Le Corps de Diane

François Nourissier · Chapitre 6 sur 8

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Le Corps de Diane

IV - les Chambres

IV

 

 

LES CHAMBRES

 

« T’habiller avec tes robes, quitter l’appartement de la rue de Varenne, ne plus revoir Geneviève... »

La violence de l’ultimatum, et sa soudaineté, pouvaient te surprendre mais aussi – il suffisait de réfléchir – te rassurer. On n’attaque pas dans ce style si l’on n’aime plus. Avant quarante ans et hors du mariage il n’y a de « scène » que d’amour ; enfin... d’une espèce d’amour. Voilà ce que tu devais penser, bonne petite ménagère de la passion. Mais comme les hommes sont nerveux !

Trois tasses de café à Lyon après le dîner ; deux comprimés de Maxiton avant Dijon ; un verre de vin rouge dans un bistrot de routiers et trois autres comprimés vingt kilomètres plus loin : mon cœur se mit à cogner et une rumeur fiévreuse perça la somnolence du milieu de la nuit. Dix minutes plus tard, l’argument rapide et la voix facile, j’attaquai mon exposé des conditions d’armistice. Depuis deux heures ta tête dodelinait, ballottait, avec de brusques chutes en avant, comme d’un lapin à la nuque brisée. Parfois tu t’échouais contre moi, la joue sur mon épaule, et chaque secousse de la voiture paraissait amplifiée par ton abandon. Je te repoussais doucement, à bout de patience. Au dernier arrêt – devant le bistrot du bord de la route – tu t’étais réveillée en sursaut et tu avais dit n’importe quoi sur un ton précis, pour donner le change.

Pourquoi cette hâte absurde ? Pourquoi rouler toute une nuit ? Aucune autre raison que la peur de choisir un nouvel hôtel, d’entrer dans une nouvelle chambre, d’être une fois de plus, avec nos visages tirés sous le brun, nos airs de rescapés d’un accident, d’être pour un veilleur de nuit, un garçon d’étage, les miroirs, une fiche de police, et demain pour une femme de chambre et des inconnus, – d’être un couple. Je ne t’avais pas demandé ton avis. Nous étions remontés dans la voiture, à Lyon, à minuit, et nous étions sortis de la ville sans parler. Je me souviens d’un long tunnel éclairé par une lumière rousse, et d’avoir alors observé ton visage à la dérobée. Ces moments creux dans ma colère, était-ce de la pitié ? ou seulement la fatigue qui décourage un jour toutes les vengeances, solde toutes les rancunes ? Je ne croyais plus tout à fait à tes torts ni à mes raisons. Il était si tard. Tard dans la nuit, mais tard aussi, déjà, dans notre histoire et dans nos vies. Exactement ce moment du temps où les célibataires cherchent une fin, les grévistes un compromis. Nous avions sommeil.

« ... quitter la rue de Varenne, ne plus revoir Geneviève... »

Tu ne dormais pas : ton profil ouvrait l’œil. Je te connaissais assez pour savoir que la nuit n’était pas ton moment de moindre résistance. Je n’abusais donc point de la fatigue, ni de la fascination de la route qui nous interdisait d’échanger aucun regard. Nous étions à armes égales.

Jusqu’à quel point j’étais éclairé sur toi et résolu à l’être davantage, tu l’ignorais. Mais tu m’avais senti rôder depuis trop de semaines pour ne pas t’attendre à quelque effraction. Depuis le « sixième jour » et ton long monologue nous ne rusions plus que pour la forme. A l’époque « Il-m’accepte-comme-je-suis » avait succédé l’époque « Sa-nature-est-jalouse ». Ce n’était plus, maintenant, notre avenir, ni ton passé, ni ma nature qui étaient en question ; il s’agissait, tu le savais, sous des allures banales, d’une espèce de lutte à mort. (Le mot est si lourd, il me semble qu’il va crever le papier...) Ce n’était plus à ta vie passée que je m’en prenais, mais à toi ; à certaines façons de passer les années, de gaspiller ou d’utiliser tes forces, de livrer ou de celer tes secrets, façons qui étaient Diane. Je m’en rendis compte fortement la nuit de notre retour : je tenais notre échec pour acquis mais je ne me détournais pas de toi pour autant. Souffrir, aimer, accepter, ces verbes faits pour la première personne ne m’intéressaient plus. J’étais enfin tourné vers toi comme les juges et les jurés le sont vers l’accusé. Plus de liens, me semblait-il, entre nous. « Jalousie » : un mot que tu avais employé plusieurs fois alors que je l’écartais de mes phrases. Je n’avais été jaloux que passagèrement, le temps de reconnaître le terrain. Un homme qui est sorti le soir sans manteau éternue bien qu’il ne sente pas le froid. Il sait ainsi que le rhume l’investit. Mais il ne pense pas un instant que l’éternuement soit important ; le froid est important, la maladie est importante, – la jalousie ne l’est pas. Ainsi tenue à distance, soumise à mon enquête et à ma curiosité, tu m’étais plus proche que l’amoureuse du mois de juin. Tu allais subir une épreuve. Des épreuves on dit en général qu’elles sont décisives. Celle que je comptais t’imposer ne l’était en rien ; elle n’entraînerait vraisemblablement aucune décision, aucune conclusion. Je t’exposerai pourtant les aménagements que je souhaitais pour ta vie ; cette gratuité de mes exigences me surprit. Un amour qui commence, on espère qu’il débouchera sur la paix, le plaisir, un long bout de chemin. Mais ce jeu rigoureux qui s’organisait dans mon esprit, et auquel en somme je te conviais, il n’ouvrait sur rien. Pas de mariage, pas de vraie « liaison », pas non plus d’amitié fidèle. L’évidence me crevait les yeux au moment où je te parlais en amant sourcilleux : tu n’étais pas une personne que l’on aime. Je m’apprêtais à te faire jouer un rôle de maîtresse au moment où je cessais de te croire faite pour lui. Tu pouvais bien venir chaque soir à nos rendez-vous vêtue du manteau rouge, coucher une nuit sur deux rue de Varenne, et même y retrouver Geneviève pendant toutes ces heures de la journée sur lesquelles ne m’était jamais venue l’envie de te poser des questions, cela n’intéressait plus en moi de sentiments amoureux. Soumise à l’épreuve tu en ! sortirais blanchie ou confondue, sans que ce résultat changeât rien à ta vie. A travers tes récits et mes hypothèses, une mouvante image de toi s’était dessinée. Je voulais la fixer. Mes trois exigences n’en formaient qu’une : te contraindre à être Diane. Diane vêtue de ses robes, logée chez elle, privée de passé. J’avais eu raison de limiter le nombre de mes souhaits ; ils suffisaient à te couper toute retraite.

Que voulais-je, en somme ? (Je reprenais mes arguments pour la troisième fois, sous une troisième forme, tout au plaisir de me découvrir si bon inquisiteur.) Tu devrais quitter sans délai ta chambre et prendre l’engagement de ne plus revoir Geneviève, repousser ses sollicitations, ne plus rien partager avec elle. Abjurer, quoi !

Je te tendais ainsi plusieurs pièges. L’un touchait à l’argent, l’autre aux objets.

A l’argent ? Je savais que tu côtoyais toujours la misère. Deux mois sans travailler et tu ne mangerais plus. Chercher dans ces conditions une chambre d’hôtel – et je suggérais à dessein des hôtels trop coûteux –, qu’elle me plût, la payer, bouleverser toute ta vie, cela représentait autant de difficultés presque insurmontables. J’allais ainsi te maintenir au bord du trou, mais sans te lâcher tout à fait la main. De même, en te séparant de Geneviève, c’est des rares chances de travail que t’offrait la troupe dans laquelle jouait ton amie que je te coupais. Je t’isolais pour mieux te réduire. Tu étais faible, je te voulais plus faible encore, plus dépendante, et j’étais bien résolu à ne t’offrir que des compensations dérisoires aux sacrifices que je demandais.

Quant aux objets, qui étaient depuis quelques mois les symboles et la mesure de ma souffrance, j’allais régler un compte avec eux. Ils allaient sortir du cauchemar et entrer dans un inventaire. Changer de chambre cela voulait dire faire des valises (les robes) mais aussi déménager (les choses). Tu allais devoir faire des comptes, faire des tas. Ici ce qu’on emporte, là ce qu’on laisse. Je pouvais même, sournoisement, sous prétexte de t’aider, venir te guetter. Sous mon regard tu n’aurais pas le loisir d’hésiter. Il te faudrait désigner d’un doigt sûr ce qui t’appartenait, par achat ou par cadeau. Un achat, ça se reconnaît. Tous les achats d’une même personne ont un air de famille, de logique. Mais les cadeaux flottent dans l’univers des objets, accusent le hasard, font double emploi, détonnent toujours un peu. On peut demander : « Qui ? Où ? » Quant à ce qui ne t’appartiendrait pas, l’autre tas, il appellerait les mêmes questions et je te verrais faiblir.

Mises en demeures, protestations de tendresse, rancœurs étalées, promesses glissées faussement, colère, injustice, « moi qui », « toi que » ; toute une gymnastique verbale, un déluge de mots : tu étais là-dessous comme un boxeur sonné, comme un chemineau sous l’orage.

Derrière tout cela : des images. Diane demandant le prix d’une chambre à un concierge d’hôtel. Diane remplissant des valises. Diane obligée de dire enfin si l’ours-chat lui appartient vraiment. Etc. Il me semblait, à cent vingt sur la route, avec la fatigue, la nervosité du Maxiton et du café qui multipliaient mes réflexes, poursuivre ces mises en scènes, tout le cruel théâtre du pied du mur que je comptais te faire jouer. Nous n’allions plus vers une ville ou vers une vie, mais vers le « terrain de la vérité », le jeu du chat et de la souris, une corrida sans soleil et muette. L’aube se leva sur cette comparaison du côté de Joigny.

 

*

Septembre s’installa dans la chaleur et le bleu. Sébastienne me promit « un bel automne ». Je me rappelle un déménagement, un grenier, une invasion de valises et de colis, l’enfer.

