Le Corps de Diane
I - Londres
I
LONDRES
La haine, voilà mon sujet.
Je ferme les yeux, je les ouvre sur l’encre noire, sur mes mots noirs, et je pense : « noir comme la haine. » Les rideaux tremblent au passage d’un peu de vent glacé, et je pense : « froid comme la haine. » Je pose un regard sur chaque objet de ma chambre d’hôtel, sur le grand lit dont je ne réchauffe la nuit qu’une moitié, sur les quatre lampes, que j’allume à la façon des veuves et des concierges qui branchent leur radio et illuminent un aquarium où nagent deux poissons, et je pense : « solitaire comme la haine. » Je sens peser autour de moi la ville trop vaste, trop lourde pour qu’un homme seul la porte toute une nuit de veille. Je pense à toi, Diane, je pense à Londres et à toi, et j’écris : « Diane, comme la haine... »
Au 21 de Belgrave Road, on trouve un Boarding House assez fraîchement repeint. De tous ses jaunes, de ses noirs, de ses briques laquées il résiste à la suie mouillée de Londres. C’est là, Diane, que pour la première fois un homme t’a mise nue. J’ai dû fouiller dans un tiroir et feuilleter un vieil agenda pour retrouver l’adresse. Elle était consignée d’une écriture un peu maladroite : celle que l’on prend pour noter un nom inconnu, épelé dans l’antichambre. Tu étais alors une jeune fille de vingt ans paralysée de dignité. Tu ne me plaisais guère. « C’est là, Diane... » J’émerge dans cette rue de Londres comme d’une navigation traversée de tumultes et de colères aveugles. Je fais enfin surface. C’est là, Diane, que tu as regardé la nuque et les épaules d’un homme occupé à se recoiffer, et toi tu étais allongée, tu découvrais que l’amour ne froisse pas les draps comme les froisse le sommeil.
Marne Hotel, c’est un nom étrange pour une pension anglaise. Ce mot qui évoque une bataille, une rivière, de la terre épaisse et pâle, était enlisé depuis six mois dans ma mémoire. Je l’avais oublié, si l’on appelle oubli l’immobilité de ce qui blesse. Le moment venu je m’en suis souvenu sans doute possible. J’ai cherché le Marne Hotel avec l’obstination que l’on apporte aux rendez-vous dont on n’attend que du mal. « Derrière Victoria », avais-tu dit. Et même : « tu n’imagines pas la tristesse des rues qu’on trouve derrière Victoria, du côté du grand pont, là d’où partent les autobus verts de la banlieue... »
Oui, j’imaginais. Sans doute ne suis-je venu à Londres que pour cela : chercher, voir, me faire des images. Tu as eu tort de répéter si souvent « imagines-tu ? ». Ce n’est pas une habitude à donner aux hommes. Commencent-ils une fois qu’ils n’en démordent plus. J’ai donc imaginé. Avec mes plus doux sourires : Wildbad, des plages et des forêts, une petite fille de douze ans que sa mère n’osait pas appeler Diane. « C’est presque un nom de dame... » Avec mes airs penchés, mes airs de tout comprendre : l’adolescente solitaire, la jeune femme solitaire, une Diane sur qui la vie semblait passer comme du mauvais temps sur l’été. J’ai imaginé aussi tes maisons, tes secrets, tes refus, tes villes, et plus que toutes celle-ci, Londres, où je traque un personnage disparu depuis cinq années. Je l’ai rencontré ce soir sur Belgrave Road, à main droite lorsqu’on vient d’Eccleston Square.
