Le Coeur d'une sirène Lova
Chapitre 5
Le lendemain, lorsque je me présentai au centre pour prendre mon poste, on m’assigna une tenue de travail aux couleurs du Mer World, une blouse et un pantalon vert d’eau.
Madame Palmer m’informa qu’Ondine, une orque femelle fraîchement capturée, allait arriver dans la matinée. Cette nouvelle me mit en joie.
Hélas, je déchantai vite lorsqu’elle me briefa sur les tâches que je devais effectuer : procéder au nettoyage des bassins et des aquariums, dresser l’inventaire des stocks de nourriture, de médicaments et de matériel, et lui fournir une aide administrative. Tout ce que je détestais.
La directrice commerciale nota mon air chafouin.
— Ça va aller, Ethan ? Ce n’est pas très folichon, je sais, mais ça fait partie du job. Ce n’est que le début, ça s’améliorera.
Je me mordis la lèvre inférieure.
— Oui, pas de problème, mentis-je.
— Si tu as le moindre souci, adresse-toi à moi ou à Alex.
— D’accord.
Je me dirigeai vers le bassin des dauphins bleus. Ceux-ci étaient au nombre de trois.
Mon cœur chavira quand je les aperçus. Ils étaient magnifiques avec leur dos sombre et leurs flancs gris, blancs et bleus. Ils se trouvaient en compagnie d’Anthony, le vétérinaire. Ce dernier était occupé à leur administrer des vaccins.
Une soigneuse stagiaire nommée Charlotte l’assistait dans son travail. Elle semblait avoir noué une belle complicité avec les cétacés. Elle les couvait du regard en s’occupant d’eux. Les dauphins lui répondaient par des sifflements enjoués.
Une bouffée de jalousie m’envahit face à cette scène. J’aurais aimé être à la place de Charlotte plutôt que de balayer les abords des piscines et de vider les bassins des déchets organiques.
Cependant, je m’étais juré que je ferais mes preuves. Aussi m’appliquai-je au mieux dans ma mission « Hygiène et propreté ». Je la pris à cœur et m’empêchai de ronchonner en effectuant ma besogne.
Quand j’eus terminé, je prélevai des échantillons d’eau pour la faire analyser par le service compétent. Je n’avais aucune notion en matière de qualité de l’eau, mais celle des bassins ne paraissait guère propre. Par endroits, des algues flottaient à sa surface.
Je remplis les flacons et allai les remettre à Anthony.
Ses yeux verts formèrent deux fines fentes lorsque je les lui tendis. Le vétérinaire jeta un œil sur sa montre et me morigéna :
— C’est à cette heure-ci que tu m’apportes ça ? Qu’as-tu fait de ta matinée ?
Je ne m’étais pas attendu à une telle réaction. La honte me brûla les joues.
— Euh, du nettoyage, balbutiai-je.
— Ce n’est pas suffisant, m’assena-t-il d’un ton acide. Ta camarade Charlotte travaille deux fois plus vite. Elle a pourtant le même âge que toi.
J’hésitai entre deux attitudes opposées : m’opposer à lui ou coopérer. Bien que cela m’en coûtât, j’optai pour la seconde option :
— Désolé, monsieur. C’est mon premier vrai jour. Je ferai mieux la prochaine fois.
— Tu devrais y retourner, marmonna Anthony.
En m’éloignant, je me demandai si le vétérinaire avait reçu pour consigne d’être dur avec moi. Durant notre échange, il avait montré une rudesse qu’il n’avait pas eue à l’égard des dauphins et de Charlotte. Au contraire, il leur avait dévoilé une facette douce et chaleureuse. Pourquoi cette différence de traitement ? Une rage sourde enfla en moi.
Du calme, Ethan, me répétai-je, ne sois pas parano. Ne le prends pas personnellement.
Je me souvins que j’avais des tâches administratives à accomplir. Aussi pris-je la direction du bureau de mon tuteur.
Sur mon chemin, je passai devant le bassin des orques. Ondine, la nouvelle arrivante, était là. Je faillis tomber en pâmoison quand l’épaulard claqua ses nageoires puissantes et fit un saut dans l’air. Je n’avais jamais rien vu d’aussi majestueux. L’espace d’un instant, j’en oubliais mon dépit.
Mon regard se reporta alors sur Margo, assise dans les gradins, qui applaudissait la jeune orque. À ses côtés, Victoria Palmer admirait le spectacle offert par les bonds de l’odontocète.
— Bravo, Ondine ! s’ébaudit cette dernière. Comme tu es belle, ma grande !
La fille du PDG affichait un enthousiasme moins prononcé :
— Elle est jolie, mais pas commode. Sa capture et son transport nous ont donné du fil à retordre. Elle sera difficile à dompter.
Pour ne pas donner l’impression de les espionner, je pressai le pas pour rejoindre ma destination.
