Le Coeur d'une sirène Lova

Lova · Chapitre 4 sur 35

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Le Coeur d'une sirène Lova

Chapitre 4

Je poussai un soupir excédé. Cela faisait trente minutes que je tournais en rond à la recherche du Mer World. À la sortie du métro Ocean Parkway, mon sens de l’orientation déficient m’avait fait prendre la mauvaise direction et je m’étais retrouvé à Coney Island, à l’opposé de là où je devais aller. Stress ? Acte manqué ? Il fallait le faire pour se perdre dans ce petit bout de terre où toutes les rues étaient perpendiculaires…

Je consultai ma montre en pestant. Il était neuf heures vingt. C’était le premier jour de mon stage et je trouvais le moyen d’arriver en retard alors que j’étais parti en avance. Et comme j’avais couru, j’étais en nage, le visage et le dos ruisselant de sueur. Génial pour une première impression.

Une fois devant la façade du complexe aquatique, je soufflai et fis une pause. Malgré mon retard et ma désolation, un sourire élut domicile sur mes lèvres. J’y étais. J’étais face à mon rêve. Quel serait mon destin ?

Je sortis un mouchoir de mon sac à dos pour m’éponger le front. Je pris une profonde inspiration et me dis pour me motiver : Allez, Ethan, c’est le moment de montrer qui tu es. Tu n’as pas traversé l’océan Atlantique pour te dégonfler. Ton avenir t’attend.

D’un pas alerte, je pénétrai dans l’édifice et me présentai à l’accueil. Une hôtesse d’accueil m’offrit un sourire avenant avant de m’indiquer l’étage où se situait le bureau du PDG.

Mon cœur se mit à palpiter plus fort lorsque je pris place dans l’ascenseur me conduisant au troisième étage. Je priai intérieurement pour conjurer le trac. Mais je ne parvins pas à chasser ma nervosité. En dernier recours, j’eus une pensée pour Mamie. Son image aimante s’afficha dans mon esprit et fit diminuer la cadence de mes battements cardiaques.

Monsieur Miller arpentait la pièce lorsque j’ouvris sa porte. Il portait un costume de grand couturier qui soulignait son imposante carrure.

Son bureau était baigné de lumière. Ses larges baies vitrées offraient une vue imprenable sur l’Atlantique. L’espace d’un instant, je me demandais comment avec un tel panorama sous les yeux il faisait pour se concentrer sur mon travail. Si j’étais à sa place, je passerais mes journées à me perdre dans l’immensité de l’océan.

Je le saluai avec une courtoisie exagérée. En retour, il me toisa de toute sa hauteur et darda sur moi des yeux accusateurs.

— Vous êtes en retard, monsieur, observa-t-il d’un air revêche.

J’eus envie que le sol s’ouvre et qu’il m’engloutisse. Ou plutôt de me jeter par la fenêtre pour me noyer dans l’eau. C’eût été autrement plus facile que de subir le regard réprobateur de mon nouveau patron.

Je déglutis.

— Pardonnez-moi, murmurai-je d’un ton contrit. Je me suis perdu en chemin. C’est la première fois que je viens ici. Je ne connais pas Brooklyn.

D’une voix où perçait la contrariété, le président répondit :

— Quelle piètre excuse ! Vous auriez pu anticiper et vous entraîner avant votre premier jour. Vous n’avez pas débarqué de Paris aujourd’hui. La moindre des choses aurait été de faire le trajet de votre domicile au Mer World pour nous éviter ce genre de désagréments.

Je me ratatinai. Mon visage devait être cramoisi de honte.

— C’est vrai, monsieur.

Mon interlocuteur se radoucit et s’assit dans son fauteuil en cuir.

— Vous pouvez m’appeler Gavin. Et je vous appellerai Ethan. Asseyez-vous, je vous prie.

Docile, je m’exécutai.

L’irruption de quelqu’un dans la pièce nous interrompit. Je me retournai.

Une jeune fille à la longue chevelure blonde entra et s’avança avec grâce vers le bureau. Elle me dévisagea, ce qui me permit de détailler son visage. Elle avait les traits fins, un teint de porcelaine, un nez arrogant, une bouche charnue. Mais ce qui me frappa le plus, c’était ses yeux. Ses pupilles étaient bleu turquoise. Je n’avais jamais vu une teinte d’iris pareille. Je devinai qui était cette créature. Margo Miller, l’ex-championne de natation. Elle était encore plus jolie en vrai que sur les photos que j’avais vues. Dans sa robe patineuse digne d’un magazine de mode, elle aurait pu aisément passer pour un mannequin.

L’adolescente déposa un document sur le bureau de son père.

— Je voulais t’apporter un dossier, mais je vois que je dérange, dit-elle en louchant sur moi.

