Le Coeur d'une sirène Lova
Chapitre 31
Les colosses qui tenaient Margo attachée la libérèrent de son emprise. Cette dernière émit un sifflement de soulagement.
Sur une impulsion, je franchis la distance qui nous séparait et m’élançai vers elle. Je laissai échapper un cri puissant, venant du plus profond de mes entrailles :
— Margo !
La sirène ancra son regard d’un bleu sans pareil au mien. Ses mèches blondes flottaient en désordre autour de son visage fatigué.
Sans réfléchir, je l’enlaçai avec une tendresse non contenue. Sensible à mon étreinte, elle trouva refuge au creux de mon épaule. Je savourai son contact chaleureux qui, pendant une fraction de seconde, me fit oublier mon calvaire.
Margo délogea sa tête et me glissa à l’oreille.
— Tu es là. Tu es venu me sauver.
— C’est toi qui m’as sauvé, susurrai-je.
Derrière nous, les personnes présentes s’agitèrent. Je reportai mon regard sur Victoria et Charlotte. De toute évidence, elles n’avaient pas osé s’interposer dans nos retrouvailles. Leur attention me toucha.
— Vous pouvez disposer, tonna la présidente du jury. La séance est levée.
L’assemblée se dispersa dans un seul ensemble. Margo et moi rejoignîmes nos camarades.
Victoria et Charlotte serrèrent tour à tour leur amie dans leurs bras. Je notai qu’Alex demeurait sur les lieux pour parlementer avec la juge. Il était livide.
— Vous avez assuré, nous félicita Margo. Sans votre intervention, j’étais bonne pour le triangle des Bermudes.
— Avec plaisir, sourit Victoria.
— Et maintenant ? lançai-je.
— C’est la pleine lune ce soir, indiqua Gavin qui nous avait rejoints. Le moment idéal pour transformer des Terriennes. S’il faut agir, c’est cette nuit.
— Je vais prendre contact avec des membres du réseau Mer People, énonça Margo. C’est la plus vaste communauté de fans de sirènes du monde. Je ne devrais pas avoir de mal à en convaincre quelques-unes.
Une idée traversa mon esprit.
— Je pourrais servir d’exemple aux volontaires, proposai-je. Essuyer les plâtres, en quelque sorte.
Victoria me considéra un instant, comme pour vérifier qu’elle m’avait bien compris.
— Tu veux être métamorphosé en triton ?
Je dodelinai de la tête.
— De toute mon âme. Ma condition humaine m’empêche d’être pleinement des vôtres. En étant comme vous, j’aurai ma place au sein du banc à 100 %. J’évoluerai dans l’eau sans entraves.
— Ta condition humaine fait partie de ton charme, argua Margo. Je ne dis pas que tu as tort, mais as-tu mûri cette décision ? En devenant homme-poisson, tu gagneras des facultés. Cependant, tu perdras ton identité. Pense à tes parents, ta famille, tes amis. Tu ne pourras plus revenir en arrière.
Je répliquai avec assurance :
— J’en ai conscience. Et je suis sûr de moi. J’ai toujours voulu être une créature marine. J’ignorais seulement que c’était possible. Mon identité ne se résume pas à mes caractéristiques biologiques. Je suis un fils de l’onde. L’eau est mon élément.
Mes mots étaient si sincères que je crois qu’ils atteignirent leur but.
— Cela fait sens, approuva Charlotte. Pourquoi n’y avons-nous pas pensé plus tôt ?
Les prunelles de Margo luisaient d’espoir. Je serais allé au bout de mon projet même sans son approbation, mais sa bénédiction fit frétiller mon cœur. Tant et si bien que je pris une initiative :
— Partez sans moi. Je vais voir Liam à l’hôpital. On se retrouve plus tard.
Mes amies acquiescèrent, puis rallièrent leur véhicule.
Je tournai les talons et m’emparai de mon téléphone. En vérité, je n’avais pas l’intention de me rendre au chevet de mon ami - du moins, pas pour le moment. Mon dessein était tout autre. Je m’apprêtais à contacter la mère de Margo. Il était temps que ces deux-là fissent connaissance. Il était temps que ma bien-aimée panse ses blessures. J’avais le pouvoir de réparer son passé. Réparer son cœur pour qu’il continue d’aimer.
