, Sataké ne s’occuperait pas. Les renvoyer en Chine ou leur chercher une sépulture comme celle qu’on réservait aux défunts sans famille : c’était à lui, Goro, que la chose incombait.

— Dans la somme qu’il m’a donnée, il a certainement inclus les frais pour ça aussi. Bon, qu’est-ce qu’on fait ?

— Ça, je ne m’en occupe plus, hein ! Soyez sympa, Goro. D’accord ?

Comment agir ?

Avant même que Goro s’en fût aperçu, le paysage du port, de l’autre côté de la fenêtre, avait disparu, cédant la place à des complexes industriels dont les flammèches orangées dressaient une forteresse au-delà de l’obscurité nocturne.

— Ah, tiens ! ajouta Satoshi. On va voir ce qu’elle a laissé dans ses affaires. Si ça se trouve, il y a des objets de valeur.

Du porte-bagages, il tira un sac en papier que tous deux conservaient depuis leur visite à l’hôpital sans en avoir inspecté le contenu. Dessus, on voyait une étiquette, peut-être collée par une infirmière et portant un griffonnage : Mme Takano.

Satoshi détacha la bande adhésive, et entre deux doigts sortit un par un les objets que contenait le sac : un méchant imperméable en toile très fine, une robe en synthétique, de petites sandales argentées.

— On aurait dû mettre tout ça dans son cercueil. Ça sert à rien, de rapporter ces machins. À moins que je les refile aux gonzesses qui me courront derrière !

— Laisse ces trucs-là, c’est pas à toi ! fit Goro ; et il lui arracha le tout.

Du sac tomba une pochette rouge.

— Tiens, une pochette ! Y a du pognon, j’en suis sûr ! Elles ont toutes du fric sur elles ! On va se le partager. D’accord, Goro ?

Il y avait un portefeuille, contenant une somme dérisoire et des préservatifs. Il y avait aussi un rouge à lèvres écarlate.

— Trois mille yens et des pièces merdiques ! Elle était fauchée, bordel !

— Prends tout pour toi, Satoshi.

— Ouais, merci bien !

Goro découvrit une enveloppe pliée. Elle était bleu ciel, tout comme la première lettre.

Le destinataire était à nouveau : M. Takano Goro. La vue de l’inscription calligraphiée lui fit chaud au cœur.

— Encore une lettre d’amour ! Une fois de plus, elle va vous dire : Le plus gentil, c’est vous, Goro…

Satoshi n’avait pas eu le temps d’achever que Goro lui frappa le nez du revers de la main.

— Aïe ! Ça va pas, non ?

— Ta gueule ! Fous le camp !

— Excusez-moi…

Satoshi, tout penaud, se leva pour s’installer de l’autre côté du couloir.

Goro déplia la feuille. L’écriture avait changé depuis la première lettre, celle de la veille. Le tracé en était malingre et tourmenté. Les caractères couvraient le papier bleu.

 

Goro que j’aime beaucoup,

Tant qu’il y a personne, je vous écris en secret. Je suis couchée, j’écris d’une main. Excusez-moi, mon écriture est pas belle.

Depuis je suis arrivée à l’hôpital, j’ai jamais parlé. Si je parle japonais, on me demandera trop de choses ; alors je parle chinois.

Certainement je vais mourir. Les médecins croyaient je comprends pas le japonais et discutaient. Et je connais beaucoup de filles qui ont eu comme moi. Alors je comprends. C’est mon tour. Voilà.

Les infirmières sont gentilles, elles m’écrivent toujours des messages pour demander le numéro de téléphone de ma famille. J’ai donné celui de M. Sataké. Pardon. Je pensais : de toute façon la police est au courant.

Je vous connais bien, Goro. Au cas où je me ferais pincer, M. Sataké m’a écrit votre adresse, votre âge, votre caractère, vos habitudes, vos plats préférés. Je me rappelle bien tout. Je lisais tous les jours pour pas oublier.

J’ai aussi des photos. Quatre pareilles. Je les ai toujours sur moi. Je les regardais tous les jours pour bien me souvenir et je suis tombée amoureuse de vous. Comme je vous aime, mon travail est dur. Avant le travail, toujours je vous demande pardon. Je peux pas faire autrement, mais pardon.

Si je me donne du mal pour travailler et je rembourse mes dettes, est-ce que je pourrai voir Goro ? Est-ce que je pourrai vivre avec lui ? Je me disais toujours ça pour travailler beaucoup. Mais j’en peux plus.

Vous êtes toujours souriant. Vous fumez pas, vous buvez un petit peu ; vous êtes pas bagarreur ; vous aimez pas la viande, vous aimez le poisson ; n’est-ce pas ? Alors, moi aussi j’ai arrêté fumer. Je bois un petit peu ; je mange pas de viande ; je mange du poisson.