*

Le matin du retour tu as cru, puisque je n’hésitais pas aux carrefours, à une longue détermination, à un plan exécuté point par point. Nous avions roulé mille kilomètres sans poser la question : où irais-tu ? Je t’avais expliqué pendant deux heures de la nuit que la rue de Varenne était maudite. Nous nous sommes tus dès la porte d’Italie. A ce moment je ne savais quoi faire, ni où te mener. Chez moi ? Je n’étais pas chez moi, tu le savais, et je devais être expulsé d’un jour à l’autre d’une maison prêtée à contre-cœur. Lorsque je ralentis, boulevard Raspail, pour tourner vers la rue de Varenne, tu posas la main sur le volant que tu maintins fermement. J’accélérai sans même te regarder, plein d’une vague déception. Peut-être avais-je espéré que tu me mettrais dès le premier jour au défi en retournant dans ton ancienne chambre ? Le beau prétexte ! Je fus désappointé et flatté. Mais où aller ? Je me rappelle comment nous descendîmes la rue du Bac et traversâmes la Seine, puis les Tuileries, toujours en silence. Il était très tôt et les arroseuses venaient de mouiller l’asphalte. Rue de Rivoli, lorsque je t’ai demandé : « Alors ? », je ne voulais pas te blesser. Tu paraissais si lasse, j’avais honte. Chacun sentait la laideur posée sur son visage, et sur la laideur la clarté sans pitié du matin, de sorte que nous n’osions pas nous regarder, chacun achetant ainsi, par générosité, un peu de générosité. Tu as pleuré, c’était trop. En colère, une colère stupide, je me suis mis à conduire trop vite. Lorsque j’ai freiné devant l’immeuble où habitaient tes parents, je me suis cru délivré. Tu regardais devant toi, sans bouger, sans pleurer, sans parler. Puis tu as secoué doucement la tête. Ce non-là, je le comprenais mieux encore que l’autre. Moi non plus je n’avais pas supposé que tu t’en tirerais aussi facilement, par un retour à la bergerie. Je t’avais lâchée dans le monde des loups. De nouvelles larmes ont appelé de nouvelles consolations, je t’ai caressé les cheveux, puis nous sommes partis à la recherche d’une chambre d’hôtel. Paris était plein de touristes blondes plus pittoresques qu’une jeune fille française. Je ne sais pourquoi il me semblait indispensable d’avoir trouvé une chambre avant neuf heures. Plus tard, le soleil et la chaleur rendraient notre course plus sordide encore. Je savais que tu n’avais sur toi aucun argent. Je me demandais comment tu t’y prendrais pour me le dire. Tu as eu le choix entre deux chambres et tu n’as jamais su pourquoi je t’encourageais à prendre la plus belle. Deux minutes plus tard, accoudé au bar de l’hôtel, j’ai signé un chèque au porteur. Tout cela mélodramatique, ostentatoire. Mes mains tremblaient dans le geste noble.

 

*

J’ai retraversé Paris à petite allure. Vers quoi allions-nous, vers quel gâchis, et pourquoi prolonger la partie ? Des pensées étroites, sournoises, des pensées de nain me traversaient l’esprit. Petits problèmes, enjeux dérisoires. L’automne retrouvait moi une espèce d’écolier que la rentrée obsède. Le lendemain j’ai téléphoné à un vieux médecin qui m’avait proposé de le remplacer quatre mois. Je lui ai dit que j’acceptais avec plaisir. Il a traduit plaisir par impatience et m’a proposé des conditions médiocres. Mais il avait raison : j’avais besoin d’argent. Et surtout j’avais envie de dire oui. J’ai refait des valises et j’ai pris possession de ma personnalité d’emprunt. Je déteste les médecins, la médecine et les malades. Voici près de quatre années que je ne, suis jamais que le remplaçant des autres, que j’habite dans leurs meubles, mange dans leur vaisselle, soigne leurs patients ; je n’y ai pas gagné l’envie de posséder mes fauteuils, mes assiettes, mes asthmatiques. J’aime trop le dégoût avec lequel je traverse la vie des autres et le plaisir que je prends ensuite à m’en écarter. L’appartement du docteur Clouard me révéla comment vivaient les bourgeois sous Guizot. Je parcourus les pièces aux portes grises, aux murs tendus de rouge, le bureau divisé selon une frontière abstraite : sur le parquet du Louis-Philippe noir et pelucheux, sur le linoléum ces quelques meubles en métal ripoliné dont le cinéma meuble les cabinets d’avorteurs. Je me suis mis à rire. Une vieille bonne qui s’appelait Sébastienne me suivait de pièce en pièce, avec des haltes soupçonneuses à chaque porte. « Nous aurons un bel automne », a-t-elle remarqué. Puis sur le même ton : « Le docteur aime le civet, au moins ?... » Le téléphone a sonné, c’était toi. Je me suis assis solennellement derrière le bureau de M. Clouard et j’ai eu sous les yeux ce que regardait M. Clouard depuis trente ans : un bronze de Barbedienne, le Larousse complet, les dos blancs de l’Encyclopédie médico-chirurgicale, deux dessins à la plume par Detaille, les accoudoirs d’un fauteuil au velours rongé. Toi, au bout du fil, tu parlais avec un zèle convenable. « Les Abonnés absents... » disais-tu. Mais tu ne saurais jamais rien de la coupe de Barbedienne, du velours dévoré par trente ans de confidences médicales, des dragons de Detaille. Tu ne saurais jamais rien de Sébastienne, de l’éther, de la table à bascule avec ses étriers pour les jambes des dames, de l’enfilade salon-salle à manger, du silence de la rue de Grenelle, à huit heures du soir. Je pouvais aussi bien répondre avec tendresse ou me taire, tout t’expliquer ou me taire, te fixer un rendez-vous d’une voix maussade. Tu as dû penser « sa voix maussade », et tu n’as pas su que j’étais au bout de mon courage.

 

*

Nous avons procédé au déménagement.

J’avais cru possible de retourner rue de Varenne. Je n’ai pas pu. Il existe des degrés dans l’intuition de ce qui nous blessera. Pour Geneviève, pour Gehrard, j’avais toujours su. Les images dont j’avais garni ta vie, illustré mes soupçons, ressemblaient moins peut-être, après tes confidences, à cette réalité idéale dont une jalousie se nourrit d’abord, puis se meurt. Pourtant c’était maintenant trop me demander que de m’entraîner rue de Varenne. Tu pensais que j’allais y venir, t’y surveiller, me livrer à l’espionnage dont j’avais en effet rêvé. Tu fus la première surprise de ma discrétion. Tu as commencé à redouter chacun de mes accès de décence. Le premier jour, je suis venu t’attendre au coin de la rue Vaneau. J’ai prétendu n’avoir pas trouvé d’emplacement plus proche de ton immeuble pour y arrêter la voiture. En vérité je ne voulais pas que le concierge me reconnût et s’étonnât. Puis j’eus un scrupule ; je donnai mille francs au bonhomme pour qu’il fît la navette entre l’appartement et le coin de la rue. Je sentais jusqu’à la nausée combien ce cérémonial était absurde, mais rien au monde ne m’eût alors contraint d’agir autrement. Nous déposâmes des colis chez moi, d’autres chez tes parents et les plus indispensables à ton hôtel. Entre deux corvées je passais chez le docteur Clouard où Sébastienne enfermait les malades dans le salon rouge. En quelques heures le transport des objets devint une sorte de fièvre. A voir ton visage égaré je devinais l’aspect du mien. Je t’arrachais à une vie, je le savais, sans t’enraciner dans une autre. Tu quittais une maison pour un hôtel. Et moi-même, en m’installant pour plusieurs mois dans la tanière du vieux Clouard, je manifestais mon refus de tout foyer, de tout lieu stable et clos où nous retrouver. Je te coupais une dernière issue. L’emballage des objets, puis leur répartition entre plusieurs abris également provisoires accentuaient cette dérive où nous étions entraînés. La fuite de nos journées, le flottement soudain de nos décors me fascinaient. J’aurais voulu plus d’instabilité encore, un émiettement plus sensible du temps, te voir changer chaque jour d’hôtel, n’avoir même plus le recours à nos habitudes du printemps – restaurants, bars, qui par un comble d’ironie devenaient des points fixes dans cette débandade. Il fallut trois jours pour que fût consommée ta retraite. A partir du quatrième jour je me demande à quoi tu passas le temps. Les mères m’amenaient en consultations leurs enfants revenus de la mer, pour le plaisir de m’entendre prescrire des fortifiants. Cela m’occupait. A quelque moment que le désir m’en vînt, je prenais le téléphone, j’étais sûr de te trouver. Tu sortais toujours d’une sieste, ou tu t’apprêtais à dormir. Tu avais découvert ce degré supplémentaire d’absence, cet exil aggravé : le sommeil. Et le soir, lorsque nous nous retrouvions, tu me parlais d’abord minutieusement de tes malaises. Nous ne nous querellions plus. Ibizza, le printemps, la colère s’étaient éloignés de nous, mais pas à la façon dont s’effacent les lieux et les saisons, dont se tarissent les sentiments. Ils avaient coulé. Rien ne leur avait succédé. Nous habitions Paris comme on campe dans un pays étranger. Mon travail, ton oisiveté ne correspondaient à rien ; nous n’étions plus – avions-nous jamais été ? – des amants abîmés dans leur égoïsme et s’entre-déchirant, absents au monde. Nous n’étions pas non plus rentrés, bourgeois « reprenant le collier » (comme des chiens !) passant des couleurs vives de la fuite aux brumes du retour avec un secret soulagement. Septembre s’écoula dans cette incertitude. Quant aux sentiments, comment dire cela ? Il me semble que nous n’y pensions plus. L’idée me vint de te tromper – l’idée, non le désir. Tu me parlas de la convoitise d’un homme que tu voyais chaque jour. Nous étions si froids, comme morts, que rien ne pouvait avoir prise sur nous. Quelque aventure que l’on eût greffée sur nos vies elle eût avorté. Nous n’avions pas la sensation de nous éloigner l’un de l’autre, mais de nous éloigner tous deux du même rivage. Nous étions comme les proscrits qui ne trouvent plus de goût à la cuisine, ni à l’amour, ni aux idées. J’avais voulu cet exil. Je savais que l’on ne découvre rien au terme des voyages, mais rien était un but, il fallait aller jusqu’à rien. Tu étais pour cette dernière étape une voisine courtoise, moins tolérante, moins rieuse que naguère, mais encore de bonne compagnie. Nous faisions l’amour comme le font, j’imagine, les camarades d’un même parti, les coéquipiers d’un club sportif. Cet ennui abstrait, ce respect d’autrui : nous étions en démocratie. Je ne sais pas pourquoi cette comparaison me réveilla. Le soir où tu remarquas : « Pierre m’a dit qu’il aimerait coucher avec moi », j’obéis à un bon réflexe médiéval : je te giflai. « Coucher avec » était aussi nouveau dans ta bouche que la gifle dans mes doigts. Une nouveauté en vaut une autre. Ce geste m’avait tout à fait rendu à la vie. Je redevenais un bon petit animal masculin : injuste, vaniteux, menteur. Je fis du tapage et je te brouillai avec ton hôtelier : le fait du prince. Il fallut déménager.