***
Une longue discussion éprouvante plus tard, j’étais en mesure d’envoyer le message suivant à Margo :
« Retrouve-moi à 18 h au Neptune. Je ne peux pas en dire plus, mais c’est de la plus haute importance. »
Je ne pouvais lui vendre la mèche, de peur qu’elle me fasse faux bond. Je misais donc sur sa curiosité et le fait qu’elle fût suffisamment intriguée pour se pointer au rendez-vous. J’avais fixé l’horaire soixante minutes après pour éviter qu’elle tergiverse.
Je me postai devant le bar à l’heure dite et patientai, dans une fébrilité de tous les diables.
À 18 h 5, aucune des personnes que j’attendais ne se présenta. Un nœud se serra dans ma poitrine. Pour diminuer mon angoisse, je fis les cent pas sur le trottoir. La probabilité que Margo me posât un lapin était élevée. Et si c’était Madame Morin qui se débinait ?
À 18 h 30, une ombre se détacha dans la pénombre de la fin de journée. D’un pas hésitant, une silhouette féminine se dirigea vers moi. Lorsque mes yeux s’accrochèrent aux siens, je sus qu’elle était la mère de mon aimée. L’air de famille était flagrant. Elles avaient le même regard d’un bleu profond. Des ridules parcouraient le visage de la mère, mais il était resté gracieux. Je voyais de qui Margo tenait sa beauté.
— Vous devez être Ethan Roche, murmura la dame en me serrant la main.
— Oui. Merci d’être venue, Madame Morin.
— Appelez-moi Cynthia.
Je l’invitai à me suivre à l’intérieur de l’établissement. Celui-ci était quasi désert. Je me fis la réflexion que c’était mieux ainsi, nous pourrions nous entendre plus aisément.
Nous prîmes place dans un coin de la salle, donnant sur la rue. Cynthia embrassa la pièce du regard.
— Je n’étais pas venue ici depuis des lustres, m’informa-t-elle. Il y a quelques années, j’étais une cliente régulière. Je passais mes soirées ici dans le but d’apercevoir ma fille. Cela ne s’est produit qu’une ou deux fois et je n’ai jamais eu le cran de l’interpeller. Néanmoins, j’aimais, le temps de quelques heures, m’aventurer dans son univers.
— Je comprends.
Je consultai ma montre d’un geste anxieux. Il était 18 h 45. Le temps du retard était révolu. Margo ne viendrait pas. J’éprouvai une gêne considérable vis-à-vis de celle qui avait fait l’effort de se déplacer.
— Vous croyez qu’elle va venir ? s’enquit cette dernière.
— Je n’en ai aucune idée. Je lui ai fait comprendre que c’était important, mais elle est très occupée.
La déception se lisait sur les jolis traits de Cynthia.
— Bien sûr. Elle a de nombreux chats à fouetter.
Tout à coup, une jeune fille entra en trombe dans la salle et se précipita vers nous. L’apparition de Margo me remplit d’aise. Je sentis mon sourire s’élargir jusqu’à mes oreilles.
Cynthia dévisagea sa fille et demeura quelques instants interdite. Désorientée, Margo m’interrogea du regard.
— Je te présente Cynthia Morin, énonçai-je. Ta mère biologique.
Le temps sembla s’arrêter lorsque mes propos percutèrent le cerveau de Margo. Durant une seconde, son souffle se bloqua dans sa gorge. J’eus la nette sensation qu’un frisson la traversait des chevilles à la racine des cheveux. Elle s’assit sur une chaise pour ne pas perdre pied.
— Je suis désolé de provoquer cette rencontre inopinée, m’excusai-je, mais quand tu m’avais parlé de ta mère, j’avais décelé l’urgence qu’il y avait à lui parler.
La figure de la sirène s’adoucit. Cynthia eut un air attendri :
— Ne vous excusez pas, Ethan. Vous avez bien fait. Vous m’avez donné le courage dont je manquais.
Puis, elle adressa un sourire ému à sa progéniture.
— Tu as toutes les raisons de m’en vouloir, mon ange, commença-t-elle d’un ton timoré. Je n’ai pas été à la hauteur. J’ai été faible et lâche.