Mes clients ils sont gentils. Mais je vous oublie jamais quand je travaille. C’est vrai. Je me dis : mon client c’est vous. Ça m’aide à travailler bien et mon client il est content.

Là où vous êtes né, c’est pas loin de la mer, n’est-ce pas ? Quand je suis venue ici, j’ai regardé dans une carte en pensant : c’est près. Mais c’est très loin alors j’étais déçue. Mais c’est comme moi. Vous êtes comme moi, vous venez de loin pour travailler.

Quand je serai morte, vous viendrez me voir ? Si vous pouvez venir, je vous demande une chose : je peux entrer dans votre tombeau de famille ? Je peux mourir comme votre femme ? Je vous demande trop, pardon. Mais c’est seulement ça, je vous demande.

Grâce à vous, j’ai travaillé beaucoup. J’ai envoyé de l’argent, beaucoup. J’ai peur mourir. J’ai mal. Je souffre mais j’essaie être courageuse. Acceptez ma demande, s’il vous plaît.

J’entends la mer. Il pleut. Il fait très noir. Je suis couchée, j’écris d’une main. Excusez-moi, mon écriture est pas belle.

Je vous aime beaucoup, Goro. Le plus dans le monde. Je vous aime plus qu’autre personne. Je pleure : pas parce que j’ai mal ou je souffre ou j’ai peur ; parce que je pense à vous.

Comme je faisais certainement tous les soirs en disant bonne nuit, je pleure en voyant vos photos. C’est toujours pareil. Quand je vois votre photo, vous qui êtes si gentil, ça me fait pleurer. C’est pas parce que je suis triste ou je suis malheureuse, c’est parce que je pense : merci.

J’ai rien à vous donner. Pardon. Alors je laisse seulement les mots. Excusez-moi, mon écriture est pas belle.

Je vous aime avec tout mon cœur plus que personne dans le monde.

Goro, Goro, Goro, Goro, Goro, Goro, Goro, Goro, Goro.

Tsai-chian {13}. Au revoir.

 

Avant même d’avoir terminé la lettre, Goro éclata en sanglots.

— Qu’est-ce qui se passe, Goro ?

Comme Satoshi l’observait avec inquiétude, Goro lui jeta la canette vide à la figure.

— Ta gueule ! s’écria-t-il. Casse-toi !

— Mais… ça ne tourne pas rond, chez vous !

— Si, au contraire, ça tourne rond, chez moi ! Tout à fait rond ! C’est chez vous autres que ça ne tourne pas rond ! Chez vous tous !

Derrière la fenêtre obscurcie par la nuit, les lumières des complexes industriels se rapprochaient.

Goro résolut de revenir dans son pays natal. Son frère aîné serait compréhensif et ferait certainement bon accueil à cette femme qu’il n’avait jamais vue mais qui était bien sa belle-sœur.

« Rentrons ensemble au pays, Pai-Ran. Tout le monde nous attend. »

Goro prit le vieux tube de rouge à lèvres, et sur l’urne funéraire écrivit : Takano Pai-Ran.

« C’est vrai : mon écriture est moins belle que la tienne ; mais ne te moque pas de moi. D’accord ? »

Un sourire brilla à travers ses larmes, pendant que, sur ses genoux, les os calcinés s’entrechoquaient dans leur boîte.

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{1} Des quatre grandes îles qui constituent l’archipel japonais, le Hokkaidô (capitale : Sapporo) est la plus septentrionale.

{2} Pour les employés japonais, retraite n’est pas toujours synonyme de cessation d’activité. Nombreux sont les « retraités » qui, pour arrondir leurs fins de mois, passent à une nouvelle activité.

{3} Misô : pâte de soja fermentée, que l’on dilue pour faire une soupe dans laquelle sont incorporés divers légumes.

{4} Quartier chaud de l’ouest de Tôkyô, dans l’arrondissement de Shinjuku.

{5} Département situé au sud-est de Tôkyô.

{6} Au Japon, le mariage civil n’est pas une cérémonie. Il suffit de déposer à la mairie un formulaire rempli par les futurs époux et leurs témoins. De plus, les époux ne sont pas tenus de comparaître en personne devant l’officier d’état civil : ils peuvent très bien charger un tiers de déposer à la mairie le formulaire de mariage.

{7} C’est-à-dire dans la deuxième moitié des années quatre-vingt, période marquée par une spéculation effrénée, notamment en matière immobilière et boursière.

{8} Merci en chinois.

{9} Mille fois merci en chinois.

{10} Au Japon, actes officiels et événements importants ou privés sont le plus souvent datés de l’année du règne de l’empereur.

{11} Les morts sont toujours incinérés, et leurs restes placés dans une urne d’abord conservée un moment par la famille, puis enterrée.

{12} Au Japon, la consommation d’alcool est interdite aux mineurs, c’est-à-dire aux moins de vingt ans.

{13} Au revoir, en chinois.

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