— Oh, ce n’est rien, ma chérie, fit Gavin d’un ton mielleux. Merci, tu peux le mettre là. Je te présente Ethan Roche, notre nouveau stagiaire. Il sera en observation chez nous pendant une semaine.

Margo me fixa de plus belle. Son regard couleur de mer me transperçait.

— C’est le Français ? demanda-t-elle.

Le PDG répondit par l’affirmative.

— Ethan, ce n’est pas très français comme prénom, fit remarquer sa fille, un sourire mutin en coin.

Déstabilisé, je crus bon de me justifier :

— Mon deuxième prénom est Louis. Les prénoms anglo-saxons sont à la mode en Europe. Les Nolan, Noah et autres Liam sont légion…

— Ma fille adore la France, m’expliqua Gavin. Je ne vous cache pas que votre nationalité a joué en votre faveur, ajouta-t-il en rougissant.

L’espace d’un instant, je demeurai coi. J’ignorais si ce qu’il venait de révéler était une bonne ou une mauvaise chose.

— Je suis fan de votre pays, confirma Margo. C’est moi qui ai convaincu Papa de vous prendre. Paris est la plus belle ville du monde. Les Français sont si charmants.

Et romantiques, je suppose, complétai-je en mon for intérieur. Bonjour les clichés…

— J’espère que je serai à la hauteur de vos attentes, bredouillai-je.

J’eus l’impression que Margo lisait dans mon esprit quand elle me demanda :

— Tu n’es pas d’accord avec moi ?

Je sentis mes joues s’embraser. Pris de court, je bafouillai :

— Euh… Si. La capitale de la France est magnifique. J’y ai grandi. Mes parents ont un appartement dans le 8e arrondissement.

Margo passa une main dans son abondante chevelure. Ses mèches dorées chatoyaient sous les reflets du soleil. Elle me faisait l’effet d’une Valkyrie venue du nord. En même temps, elle avait une carrure de nageuse. Et une gestuelle de danseuse. Ce qui était certain, c’était qu’elle était d’une grâce surnaturelle.

Gavin se racla la gorge et déclara :

— Vous comprendrez donc que nous avons parié sur vous, Ethan, même si vous n’avez aucune expérience en matière de delphinidés. Ne nous décevez pas. À partir de maintenant, vous devrez avoir un comportement exemplaire. Professionnel. Même si ce n’est qu’un stage d’observation, j’attends de vous que vous vous donniez à 100 %. Prouvez-moi que je n’ai pas eu tort de vous recruter sur les conseils de ma fille.

Je n’aimais pas la posture dans laquelle je me trouvais, mais il n’était pas question de me débiner. Je voulais leur montrer à tous les deux ce que je valais. Même si j’avais moi-même des doutes sur mes capacités.

— Je m’y engage, promis-je avec un calme qui me surprit.

— Parfait.

Margo s’interposa :

— Tu as une petite amie ?

Non. Et ça ne vous regarde pas, mourrais-je d’envie de répliquer.

Sa question était déplacée. Son père intervint :

— C’est une information privée, mon ange.

La jeune fille croisa les bras sur sa poitrine.

— Je voulais le savoir, car si Ethan a une copine, il sera moins investi dans votre travail. Ce qui serait dommage.

Les poings serrés, je me défendis :

— Si ça peut vous rassurer, je vous garantis que je serai zélé et dévoué. Je prends ce stage très au sérieux. Je me suis brouillé avec mes parents pour être ici.

Un éclair d’admiration passa dans les prunelles du PDG. Il arbora un sourire de satisfaction.

— Nous sommes donc sur la même longueur d’onde. J’apprécie les gens déterminés. Je vais donc vous parler de la suite. Aujourd’hui, vous serez en immersion dans le centre. Vous découvrirez nos différents services et vous ferez connaissance avec les membres de nos équipes. Je vous souhaite une bonne journée. Vous pouvez disposer.

— Merci, balbutiai-je avant de me retirer.

Après cette entrée en matière, Alex Palmer, le bras droit du PDG, vint à ma rencontre. C’était un homme élégant à la peau d’albâtre. Il avait des cheveux brun foncé parfaitement coiffés. Il portait un costume beige dont je devinais qu’il était de marque. Ma parole, tout le monde ici est à la pointe de la mode ou quoi ? À côté d’eux, je me faisais l’effet d’un clochard avec mes fringues H & M...

Palmer me fixa dans les yeux. Son regard était étrange. Et ce n’était pas à cause de ses iris vairons, l’un bleu délavé et l’autre marron. Il y avait quelque chose en lui que je n’arrivais pas à cerner. J’éprouvai un drôle de sentiment en sa présence.