Au moment où j’aboutis devant le bureau du directeur adjoint, je constatai qu’il était vide. Charlotte, qui passait par là, m’aperçut. Elle s’arrêta et me dit :
— Si tu cherches Alex, il est parti déjeuner. Tu devrais en faire autant.
— OK. Toi aussi, tu vas manger ?
Ma jeune collègue opina du chef.
— Je peux t’accompagner ? tentai-je, bien décidé à m’intégrer.
Charlotte tergiversa pendant quelques secondes, mais ne trouvant sans doute pas de raison de décliner, elle résolut à accepter.
— Oui. Je vais à la cantine.
Je lui emboîtai le pas et nous filâmes au restaurant du parc réservé aux employés.
Au réfectoire, je me servis des mêmes plats que ma camarade. Ainsi, elle ne pourrait pas me juger au contenu de mon assiette ou à mon régime alimentaire. Heureusement, j’étais omnivore et n’étais sujet à aucune allergie.
Nous prîmes place à une table offrant une vue sur le bassin des dauphins blancs. La plage de Brighton Beach se dévoilait en arrière-plan.
Au début du repas, Charlotte ne se montra pas très bavarde. Elle se hâtait de vider son assiette, comme si le temps lui manquait. Je me rappelai que les Américains n’avaient pas pour coutume de rester longtemps à table. Leur déjeuner était vite expédié.
Pour meubler la conversation, je demandai à mon acolyte :
— Ton stage au Mer World va durer longtemps ?
— Je ne suis pas une stagiaire, me corrigea-t-elle entre deux bouchées. Je travaille au centre.
Ma mâchoire manqua de se décrocher.
— Comment c’est possible à ton âge ?
— Je suis la nièce de Victoria. J’ai pratiquement grandi ici, au milieu des orques. C’était tout naturel que je veuille devenir soigneuse. Ma tante a convaincu Gavin d’accepter de m’embaucher comme apprentie. L’essai a été concluant et depuis je suis restée. Tout le monde pense que j’ai un don et que je suis précoce, mais pour moi, je suis forte parce que je suis passionnée. Les dauphins, c’est toute ma vie.
— Je suis impressionné. Et tu te plais ici ?
Charlotte fixa ses yeux d’ambre sur la baie vitrée.
— Beaucoup. C’est un réel plaisir d’évoluer au milieu de ces animaux. Et le Mer World est un endroit idéal pour moi. Les gens sont compétents et sympas. Gavin dirige cet établissement d’une main de maître. Son mantra, c’est l’exigence extrême, l’amélioration continue.
Je clignai des yeux.
— Exigence extrême, tu dis ? Pourtant, l’état des bassins laisse à désirer. Ça m’a pris des heures pour tout nettoyer ce matin. L’eau est trouble, comme si c’était une eau stagnante.
— Elle est changée régulièrement.
— Pourtant, il y a des algues qui prolifèrent. Et je ne parle pas de la quantité de chlore qui doit être plus élevée que celle recommandée. Les pauvres cétacés doivent se brûler la peau avec cette saloperie chimique.
Charlotte plaqua un sourire crispé sur son visage.
— Peut-être, je ne suis pas experte. Nous n’avons jamais eu de plaintes à ce sujet en tout cas. Nous passons tous les contrôles haut la main. Mais tu sais, les dauphins et les orques n’ont pas une très grande importance dans l’activité du Mer World. Son véritable business, son cœur de métier, ce sont les shows de sirènes. C’est ce qui a fait la renommée du parc et le distingue de tous ses concurrents. Tu y as déjà assisté ?
— J’ai vu des vidéos sur le Net.
— C’est un spectacle unique au monde. Les sirènes dansent en apnée avec les dauphins et les orques. Elles plongent, virevoltent, sautent… Et surtout, elles ont l’air plus vraies que nature. On se croit immergé dans une autre dimension. Les autres représentations de sirènes font pâle figure à côté des nôtres. Elles font cheap et fake. C’est pour ça que le centre cartonne. On est émerveillé par la grâce si réaliste de ces femmes-poissons. Et on paie cher pour ça.
Je hochai la tête en guise d’assentiment.
— En parlant de sirènes, tu vas trouver ça ridicule, mais tu crois qu’elles pourraient exister ? Genre pour de vrai ?
Charlotte plissa le front.
— Pourquoi tu demandes ça ?
Je sortis mon téléphone et lui montrai la photo que j’avais prise la veille.
— Hier, lui révélai-je, j’ai aperçu une drôle de créature. Une femme avec une queue de poisson. Je l’ai vue faire un saut, et bondir comme un dauphin.
Mon interlocutrice tressaillit.
