Le Corps de Diane
V - « Two Girls »
V
« TWO GIRLS »
On monte par des marches blanches, glissantes de pluie. Si l’on se retourne on voit, au delà du quai désert, le fleuve de brume aux contours indécis qui bouge au-dessus du vrai fleuve, vert et lourd avec ses reflets d’huile. L’œil se perd et s’éblouit dans ce coton pâle qui a mangé la lumière. On entre alors dans la galerie. Sous une verrière, dans une lumière peu différente du coton de plein ciel, on vend des cartes postales ; à main droite, hors de la vue, sur un mur étroit, mal éclairée, est accrochée la toile que je suis revenu voir chaque après-midi depuis trois jours ; une petite toile grise, rose et mauve que le catalogue baptise Two girls.
Elle montre deux visages inclinés l’un vers l’autre. J’ai baptisé Diane une des filles – celle qui ressemble à Diane – et Geneviève l’autre, avec ses yeux charbonneux et ses joues plâtrées de Garçonne ou de clown.
Je n’aime guère la Tate Gallery ; elle me rappelle les salles encombrées de colonnes, dans les châteaux, que les guides vous disent être d’anciens manèges. Les voix et la lumière y ricochent sur du marbre froid. Pourtant voici trois jours qu’une passion tenace – peut-être vraie, peut-être inventée – m’attire ici. Je ruse avec elle, je m’éloigne, je reviens. Je feins de n’être là que pour le Van Gogh, comme les petites vierges françaises. Je colle un œil de myope sur les ciels en lambeaux rouges et jaunes de Turner, puis je reviens. Diane a ce regard un peu figé, cette bouche triste. Je ruse encore, je pose des questions aux gardiens, je me fais montrer du doigt la toile voisine de celle de Laurencin. Je m’arrête un instant devant mon alibi, puis je glisse de deux mètres et je reprends mon guet : Diane penche ainsi une tête maigre et longue ; Diane a ces épaules étroites, ce front dévoré de cheveux. Diane est là, peinte, peinte par une morte, morte elle-même, plus éloignée de moi par l’illusion de la ressemblance que par dix jours d’absence, un peu de mer et de ciel, la ville immense. Un air de noyée convenable, de condamnée résignée à la charrette et à la corde. Les linges écartés sur le cou renforcent la comparaison, et les cheveux que des ciseaux maladroits semblent avoir coupés pour désigner la nuque au bourreau. « Two girls », deux « filles » : on peut jouer sur les mots. Ces filles-là sont peut-être de bordel, de « maison » et non de goûts singuliers. Pourtant le regard de Diane ne peut pas me mentir ; je le connais ; c’est le regard de qui a renoncé à sortir de sa mémoire et de sa peau, de qui a dit oui à soi-même en se détestant.
On me met poliment dehors lorsque ferme la Galerie. Il est six heures. Le coton gris est devenu cette vitre embuée où s’étoilent des lumières. Je suis rendu aux rues, à mes interminables promenades. Je ne verrai plus jamais Diane. Alors je marche, je longe le quai, dans le même sens où coulent les eaux du fleuve. Je passe sous des ponts qui font un bruit d’usine. J’entre dans un pub, puis dans un autre, et je bois dans chacun de l’alcool. Lorsque je rentre à mon hôtel, j’ai la tête lourde et pleine. Je m’étonne d’être là, d’être moi, et seules quelques pensées obstinées rattachent ce moment perdu aux autres moments de l’histoire de Diane.
*
Ma vie n’est pas aménagée pour y recevoir beaucoup de romanesque. Les coulisses, les bistrots, les meublés que nous fréquentons depuis le dernier printemps m’ont gorgé de bohème, du moins je le croyais, comme je croyais que la peur du ridicule confisquerait toujours les chances qu’il m’arrive de donner à la passion.
Pourtant le coup de passion est venu, et même ce comble de la passion : la fugue en compagnie d’un fantôme. Trois jours de juin, à Deauville, avec une fille : je n’en aurais pas trouvé le goût. Mais rien ne m’aurait empêché de partir pour Londres, seul, une nuit de février. Buté, morose, fanatique d’une cause perdue : un vrai déterreur de cadavres. Tu ne m’as pas retenu ; je partais pour si peu de temps. Quoi faire ? Tu n’as pas eu l’air de penser à me le demander. Après avoir tant parlé d’adieu, nous étions prêts à toutes les complicités pour nous quitter à la sauvette.
