Le Coeur d'une sirène Lova
Chapitre 1
Ma mère était bien inspirée quand elle décida d’accoucher de moi dans une piscine. Grâce à elle, je sus très tôt ce que je voulais faire.
Je ne m’épanouissais jamais autant que dans un environnement aquatique. L’eau m’apaisait, me délassait, m’inspirait. Quand je flottais dans l’onde, je me sentais moi-même. L’eau faisait partie de moi et je faisais partie d’elle. Mon signe astrologique était le Poissons et mon ascendant le Cancer. J’étais prédestiné à aimer l’eau.
Ce jour-là, comme à l’accoutumée, j’étais à la piscine. C’était mon rituel pour partir du bon pied. Je piquais une tête chaque matin, avant d’aller au collège, et tout allait mieux après ce bain. Sans cette routine, je n’étais bon à rien. Les rares fois où j’avais dérogé à cette habitude, je l’avais regretté : j’avais été maussade la journée. Plus jamais ça.
Je retins mon souffle, plongeai dans le bassin olympique et, avec une lenteur calculée, remontai à la surface. Après avoir nagé quelques minutes, mes membres se détendirent, mes mouvements devinrent gracieux, mes jambes plus légères. Je fis pivoter mon corps à l’horizontale et immergeai ma tête. Je gardais les paupières ouvertes et, fait singulier, ma vision n’était même pas trouble. Mes yeux ne me piquaient pas.
Après cinq minutes de plongée en apnée, je ressortis de l’eau et consultai ma montre. Huit heures. Mince. Le cours de français devait débuter dans quelques minutes. J’allais être en retard.
Mon père Charles m’avait inscrit dans un pensionnat international à Montpellier. Papa était l’un des chirurgiens cardiaques les plus éminents du pays. Il rêvait pour moi d’une carrière aussi brillante que la sienne. Il caressait l’espoir que je suive ses traces, ou qu’à défaut, je devienne médecin. C’est pourquoi j’étudiais dans un établissement privé prestigieux. J’avais quitté la capitale pour m’installer dans le Midi de la France.
Je ne me plaignais pas de ce choix géographique. Vivre à Montpellier me permettait de me rapprocher de la Grande Bleue. À Paris, j’étouffais dans notre appartement du 8e arrondissement. Je manquais d’air. Ou plutôt d’eau. L’eau chlorée des piscines avait ses limites. Et rien ne remplaçait la beauté, la majesté, la puissance de la mer Méditerranée.
Depuis que j’étais arrivé dans le sud, je me rendais à la plage tous les jours quand il faisait beau. Je nageais, je plongeais, je surfais, j’explorais les fonds marins…
J’attrapai ma serviette et m’essuyai. Huit heures dix. Le trajet en tramway entre la piscine d’Antigone et l’hôpital était de vingt-cinq minutes. Et je n’étais pas encore habillé. Même en me dépêchant, je ne serais pas à l’heure.
Je détestais ma vie. Pourquoi devais-je quitter un lieu où j’étais si bien pour aller bayer aux corneilles dans une salle de classe ? Car même si j’accumulais les bonnes notes, je m’ennuyais à mourir à l’école. Aucune matière ne me passionnait, à part les cours d’anglais et d’histoire.
J’avais essayé de toute mon âme de m’intéresser à la chirurgie, mais force était de constater que je n’étais pas mon père. Cela faisait plusieurs mois que je cherchais à le lui faire comprendre, sans succès. Comme j’excellais en maths et en biologie, Papa croyait que la médecin était la voie royale pour moi. Il se fourvoyait. Mais je n’osais pas décevoir mes parents en leur avouant que devenir médecin ne m’intéressait pas. De quel droit cracherais-je sur un métier si convoité ? Alors, je me taisais, je prenais sur moi et j’encaissais. Et pour supporter mon quotidien, je nageais.
Huit heures vingt. Ma situation s’aggravait. Je fonçai vers les vestiaires.
Tout en m’habillant, je réfléchis. Et si je trouvais le courage de parler à mes parents ? Et si j’osais les affronter ? Non, ce n’est pas possible. Ils me tueraient. Ils me renieraient. Ils me déshériteraient. En même temps, pour ce que j’en avais à faire de leur fortune…
Mon téléphone portable sonna. La musique du Grand Bleu d’Éric Serra retentit. Le numéro de Laure, ma grand-mère, s’afficha. Mon souffle se suspendit. Mon cœur manqua un battement. Était-ce l’annonce que je redoutais tant ?