— C’était sans doute un déguisement, affirma-t-elle. Il y a beaucoup de fans de sirènes dans le coin. Elles fabriquent ou achètent des queues de poisson en tissu ou en silicone et s’amusent à jouer les créatures aquatiques. C’est à Brooklyn que se déroule chaque année la Mermaid Parade de Coney Island, un défilé de sirènes déguisées unique au monde.
Je m’obstinai :
— Mais sur la photo, on dirait une véritable nageoire, avec des écailles et tout…
— C’était peut-être une sirène professionnelle particulièrement douée, qui a bien réussi son costume. Dans notre spectacle aussi, elles ont l’air vraies, tu verras.
Ne souhaitant pas passer pour un garçon naïf, je laissai tomber. Je rangeai mon appareil et changeai de sujet :
— Sinon, tu es contente de l’arrivée d’Ondine ?
La figure de Charlotte se tendit.
— Oui et non. Son apprivoisement va nous demander du travail supplémentaire. Elle n’est pas docile. Son dressage prendra du temps.
— J’aimerais bien prendre part à vos entraînements. Je sais que je suis débutant, mais j’espère que mon stage ne consistera pas à être toujours « à l’arrière », c’est-à-dire loin des animaux. C’est pour eux que je suis venu.
Charlotte saisit son verre et le vida d’un trait.
— Si tu veux participer aux soins d’Ondine, il faut que tu te rapproches de Margo, elle pourra intercéder en ta faveur auprès de son père. Mais ne va pas trop vite en besogne. Les orques sont des animaux dangereux, les plus gros prédateurs du monde marin. Elles peuvent te liquider en moins de deux. On ne compte plus les décès ou blessures graves de soigneurs qui sont attaqués par des orques. C’est une réalité qu’il ne faut pas oublier. Je dis ça pour ta sécurité. Il serait inconscient de te laisser approcher cette bête trop tôt alors que tu es inexpérimenté.
Je baissai la tête, vaincu par ses arguments.
— Ça viendra, Ethan, sois patient. Le début de ton stage sera un peu ingrat, mais ça évoluera. Sur ce, je te laisse. J’ai du pain sur la planche.
— OK.
Tandis que Charlotte tournait les talons, je sortis mon téléphone et vérifiai mes messages. Il n’y en avait aucun.
Mû par un élan, j’appelai ma grand-mère. Elle décrocha à la vitesse de l’éclair.
— Ethan, mon ange, s’exclama-t-elle, comment vas-tu ? Ton stage a démarré ?
— Oui, depuis hier. Pour l’instant, je ne peux pas dire que je m’éclate, mais j’ai de l’espoir que ça s’améliore.
— Oh, tu as une petite voix. Ça ne va pas fort. Tes collègues sont gentils au moins ? Et la fameuse Margo Miller, elle est aussi géniale que ça ?
— Mes collègues sont courtois. Pour la gentillesse, on verra. Mes supérieurs ne rigolent pas avec moi. Mais je crois que je me suis fait une amie : Charlotte, une apprentie soigneuse. Quant à Margo, oui, elle est à la hauteur de sa réputation.
Mamie lâcha un murmure d’approbation.
— Et toi, m’enquis-je, tu te portes bien ?
— Couci-couça, je n’ai pas envie d’en parler.
— Tu as des nouvelles de mes parents ?
— Non. Je les soupçonne de m’en vouloir parce que j’en sais plus qu’eux à ton sujet. Tu devrais discuter avec eux, je n’aime pas cette situation.
— Je voudrais bien, rétorquai-je, mais ils ignorent mes messages.
— Ah. C’est plus grave que je le croyais alors. Il va falloir que j’inter…
Le son de sa voix s’évanouit. J’observai mon portable. Il était déchargé. Damn it !
Et pour couronner le tout, en quittant la cantine, je croisai Alex.
Il m’interpella :
— Je vous cherchais, Ethan. Notre Community Manager est souffrante et nous faisons face à des commentaires haineux sur notre compte TikTok à la suite d’une vidéo compromettante postée par une influenceuse. Pouvez-vous vous en occuper ?
— Euh… Je ne maîtrise pas tellement TikTok.
— C’est de votre génération pourtant, vous êtes un Digital Native. Vous avez dû être biberonné aux réseaux sociaux.
Avec les parents que j’avais, pas vraiment, non.
Mais je n’eus pas le loisir de rectifier. Alex décréta d’un revers de main :
— Bref, gérez-moi cette affaire. Calmez le jeu et faites tout rentrer dans l’ordre. Vous travaillerez dans la pièce attenante à mon bureau. Il y a un ordinateur pour vous et toutes les informations dont vous aurez besoin à portée de main.
À ces mots, il me laissa en plan et sans un regard de plus, partit vaquer à ses occupations.
Je me sentis accablé. Loin de s’arranger, les choses ne faisaient qu’empirer. Je détestais TikTok.
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