 

*

L’époux de dix années, le comptable par exemple, ou l’habile représentant de commerce, lorsqu’il rentre chez lui, certains soirs de juin tout poissés de chaleur, dans le pavillon de Viroflay où l’attendent une femme de trente-deux ans et trois enfants (dont l’un a la peau rouge et souvent croûteuse), lorsqu’il longe les allées à angle droit, bordées de grilles, qui mènent de la gare à son allée, à sa grille, à son pavillon, les yeux pleins de pierres meulières, de « chiens méchants », de ferrailles passées au minium, – l’époux, à quoi pense-t-il ? La perspective d’avoir à chercher pour toi un nouvel hôtel me donna là-dessus des lumières. Cette révolte de bœuf, déjà grosse de soumission et de rancune, la révolte des hommes qu’on « tient », et que tient leur propre faiblesse, la révolte des beaux parleurs, des tyrans de bistrot, cette panique risible comme une angoisse d’obèse, cela faisait donc partie de mon répertoire ? Que vienne Nénette, en nous le Rintintin s’éveille. Nous allions entrer dans les hôtels pour touristes (ascenseur bruyant comme un autobus et vitrine pour objets de luxe du quartier) et demander les prix. J’avais mal, Diane. Ce degré de la fatigue et de la honte, c’est du mal, du mal pur, dense, capable d’achever n’importe quel amour moribond. Je pris prétexte du cabinet de Clouard que la rentrée des classes alimentait en mères inquiètes (renouveler les fortifiants), pour échapper à la prospection en commun. Je ne supposais pas un instant que tu serais dupe. Lorsque tu m’expliquas, au téléphone, comment tu avais rempli ma voiture de valises et de paquets, j’eus un étrange malaise ; il me sembla que tu voulais me faire endosser une paternité douteuse. Tu n’avais rien trouvé le premier soir. Espérais-tu que je t’inviterais à passer la nuit rue de Grenelle ? L’image m’attaqua, de notre soirée dans Paris avec la voiture bourrée de bagages – famille en vacances, commis-voyageur avec ses échantillons de layettes – et je ne sus que trouver pour échapper à la seule vue de la voiture. Le malaise s’obstinait dans sa comparaison – famille, layette – et comme un père qui veut se défiler, je refusai de voir l’enfant. J’inventai ce mensonge commode : une « urgence », d’une voix brève (destinée à te signifier que je n’étais pas seul), trop heureux que la médecine mît à ma disposition son arsenal de bluff. Je savais en te parlant que tu ne me croyais pas. Cette incrédulité à peine voilée, mon impatience à peine voilée n’avaient plus aucune importance. Tu es allée chez tes parents, que ces passages de nomade devaient surprendre. J’imaginais les silences compliqués de ton père, la discrétion de ta mère (chères Femmes !) Tu en étais presque arrivée à ce degré d’incertitude auquel, inconsciemment, je t’avais vouée depuis plusieurs semaines. Je secouais l’arbre, farouchement, et j’attendais que le fruit tombât. Tu avais voulu me le faire cueillir, tu m’avais expliqué qu’il était à ma portée, que c’était un fruit sans mystère, une brave pomme promise à mon tablier. Moi je voulais un, fruit amer et froid, accroché à la plus haute branche.

La voiture serait dans le garage de ton père, « tout à fait en sécurité ». J’en étais convaincu. (Mais il s’agissait de la sécurité de tes valises, – de tes onze valises.)

Prisonnier de l’« urgence » imaginaire, j’allais au cinéma. Le malaise réapparut, plus insistant, lorsque je fus assis dans un taxi. Si je n’y prenais pas garde, je serais peu à peu dépossédé de toute ma vie. Tu resterais maîtresse d’une cité conquise mais déserte. Ainsi des hommes s’essoufflent-ils sur un corps, que la femme leur abandonne en pensant férocement à autre chose. Ces accouplements d’étrangers m’obsèdent et j’étais en train d’en subir un à ma façon. Le film passa sur ce sentiment de dépossession sans le chasser de moi. A la sortie du cinéma, à minuit, il faisait un froid d’automne. J’étais seul. J’ai pensé à toi qui devais être seule et réapprendre les bruits nocturnes de ton ancienne maison. La haine m’a soudain paru très vaine, et nos souffrances inventées de toutes pièces : des mots qui font mal mais qu’il suffirait de prononcer plusieurs fois pour en oublier jusqu’au sens. Bien sûr, cette paix soudaine ne contenait aucune joie. Mon métier, le cabinet de Clouard, les gestes précis à accomplir le lendemain matin me paraissaient aussi irréels que notre amour. En retrouvant les uns je retrouverais l’autre, je le savais, alourdis de cet à-quoi-bon qui coulait dans ma vie comme du plomb : la solitude et le cinéma conjugués peuvent nous lester ainsi sans nous empêcher de naviguer.

A une heure du matin, le téléphone m’a réveillé. Tu me parlais à voix basse, sans doute pour ne pas être entendue de tes parents. Tu étais « si seule »... Oui, moi aussi. Ce « moi aussi » nous eût rapprochés cinq mois plus tôt, il nous séparait maintenant, non moins mystérieusement.

Le lendemain, tu as passé les deux tiers de la journée en quête d’une chambre. Les scrupules m’ont saisi et je me suis mis à chercher de mon côté. Lorsque je t’ai rencontrée, à cinq heures, je venais de visiter trois meublés. Je ne te l’ai pas dit. Je descendais la rue du Bac et j’ai vu la voiture avant de te voir ; la voiture d’émigrante. Je me rappelle : je me suis approché et j’ai regardé, l’œil mauvais. Mon cœur battait, je répétais obstinément : « Non ! Non ! Non !... » Non à quoi ? J’aperçus une bouilloire électrique, un poste de radio. Je ne te dis pas bonjour lorsque tu vins à côté de moi. Tu ne poussas pas loin l’effort pour sourire avec humour. Non à l’humour ! J’étais blême, je le sentais, et capable de dire n’importe quoi. Nous eûmes le même geste de colère au même instant : tourner le dos à l’autre et s’en aller. A décrire cette scène je retrouve la débâcle coléreuse qui m’entraîna vers le quai, le long d’une gare d’Orsay encombrée de barrières blanches et de scouts aux mollets nus. Ma colère était encore intacte, que déjà du remords, de l’ennui la relayaient. Je n’aime que les guerres larvées, les rages sourdes. Une bouilloire, un poste de radio, un éclat : c’était beaucoup de trivialité.

Le hasard m’a fourni un gage de paix : un ami m’offrait pour toi son appartement. J’acceptai, mais je fus contrarié que le geste vînt de lui. Quelqu’un de mon camp, de ma vie, qui te proposait un logis, c’était une prise de parti en notre faveur, c’est-à-dire en ta faveur. Je devrais désormais des comptes à cet ami-là. Le cas échéant il prendrait ta défense, te donnerait raison contre moi. A ma volonté de fouiller la vie d’autrui correspond une égale volonté d’enfouir la mienne, de la diviser en cases étanches. Les courts-circuits m’exaspèrent. Je veux régner en autocrate sur mes terres et pour cela il me faut diviser. D’expérience, je sais qu’un dîner de trop, une allusion, une présentation superflue sont les germes d’alliances futures contre moi. Je m’en tirai en faisant le seigneur. Je fus pour un soir le débrouillard et généreux amant, l’optimiste, celui sur qui tu pouvais compter, – bref : l’homme. J’attendis pourtant le lendemain d’être assuré que l’emménagement était terminé pour te rendre visite.

Il me sembla, dès les premiers instants, que nous ne serions pas malheureux dans ces trois pièces, un peu laides mais rassurantes. Une fois de plus, je pouvais aller « chez elle ». Je compris ce soir-là, dans l’appartement de Rateau (un ami-sans-prénom : celui qui prête toujours de l’argent, une voiture, et que l’on traite en provincial), quelle sorte de paix je goûtais à aller chez mes amies ; chez elles, je pensais moins à les fuir. Je suis curieux de décors, et les soupçons qui traînaient dans l’air, rue de Varenne, attaquaient en moi une blessure toujours à vif. Un lieu, un objet personnel, ce sont des hypothèses de loisir, de mémoire, de tendresse. On n’aime pas un être à cause d’une maison ou d’un certain miroir, mais à partir d’eux, parce que l’amour se nourrit mieux de gestes et de reflets que de voix, de visages. Rue de Varenne, j’avais eu le sentiment d’une véritable escroquerie. J’avais exigé ton départ afin d’en finir avec mes doutes, d’éliminer les hypothèses fausses. Je ne savais pas à quel nouveau risque je m’étais ainsi exposé.

 

*

L’ours-chat était là ; et l’âne mexicain. Mais la machine à écrire du pape, la boîte en merisier et la moitié des maquettes de décors avaient disparu. Je n’ouvris pas la penderie : tu avais sans doute laissé au fond des valises les vêtements qui te paraissaient hors de saison.

J’étais assis, immobile, dans un coin de la pièce la plus vaste, qui te servirait à la fois de chambre et de salon. Ainsi placé je pouvais faire mes comptes d’un seul, lent coup d’œil, posé tour à tour sur la commode, le lit, les étagères, la table encombrée au bout de laquelle tu avais dressé notre couvert. De la cuisine ou de la salle de bains me parvenait ta voix, coupée de bruits d’eau :

 – Tu aimes ?

 – J’aime.

 – Tu viendras ?

 – Je viendrai.

(Ainsi, peut-être avais-tu deviné le rôle des maisons, et tu acceptais les règles de cette superstition. Des règles conçues pour tricher.) Ta voix encore :

 – Quelle raison d’être malheureux vas-tu inventer, ici ?

C’était trop, tu jouais avec le feu. J’étais presque choqué – comme par le coup d’éclat, la colère muette sur le trottoir, la veille – par ta franchise, la façon trop adroite dont tu abordais mes sujets interdits. Cette attaque de front, à la fois joueuse et obstinée – phrases presque enfantines ponctuées de trois points d’interrogation –, n’était pas dans ta manière. Ton style, il me semblait plutôt que ce fût l’omission. C’est pourquoi je note ici, comme des répliques de théâtre, les quelques paroles échangées ce soir-là en aveugles d’une pièce à l’autre ; je suis sûr de me les rappeler mot à mot, et pourtant, les transcrirais-tu, toi, que – j’en suis non moins sûr – tu te souviendrais de mots différents, d’un autre tour, d’un ordre différent des questions et des réponses. Je pense à cela, et je pense en même temps aux récits que tu m’as faits, à tes souvenirs, à tes explications... La rancune et le pardon se fondent donc sur ces ombres ? Il faudrait n’aimer que des enfants de quinze ans.

Tu es revenue vers moi comme les héroïnes de cinéma « rentrent dans le champ » : des verres pleins à la main. Naguère, ces instants où l’on a l’air de jouer une situation de théâtre ou de roman m’apaisaient. La réalité se repose et se vivifie à ces espèces de haltes, croyais-je. Maintenant j’en étais agacé. Tout ce qui te faisait, ne fût-ce qu’un instant, différer de toi, t’éloigner de l’image convenue de Diane, m’irritait.

 – Ne joue pas, ai-je dit. (Et de cette réplique au moins je suis sûr pour nous deux.)

 – Jouer à quoi ?