Ma grand-mère était à un stade avancé de la maladie de Parkinson. En d’autres termes, nous pouvions la perdre à tout moment. Je savais que mes craintes étaient infondées, car si quelqu’un devait m’informer d’une mauvaise nouvelle, ce serait un médecin et non elle. Relax, Ethan. Elle appelle pour discuter.
Je décrochai le téléphone avec fébrilité.
— Bonjour, Mamie, bredouillai-je en tâchant de dissimuler mon émoi.
— Ethan, il faut que tu viennes de toute urgence, débita ma grand-mère d’un timbre grave.
Mon sang ne fit qu’un tour. Mon pouls s’accéléra.
— Quoi ? Pourquoi ? m’alarmai-je. Je dois y aller là. Je suis déjà en retard.
— Je sais, mon grand, et je suis navrée de t’importuner, mais ça ne peut pas attendre. Rejoins-moi, s’il te plaît.
Elle n’eut pas besoin de me supplier longtemps. Entre elle et le stage, mon choix était vite fait. Surtout dans de telles circonstances.
— Très bien, Mamie. J’arrive.
Heureusement, son appartement n’était pas situé loin de la piscine. Elle résidait dans le quartier.
C’est moi qui avais insisté pour que Mamie conserve son logement. Mes parents auraient préféré qu’elle intègre une maison de retraite médicalisée. Mais je n’imaginais pas ma grand-mère dans un tel endroit.
Lorsque la décision de me délocaliser à Montpellier avait été prise, j’avais fait des pieds et des mains pour que Laure déménage dans la même ville que moi. Ainsi je pouvais lui rendre visite aussi souvent que nécessaire. Je pensais que le soleil du Midi lui ferait du bien et je ne me trompais pas. Mamie se portait mieux depuis qu’elle habitait dans la région. J’aimais à croire que je lui avais fait gagner quelques années de vie.
Une assistante qualifiée se rendait à son domicile tous les jours. Jusqu’à présent, cet arrangement fonctionnait.
Une fois habillé, sans prendre le temps de sécher mes cheveux, je sortis du bâtiment en toute hâte et courus vers la copropriété de ma grand-mère.
Ayant le double des clés, je composai le code de l’interphone, pénétrai dans l’immeuble et filai vers l’ascenseur. Je m’engouffrai dans son deux-pièces sans retirer mon manteau.
Mon cœur se fendilla lorsque je découvris la scène : Mamie était allongée sur le sol du salon. Je compris en un instant ce qui s’est passé. Elle avait fait une chute et n’avait pas su se relever. Je me félicitai de lui avoir recommandé de garder son téléphone sur elle en permanence. Autrement, elle serait restée dans cette posture un long moment.
— Bonjour, mon chéri, murmura-t-elle. Julie vient de partir. Je n’osais pas la rappeler pour m’aider.
Je m’avançai vers elle et passai son bras autour de moi. Je la soutins pour la redresser. Une fois qu’elle fut levée, je l’emmenai vers le canapé, où nous prîmes place.
— Voilà, Mamie. Ça va mieux maintenant ?
— Ça va toujours mieux quand tu es là, mon cœur. Je devrais tomber plus souvent, plaisanta-t-elle.
— Arrête, fis-je mine de pester. Tu sais bien que je n’ai pas besoin de ça pour venir te voir. Ça ne te suffit pas que je passe une fois par semaine ?
Je massai son dos et posai ma tête sur son épaule. Son odeur était douce.
Laure ignora ma question et embraya :
— Je sens que je n’en ai plus pour très longtemps, mon grand. Ma fin est proche.
Elle retroussa le nez. Une peur sournoise s’infiltra dans mes veines. Je n’avais pas envie d’y croire, mais l’intuition de Mamie avait toujours été juste. Pour ne pas l’inquiéter, je feignis l’impassibilité. Alors qu’au fond de moi, je balisais.
— N’importe quoi, rétorquai-je. Tu es en pleine forme. Tu continues à marcher tous les jours, à faire tes courses, à prendre soin de tes fleurs. Tu n’es ni sénile ni grabataire. Ton heure n’est pas venue !
Ses sourcils se rejoignirent. Elle savait que je n’étais pas sincère.
D’une voix posée, elle déclara :
— Ce n’est pas la peine de faire semblant avec moi, mon grand. Je ne suis pas tes parents. Nous pouvons nous parler de manière ouverte. Nous sommes proches, n’est-ce pas ?
La douleur referma son étau de glace autour de mon cœur.
— Pourquoi tu penses que tu vas mourir ? m’enquis-je. Le médecin t’a dit quelque chose ?
— Non. C’est mon corps qui le pressent. Mon instinct. Et rassure-toi, je suis prête. J’ai fait mon temps. J’ai bien vécu.