Une chronique de la haine, ses quatre saisons – son printemps surtout, et son été, car on connaît par cœur ses saisons froides. Monologues, questions, silences : trois cents jours de haine. A peine l’ai-je eu écrit que le mot m’a paru lourd. En vérité, il a fallu m’exciter à la violence pour oser le convoquer à la première ligne de ma première page. Aussi bien qu’à de la haine, cette indifférence laborieuse qui a suivi notre adieu pouvait ressembler à l’ennui, à une heureuse surprise trop tôt venue. Un homme ahuri, c’est moins noble qu’un homme blessé, ça oublie de gémir. Ainsi, derrière toi, comme les jeunes époux accrochent un mot à l’oreiller le matin, tu as laissé des cadeaux. Chacun chargé de messages symboliques, ambassadeur du passé et de ce goût parfait que je ne partagerai plus. L’excessive bonté de tes gestes m’a gêné ; j’ai porté la main avec un certain malaise sur ces objets qui me venaient de toi trop tard et comme lourdement. On a beau s’habituer aux objets, ceux-là sont restés un peu coupables. Pas de haine encore, mais de l’agacement, la hâte de m’éloigner. Les amants sont étrangement faits : une femme quittée les pleure au fond d’un jardin de province, eux donnent des coups de téléphone et retrouvent l’envie de gagner de l’argent comme on se jette à la piscine un soir de juillet. Aux moments désarmés de la journée – le vide du réveil, le chaud de trois heures, le creux de l’avant-dîner – la pensée interdite leur délègue une souffrance brève, une défaillance placée là pour mieux vérifier leur plaisir d’être forts. Puis avec la distance croît leur caractère. Ils font les fiers. Toujours pas de haine, mais un vide assez flatteur. C’est dans ce vide que commencent les combinaisons de mauvais sentiments. Un jour la mémoire rassemble son troupeau, reflue d’un seul coup, monte, écume, déferle, joue aux vagues et à l’ouragan, noie notre homme dans ses eaux empoisonnées. La rancune, l’envie de faire des comptes, la haine sont enfin là. On se croyait guéri, – que dis-je : on n’avait jamais été malade. Et voilà que la fièvre monte ; la vie entière est contaminée.
Ce qu’il y a dans la tête d’un homme qui aime : on peut rêver là-dessus. Et dans celle d’un homme qui n’est plus sûr d’aimer, qui cesse d’aimer ! Qui croyais-tu avoir, assis en face de toi à table, à ta gauche en voiture, couché sur toi ou le long de toi la nuit ? Une machine à croire, à parler, à dormir ? Qui regardais-tu ? A qui décidais-tu d’avouer ou de mentir ? Ne voyais-tu pas ma tête de juge, ne sentais-tu pas se refermer mes pièges, flotter autour de toi mes bontés à double sens, toute la prestidigitation d’un homme décidé à savoir ?
Jusqu’au 29 juin de l’année dernière je prenais pour le tien le visage d’un ange bien élevé. Ce soir-là, au restaurant chinois, tu as arboré vers onze heures un front muré de colère, des yeux plus gris, une peau plus pâle – ta tête de haine – un visage que j’avais l’impression de poser sur le tien, comme un masque, phrase après phrase, et qui adhérait si bien à tes os que je ne croyais plus possible pour toi de le dépouiller jamais. C’est lui que je me rappelle ; lui qui s’interposera toujours, le temps que durera ton souvenir, entre la paix et moi. C’est ton vrai visage. Quant à la haine, je ne lui ai donné son nom que beaucoup plus tard, lorsque j’ai deviné que tu solderais un jour nos comptes selon des recettes éprouvées. Tu parlerais de loyauté, de trahison, de jalousie, de confiance. Le cœur, n’est-ce pas, et la psychologie ? Ces farces. Tu dirais : « nous avons cessé de nous aimer » comme on dit : « l’épidémie de peste ne ravage plus le royaume » ; ou bien : « après les vaches grasses les vaches maigres ». Alors je t’ai bien regardée, je t’ai écoutée attentivement. Je ne me suis plus dit seulement « à qui croit-elle parler ? » mais « à qui suis-je, moi, en train de parler ? » Je t’avais considérée d’abord comme un agneau qui a emboîté le pas du loup, comme une rentière faisant la conversation au rôdeur prêt à l’assassiner. Et le rôdeur caresse son couteau au fond d’une poche, cherche la place où le coup portera. Je pouvais aussi bien retourner mes images. Leur envers montrait un homme niais, une fille plutôt secrète. J’étais prêt à te proposer l’échange : tes secrets contre ma niaiserie, la vérité sur toi contre la vérité sur moi. Tu saurais ce que la bienveillance d’un homme recèle de mépris, je saurais à quoi m’en tenir sur cette patience fiévreuse et un peu misérable que tu avais appelée « ta vie ». Le beau marché ! Ces loyales tentatives dégénèrent en scènes de biffins. Aujourd’hui, j’ai tenu seul la moitié du pari : à défaut de connaître la vérité sur toi, j’en connais une, qui me convient, longue à déterrer. Je t’ai visitée comme un voyageur clandestin visite un pays interdit. Tu n’as pas soupçonné, sur ton sol, cette agitation de fourmi. Tu as été un bon adversaire, naïf, confiant.