 – A la jeune femme, à la maîtresse docile, à la nouvelle emménagée, à l’heureuse, à la souple. Tu n’es rien de tout ça. Hier nous étions près de nous gifler. Depuis trois jours je te traite comme on ne traiterait pas la petite de l’Assistance dans un feuilleton : et je le sais. Nous ne sommes pas en paix, Diane. J’ai la tête pleine d’attaques et de pièges ; et tu le sais.

Etc. Ces mots-là ou d’autres, peu importe, après tout. Ils ont duré longtemps. J’occupais la scène avec une jubilation idiote et triste. Je jouais, à mon tour, et si je l’avouais, c’était pour m’apitoyer sur moi, jouer à la pitié, à la victime. Tu t’étais assise, sans rien répondre, sans prêter un seul regard à ma comédie. Un peu de lucidité a dû percer l’épais monologue. « Elle est digne », ai-je pensé. Et brusquement mes yeux brûlaient, et mes joues, et mes mains. Tu pouvais encore trouver cela pour moi : la dignité. Une autre Diane surgissait alors, aussi différente de mon portrait que de ses aveux, une Diane adulte, née de moi peut-être, neuve – à la fois très vieille et neuve –, une Diane réelle. C’est celle-là que j’ai prise dans mes bras, embrassée, caressée si bien qu’elle a pleuré et n’a pas su que pour la première fois je pleurais moi aussi, à cause d’elle mais pas contre elle. Encore aujourd’hui je me sens filouté à la pensée que tu n’as rien deviné, que tu as cru à la vulgaire alchimie : faire du désir avec de la colère. Oui, bien sûr, la colère fait de belles étreintes, et la glace des disputes fond vite. Au lit le justicier ! Au lit la coupable ! Nénette et Rintintin en habits de tragédie, – même pas : en ruchés et gilet de drame bourgeois. Un des soirs où je t’ai le mieux aimée ! Tant pis...

 

*

Aimée : pourquoi pas ? C’est malheureusement le lendemain que se situe la scène de l’armoire, sortie tout droit, par ironie, de notre meilleure scène d’amour.

 

*

Tu étais partie tôt, avant que je ne fusse éveillé. Resté seul, je me levai dès que j’eus conscience de ma solitude. Cet appartement était encore bien peu le tien, bien peu chez toi, et pourtant j’y étais saisi par l’espèce de fièvre que j’avais appris, depuis deux mois, à reconnaître ; les enfants la sentent en eux, à cache-tampon, lorsqu’on leur dit « tu brûles ». Je brûlais. Je parcourus dans tous les sens les trois pièces que tu n’avais pas encore marquées de ta présence. Curiosité, et cette curiosité aggravée, prévenue, qu’est la méfiance, une gêne encore vague mais que j’aime, que je poursuis, l’espoir que tu reviendrais assez tôt pour m’épargner une indélicatesse, assez tard pour me laisser le temps de la commettre : je guettais. Je guettais, à l’extérieur, un signe auquel accrocher mon envie de mal faire, à quoi l’allumer, l’exciter. Ainsi font les costauds en veine de bagarre, dans les foires, en roulant des épaules. A l’intérieur de moi je guettais l’éclosion des fleurs noires que la nuit avait semées. J’avais jusqu’alors associé ton corps à des images blessantes, à des complots contre ma fierté, mais seule ma tête était vraiment concernée par ce cinéma. Ma tête possessive, ma tête ombrageuse, jalouse, volée, alors que mon corps ne se sentait pas menacé. Mais la nuit précédente avait éveillé un nouveau diable. La torpeur dont j’étais assez faraud avait cédé ; cédé à la colère ? Je ne sais pas. Nous n’avions pas eu l’air, pour une fois, d’athlètes à l’entraînement. Nus, gémir, crier, exiger : des gestes qui avaient voulu dire quelque chose. J’en sortais avec une envie toute fraîche de souffrir, et cette fois je savais pourquoi. J’admire les hommes qui arrachent du plaisir, des cris, de la reconnaissance à une femme comme les archéologues arrachent un vase à la terre, bien assurés d’être les premiers, d’être comme le veut le Code civil les « inventeurs » du trésor. J’ai, moi, une vocation de second. Le sang d’une fille vierge – ce procès-verbal – parvient seul à me rassurer. Avais-je, comme on dit, éveillé quelque chose en toi ? Non, bien sûr : réveillé. Réveiller, retrouver, rassurer : tous ces verbes à préfixes rageurs, ces verbes de cocus. Car c’est bien un air de cocu que je promenais de pièce en pièce. Puisque tu étais capable d’être à ce point soumise, heureuse, inventive, j’étais trompé d’avance, trompé depuis toujours, destiné à l’être, la risée de cette galerie de portraits fantômes que l’on appelle pour la décence du récit « le passé de Diane ».

J’allai jusqu’à la porte avec l’espoir qu’il existait un moyen de la bloquer, une chaîne ou un verrou supplémentaire commandé de l’intérieur. Rien. Les risques augmentaient, mais avec eux l’envie. Je revins dans la chambre en évitant les miroirs. Vêtu seulement d’un pyjama et d’une robe de chambre, dans l’appartement un peu froid, j’étais près de grelotter. Je soulevai d’abord, en désordre, des papiers empilés sur la table : lettres, une facture d’hôtel, publicités rapportées de nos vacances, photos de nos vacances, deux pneumatiques de moi : rien que moi, moi sous toutes mes formes. De quoi décupler la colère. Une serviette contenait du papier à dessin, des esquisses de costumes pour une pièce que je ne devais pas connaître, des adresses d’inconnus que je ne pus situer exactement dans le temps : un dossier sans âge ni date. Je m’aperçus qu’en étalant les papiers sur la table j’étais obligé ensuite de les rassembler dans un ordre de hasard. Ces maladresses perdent les novices. J’attaquai donc une boîte voisine avec plus de méthode. Il fallait poser chaque feuille sur la précédente en la retournant, de sorte qu’il suffisait ensuite de retourner tout le tas pour reconstituer la situation primitive. On ne sait pas combien ces précautions élémentaires paraissent compliquées lorsqu’on a les mains tremblantes et moites. J’aurais dû, également, garder une oreille tendue et guetter le bruit de l’ascenseur, mais je m’oubliai plusieurs fois. J’étais absorbé par ma lecture : une expression qui voulait donc dire quelque chose. Les façons de parler banales sont en vérité destinées aux situations extrêmes ; le langage quotidien est fait pour les passions. On est rarement absorbé par une lecture, transporté de colère, rouge de honte. Voilà que je méritais enfin qu’on m’appliquât ces clichés. La colère m’avait déjà transporté assez loin dans la géographie et dans le temps, et j’aperçus, dans la glace de l’armoire, une tête d’alcoolique ou de grippé.

L’armoire ! Je me rappelai soudain une boîte pareille à celle que je pillais, qu’il me semblait avoir vue entre deux piles de tricots, la veille, en cherchant pour toi un foulard. C’étaient des boîtes jaunes, d’apparence désuète, qui avaient dû contenir des « spécialités locales », quelque sucrerie allemande, voici très longtemps. J’ouvris l’armoire : la seconde boîte était là, ceinturée d’une ficelle en croix. Je calculai qu’il me faudrait, pour remettre les choses en l’état si tu arrivais, trop de temps pour que je pusse espérer t’échapper. Je ne balançai pas : rien ne pouvait déjà plus m’arrêter. Néanmoins je remis en place sur la table la première boîte, apparemment réservée à la correspondance familiale. (Les lettres en allemand me déroutaient, et je filais droit à la signature, attentif à reconnaître un seul nom.) Je défis la ficelle avec précaution, la laissant traîner sous la boîte, dans la position la plus favorable à un empaquetage hâtif.

Il y avait là huit carnets ou petits cahiers, d’aspect vieillot, tous reliés en toile. Les uns rouge sang, les autres vieux rose, choisis sans doute à des époques différentes, dans des lieux différents, mais avec le souci de les « assortir ». Plusieurs étaient maintenus fermés par un mince ruban élastique, comme les carnets sur lesquels les charpentiers notent des mesures. J’ouvris ceux-là les premiers. Je suais au point que j’aurais pu tacher les pages d’écriture comme avec de la pluie ou des larmes.

L’ordre chronologique était à peu près respecté. Ma tête, très vite, faisait des calculs. Le premier carnet datait de 1947 – tes dix-sept ans – et le plus récent était vieux de plus d’une année. A peu près sept années de secrets : j’étais au bord ou au bout de mes peines, comme on voudra.

Diane, peux-tu comprendre ? Je voudrais que tu saches au moins ceci : je n’ai pas tout lu ; j’ai reposé trois carnets sans les ouvrir. Je n’ai pas eu de force pour tout lire, ni même d’envie. Il a suffi de moins d’une heure pour que la fièvre, la colère, l’ignoble satisfaction qui m’animaient fussent taries, détournées de leur cours et retournées contre moi. Je n’ai pas lu, j’ai feuilleté, jeté des coups d’œil, haussé les épaules. Une nausée énorme m’habitait la poitrine. C’est si petit une vie, si pauvre, qu’on ne devrait jamais y porter le regard. Un peu plus tard – il y a cinq jours – le Marne Hotel et Belgrave Road m’ont donné la même leçon ; que le passé des autres paraît toujours dérisoire. De même la vie des morts, de même les cachotteries de famille. La haine, la jalousie donnent aux portraits de nobles proportions, altèrent et forcent le trait. Mais voit-on les modèles, ou leurs photographies, la surprise est extrême. On attendait mieux, ou pire, en tout cas plus vivant, plus singulier, et l’on découvre que le peintre a fait le portrait de sa haine. On s’étonne : haïr cette petite personne, ce fade visage ? Amour ou haine d’autrui, la dose nous paraît toujours trop forte. Ce n’est pas vrai que les êtres valent ce que nous leur prêtons, le méritent, l’occupent. Du premier au dernier jour, du premier au huitième carnet, Diane n’était qu’une personne banale. Mon amour pour elle avait duré ce que dure la crédulité. Peut-être suis-je parti pour Londres en quête d’une confirmation ? Tes autoportraits restaient flous, abstraits malgré un grand luxe d’anecdotes et de suppositions. A lire les carnets que pouvais-je deviner ?

... En huit années les personnes de ton sexe ne perdent pas l’habitude du point d’exclamation. Vous entrez dans votre vie bouche bée et les sourcils levés. Bouche bée pour découvrir que ton père trompait ta mère, que la jeunesse se passe à tiédir et non à brûler, que tu n’avais aimé entre tes quinze et tes vingt ans que des pimbêches avides de passer sous l’homme. Bouche bée pour apprendre que les sains garçons et les solides fiançailles t’ennuyaient, que les lèvres et les mains connaissent mal leur métier, que les miroirs trompent peu.

