Le cheminot

Jirô Asada · Chapitre 4 sur 7

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Le cheminot

Chapitre 2

 

 

À l’attention de M. Takano Goro.

 

Hier matin tout d’un coup très mal au ventre. Une ambulance m’emmène l’hôpital. Mon client parti, alors pas de problème. J’ai demandé à l’hôtel, une ambulance est venue. Je crois je vais très mal, alors j’ai décidé d’écrire à ma famille en Chine et à vous. J’écris en secret, dans la nuit. J’écris parce que je peux pas dormir. J’ai trop mal. Mais je crois pas je pourrai encore écrire demain. Alors j’écris en secret, dans la nuit.

Vous vous êtes marié avec moi. Merci. Hsie hsie {8}.

Quelqu’un de l’immigration est venu en octobre et en décembre, mais comme je suis votre femme, j’ai pas été à l’immigration ou à la police. J’ai travaillé tout le temps.

Ici tout le monde est gentil : gens de la maison, clients, tout le monde. La mer et la montagne, c’est beau, c’est doux. Je veux travailler tout le temps ici.

Hsie hsie. C’est tout.

J’entends la mer. Vous entendez, Goro ?

Tout le monde est gentil. Mais le plus gentil, c’est vous, Goro. Parce que vous vous êtes marié avec moi.

Hsie hsie. Ta hsie {9}.

Bonne nuit.

Pai-Ran.

 

— Tu la connais, toi, cette fille ?

L’express ayant quitté le quai souterrain de la gare de Tôkyô, Goro s’était mis à interroger Satoshi.

— Oui, je la connais. C’est moi qui l’ai accompagnée jusqu’à Chikura. Avec elle, il y en avait deux autres, qui se sont fait expulser l’an dernier : leur visa n’était plus valable.

Goro ouvrit le document contenant le C. V.

Née en 1971… Les dates étaient données selon le calendrier de l’ère

chrétienne, ce qui ne facilitait pas ses calculs {10}.

— Née en 1971 ? Quel âge ça lui fait ?

— Euh… moi, je suis né en 78. Ça doit lui faire autour de vingt-quatre, vingt-cinq ans.

— Avec tous ces caractères chinois impossibles, j’y comprends que dalle !… École de japonais à Shanghai… Tiens ! Elle parlait japonais ?

— Oui, et même très bien. Avec ça, elle aurait pu bosser à Shinjuku sans avoir besoin d’aller jusqu’à Chiba. Elle n’était pas très robuste.

— Qu’est-ce qu’elle avait ?

— Oh, dans la plupart des cas, elles sont toutes malades, ces filles-là. Même si ce n’est pas le sida ou un truc comme ça, c’est le foie qui se détraque : ce qu’on appelle l’hépatite virale, vous savez. Comme elles ne peuvent pas aller voir le médecin, ça se transforme vite en cirrhose du foie. Plus elles sont jeunes, plus vite elles claquent ! Vous avez jamais vu ça, non ? Toute la quantité de potions et de médicaments chinois qu’elles ingurgitent ! Elles s’imaginent que c’est ça qui va les guérir !

— Tu m’as l’air de connaître la question à fond !

— Ben… c’est mon boulot !

Satoshi avait desserré sa cravate, qui faisait un curieux contraste avec son visage enfantin, et racontait, non sans fierté, toutes les difficultés auxquelles il avait à faire face dans son métier.

— Pour ceux qui placent la main-d’œuvre, continua-t-il, ces femmes-là, c’est une marchandise. Le plus grand souci qu’ils aient, c’est de les maintenir en bonne santé. Si on se dépêche de les emmener chez le médecin, ce n’est pas grave. Mais elles ne veulent pas y aller, parce qu’elles ont peur de se faire coincer : travail au noir ! Et en plus, elles n’ont pas la Sécu : les frais médicaux et tout ça, ça représente de l’argent ! Elles ne disent rien, jusqu’au moment où l’œdème leur donne un ventre énorme – à faire fuir le client ! Et le jour où elles appellent une ambulance, il est trop tard.

— Et… elle aussi, c’est ce qui lui est arrivé ?

Satoshi se pencha sur la lettre.

