Le Coeur d'une sirène Lova

Lova · Chapitre 32 sur 35

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Le Coeur d'une sirène Lova

Chapitre 32

Ce fut Margo qui, la mort dans l’âme, mit fin à l’entrevue. D’une voix où perçait le regret, elle déclara, en se levant :

— Nous avons beaucoup à rattraper et nous le ferons dès que possible. Malheureusement, pour l’heure, nous avons des problèmes à régler.

Une ombre passa sur le visage de Cynthia.

— Tu as des ennuis, ma fille ?

— Jusqu’au cou. Le plus proche collaborateur de Papa s’avère mon pire ennemi et je risque d’être exilée de mon banc si je ne parviens pas à métamorphoser des femmes en sirènes. Je t’expliquerai.

— Ma pauvre… Je suis à ta disposition si je peux t’apporter le moindre secours.

— Merci, mais je préfère ne pas t’embarquer dans ce bourbier. J’ai besoin que tu restes en dehors de tout ça. En sécurité.

Cynthia tressaillit.

— Si tu le dis… Eh bien, bonne chance, ma chérie. Ethan, prenez soin de ma fille.

— Je ferai de mon mieux, madame.

Nous nous séparâmes avec effusions, non sans nous être promis de garder le contact, et sortîmes du bar.

Dès que Cynthia eut le dos tourné, une gêne s’installa entre Margo et moi. Je rompis ce silence inconfortable par une question brûlante :

— Tu as réussi à trouver des volontaires ?

Ma compagne opina du chef.

— On a reçu trente de candidatures. Une vingtaine de jeunes femmes et une dizaine d’hommes. On leur a fait signer un contrat incluant une clause de confidentialité. Ils ne divulgueront pas notre secret, sauf à vouloir risquer leur vie.

Son regard azur se voila.

— Génial, commentai-je. Pourquoi as-tu l’air contrarié alors ? C’est à cause de ta mère ? J’ai gaffé ?

— Pas du tout. Tu as bien fait de nous réunir, c’est un magnifique cadeau. La plus belle des preuves d’amour. Non, c’est parce que je pense à Alex. Il me donne des envies de meurtre. Comment ai-je pu me laisser berner à ce point ?

— On s’est tous fait avoir, même Victoria. Il est très rusé.

— Je me vengerai de lui, grinça-t-elle entre ses dents. Dès que nous aurons réglé cette affaire de bannissement.

— Moi aussi, j’aurai ma revanche. Pour Liam.

Le regard de Margo glissa sur moi.

— Comment se porte-t-il ? Victoria m’a dit qu’il était dans le coma.

— Je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps de repasser le voir. J’étais occupé à arranger le rendez-vous avec ta mère.

— Nous interviendrons en sa faveur, ne t’en fais pas. Nous ne le laisserons pas tomber.

— Merci. Pour en revenir à Alex, j’ai découvert sa perfidie à Boston où j’ai eu connaissance de ses plans. Je n’ai pas pu les divulguer à ce moment, car il nous avait pris en flagrant délit de rapprochement et me menaçait de te dénoncer à l’Autorité. Il a créé un réseau de rencontres entre sirènes. Il ambitionne de restaurer la grandeur du peuple de l’océan.

— Pour que les sirènes dirigent le monde, compléta Margo. Il rêve d’un paradis perdu où les êtres de la Mer domineraient celles de la Terre, comme au commencement où l’eau régnait en maîtresse sur la planète. Il ne supporte pas que nous soyons contraints de nous cacher pour éviter la persécution des humains. Il nous a toujours estimés supérieurs aux Terriens. Il croit qu’en nous alliant aux sirènes des profondeurs, dont les pouvoirs sont immenses, nous pourrions faire pencher la balance de notre côté. Et il a peut-être raison, mais l’océan deviendrait alors un bain de sang. Ce n’est pas le monde auquel j’aspire.

— Moi non plus, approuvai-je.

À ces mots, Margo pressa le pas.

— Ne traînons pas. Nous allons te préparer pour la cérémonie de pleine lune. Et je dois continuer à m’exercer, car je n’ai pas pratiqué le chant de métamorphose depuis des années.

***

Le début du rituel était fixé à minuit. Les candidats à l’enchantement et moi étions disposés en cercle sur la plage de Coney Island Beach. Nous nous tenions en silence autour de Margo, l’officiante, secondée par Victoria et Charlotte. Je portais une robe blanche en tulle et en voile. Mes pieds nus étaient en contact avec le sable.

Ronde et haute dans le ciel, la lune nous éclairait de ses rayons d’argent, nimbant nos corps d’un halo spectral. L’ambiance du rassemblement était mystérieuse. Une atmosphère de sacré flottait dans l’air iodé.

D’un ton solennel, Margo proclama :

— Nous, créatures de la mer, vivons des temps troublés. Jour après jour, la survie de notre espèce est menacée. Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’elle est en voie de disparition. Vous avez entendu notre appel sur les réseaux, et je vous sais gré d’y avoir répondu. Vous pouvez être fiers d’être ici, d’avoir le courage de changer. Vous êtes l’espoir de notre peuple. J’ai toujours pressenti que l’avenir de notre civilisation passerait par l’union avec les Terriens plutôt que le conflit. Ce soir, vous en êtes la preuve. Je vous renouvelle donc, au nom des miens, mon éternelle gratitude.