L’étrange univers ! Des villégiatures, des initiales, de bonnes lectures et l’architecture en week-end. Chartres à bicyclette, des amies inconnues dont les prénoms – Clotilde, Jacqueline, Thérèse – jalonnaient la mention de soirées où l’on danse, de balades à la campagne, de résolutions solennelles. Mon nom apparaissait plus tard, brièvement, serti d’idées générales et associé à des souvenirs de théâtre ou de livres. Sur moi, pas de jugement, aucune opinion, une neutralité noyée dans le cours des mois et des années, puis enfin la force de l’habitude : « Quel plaisir de revoir Gilles ! A lui j’ose enfin confier la torture de tous ces mois d’été... » Quelle torture ? Je n’avais le souvenir d’aucune confidence.

On aime une femme, mais elle n’a pas d’orthographe, elle raffole d’une musique que nous détestons, elle tolère la compagnie d’une amie à boucles d’oreilles, elle supporte de rouler sur la route de Fontainebleau le dimanche. Que faire ? On triche pendant un temps, on estompe le trait grossier, on s’efforce même à l’aimer. Nous consacre-t-elle les mêmes efforts ? Mieux vaut n’y pas penser.

Je voyais passer des ombres, des mois. Un certain Julien, dont j’ignorais jusqu’au nom, occupait à lui seul quarante pages. A la fin du carnet Julien était fiancé à une Y. Sans point d’exclamation. Pourquoi souffrir ? Je n’avais plus chaud, je ne tremblais plus. Je tenais entre les mains le dossier d’une vie modèle, de celles qui ne laissent de sillon dans rien. Une jeune fille pour les magazines, pour le mariage, avec sa ration d’erreurs et de fautes, ni plus ni moins. Un soir elle confesse erreurs et fautes au fiancé un peu sombre. Puis on dîne en famille, les yeux rouges.

J’ai vu apparaître Gehrard : un G. qui fleurissait souvent seul sur une ligne blanche, chargé d’évoquer pêle-mêle une chère obsession ou un rendez-vous à baisers. Londres avait droit à deux carnets. Les jeunes filles françaises ont toutes leur période anglaise, soit qu’on les envoie outre-Manche pour y oublier un amoureux, soit que, parties blanches, elles s’y fassent dépuceler. C’est de la sociologie. Les nuances bourgeoises importent peu : les riches passent un an à Cambridge, les moins riches six mois à Brighton, les plus pauvres vont torcher des gosses dans une province verte et crayeuse. Jeunes filles en Angleterre ! Comment t’en vouloir, Diane ? Tu avais eu leur sotte assurance, leur accent pointu, leur minutie dans la ruse. A Londres, j’ai cru relire le carnet rouge. Le jour de janvier où Gehrard t’a prise était signalé par son prénom tout entier, écrit en capitales et entouré de petites croix figurant des étoiles. « Trente-six chandelles », ai-je pensé. Et pour moi désormais cette expression sera associée à l’amour hâtif que fait un quadragénaire à une vierge, le parant d’une espèce d’humour verbal qui, à mes yeux, l’innocente.

Les souffrances de l’abandon étaient manifestes : écriture coulante et abondance de citations. Des paragraphes écrits en allemand. De l’allemand entre guillemets. (Je perdais une belle occasion d’apprécier le style de ton amant.) Puis des pages dignes du Guide Bleu sur l’Italie de tes vacances. Puis Geneviève.

Geneviève sous forme d’un prénom intact : deux G. pour désigner deux amours, il y avait en effet de quoi dérouter un esprit ordonné. Une Geneviève au grand jour, à livre ouvert, le mot « tendresse », le mot « présence » n’ayant aucune équivoque à redouter. Tout ce que j’avais d’abord ignoré, ensuite appris ou deviné, s’étalait là : le voyage en Allemagne, les fins de semaine à la campagne, l’appartement prêté, puis partagé. Le plaisir d’être confirmé dans mes hypothèses l’emportait de loin sur la peine. Je n’avais plus mal que pour toi, car je découvrais à quel point ton innocence n’était pas feinte. J’étais à coup sûr l’inventeur de votre passion, de vos crimes de lèse-Nature. Vous aviez glissé sans méfiance à la paire, au couple qui fait chuchoter. Je n’ai pas cherché, mais j’imagine que j’aurais cherché en vain les « trente-six chandelles » allumées en l’honneur de Geneviève. A moins que tu ne fusses devenue muette pour le péché ? Le dernier carnet s’interrompait abruptement, avec encore vingt pages blanches, sur un projet de voyage...

 

*

Tu as l’habitude de conserver tes vieux agendas. Trimestre après trimestre, ils retournent à leur emballage d’origine. Quatre carnets bouclent l’année ; je connais ce plaisir d’entasser ainsi les mois usés, maculés, dans les petites boîtes grises de chez Hermès.

Un coup d’œil m’a suffi : tu notes, plutôt que tes rendez-vous, des adresses et des comptes. Presque à chaque page, sous un D. majuscule (« dépenses », probablement) se dressait une colonne de chiffres. Presque à chaque page également des indications de ce genre – « donné 2 000 Chat », ou bien « pris 500 Chat » – m’indiquèrent que vous faisiez caisse commune, Chat et toi, ce qui me parut bien naturel.

Après cela, j’ai remis les carnets dans leur boîte, noué soigneusement la ficelle, reposé la boîte entre deux piles de lainages et refermé l’armoire. Le téléphone a sonné : Sébastienne s’inquiétait. Non, « le docteur n’était pas souffrant ». Je promis de venir bientôt et je raccrochai. Moi aussi, lorsque j’étais caressant, au printemps, tu m’avais appelé Chat. Mais tous les amoureux se donnent du chat, font les doux félins, les silencieux. Le docteur n’était pas souffrant ; le docteur avait négligé pendant deux heures d’horloge les patients de Clouard ; il allait venir. Il avait eu son compte, mais déjà il récupérait. Il y a de ces fortes natures.

 

*

Il faut un peu de mépris ou beaucoup de tendresse pour entraîner avec naturel aux gestes de l’amour. Les gestes ! Comme ils avaient été importants pour nous qui les négligions. Un jour ou l’autre, entre un homme et une femme, commencent de régner, et pour peu de temps, des pratiques amoureuses plus obstinées, un peu maladives, mais surtout le goût de les commenter. Plus les amants sont raffinés moins le sont les commentaires. Ne s’encanaillent sans honte que les couples encore heureux, dans ce moment suspendu entre l’émerveillement et le premier ennui. Nous avions échappé jusqu’alors à cette règle. Non par pudeur, mais pour ressembler à nos personnages. Allemande faite pour l’eau des bains, long Lillois un peu engourdi de mon corps, nous avions l’un et l’autre une horreur inavouée du lit. Au nord de la Loire on a inventé, pour exorciser le lit, l’alcôve, ce lit caché, habillé, honteux, fait pour les amours à demi vêtus, l’ombre. Quand je vois des humains du Nord dénuder leurs corps blonds, les hâler, les soigner comme des coques de bateau et les jeter enfin dans leurs eaux froides, je me méfie. Cette exaltation et cette fierté de n’avoir rien à cacher sont suspectes. Les Latins ont toujours quelque chose à cacher, leurs femmes se signent en jouissant, ou maudissent Dieu, le péché, que sais-je, bref : se damnent. Comme c’est rassurant.

Pour nous non plus le péché n’existait pas. J’avais bien tenté de l’inventer, un péché lointain, enfoui dans le temps, mais là encore, – en bonne barbare, tu étais allée trop loin : je cherchais à te prendre au piège d’une morale et tu m’opposais une manière d’hygiène. Je commençais à mieux comprendre tes règles. Laisser la main d’un homme déboutonner tes robes, écarter tes linges, c’était la faute, la passivité des boudoirs, le côté Régence ou 1900 des aventures à la française. Mais te mettre nue, précéder l’homme, faire assez vite pour que ton « oui » ne soit pas une réponse mais un défi, c’était user de ta liberté, être un peu plus Diane, une Diane de plein exercice. Vouloir te convaincre de péché dans ces conditions, quelle naïveté de ma part ! Autant expliquer à une suffragette que le vote est un crime. Oui, tu étais bien une petite démocrate.

Au contraire, à partir de la grande épreuve de l’armoire et des carnets, tout changea. Tout avait même changé dès la nuit précédente. T’es-tu méprise sur le sens qu’il fallait donner à mes gestes ? Tu les aurais sans doute, auparavant, acceptés aussi bien, mais je ne les aurais pas osés. Ils devenaient soudain faciles. Je pensai : licites. Ainsi convoite-t-on plus aisément les réfugiées, les bourgeoises ruinées, toutes les femelles déchues dans leur honneur ou dans leurs sous. Et les bonnes ! Et les chômeuses ! Comme on se sent homme, à les pousser dans les recoins. L’agenda, avec ses additions et la trace des calculs que j’imaginais, avait levé mes – scrupules. Il faut longtemps à un Lillois avant qu’une femme cesse pour lui d’être tabou. Ma rêverie déserta les zones nobles de ton corps – nuque, visage, épaules – tout ce qui assure le port, la grâce altière, la fierté, pour glisser à ses tentations paysannes : seins, taille, reins. Jamais je ne t’avais ainsi poursuivie, investie, caressée à pleines paumes. Je me mis à aimer particulièrement les moments où tu te postais devant la glace de la fameuse armoire pour y vérifier le bon ordre de ton habillement. (Je me rappelais quel visage de parricide j’avais montré, moi, à ce miroir.) Les moments aussi où tu te tenais debout, droite, devant ton lavabo ou devant une table. Je me glissais alors derrière toi et mes deux mains enserraient ta poitrine, sous les bras, là où les doigts sentent la fuyante armature des côtes ; puis remontaient, froissant la blouse, négligeant les cuirasses du linge, attentives seulement à deviner les seins oppresssés, leur tension, leur éveil sous mes doigts. Alors, et d’un mouvement à peine naturel, tu feignais de vouloir remettre en place tes cheveux, tu élevais lentement tes deux bras et je sentais jouer le réseau des muscles et tes seins durcir, se former à l’emprise de mes mains, s’y enfermer, s’y retrouver, et tu soupirais. Pour échapper à l’image de cette femme prisonnière, les bras levés et la tête un peu folle, tu fermais les yeux. Je les ouvrais, moi, au contraire. Je guettais dans le miroir ton désordre, j’y mesurais ma caresse, j’espérais je ne sais quel signe éclatant de ton plaisir. Puis mes mains descendaient vers la taille, se posaient bien à plat sur les hanches – et je murmurais alors : « Egyptienne... » – glissant comme pour dessiner un V le long des plis fragiles de l’aine, vers le ventre que tu poussais au fond de ma caresse comme tout à l’heure ta poitrine. Tout ton corps alors s’éveillait, cherchait le mien, se pliait aux promenades de mes mains auxquelles il paraissait avoir fixé des rendez-vous. C’était ton corps qui semblait caresser mes mains. Un corps qui n’était plus, pour moi, que dureté, épaisseur, soumission. Je fermais à mon tour les yeux. Je ne pensais plus à rien. J’écoutais ton souffle inégal, ce cri contenu dont je me croyais le maître.