Cette longue suite d’années que je ne connaissais pas, c’était là ton point faible. Je rêvais d’une purge, d’une chirurgie, d’un nettoyage impitoyable par le fer et par le feu. Je voulais remettre les péchés et les peines. Oui, c’était entendu, j’absoudrais. J’aurais le cœur large, l’esprit large. Mais je voulais savoir. Ce n’est pas une histoire d’amour, c’est le dossier d’une enquête. Voici, Diane, ce que l’on trouve, à condition de bien chercher, dans la tête d’un amant.
Enfin n’oublie pas que « les policiers ont aussi un cœur ». Et un foyer, et une mémoire, et des têtes blondes à caresser. Il y a tout un cinéma dans la tête des policiers ; un cinéma rose et noir, des larmes et des scrupules, des secrets qui valent bien ceux qu’ils remuent. Voici donc, pêle-mêle, l’enquête et le cinéma, le flic et l’amant : notre histoire, Diane.
Le Marne Hotel est un endroit sordide. J’étais prévenu. D’être confirmé dans cette tristesse presque assoupie, à quoi chaque instant rendait une cruauté intacte, j’ai ressenti comme de l’égarement. J’ai traversé une étrange absence à moi-même, et dans cette absence le moment choisi pour affronter une Diane interdite, imaginaire, enfuie, – je ne savais plus, la seule réelle ou la plus fausse de toutes, Diane ou une invention que je baptisais Diane pour souffrir. Tout a flotté, glissé doucement dans le soir où bougent des reflets, dans ce mouvement humide, immense, cette fin de jour à goût de fer et de fumée, cette ville, ce gros morceau de ta mémoire que j’annexais pour t’y replacer après cinq années ; et les visages distraits, les mots étrangers qui passaient sous mon regard comme des signes perdus, une certaine hâte morose que tu avais éprouvée naguère et que je subissais ce soir, cette ville, voilà qu’elle n’était plus qu’un prétexte, un décor à peine réel, une plongée vers tout ce qui est obscur, une lourde songerie qui t’avait naguère oppressée, écrasée comme elle m’écrasait, et tu devenais une victime, l’innocence plus la soumission, une petite chose légère et blanche qu’un homme avait prise sans l’aimer, un soir entre janvier et mars 1950 au 21 de Belgrave Road.