La sirène marqua un temps d’arrêt pour reprendre son souffle. Elle confessa :

— Certains d’entre vous ont encore des doutes, et je le conçois. C’est pourquoi je vous ai réunis afin que vous assistiez à la transformation d’Ethan Roche, un humain comme vous. Vous constaterez ainsi par vous-même le déroulement du processus et son résultat. Je vous demande la plus grande discrétion concernant ce qui va se produire devant vos yeux cette nuit. Le sortilège que je vais chanter relève d’une magie défendue. Je bénéficie d’une dérogation spéciale qui m’est accordée par ceux qui nous gouvernent. Un agent de l’Autorité de l’Atlantique est d’ailleurs présent pour valider l’expérience.

Des murmures d’approbation ponctuèrent sa tirade.

Margo plongea alors son regard dans mes yeux. Ses pupilles flamboyaient. Cela m’aida à ralentir les battements frénétiques de mon cœur.

— Ethan, proclama-t-elle, ce soir, tu vas être marié à la mer. Je t’invite à t’acheminer vers l’eau avec moi.

Aussitôt, le cercle se scinda pour former une allée dans laquelle Margo et moi avançâmes. Tel un fiancé, j’avais la sensation de marcher en direction de l’autel pour rejoindre mon épouse. Il ne manquait plus qu’une musique de marche nuptiale pour nous accompagner. La main de Margo serrée dans la mienne, j’avançais vers mon destin.

Je ne m’arrêtai pas lorsque mes pieds rencontrèrent l’onde. Sa froideur me fit à peine frissonner.

Lorsque l’eau nous arriva à la taille, Margo me fit signe de m’immobiliser, puis nous fit pivoter face à l’assemblée.

Levant les yeux, elle indiqua :

— Les constellations de la Baleine et du Poisson scintillent dans le ciel. Nous allons convoquer leur Lumière. Fermez les paupières, prenez trois longues respirations et posez la main droite sur votre cœur.

Ce disant, la prêtresse ouvrit ses bras en forme de croix, paumes vers le haut et se mit à chanter :

— Lumière Cosmique de l’Eau, manifeste-toi. Rayonne sur nous et libère Ethan de son corps de terre. Sur cet autel aquatique sacré, inonde-la : que son organisme, son âme, son esprit et son être tout entiers quittent leur habit d’homme pour devenir triton.

Au moment où la mélodie de Margo atteignit mes oreilles, je me sentis transporté dans une autre dimension. Un faisceau de lumière bleutée m’arrosa. Un courant agita l’eau autour de moi.

Margo interpella Charlotte :

— Où est l’offrande ?

Cette dernière plongea dans l’eau et en ressortit quelques instants plus tard avec un énorme poisson dans les mains qu’elle tendit à l’officiante.

Margo approcha le poisson de ses lèvres et mordit d’un coup sec dans sa chair. Un filet rouge s’épancha de la coupure. La sirène recueillit du sang dans sa paume.

Puis, elle me tendit sa main et m’exhorta à en aspirer le contenu. J’ingurgitai le liquide jusqu’à la dernière goutte. Au moment où le sang du poisson coula dans ma gorge, mes membres s’agitèrent. J’entrai dans une transe.

D’une voix cristalline, Margo entonna un refrain entêtant :

— J’invoque l’Esprit du Poisson pour qu’il débarrasse Ethan de son enveloppe humaine, et fasse corps avec lui, ici et maintenant.

À cet instant, mes gestes n’étaient plus les miens, mes mouvements ne m’appartenaient plus. Comme animé d’une vie propre, mon corps se propulsa en arrière et se mit à flotter sur le dos.

Mes jambes se rejoignirent, se collèrent l’une à l’autre. Je les sentis se raidir, ensuite elles fusionnèrent. Des picotements parcoururent ma chair, comme si des fourmis se baladaient sous ma peau. Puis, ce fut une sensation de brûlure. La douleur de l’opération m’arracha un cri de terreur. Mais cela ne dura pas. Après quelques secondes, mon cerveau m’envoya une décharge d’endorphines et je baignais dans une euphorie béate. Une vague d’énergie déferla en moi et me gorgea de puissance.

Nimbés d’une aura blanchâtre, mes pieds s’allongèrent et s’affinèrent. Je vis leur peau se tapisser de squame. Une seconde plus tard, une queue de poisson, ornée de nageoires aux bordures dentelées et couverte d’écailles oranges aux reflets dorés, avait remplacé mes membres inférieurs.

Des acclamations admiratives fusèrent.

— Comme il est charmant ! s’extasia l’une des participantes.

— Il est sublime, corrobora son voisin. Sa transformation va au-delà de sa nageoire caudale. Il est plus gracieux et plus viril qu’avant !

Margo planta son regard émerveillé dans le mien :

— Tu es magnifique. J’aurais peut-être dû te dire que tu aurais mal, mais je ne voulais pas te décourager.

— C’est comme un accouchement, je suppose. On souffre le martyre, et puis survient le miracle de la naissance.

— Oui, c’est ta naissance en tant que triton. Et ta renaissance en tant qu’Homme. Ta régénération.

Le bien-être qui m’englobait était indicible. C’était comme si tous mes problèmes s’étaient envolés. Comme si l’équation de mon existence était résolue.

Toute ma vie, j’avais eu l’impression que quelque chose me manquait, sans parvenir à mettre le doigt dessus. Aujourd’hui, tout s’éclairait. Les brisures de mon âme s’étaient reconstituées. J’étais à ma place. Je me sentais beau. Tel que ma grand-mère m’avait toujours vu. J’eus une pensée pour elle en ce moment crucial de ma destinée.

Satisfaite, Margo se tourna vers l’assistance :

— Alors, vous êtes toujours partants ?

Une salve de « Oui » enthousiastes lui répondirent.

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