C’est l’époque où la grossièreté s’est installée entre nous sous ses formes les plus innocentes : diminutifs, possessifs, tête distraite et mains actives. L’époque aussi des absences sans explication, des longues marches nocturnes dans Paris à quoi septembre se prête si bien. Le cabinet de Clouard m’offrait sa gamme de prétextes, et tu m’imaginais occupé à gravir des étages, à tâter des pouls. Tous les corps me servaient contre le tien. Corps malades, corps dociles, ils appelaient tous l’œil curieux, gourmand, fatigué que je posais sur toi le soir. Je traitais ton corps comme un automobiliste traite la voiture qu’il a décidé de vendre, dont les bruits de ferraille l’agacent et qu’il mène durement. C’est le moment que choisit la condamnée pour faire ses meilleures moyennes, pousser ses brillantes pointes de vitesse, mais en vain ; on la tient pour moribonde et ses sursauts, loin de la racheter, l’accablent. Chacune de tes complaisances, au lieu de m’attacher à toi, ouvrait de longues perspectives de soupçons. « Je l’ai méconnue, pensais-je, je l’ai sous-estimée. On peut la mener assez loin. Jusqu’où ? » Tu n’as pas deviné quelle chance tu avais alors à courir. Il te suffisait de dire non, une fois, de refuser un de mes caprices, une de mes inventions, de fixer ainsi les limites idéales de ta pudeur, et j’étais rassuré. Je n’espérais que cela. Une femme qui s’indigne de vos exigences, comment ne pas lui accorder une espèce de brevet de pureté ? On se dit qu’en tout cas elle n’est pas allée plus loin que cette frontière, qu’au delà reste une terre à conquérir, qu’on en sera le premier maître, qu’on pourra en toute sécurité lui donner son nom, faire le fier, régner. Dans cette dégringolade un peu ivre, je me suis arrêté le premier, plein de dégoût. Pourquoi souffrir ? Tu connaissais toutes les routes, toutes les plages, comme une vieille. Oui, vieille : l’âge où l’on n’ouvre plus de grands yeux pour dire non ou pour saluer un paysage nouveau.

T’ai-je trahie ? Oui, vers ces semaines-là. Pas si facilement, rassure-toi. Une première fois je me suis enfui, la tête et le cœur flottant dans une détresse enfantine. Je ne voulais plus ouvrir la bouche sur certains mots, ni les oreilles. Ensuite je me suis reproché tant d’idéalisme, j’ai voulu m’en corriger. A mon tour de pratiquer l’hygiène. J’ai cru tomber sur une partenaire parfaite, une Américaine, infirmière comme elles le sont toutes, si précise, si nette, amidonnée. Son âme, comme son linge, paraissait raidie par l’empois ; et puisque le linge, sous la vaste jupe couleur d’orange, se cassait doucement lorsque Sarah s’asseyait, on s’attendait à ce que son âme se brisât de la même façon lorsque Sarah se soumettait.

Tu le vois, l’envie me vient soudain d’adoucir le ton, de te raconter avec un peu de paix et de tendresse, et les allures du regret, ces derniers jours qui furent occupés à la rancune et à la violence. Pour Sarah, c’est vrai ; c’est bien ainsi qu’elle m’apparut : long animal sans âge d’une rousseur irlandaise, collégienne à mi-chemin du collège et du mariage, consacrée pour une année à l’Europe comme elle avait dû l’être (mais pour huit mois seulement) à l’Esthétique ou aux Relations sociales. C’est à cela que j’ai pensé en l’observant pendant qu’elle buvait de l’eau glacée à la terrasse du Café de la Paix : elle avait cette mine un peu ingrate mais gourmande des étudiantes qui attaquent une nouvelle matière. Je pouvais jouer au professeur d’Europe. En même temps, puisque c’était la première fois en dix années que je m’asseyais au Café de la Paix, j’avais tendance à généraliser. Je me disais que chaque soir de l’été et de l’automne, et depuis dix années, une jeune fille qui ressemblait à celle-là avait dû boire de l’eau glacée devant cette même table et attendre qu’une canaille française lui fît affront. J’avais l’impression en lui souriant d’être en retard de dix ans à un rendez-vous. Bien sûr, je m’étais trompé. Sarah n’était pas touriste, mais secrétaire. Elle ne venait pas de la Nouvelle-Angleterre mais du Minnesota. Elle n’habitait pas un hôtel de la rue Saint-Sulpice mais un appartement meublé à Neuilly. C’est là que nous nous retrouvâmes à minuit, ivres tous deux, mais elle moins que moi. J’étais émerveillé. Ainsi c’était si facile de ne pas souffrir, de te tromper, d’être vulgaire et impatient comme un homme ? Sarah parlait bien deux langues adultes : le français et l’humour. Elle ne prêtait que peu de crédit à mes gentillesses. Je n’avais pas assez bu pour être inconscient ; je la devinais rétive et furieuse contre elle-même de ne m’avoir pas fermé sa porte au nez. J’éteignis cinq fois une lampe qu’elle ralluma quatre fois. Dans l’obscurité elle me confisqua la bouteille que je vidais avec application. Elle alla dans la salle de bains ; j’entendis couler de l’eau ; elle revint me tendre une bouche fraîche. C’est alors que je pensais à son âme comme à un jupon un peu raide, aux plis durs. Avec une espèce d’automatisme Sarah emprisonnait mes mains, ou, s’il lui arrivait de les lâcher, c’était toujours à proximité de ses épaules ou de ses seins, offerts à ma convoitise en sacrifice. Je revenais à la charge sans m’offusquer, comme j’avais auparavant éteint la lampe le nombre de fois qu’il fallait. Sarah paraissait cependant défendre ses cuisses plus âprement que la lumière. Nous glissâmes sur la moquette et je tentai d’obtenir à la fois plusieurs décisions. Jusqu’au fond de son oreille ma langue trouvait un parfum clair et bon. Je ne compris pas exactement pourquoi ni comment son humeur était devenue hostile. Peut-être avais-je outrepassé des règles de vitesse, de succession des assauts ? Fallait-il gagner les jambes avant de s’allonger sur le sol ? Ou ne pas embrasser, comme je le tentais, le creux des aisselles, le plat du ventre ? Pour me repousser, elle disait non dans sa langue, et je remarquai que le refus américain pouvait traîner sur le son, durer, épouser les mouvements et l’essouflement d’une lutte. Je retrouvais des idées plus nettes ; je ne m’apercevais plus de l’ivresse qu’à cette pensée ténue qui tenait au fond de moi contre le plaisir de la bataille : « Diane est loin. Diane est loin... » Je ne serais jamais un homme fidèle : les absentes ont si facilement tort. Au premier non un peu violent, je sentis de la colère remuer sous le jeu. La fille se défendait bien, habilement, avec une ardeur où perçait la rage d’être traitée sans égards. Une première fois elle parvint à m’écarter ; elle glissa, au lieu de se relever, à deux mètres de moi et s’adossa au divan. Nous reprenions souffle en silence, sans la moindre douceur entre nous. Sarah comprenait sans doute que je ne respecterais pas les règles et qu’elle devrait se défendre pour de bon. J’embrassai sa cheville, parce que c’était la partie de son corps la plus proche de mon visage, et que je pouvais l’atteindre sans provoquer un nouveau mouvement de fuite. Je sus enfin que j’allais être victorieux. J’embrassai l’autre cheville ; puis la zone dure de la jambe, celle que ne dépare jamais aucun duvet et que le soleil teinte chaque été de brun brillant ; puis les genoux – froids, osseux, ronds – puis le versant secret des cuisses, toujours chaud, toujours doux. Je ne tremblais pas de désir, mais d’une nervosité moqueuse et méchante. Quoi de plus absurde que ces ruses d’homme, cette gymnastique, l’oreille attentive que je prêtais à l’essoufflement de l’Américaine ? Absurde et vulgaire. Je n’avais aucune raison d’être là, couché, tordu sur le tapis, mon visage aux yeux fermés enfoncé dans un bruissement de chiffons raides. Le baiser-qui-fait-gémir fut compromis par les chiffons. Je m’obstinai jusqu’à ce qu’une main eût accroché mes cheveux pour écarter mon front, mes lèvres. Nous avions tous deux des respirations haletantes, profondes, et nous cherchions, dans l’ombre, à nous voir. Toutes les lumières allumées, sans doute aurions-nous échangé ce même regard d’aveugles mécontents. Une espèce de chaleur me vint soudain. Je me redressai et j’enlaçai la fille. Je repris ses lèvres, heureux qu’elle devinât, sur les miennes, ce que sent l’amour pour un homme. J’avais envie d’elle, enfin. Enfin je cessais de la mépriser. « ...Diane est loin, Diane est loin... » Je reconnaissais en moi l’application qui précède l’amour ; le moment approchait où je me jure toujours de ne pas oublier, après, combien l’amour est plaisant et qu’il gagne à être renouvelé. Si j’osais parler, c’est l’instant où je supplierais la fille de ne pas me laisser glisser au sommeil, de me provoquer, de revenir à moi avec ses mains, sa bouche, et de m’imposer, si je m’y dérobe, le plaisir. Je voulus la dévêtir. Mais elle me repoussa avec une colère inattendue. Pendant un moment nous luttâmes méchamment, moi lui tordant les poignets et les doigts, elle me donnant avec son front de drôles de petites ruades. Puis elle cria : « ... Mais je ne t’aime pas ! » avec une stupeur qui faillit me désarmer ; mais l’amusement l’emporta, c’est-à-dire un peu de colère, un peu le goût de jouer. Je lui fis mal. Je sentis sur ma nuque, puis sur mon front, plusieurs coups bien violents, assenés sans doute avec un objet que Sarah avait trouvé à portée de sa main, sur la table de chevet ; le dernier me fit vraiment mal et elle le devina. J’entendis rouler son arme sur le sol et je fus saisi à pleins bras, puis embrassé à bouche ouverte, une bouche qui prononçait des mots. En même temps ses mains se posaient sur moi, écartant mes vêtements. Sarah n’existait plus, mais seulement une bouche, une voix, des mains, puis enfin cette impatience profonde, cette bagarre qui changeait de rythme, tous ces cris non moins inattendus que la colère, le tohu-bohu d’une nuit d’amour, – huit siècles de littérature romanesque.