Combien de fois suis-je passé devant le Boarding House sans m’y arrêter ? Huit ou dix peut-être. Tantôt vite et l’allure indifférente ; tantôt lentement, avec des regards de Sherlock Holmes ; sur un trottoir, puis sur l’autre. J’apprenais par cœur le nom des hôtels qui cernaient le tien – Soissons Hotel, Dover Hotel – et je les imaginais comme des repaires à soldats, des lieux de plaisir pour permissionnaires couleur de terre qui chantent Tipperary, et se souviennent entre deux bières d’avoir engrossé une servante, autrefois, quelque part entre Douvres et Soissons. Des secrétaires attardées vêtues de rose et de vert sont sorties d’un immeuble et se sont dirigées vers la gare des autobus. Elles allaient monter à l’impériale et regarderaient passer à travers le ruissellement d’une vitre les maisons alignées. Le sort me les avait fait croiser, ces femmes, pour m’aider à te détester. Tempes bleues, mentons coléreux, blond triste : la caricature de toutes celles qu’on quitte. D’ailleurs, des femmes seules dans une ville, la nuit, vers quelles larmes vont-elles, quels lits vides ? Le luxe de la haine, c’est le luxe des détails ; avec la première inconnue aux tempes bleues, au blond triste, j’étais prêt à faire un roman. Celle-ci ou une autre, cette autre ou toi : toutes inconnues, toutes vaincues, toutes ennemies. L’embarras du choix...
J’étais descendu à Victoria. J’avais contourné la gare par la gauche puis suivi des rues bordées d’immeubles, bas. Vaugirard perdu derrière la gare de l’Est. Tous les dix mètres une vitrine éclatait de lumière et l’on voyait des hommes et des femmes aux visages sournois. Ils lisaient des titres où le mot love accrochait l’œil. Il s’agissait d’amour heureux, ou libre, d’amour avant le mariage, et après ; des écriteaux promettaient des « consultations gratuites sans rendez-vous ». Les boutiques ressemblaient à celles de pédicures chinois, aux entrées de bains-douches ; on y vendait des gelées, des ovules, des suppositoires, des comprimés effervescents, des objets en caoutchouc et en plastique, le rêve des hommes et le rêve des dames, des canules aux formes assez barbares, d’énormes appareils hygiéniques destinés à se replier dans de minuscules sacs en soie écossaise. J’aime les visages sérieux des humains, j’aime les rues des villes, le soir, le glissement des pneus, le goudron brillant, la solitude lorsqu’elle prend ces visages butés. Je suis passé devant une maison plus obscure que toutes les autres ; on ne pouvait pas en deviner la destination. On entendait une sonnerie, depuis très longtemps sans doute car personne ne paraissait y prêter attention. Qu’annonçait-elle ? Le commencement, la fin de quoi ? Les cinémas de banlieue appellent ainsi leurs spectateurs au bout des entractes. Je suis passé trois fois devant la maison sombre et la sonnerie n’avait pas cessé. On dit qu’on « interroge les façades ». Mais quelles questions poser à ces briques sales, que l’éclat des vitrines rejetait dans une nuit épaissie de pluie, dont on imaginait le règne sur la ville sans limites. La nuit, la pluie ! Quelles grandes affaires, et comme je les associe bien à ton histoire... Déjà, en haut des quelques marches, sous des péristyles à la grecque, des bonnes femmes roses et vertes comme les filles de Belgrave Road déposaient leurs bouteilles de lait. Une aube viendrait donc, que traverseraient les petites voitures des laitiers, une aube percée de cris, offerte comme une convalescence à ce peuple malade d’ombre ?