— C’est du charabia, mais les caractères chinois sont drôlement bien écrits !

— Imbécile ! Ce n’est pas pour rien qu’elle est chinoise !

–… Émouvant, ce qu’elle dit là : Vous vous êtes marié avec moi. Merci.

— Est-ce que j’ai bien fait ou pas ? Dis-moi franchement.

— Ben… puisqu’elle vous dit merci, c’est que c’était bon pour elle.

Le train gagna l’air libre. Les gratte-ciel de la rive commençaient à s’éclairer. Une pluie printanière venait de biais frapper la fenêtre du train.

— On n’a pas de parapluie !

— Tu vois ! Je t’avais bien dit qu’il ne fallait pas trop se presser ! On pouvait aussi bien attendre jusqu’à demain matin !

— Allons donc ! Quand on a perdu sa femme, est-ce qu’on attend jusqu’au lendemain matin ? Ça ferait louche…

— Et… il n’y avait personne qui sache conduire ?

— Dommage, mais tous nos gars sont pris : tous en train de circuler par-ci par-là.

— On aurait dû demander une faveur au patron…

— Pas question ! Si la police, là-bas, cherche à se renseigner sur lui, il est cuit !

Un wagonnet chargé de boissons passa dans l’allée centrale. Goro acheta une bière.

— Non, pas d’alcool pour moi ; un thé Oulong. Dites donc, Goro, ne buvez pas trop ! Quand on se précipite au chevet d’une épouse décédée, il ne faut pas être soûl !

— Au contraire ! Impossible de ne pas l’être ! Et d’abord, réfléchis. On m’a remis en liberté aujourd’hui même ! À l’heure qu’il est, je pourrais très bien être en train de fêter ça !

La bière, qui vint désaltérer sa gorge desséchée, avait un goût terriblement amer. Le goût de l’absurde.

— Vraiment, continua Goro, qu’est-ce que je suis allé faire dans cette galère ! Qu’est-ce que j’ai donc fait pour mériter ça ? Une fille que je n’ai jamais vue ! C’est aujourd’hui que j’apprends son nom ! Épouser une fille qu’on ne connaît pas, soit ! Mais ne pas connaître celle qu’on a épousée ! Et en plus, pour notre première rencontre, tout ce que je vais voir, c’est un cadavre ! Trop drôle ! Vraiment trop drôle !

Tout à sa plainte, Goro sortit de l’enveloppe une photo. Il demeura un instant silencieux.

— Alors là, je craque ! s’écria-t-il enfin. Regarde. C’est elle, Satoshi ?

C’était une petite photo d’identité, comme pour un passeport.

— Elle est pas mal, hein, Goro ? Quand je l’ai accompagnée, j’étais assis à côté d’elle, et j’avais le cœur battant ! Et encore, en vrai, elle était mille fois mieux qu’en photo ! Je me disais qu’un de ces jours, j’irais lui faire une petite visite en catimini !

Kan-Pai-Ran… Le joli nom, telle une mélodie, résonnait une fois de plus aux oreilles de Goro.

— Quel salaud, ce Sataké ! Si j’avais su, je l’aurais épousée pour de vrai !

— Impossible, Goro ! On n’est pas des philanthropes. Pour y arriver, vous auriez eu à payer toutes ses dettes – en plus d’une bonne pénalité –, et encore ! Ça ferait un sacré paquet, je peux vous le dire ! On a déjà aligné trois millions ! Si on ajoute à ça toutes les commissions et tout ce qu’on aurait pu récolter par la suite, il vous en fallait au moins le double ! Et encore, c’est pas dit que le patron aurait marché dans la combine !

— Alors si je comprends bien, dans cette histoire, le perdant, c’est Sataké !

— Non, je ne crois pas qu’il soit vraiment perdant. Mais ça a chamboulé tous ses plans ! Rien que d’apprendre la nouvelle au téléphone, ça l’a mis dans une humeur massacrante ! C’est pour ça que tous les anciens ont préféré déguerpir ! Cela dit, le patron, c’est quand même quelqu’un ! Il vous a filé un million comme rien ! Je l’admire encore plus qu’avant !

L’express passait au-dessus des toits sombres de la banlieue.

La pluie tombait de plus en plus fort.

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