Pour faire honte à mes yeux mauves, le lendemain, tu arborais tes yeux rouges. Comme je t’ai détestée ! Tu croyais-tu autorisée à prendre une tête de veuve ? Tu avais téléphoné chez Clouard la moitié de la nuit, réveillé la vieille Sébastienne, provoqué tout un scandale domestique qui ne sentait pas bon. J’appelai cela, pour moi, la punition du téléphone. Chez Clouard, un appareil mural comme on en voit dans certains cafés était accroché à la tête du lit. Pour faire un numéro, il fallait se relever ou tordre les reins. En peu de jours, ce geste était devenu pour moi synonyme de larmes et d’explications. Nous ne nous quittions plus qu’au bord de la colère ou du désespoir, à bout de nerfs, nos visages vieillis de dix ans. Une heure plus tard – et la nuit était avancée – tu m’appelais. J’entendais au bout du fil ta voix chuchotante, sans souffle, ou au contraire violente et machinale pour dire des phrases préparées. Une fois sur trois tu étais agressive, les deux autres tu étais humble. J’en étais arrivé à traiter de la même façon les deux crises. Je n’écoutais plus les mots, ni même le ton, que je connaissais bien, et qui pouvaient changer, se succéder assez vite. Accusatrice ou coupable, tu paraissais poursuivre le même rêve, d’une aventure qui pût durer. Puis je me prenais au jeu, je répondais. Je proférais, avec une extrême précision dans le vocabulaire, des vérités éternelles. J’avais toujours le sentiment d’édicter, avec une clarté inespérée, des règles absolues et sages. A m’écouter, nous sauvions l’amour chaque nuit, par téléphone, entre deux et trois heures du matin. Le vertige des mots aidant – et ces mots précis me fascinaient – je glissais vite aux méchancetés, aux coups. S’il t’arrivait de raccrocher je te rappelais ; si je te sentais prête à sangloter, je me faisais une voix douce, si douce, je suppliais, je promettais. Peu importait le sens, seul comptait le chant. Ce murmure triste, languide, repris, tenu très longtemps comme une note haute et difficile, remplaçait pour moi vérités et arguments. Puis je m’enfonçais d’un coup dans un sommeil sans rêves, sans scrupules. Parfois même j’éteignais ma lampe alors que notre conversation durait encore pour couler plus insensiblement à ma – nuit. Il me semblait bien, vaguement, que tu ne devais pas t’en tirer aussi facilement ; que tu devais prolonger pour toi seule la litanie des reproches et des promesses ; que tu ne devais pas bien dormir. Mais je ne voulais pas le savoir. L’insomnie me paraissait faire partie de la punition. Ce mot-là me tenait lieu d’excuse, je le trouvais partout dans ma tête ; punitions mes fuites, mes silences ; punition Sarah ; punitions mes mensonges et tes nuits blanches. N’avais-tu pas autrefois commis tous les crimes ? « Une mauvaise nature, une forte tête, nous ne pouvons rien pour elle... » Il faut aux pions, aux amants, aux familles, des victimes désignées. Je t’avais chargée de tous les péchés de notre couple ; je t’avais maudite et tu irais jusqu’au bout de la malédiction. Moi, je me sentais le cœur blessé, certes, blessé mais de plus en plus léger. La magie jouait comme un mécanisme sûr.

Je ne sais plus par quel enchaînement de maladresses nous avons été amenés, un soir, à jouer au naturel, de vive voix, un de nos dialogues téléphoniques. Dieu sait pourtant avec quelle constance je tentais d’éviter l’épreuve. La scène ressembla si fidèlement à celle d’Ibizza que dans ma mémoire elles se sont superposées. Non pas confondues, mais inséparables, comme peuvent l’être des mensonges qui se commandent, des ruses qui se complètent. Lors du grand aveu d’Ibizza, alors que tu étais au meilleur de ta forme, en possession de ces moyens rares que sont un corps souple, un visage de juillet, tu avais choisi le style blessé, l’autobiographie accablée. La nuit d’octobre où tu passas tes seconds aveux, tu déroulas au contraire, selon un parti-pris que mes comparaisons soulignaient, une longue et belle histoire pavée d’intentions fières, une histoire noble. Le style noble ! Pourquoi n’avais-tu pas ouvert plus tôt cette nouvelle voie ? Passée au vernis doré, toute brillante d’honneur, de confiance honorée, d’honorable peine, ta vie était méconnaissable. Il était triste par contre de te la voir raconter avec ce visage de détresse. Une noyée qui fait l’éloge de l’eau, une violée qui vante le charme de la soldatesque : voilà à quoi tu ressemblais. Ecrasée sur ton lit, un cendrier d’où volait la cendre posé sur tes genoux, tes doigts jaunes qui écrasaient des cigarettes à demi fumées, tu faisais une piètre Diane. « ... Diane est loin... » Ma ritournelle prenait un nouveau sens. Tu t’étais enfoncée en effet, loin de moi, dans un mensonge très complexe, très vaste, qui devait convertir toute une partie de ta vie, la traduire en une langue inconnue de toi, que tu paraissais inventer au fur et à mesure de tes confidences. Un mensonge construit comme une architecture d’un seul tenant que la moindre erreur compromet, si peu plausible que je t’observais avec un peu d’admiration et de crainte. Je souhaitais que tu tinsses le pari, même absurde. C’était une belle « sortie désespérée », une preuve d’imagination, un désespoir de cause si flagrant, que je voulais, à défaut d’être convaincu, te rendre au moins les honneurs de la guerre. « Honneurs », on ne parle que de ça.

Ainsi de Gehrard... Il devenait dans cette version revue de votre aventure une manière de héros solitaire, de Germain impitoyable et tendre. Tout cela pêle-mêle. Londres prenait des allures de vaste ville au crépuscule doré sur ses dômes. On imaginait des fins de jour, des saisons qui meurent, un peu de Prague, un peu de Rome, le pas nonchalant, des promenades, la solitude peuplée, les pierres et les heures offertes aux amants comme autant de cadeaux. Puis venait la ferveur joyeuse du don, un mouvement sans hésitation ni partage, l’affrontement de la vierge et du guerrier, une nuit avec son cri, le sang orgueilleux, le long merci du sommeil. Puis l’homme était parti, (mais là ta voix lui offrait une, majuscule) et tu posais avec un peu de défi la question : attend-on de l’Homme qu’il s’attarde et s’assoupisse au chevet de l’épouse ? Aimerait-on l’Homme s’il ne partait pour la chasse, pour la guerre, dès l’aube qui suit l’amour ? (Et je traduisais à mon tour :... s’il ne partait pour le bureau, la Bourse, les affaires, le bridge-et-le-golf : tous les hauts lieux, les hautes activités de l’Homme...) Puis le mâle silence, la résignation, et ces houles, en toi, ce vacarme de cloches et de cris, cette tempête que les mois avaient apaisée sans la faire oublier, cette marée qui se retire... Tu étais fière – oui, fière – d’avoir été le lieu de la tempête, et tu revendiquais – oui, revendiquais – la ferveur joyeuse, un mouvement sans hésitation ni partage, etc... Je commençais à savoir ma leçon.

La boiterie d’André ? Quelque blessure de guerre... Les passions inutiles que tu avais nourries (comme on prend un abonnement au cabinet de lecture) ? Refus d’une fille sauvage et grave, pudeur de la sensitive. La voiture d’Antigone ne stationne pas dans Back Street. La fuite de Gehrard ? Mouvement farouche du pur-sang. Les mains lavées dans le lavabo ? Non : là-dessus tu n’es pas revenue. Tu as laissé Gehrard endormi le long de toi, enfantin vainqueur, confiant vainqueur, les mains encore douces.

Quant à Geneviève, vêtue de lin blanc, orpheline, maigre, l’âme forte et la santé délicate, seule mais convoitée, généreuse mais désarmée, Geneviève, si je comprenais bien, avait été à la fois ta bonne œuvre et ton chef-d’œuvre. Une disposition naturelle à la bonté, que tu saluais en toi ce soir avec estime : voilà ce qui avait animé votre affection – oui, affection. Tu avais été la médecine d’une Geneviève défaite, le sérieux d’une Geneviève étourdie. Du plus grave au plus familier, tu trouvais les mots qu’il fallait pour me conter enfin une fable édifiante. Ce fut ton dernier récit. Je l’avais écouté en silence, faute de trouver une plus vigoureuse façon de me moquer, et penché passionnément sur moi.

Vos deux visages m’occupaient. Celui de Geneviève que je ne pouvais imaginer que simplifié afin qu’il ressemblât au souvenir fuyant que j’en conservais : des yeux à fleur de peau, des lèvres blanches, anémiques mais épaisses. Le tien, pendant que tu me parlais, décomposé par une querelle intérieure, par une révolte de toi contre toi. Ton orgueil devait en vouloir à ta ruse. Et lorsque tu répétais obstinément : « Je n’ai pas honte, non, aucune raison de rougir », les mots étaient justes, mais te brûlaient la bouche d’être appliqués à un sentiment aussi faux. Car tu n’avais pas honte, en effet, de Geneviève ni de toi, ni de votre amour ; tuberculeux, boiteux, pédéraste : on l’est toujours de naissance. On promène à travers le monde sa toux, sa canne, des reins accueillants avec un naturel qui scandalise ou apitoie. Mais comment supportais-tu l’histoire émouvante que tu inventais, ces langueurs, ces papotages, ces délicatesses de couventines ? Une phrase a éclaté qui sonnait vrai : « Tu ne peux pas savoir ce que c’est, pour une fille qui a toujours été seule, de s’endormir enfin, chaque soir, un corps auprès du sien. » Je voulais bien te croire. Au point où nous en étions on reconnaît la vérité à coup sûr : le mal qu’elle porte en nous est d’une qualité plus nourrie, plus riche. Soir, sommeil et corps, ces mots-là grouillaient de vie. Depuis le temps qu’ils étaient déposés quelque part en moi, je connaissais leur façon de ronger, les images qu’ils font pulluler comme des vers. Un pyjama blanc à pois bleus ; le geste qu’il fallait faire par-dessus l’épaule de l’autre, dans le lit de la rue de Varenne, pour allumer la lampe si l’on avait dormi « du côté du mur »...

Je compris alors qu’il n’y aurait jamais entre nous de dernier aveu ni de version définitive de ton passé. Aussi longtemps que tu serais en face de moi je t’inventerais une vie, tu la maquillerais. Cela ne finirait pas.

 

*

C’était l’aube, une aube de plus, et nos visages de forçats. Ma tête était si vide, en te quittant, qu’elle vagabonderait encore longtemps, jusqu’à ce que les tasses brûlantes avalées coup sur coup dans des cafés aux chaises posées sur les tables me fassent trembler les mains et me libèrent la mémoire de toi, toi écrasée sur le divan, allumant une dernière cigarette, la bouche déformée comme par une grimace et ne levant même plus les yeux sur mon départ. Un jour je descendrais pour la dernière fois l’escalier aux murs jaunes. Je ferais pour la dernière fois, à l’envers, les gestes que mon corps connaissait déjà et qui étaient « les gestes pour venir chez Diane » : la lourde porte qu’il fallait retenir, le bruit de mes pas, le gazon que l’on contournait, les marches franchies deux à deux pendant que le nez flaire l’odeur vague de l’immeuble. Pour les gestes, il existerait une dernière fois. Un dernier reflet de mon visage dans le miroir de ton cabinet de toilette, mon visage que je voyais grossir, le front toujours un peu gras que j’appuyais sur le miroir en fermant les yeux, et ta voix me parvenait de très loin, et le silence l’absorbait, de longues minutes, de longues minutes, une soirée qui commençait, gonflée de silences, – et ce serait bientôt la dernière soirée.