Je suis entré. Ce n’était pas si difficile. Deux femmes sont venues à ma rencontre, également laides et souriantes. Oui, il y avait de la place. Pour quelques jours. Aucune chambre n’avait de salle de bains, non, mais l’eau était très chaude. Brûlante. Et le petit déjeuner inclus dans le prix. Oui, je pouvais jeter un coup d’œil. Un autre que moi parlait, demandait une chambre pour quelques jours, voulait « jeter un coup d’œil ». Moi, j’apprenais les lieux. J’avais posé une main sur le mur comme un touriste épuisé par une longue marche, une valise lourde. Avais-tu connu ce faux cuir enduit de peinture comme pour une porte de clinique ? Le téléphone était posé sur une tablette, sous l’escalier. Un soir, à cette place exacte, tu avais entendu la voix de Gehrard. Sans doute avais-tu fixé les yeux sur le diplôme encadré, pendant que dans ta tête les dures phrases allemandes installaient une fièvre fatale et que tu acceptais. Il t’avait dit « au Dorchester » et tu avais proposé de l’y rejoindre ; tu avais honte du Marne Hotel, du relent d’œuf grillé et de fumée, de l’escalier aux marches consolidées par des plaques de cuivre. Tu n’écoutais pas les dures phrases allemandes. Cela te paraissait si naturel de les entendre, et qu’elles fussent pressantes et précises, et que Gehrard fût revenu. Tu pensais à ta robe, au tricot que tu n’aimais plus ; tu t’inquiétais, dans ta tête, de savoir si la salle de bains serait libre ; tu pensais au beau linge blanc dont tu avais rêvé, dans lequel les épaules brunies des filles appellent des comparaisons de fleurs, évoquent une vertu brûlante et douce. Tu avais raccroché le téléphone, secoué les cheveux que tu portais longs cette année-là, répondu étourdiment aux questions de la grosse logeuse, monté l’escalier quatre à quatre ; tu étais « la jeune fille française », à moitié putain à moitié chevreau devait penser la logeuse, et ton cas s’aggravait de ces phrases allemandes et de cet air de soumission. Les rues, ensuite, les rues, mais là je me perds. Je perds la trace de la jeune fille pressée qui marchait dans la bruine, avec le froid toujours un peu cruel de Londres à ses joues, l’agacement d’être en retard – car tu avais passé successivement toutes tes blouses, tes trois tricots, et tu avais changé de chaussures au dernier moment – et dans sa tête, j’imagine, ce vide un peu fiévreux que remplissent si bien les rengaines de chansons et les phrases mécaniquement répétées.
La logeuse me regardait. Je l’ai suivie lorsqu’elle s’est dirigée vers l’escalier. J’ai vu par la porte entrouverte sur le palier une salle de bains aux murs jaunes. Derrière une porte on entendait des applaudissements frénétiques et les grésillements d’une radio. J’imaginai mieux, soudain, la jeune fille qui était redescendue ce soir-là vers le rendez-vous du Dorchester : elle portait le manteau vert que je me rappelle t’avoir vu dix fois sur le dos l’hiver 1950 ; elle s’était, elle si sage, maquillée mal, trop et trop vite ; un coup d’œil lui avait montré ces pommettes placées haut et soulignées de taches écarlates ; elle avait sans doute sorti un mouchoir et frotté rageusement son visage, comme une adolescente que sa mère empêche encore de se farder. Tu n’avais donc été que cela : cette fille solitaire qu’un coup de téléphone affole, cette petite Française triste que Londres écrase et rend sotte, dont le cœur bat parce que passe un homme qu’elle croit aimer. Cette vie modeste écrasée par dix millions de vies, un visage qu’on oublie, une aventure pauvre. Au Dorchester tu avais dit non. Ou bien est-ce Gehrard qui n’avait pas trop demandé ? Ne rien brusquer un premier soir, les hommes savent cela. J’imagine si bien la scène, à quoi ressemble un temps l’amour pour les filles jeunes : jambes soudées, mains moites, des linges écartés. Ensuite, dans la rue, ce vide de la tête, le même qu’à l’aller, mais sonore, éclatant d’un battement sonore, et toujours la fièvre, et cet envers du remords : le regret de n’avoir pas osé assez.
La femme s’est effacée sur le seuil après avoir allumé. J’avais demandé à jeter ce coup d’œil. J’ai vu la cheminée de faïence blanche, les rideaux à glands, le papier déchiré au-dessus du lit. « Là où les cheveux l’ont taché d’auréoles grasses et sombres », ai-je pensé. Il ne fallait pas rester immobile ainsi. J’ai murmuré ce que la logeuse attendait : sur le temps, les tasses de thé, les chambres de Boarding House. Derrière moi, dans l’escalier, la voix coulait sur ma nuque un chapelet de chiffres, des prix énoncés en guinées, des réflexions d’ordre général sur le chauffage au gaz.