Ni Margo ni moi n’osâmes réagir. Nous étions suspendus à ses lèvres, avides de connaître sa version des faits.
— J’ai rencontré ton père quand j’avais dix-huit ans, confessa Cynthia, d’une voix enrouée par l’émotion. C’était à l’occasion d’un voyage en France. Mes parents m’avaient envoyée à Saint-Malo, en Bretagne, pour un séjour linguistique censé parfaire mon français. Ils avaient beaucoup d’ambition pour moi. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que ce lieu magnifique serait le théâtre d’un drame pour moi.
Elle essuya une larme qui roulait sur sa joue.
— Fascinée par l’océan, je me baladais sur la plage tous les matins. C’est là que ton père, un puissant triton, me repéra. Il me séduisit et nous vécûmes un amour de vacances. Hélas, au moment de rentrer chez moi, à Chicago, il voulut me retenir. Je refusai, car je n’étais pas prête à tout quitter pour lui. À mon retour, je découvris avec effroi que j’étais enceinte.
Cynthia marqua une pause pour recouvrer ses esprits. Margo l’écoutait, la mine déconfite.
— Je n’ai rien raconté à ma famille. J’avais honte. Et peur, pour mon avenir. J’ai donc effectué des démarches pour faire adopter mon bébé à sa naissance. Quelques mois avant le terme, lorsque mon ventre devenait impossible à dissimuler, j’ai prétexté un stage à New York, dans un cabinet d’avocats, et j’ai accouché là-bas. Je n’ai tenu mon enfant dans mes bras que quelques heures avant qu’elle soit confiée à l’assistance publique. De retour à Chicago, j’apprenais qu’elle avait été adoptée par un homme d’affaires fortuné du nom de Gavin Miller, qui en prenait soin comme de la prunelle de ses yeux. Je pus suivre à distance le destin de ma fabuleuse fille.
Une nouvelle salve de pleurs l’assaillit.
— J’ai suivi tout ton parcours, ma belle : tes compétitions, tes championnats. J’ai collectionné tous les articles à ton sujet, j’ai prié tous les jours pour toi. Tu m’as rendue fière. Je t’avais abandonnée parce que je n’assumais pas d’élever le fruit d’un… enfin, vous comprenez. Et j’étais terrifiée : comment grandirais-tu en tant que mi-humaine, mi-sirène ? Serais-tu un monstre ? Je suis si désolée, Margo, la peur m’a fait commettre l’erreur de ma vie. Tu as prouvé que loin d’être un monstre, tu étais une merveille de la Création. Une personne exceptionnelle. Pardonne-moi, mon enfant. J’ai échoué.
— Tu n’as pas échoué, sanglota Margo. Tu as fait ce que tu as pu.
Ses lèvres tremblaient.
— Où est-il à présent ? Est-il toujours vivant ?
— Je l’ignore, j’ai coupé les ponts avec lui. Il est peut-être toujours en Bretagne. Il n’y a aucune raison qu’il ait péri. Il ne sait rien de ton existence. Je ne lui en ai pas touché mot. Ce que je peux affirmer en revanche, c’est qu’il m’aimait de tout son cœur, d’un amour passionnel, fusionnel. Un amour qui fait perdre la raison. S’il te connaissait, nul doute qu’il t’adorerait et te protégerait. Que tu le veuilles ou non, son sang coule dans tes veines. Je voudrais que tu fasses la paix avec ton histoire.
Margo renifla. Cynthia prit sa fille dans ses bras et cette dernière se laissa faire. Devant tant de tendresse, l’émotion me noua la gorge.
Lorsqu’elles se détachèrent l’une de l’autre, les yeux de Margo étaient rouges et bouffis, mais brillaient d’un éclat nouveau. Je lus dans ses pupilles de la reconnaissance.
Toute sa vie, elle avait cru que ses parents l’avaient rejetée, qu’elle n’était pas assez aimable pour être gardée par sa mère, et voilà qu’elle découvrait que celle-ci la chérissait. C’était comme si le puzzle se reconstituait, comme si tous les morceaux se regroupaient pour la rendre complète.
Mon initiative avait porté ses fruits.
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