On ne pouvait pas dire le contraire. Ma grand-mère avait fait les quatre cents coups. Elle avait voyagé. Elle avait exercé mille métiers. Elle avait brûlé la chandelle par les deux bouts. Elle avait parfois été sans le sou, mais son existence avait été riche. Je l’admirais. Je l’aimais. Elle était si forte. Personne ne la remplacerait jamais.
Une larme finit par dévaler sur ma joue. Mamie m’attira à elle pour déposer un baiser sur mon front. Je me lovai contre elle.
— Si j’ai réclamé ta présence avec tant d’empressement, m’expliqua-t-elle, c’est parce que je ne veux pas partir en sachant que tu mènes une vie qui ne te correspond pas. Tu as eu une réponse à ta demande de stage au Mer World ?
Cette allusion au delphinarium de New York m’égaya.
— Non, toujours pas. Mais il est inutile d’espérer un retour positif. Voire une réponse tout court. Je n’ai aucune expérience, je ne suis pas américain, pourquoi m’accueilleraient-ils pour un vulgaire stage de découverte de l’entreprise d’une semaine ?
Mamie dodelina de la tête.
— Tu as un très bon niveau d’anglais, c’est le bon côté de ton éducation élitiste, et dans l’eau, tu es un véritable triton : tu nages à la perfection, tu as un niveau de plongée excellent.
Je la coupai net :
— Ils ne recherchent pas un nageur, mais un soigneur animalier. Ce que je ne suis pas. Je ne suis qu’un collégien. J’adore les dauphins et les orques, mais ça ne suffit pas.
Laure n’en démordit pas :
— Il n’empêche que tu as un truc avec la mer. Ils le verront. Les Américains ne sont pas aussi attachés que nous aux diplômes et au cursus scolaire. Ils te jugeront à ce que tu es et ce que tu sais faire.
— Peut-être, mais je n’ai aucune connaissance vétérinaire.
— Un soigneur animalier n’est pas un vétérinaire. Ils ont du personnel pour ça. J’ai confiance en toi. Ta passion les convaincra.
J’aurais tellement aimé être aussi optimiste qu’elle. Travailler avec des dauphins était mon rêve. De plus, le propriétaire du Mer World n’était autre que le milliardaire Gavin Miller, le père de la célèbre Margo Miller, que je vénérais. Comme moi, elle avait quatorze ans, mais tout lui réussissait : c’était une sportive émérite, une championne de natation synchronisée. Elle excellait également dans la danse et le chant. Elle faisait des photos de mode et était l’égérie d’un grand couturier italien.
Alors quand j’avais mis la main sur cette offre de stage, poussée par ma grand-mère, j’avais postulé, bien que mes chances d’être retenu fussent minces.
— Et même si par miracle, j’étais pris, ajoutai-je, jamais je ne t’abandonnerai.
Mamie se détacha de moi et me coula un regard sévère. Ses sourcils se froncèrent.
— Ethan Roche, je te défends de dire pareille sottise ! me gronda-t-elle. Tu ne m’abandonnes pas si tu pars. C’est si tu restes pour moi que je me fâcherai. Je veux que tu me promettes que tu iras si tu es pris. Sans cela, je n’aurai jamais la conscience tranquille.
Sa demande me prit de court. Elle insista :
— Allez, jeune homme, promets-le-moi.
— Euh… D’accord, bafouillai-je. Je te le jure. Mais je ne décrocherai pas ce stage de toute façon.
— C’est ce que nous verrons.
Nous passâmes le reste de la matinée à jouer au Monopoly et à préparer à manger tout en évoquant des souvenirs de mon enfance. Comme j’appréciais ces moments simples de partage. Quand j’étais avec elle, je ne ressentais aucune pression. J’étais allégé d’un poids. Libre d’être. Je n’avais pas à faire bonne figure, à me conformer à des attentes. C’est horrible à dire, mais ma grand-mère était la mère que j’aurais aimé avoir. Originale, chaleureuse, bienveillante.
Lorsque je pris congé d’elle, nous nous embrassâmes avec effusion. Je lui garantis que je reviendrais vite.
Dehors, un soleil implacable écrasait les toits de la ville. Je savourai la douceur de ses rayons qui caressaient ma peau. Au lieu de m’orienter vers le collège, mû par un instinct que je décidai de suivre, je rentrai chez moi.
Je m’engageai dans le hall de mon dortoir et me précipitai vers ma boîte aux lettres. Je l’ouvris, le cœur battant. Elle renfermait une enveloppe en papier kraft.
Je l’extirpai et l’examinai : elle portait un timbre des États-Unis.
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