Dehors régnait, avec le froid, les reflets d’eau, une espèce de noblesse triste. A cinq ans de distance, j’ai été heureux de penser que tu avais connu le silence et la solitude des rues, que tu t’y étais refait parfois un peu de paix. La sonnerie frêle ne s’était pas tue ; des passants qui paraissaient n’avoir pas bougé lisaient toujours les titres des traités d’éducation sexuelle dans les vitrines blanches. Les mains enfoncées dans les poches, les cheveux couverts sans doute d’une pellicule fragile de pluie, je suis redescendu vers Victoria, la tête bien pleine d’images.
Le second soir tu avais dit oui. Gehrard était venu chez toi.
Après, il s’était lavé les mains dans le lavabo de la chambre. Il s’était penché vers le miroir, les sourcils levés, le visage légèrement détourné mais le regard fixe essayant d’attraper un peu de son menton, de son profil. Les hommes parlent dans ces cas-là. Toi, tu voyais sa nuque, ses épaules. « Ainsi », devais-tu penser, « la maigreur des hommes, c’est cette largeur dure que ne noie aucune chair ? Et leur pâleur, l’hiver, c’est ce lait à reflets roux et bleus... » Il se regardait le menton, se passait sur la barbe le plat des doigts, en caresse songeuse, l’air ailleurs – ailleurs et content. « Tu sais », avait-il dit... Mais non, je ne puis plus imaginer vos phrases allemandes. Du tutoiement, même, je ne suis pas sûr. Se tutoie-t-on en allemand ? Ou ne tutoie-t-on que Dieu, comme en anglais, et dans les psaumes ?
Il s’était lavé les mains. Cela, tu me l’as dit. Devant toi, dans la chambre. Peut-être avait-il brossé ses ongles, s’était-il regardé les ongles en écartant les doigts ?
C’est dans le taxi que j’ai pensé au lavabo, aux mains qu’on savonne, aux ongles brossés jusqu’à leur donner ce rose propre des mains du matin, ridées d’eau et de froid. A dix-sept ans il m’est arrivé, le soir, en rentrant chez moi après avoir vu une fille, de renoncer à ma toilette pour ne pas laver la main qui avait caressé un corps que j’aimais. Et le lendemain, à mon réveil, mon premier geste était de flairer ma main, longuement, et d’y chercher un peu du parfum de l’autre corps. Et si je l’y trouvais je le respirais, et j’embrassais ceux de mes doigts qui avaient caressé, et je les respectais, je les posais le long de ma joue et je retournais pour un moment au sommeil, plein d’une innocence brûlante, de cet honneur très doux que je rendais au corps des jeunes filles. Lui, ton amant, s’était lavé devant toi les mains et regardé le menton. « Tu sais », avait-il dit, « c’est important sans l’être... » Ainsi, lorsque tu m’as rapporté ces paroles, tu les traduisais. Tu me donnais plutôt le « sens général » ; peut-être seulement un certain ton de voix, une certaine façon d’être de la nuque et des épaules blanches ? C’est avec mon propre corps, soudain, dans le taxi qui m’emportait loin de Victoria, que j’ai évoqué le départ de Gehrard, sa fuite loin de toi au milieu de la nuit, départ et fuite qui ne pouvaient me blesser qu’à travers toi, et plus précisément à travers ton corps, mais que mystérieusement je ressentais au fond du mien, où ils éveillaient des souvenirs, de l’humiliation que j’osais enfin appeler par son nom, mais aussi une vague connivence entre les hommes qui existait même, je le découvrais, entre Gehrard et moi. Il s’était relevé, habillé, lavé les mains. Il t’avait parlé de loin, sans se tourner vers toi, en regardant son menton dans le miroir. Puis il était parti et je sentais dans ma main la fièvre de sa main sur la poignée de la porte, dans mes