Là-haut, dans la tanière enfumée que je venais de quitter, tu étais déjà redevenue toi-même, l’ennemie, le danger. L’inconnue ? C’était peu dire. Une inconnue c’est mort, ça cesse de bouger et de parler dès qu’on a le dos tourné ; une inconnue n’a pas d’existence en dehors de nous, elle a les visages aveugles des passants ; elle est un bruit au fond de notre distraction. Inconnue, Diane ? Inconnue la femme qui en ce moment exact où je marchais sur la terre glacée de l’avenue Henri-Martin devait ouvrir les fenêtres, vider les cendriers, se déshabiller, poser des crèmes sur son visage et le masser doucement, longtemps, comme on caresse la fatigue et la vieillesse, chaque matin, jusqu’au dernier matin ? Multipliée, au contraire, présente à chaque détour de mes chemins depuis huit mois, connue par cœur sous chacune de ses apparences possibles, connue comme les hypothèses, les soupçons, les indices, connue comme une obsession, comme ma propre créature. Je me demandais même à quoi tu pouvais retourner lorsque je t’avais quittée, à quelle forme vide, à quel secret qui t’appartînt encore plutôt qu’à moi ? Je t’avais inventée. Je t’avais refaite à l’image de ce que je voulais tuer en toi. Tu étais ma prisonnière. Si j’ouvrais la porte, où irais-tu ? Je tenais toutes les sorties du cauchemar.

Du Bois jusqu’à la rue de Grenelle, j’ai marché sans souffrir du froid ni du sommeil. Depuis mes dix-sept ans, je reconnais ainsi les périodes de bonheur ou de détresse – ce sont les seules où je vois s’ouvrir les cafés, passer à bicyclette des hommes vêtus de cuir, croiser au large des rues et des places les arroseuses municipales comme des machines de guerre ou des bateaux. Paris est alors traversé de bruits neufs – trot des derniers chevaux de laitiers, métro aérien sur les ponts. Ce sont des personnages et des décors pleins de santé pour cet homme qui s’est mis dans son tort.

Soubresauts, fuites, esquives, retours nous ont occupés les dix jours suivants, toute une fièvre de pugilat ou d’agonie. Ah, nous n’en finissions pas dans un style classique ! Une vulgarité soudaine, baroque, entre nous qui avions dans le sang le goût des formes et de l’ennui, parviendrait peut-être à conjurer une altération plus radicale de nos souvenirs ? Nous nous prenions comme on se bat, nous nous parlions comme on se mord. J’espérais bien ne me rappeler qu’une bouche un peu tordue, un œil terni par la colère, jusqu’au moment où je t’aurais oubliée, c’est-à-dire où je pourrais inventer de toi des souvenirs fades, attendrissants et anonymes. Je bénissais ces vieilles habitudes entre nous – le tutoiement, la familiarité – qui pouvaient si commodément dégénérer en silences, en muflerie. Tenus par un souci plus étroit des apparences, nous aurions éclaté de colère. J’admirais au passage, que les mauvaises manières soient si naturelles aux amants, comme leur sont naturels dès la première nuit les caresses, dès le premier matin le sans-gêne, dès la première lassitude le journal et le cinéma. On regarde dans son miroir pendant soixante ans un visage qui ne change pas. Nous en étions, nous, au moment où le miroir nous renvoyait l’image de deux ennemis, l’écho les répliques d’une « scène ». Et c’était bien ainsi. Dans l’espace blanc réservé au motif de la rupture nous avions inscrit, le moment venu, « passé de Diane », comme d’autres inscrivent « trahison » ou « cruauté mentale ». Mais sur le moment choisi nous étions d’accord, nous accomplissions les formalités dans leur ordre officiel. Une fatalité bureaucratique règle cette succession des rôles à tenir, et s’il m’arriva pendant ces derniers jours de céder à un mouvement imprévu – de générosité par exemple, ou de remords – ce fut avec le sentiment d’être en infraction, de commettre un impair. Les fois par exemple où, ton téléphone étant décroché, je fus pris de peur. J’imaginais alors ta chambre dans l’immobilité théâtrale qui succède aux suicides et aux crimes, et que la seule crainte, le seul soupçon du crime ou du suicide imposent à un décor banal. Je voyais des lampes allumées en plein jour, une fenêtre ouverte malgré le froid, avec ses rideaux qui volaient, un siège – Dieu sait pourquoi – renversé, le désordre des vêtements sur ton corps étendu. Au bout de quelques instants, alors que le récepteur du téléphone, maintenu inutilement contre mon oreille, faisait entendre pour la dixième fois depuis une heure les deux notes stupides du « pas libre », la vision devenait si précise, avec la sensation du froid (la fenêtre ouverte), ou de la chaleur (un radiateur resté branché toute la nuit), que malgré les commentaires moqueurs dont je garnissais mon angoisse, l’angoisse l’emportait et me jetait dans la rue. J’abandonnais les patients dans le salon rouge et je filais, trop gêné pour prévenir Sébastienne, vers la mise en scène classique de ta mort, que je portais en moi comme un acteur la nostalgie du rôle de sa vie. Je montais jusqu’à ton étage sur la pointe des pieds, sans savoir si je respectais ainsi la majesté de ton suicide hypothétique ou si je voulais passer inaperçu, afin de jouer mon personnage jusqu’au bout. J’arrivais à ta porte le cœur disloqué, l’oreille tendue, et j’écoutais. J’entendais – séparés par ces inexplicables silences des vies qu’on espionne – des bruits de pas et de tiroirs, de la musique, une fois même une voix qui répondait à la tienne. Je repartais sans sonner, la poitrine pleine d’une rancune étouffante. Pas morte, ni folle, ni enfuie : trois quarts d’heure perdus, de la peur perdue, un résidu de tendresse usé en vain, ou changé par ces bruits usuels en une ignoble créance sur toi. Puis je pensais que même ces retours, ces sursauts d’un sentiment qui ne voulait pas finir, devaient être prévus par la bureaucratie. Un jour prochain je découvrirais que rien, aucune blessure, aucune colère – pas même la plus triviale –, aucune élégance – pas même la plus gratuite –, rien ne devait être inutile entre toi et moi. Nous remplissions, depuis le premier soir sur le trottoir de l’avenue Montaigne, les blancs du formulaire. J’avais, oui, j’avais l’impression d’accomplir les rites d’une cérémonie mécanisée, inhumaine, conçue pour durer un certain nombre de mois et de jours comme d’autres le sont pour dix années, ou pour toute une vie. Comment expliquer autrement une telle soumission à des attitudes que je réprouvais ? Par exemple à ces coups d’angoisse (mais sans y croire) puis de rancune (mais sans motif), dont j’étais victime si tu avais décroché ton téléphone pour gagner un répit de quelques heures ?

Une fois, une de ces fausses alertes m’entraîna chez Sarah que je n’avais pas revue depuis la bagarre au pied de son divan. Je la trouvai soumise, fille, chienne – vraie caricature de femme placée là par le metteur en scène pour me faire rire un peu. Quinze jours de silence avaient fait d’elle une maîtresse douée, prête à ces complaisances qui coûtent les yeux de la tête rue Troyon. « Comme tu devais en avoir envie ! » me dit-elle ensuite. Envie ? Elle ne croyait pas si bien dire. Deux heures plus tard je retournai chez toi, et cette fois je sonnai, et c’est de toi que j’eus envie. Comme tu retirais tes vêtements avec la même hâte que moi – et ton visage était dur comme le mien – je me demandai à quelle remarque, toi, à quelle Sarah tu t’apprêtais à répondre. On ne conserve pas le souvenir précis des caresses mais je me rappelle celles de ce soir-là, et comment je sortis dégoûté d’un sommeil bref et très noir. J’avais peur. Cette fois, n’était-ce pas trop ? Je sentis le vertige des doses de drogue qu’on augmente, de la voiture rapide dont on accélère encore la vitesse. Nous courions à l’accident. Il était temps d’arrêter.

Alors, avec en tête cette intention d’en finir, nos dialogues téléphoniques recommencèrent.

Si j’étais le premier à proposer la rupture, tu feignais d’abord de l’accepter avec un calme de bon ton, tu devenais brève, pratique, moderne. Tu disais « je déposerai dans une valise les objets que tu as laissés ici. Tu pourras les prendre chez ma concierge ». Je pouvais, dès cette réplique, et parce que la banalité voulue des mots me portait presque à rire, protester, en appeler à la drôlerie, à l’intelligence, etc. Si je laissais aller les choses en feignant à mon tour de les avoir souhaitées ainsi, aussi rapides et aussi communes, je n’avais pas longtemps à attendre. Deux heures plus tard tu me rappelais avec des injures ou des larmes dans la voix et tu implorais un sursis. Bien entendu la démarche inverse était possible : toi proposant, moi acceptant, puis suppliant. Nous ne faisions même plus le compte des fois où l’autre avait eu le bon ou le mauvais rôle. Nous ne cherchions plus à réussir un score honorable. Nous accomplissions la défaite dans tous ses détails, avec ses alternances de chance et de malchance au combat, soldats méticuleux privés de victoire et d’illusions. Et tout cela, rappelle-toi, les dates sont là, n’a occupé que dix jours. Avec les premières semaines du printemps, l’époque où nous répondions aux questions « première aube », « premier dimanche », « première querelle », c’est la période de notre aventure qui me semble avoir duré le plus longtemps. Je me surprends à penser avec plaisir à ta chambre, dans laquelle pourtant je ne pénétrais plus alors que le sarcasme ou le noble désespoir à la bouche. Une chambre lambrissée, au papier rayé de gris et de blanc, aux meubles un peu « cocotte » – poufs, bergères basses, guirlande rouge au-dessus du lit. J’ai de la chaleur dans la mémoire lorsque je l’évoque. Je me dis que la colère n’est pas vaine, si elle est capable de réchauffer ainsi, après coup, le souvenir d’un lieu. Les dernières images de toi que je conserve datent de ces dix jours et pour décor elles ont toutes la chambre grise. Elles s’adoucissent, elles mes brisent un peu la rancune. Ainsi des albums de photos consacrés à un mort : on le voit rajeunir, sourire, faire le beau sur les derniers clichés. Et si, sur une image, il montre un regard plus assuré encore, une mine plus conquérante, on peut être sûr qu’elle marque, à quelques jours près, le moment où il glissait déjà d’entre les vivants.

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