Le directeur adjoint m’expliqua qu’il était mon tuteur de stage. J’eus droit à une visite guidée des locaux et une présentation du personnel qui durèrent plusieurs heures.

Il me fit rencontrer, entre autres, Victoria Palmer, la responsable commerciale du groupe, une brune aux yeux d’émeraude à l’air chaleureux.

À l’heure du déjeuner, mon superviseur dut prendre congé pour participer à une réunion et je fus livré à moi-même. Pour éviter de me retrouver seul au réfectoire, je pris le parti de m’acheter un bagel dans un café et d’aller manger les pieds dans l’eau.

Je marchai vers le front de mer, gagnai le Manhattan Beach Park et m’installai sur une des tables de pique-nique de la plage.

Cheveux dans le vent, je dégustai mon sandwich en admirant les vagues qui s’écrasaient sur le sable.

Ayant terminé mon casse-croûte, je me levai et entrepris de flâner le long du rivage.

J’ôtai mes chaussures pour marcher sur le sable. Le contact de mes pieds avec l’eau me procurait une sensation agréable.

Je m’arrêtai pour contempler l’horizon. Le panorama qui me faisait face était idyllique. Cette vue redonna du baume à mon petit cœur malmené par les remontrances de Margo.

C’est alors qu’une vision me troubla. Mes yeux décelèrent une silhouette au large, celle d’une femme qui se baignait. Ses cheveux longs flottaient dans les vagues et son aura m’hypnotisait.

Tout à coup, tel un dauphin, la nageuse fit un bond hors de l’eau et, l’espace d’un instant, je crus apercevoir une queue de poisson. J’eus le réflexe de l’immortaliser avec mon téléphone au moment où elle plongeait. La seconde d’après, elle avait disparu.

Je regardai la photo que j’avais faite. On y distinguait un bout de nageoire qui dépassait de l’eau.

Mes yeux sortirent de leurs orbites. Comment était-ce possible ? Avais-je halluciné et pris un gros poisson pour une sirène ? Mon manque de sommeil chronique me jouait peut-être des tours.

J’en étais là de mes réflexions quand mon portable sonna. C’était Liam, mon camarade de chambrée. Nous logions dans la même pension de famille à Brooklyn. Le courant était tout de suite passé entre nous. Et pour cause, Liam et moi avions une passion commune pour les animaux marins. Il faisait partie d’une association de défense des dauphins. Je n’aurais pas pu tomber mieux.

Je décrochai derechef.

— Salut, Liam ! dis-je d’un ton que j’espérais guilleret.

— Coucou, Ethan. Alors, ton stage, ça se passe bien ?

Trop chou, il s’inquiétait pour moi. Qui avait besoin d’une grand-mère quand on avait un Liam pour ami ?

— J’aurais aimé te répondre oui, mais c’est plus compliqué : j’ai eu vingt minutes de retard et mon boss m’a remonté les bretelles. Pas top pour commencer.

— Ah oui, confirma Liam d’un timbre morose. Et Margo Miller alors ? Elle est comment en vrai ?

Le feu me monta aux joues.

— Je ne sais pas, je lui ai à peine parlé.

— Ah bon ? Tu avais pourtant l’air de bien la kiffer. Sois moins timide la prochaine fois.

Je me récriai :

— De toute façon, je ne fais pas ce stage pour faire ami ami avec elle. Son père m’a bien fait comprendre que je devais assurer. Ça m’a mis un peu la pression parce que je ne suis pas sûr d’être celui qu’il lui faut. Je n’ai aucune expérience.

— Ne te prends pas trop la tête, Ethan, ce n’est qu’un stage d’observation. Et tes collègues, ils sont sympas ?

— Mon tuteur, Alex Palmer, a l’air très sérieux. Je ne sais pas si je vais rigoler tous les jours avec lui. Pour les autres, je ne les ai pas assez vus pour les juger. Mais l’ambiance fait un peu guindée. J’ai l’impression d’être dans une agence de mode sur la Cinquième Avenue. Ça me complexe encore plus.

— Tu vas appeler tes parents ? ajouta Liam.

— Non. Je tombe tout le temps sur leur répondeur quand je les contacte et ils ne répondent pas à mes textos.

À cette pensée, un nœud se resserra autour de mon cœur. J’étais toujours en rogne contre mes parents, mais être en froid avec eux m’attristait. Leur soutien m’aurait fait du bien lors de mon arrivée à New York.

Je me raccrochai à cette colère pour me rebooster.

Aussi étrange que cela pût paraître, la rage de donner tort à mon tyran de père était le carburant idéal pour me remettre en selle et envoyer au diable mes doutes.

J’allais prouver à Margo que je n’étais pas qu’une nationalité.

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