jambes le plaisir enfantin de descendre l’escalier, l’envie de courir sur le trottoir de Belgrave Road. Il avait sans doute détourné ses lèvres de ton dernier baiser, feint de ne pas remarquer ta dignité, ni l’humour qui devait fausser ta voix et te donner un air de canaillerie sournoise que je connais bien. (Je sais, ce ne doit pas être facile, la désinvolture, avec cette blessure fraîche dans le ventre.) Il t’avait fuie ; brusquement tu l’avais embêté ; il avait eu envie d’un lit frais, d’une nuit que ne rythmerait pas la respiration sifflante d’une compagne ; envie de disposer de ses deux mains, de ses deux bras, d’oser remuer la tête, de ne plus avoir de fourmis dans l’épaule. Envie de ne plus sentir tes lèvres sèches lui piquer au hasard des baisers sur les narines ou le front. Envie de retrouver l’usage de sa main gauche, qui avait traîné une heure sur un flanc qu’elle ne caressait plus. Et je ne lui gardais pas rancune. Rien ne pouvait aller contre cette sensation : je me reconnaissais dans son ennui, et si c’était là ma seule raison de haïr Gehrard, je préférais encore me ranger à ses côtés contre toi, c’est-à-dire, d’une certaine façon, me sauver. Prendre ton parti dans la scène du Marne Hotel, c’était choisir le camp du vaincu en connaissant l’issue de la bataille. J’avais quitté trop de chambres à deux heures du matin, descendu trop d’escaliers, pour ne pas te compter, dans l’affaire Gehrard, au nombre des filles avec qui l’on monte.
Une fille banale. Tu n’avais donc été que cela. De ce gris j’avais fait d’abord une vertu. Si peu de romanesque, une science aussi modeste de tes limites : j’avais voulu t’aimer pour cela. J’en avais assez, disais-je, des beaux animaux, assez des couleurs qui brûlent l’œil. Tu allais me reposer, me fixer. Toutes les comparaisons languides et nonchalantes, frégates à l’ancre dans les ports, reflets dans l’eau, verdures des campagnes, je les appelais à mon aide pour me justifier de t’aimer. Je menais de front deux tentatives : me duper et me défendre d’être dupe. Il faut dire que je réussissais mieux dans la seconde. J’en étais venu, dans certains de ces moments de silence qui favorisent la réflexion sur l’autre, à dresser une liste de tous les traits, en toi, qui me désobligeaient. La taille est moyenne, pensais-je, les yeux sont noisette, les cheveux d’un blond terne, la beauté médiocre et le charme fait de dix gentillesses dont l’addition tombe juste. Ainsi désignées, rendues impersonnelles, semblant n’appartenir plus à personne mais être devenues les attributs indispensables – yeux, cheveux, âme – de n’importe quel portrait féminin, les raisons que j’avais de te désirer, de te préférer à une autre cessaient également de m’appartenir. C’était pour ces raisons moyennes, ni vraiment mauvaises ni excellentes, que d’autres, Gehrard ou Geneviève, avaient tenu à toi. C’était donc leur amour qui s’appauvrissait de la misère où je tenais le mien. Une fille comme les autres : tu avais été cela pour Gehrard et tu le devenais pour moi. Il était seulement dommage que j’eusse, quatre années plus tard, placé mes sous dans l’entreprise Diane, qui avait connu sa première faillite l’hiver 1950. Mais là, dans le taxi, j’occupais un peu la peau de Gehrard. Lui aussi, dans le taxi, il avait allumé une cigarette, posé ses mains sur le cuir de la banquette, étendu ses jambes et s’était laissé secouer par la voiture qui prenait court ses tournants. Il avait regardé passer les lumières dans le gris-jaune de la brume et remis au lendemain le bilan de sa soirée.
Toi, au lit, tu n’avais pas éteint la lampe. Ton visage devait avoir conservé longtemps la fixité un peu folle des veilles. Tes yeux ouverts ne voyaient rien, ta mémoire fonctionnait doucement, loin des trois dernières heures, et faisait son travail et son bruit de cœur quelque part du côté de l’enfance, de l’Allemagne. Des images refluaient en toi sur un rythme de sang dans les artères. L’image d’un goûter, en juin, à Wildbad ; celle, d’une nuit où tu avais pleuré à cause de l’orage ; d’autres plus fugaces : de champs, de ciels, de visages sur lesquels le vent plaque des mèches blondes. Et tout cela faisait partie de la colère, la nourrissait, mais en même temps la rendait assez supportable, l’empâtait de rêve et de sommeil, t’épargnait encore de nommer colère la tristesse lucide où t’avait laissée l’amour, ce jour-là de l’hiver 1950, à trois heures de la nuit.
*
L’étrange retour ! Je me demande : « suis-je moi ? Est-ce moi ? » et je ricane dans le dos d’un homme à nuque épaisse et à large casquette, qui doit remâcher ses opinions sur la dignité. Par la vitre je vérifie que nous passons des vilains aux beaux quartiers. Frileusement je répète des noms plus doux – Belgravia, Beaumont Street, Park Lane – ils exorcisent les maléfices de la chambre au papier déchiré. Je voudrais, pour me sauver du cauchemar de Belgrave Road, une métamorphose plus complète de tout : sauter de la nuit au jour, de la pluie au beau fixe, de Londres l’hiver à Rome en avril. Au moins l’injustice et le goût de la dépense me garantissent-ils le passage du silence des pauvres au silence des riches ; j’appelle à moi tous les secours du monde tiède, du monde chuchoteur et doux de l’argent. Je retrouve sous mon pied avec reconnaissance la mollesse d’un tapis. Je m’arrête devant une vitrine : on y expose des cuirs, des laines, des argents aux reflets sages, et à travers les objets secourables le miroir me montre un front que la pluie a mouillé, que j’essuie lentement, pour laisser à la paix le temps de revenir en moi. Je quête les bonsoirs que l’on murmure à mon passage, j’aime que le liftier me reconnaisse après une absence de trois heures, comme si je craignais que l’intermède du Marne Hotel ne m’eût défiguré. Je ne suis donc pas exclu de ce lieu ni de ce moment du temps si loin desquels j’étais une heure auparavant. Dans ma chambre j’allume toutes les lampes, je pose des vêtements sur les chaises, je sors de ma valise tous les objets qu’elle contient, même les plus inutiles, et je prends l’air de m’installer pour un interminable séjour. De toutes mes comédies, de tous mes gestes absurdes je résiste au démon qui me guette sous la pluie, prêt à me convier à son exploration obsédée, de rue en rue, par toutes les rues que Diane empruntait sans doute naguère, vers Belgrave Road, ses maisons jaunes et noires, ses perrons encombrés de bouteilles de lait, vers les deux dames du Marne Hotel, l’odeur de saucisse et de cigarette, la chambre au papier déchiré, les murs, le lit, le plafond que tu regardais, Diane, sans trouver le sommeil, une nuit semblable à celle-ci.
Je vérifie que tout ce qui m’entoure – coton des couvertures, velours des rideaux, peinture épaisse sur les radiateurs – est chaud, docile aux mains, m’assure une protection contre le froid, la rue, la nuit. Je vais, je viens, je marche en chantonnant. De toute ma force je te dis non. Je sais ce soir seulement, dans mon corps, que tu as cessé d’exister, que je ne te verrai plus. Tu es morte, morte pour moi, je t’ai enfin tuée. La vivante résistait. Elle m’émouvait, la vivante, avec son visage capable de se moquer, ses yeux qui me voyaient comme je suis. Celle-là, je l’ai fuie. Semée, lâchée, plaquée. Restait la morte, le fantôme de la petite amoureuse de Londres, de la fille qui s’ouvrait au blanc, au maigre, au roux Gehrard ; cette fois, son compte est réglé.
Revenons maintenant au premier jour.
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