Le premier jour, j’ai beaucoup dormi, stupéfait de me retrouver sans raison loin de toi, loin du cabinet de Clouard confié pour deux semaines à un confrère. Sur ma fiche d’hôtel j’ai indiqué, comme « but du voyage », le tourisme. J’avais dans mon carnet tes deux adresses d’autrefois, mes deux dernières cartouches. J’ai usé l’une le second soir : « Au 21 de Belgrave Road on trouve un Boarding House assez fraîchement repeint... » Ensuite, trois jours consacrés aux musées, ce n’était pas trop. Mais le premier musée fut la Tate Gallery et ma vertu en fut épuisée. « Une petite toile grise, rose et mauve, que le catalogue baptise Two girls... » Tu le vois, j’ai le choix entre plusieurs thèmes pour le refrain de ta chanson. Il me restait la seconde cartouche, celle que l’on garde pour brûler la cervelle de la bien-aimée lorsque les Tartares déferleront en hurlant. Chère bien-aimée, chère petite chose blonde dont on regarde avec horreur le sein que la blessure trouera.
Je connaissais bien le Londres que Gehrard, en deux jours, t’avait sans doute montré : le Dorchester, façade ancrée dans la brume, baignée du même jaune roux que les routes dans les faubourgs des villes ; Hyde Park la nuit, où les hommes jeunes, deux par deux, se retournent ; le restaurant Coventry Street où l’on mange des huîtres, son argenterie lourde, la chaleur aux joues, le confort des années 20, couleur de cuir. Je savais combien cette ville-là est secourable aux hommes sages, à ceux qui compensent une peine par un achat coûteux. Tu avais traversé en petite victime ce monde des victoires adultes ; je m’y enfermais moi-même pour mieux te résister. J’aime la sécurité animale des visages de riches, leur roseur, leur conscience. Mais l’envers de ce film...
Comme toujours, un fragment de confidence me guidait (celui-ci datait d’Ibizza) : « On m’avait d’abord prêté une chambre dans un quartier excentrique, à moitié triste, à moitié pittoresque – imagine Mouffetard à Londres – et j’avais accepté, pour faire des économies... »
La rançon de ces économies s’appelait, selon le vieux carnet, Portobello Road : le coup de grâce. Le chauffeur du taxi m’a répondu : « Yes, Sir ; down the hill ? » En bas de la colline... Je n’avais jamais imaginé qu’il y eût des collines à Londres, – ni de ces noms faits pour voisiner dans la mémoire avec Portofino, avec Gênes, ni de ces promeneurs aux yeux brillants, ni cette lèpre mouillée, cet hiver posé sur l’Asie avec ses fruits coupés en deux, éclatants dans le gris comme des soleils peints. Tout, sans doute, tout avait changé. Là où tu avais habité, sur Portobello, on m’a expliqué que les vieilles maisons avaient été détruites ; à leur place on a dressé des cubes à quatre étages posés sur du gravier et des pelouses. C’était mieux ainsi. Sinon j’aurais compté les maisons pour trouver celle que tu avais connue ; j’aurais regardé ses fenêtres, imaginé en me retournant ce sur quoi tu avais posé les yeux chaque matin, tout un automne : l’espèce de hangar ouvert à la brocante, les petites voitures sur lesquelles on ne vendait pas, ici, des oranges ou du raisin, mais des livres, de la friperie, des bougeoirs.
Avec ce poids sur la nuque (je sentais les choses ainsi, mais de les formuler les rendait plus dérisoires), ce poids donc, cette punition si patiemment cherchée, je suis redescendu lentement « down the hill ». J’ai croisé la roulotte écarlate du boucher pour animaux, beaucoup de nègres, une dame du monde inventée par Harper’s Bazaar, une vieille de Dickens devenue naine à force de misère, des filles graves, un homme à turban, des métis en groupes immobiles, l’oreille tendue sur un disque de jazz gratté comme au couteau. Puis une autre musique est venue, de plus loin, du puits sombre d’une boutique, relayant la première, parfois la dominant, des violons de Vienne ou de Hongrie. La lutte des deux musiques a duré un moment, puis, passé un pont, j’ai cessé d’y prêter attention. Les petites voitures avaient disparu ; un long mur mangeait toute la gauche de la rue, le paysage couleur de cendre, et paraissait s’étendre loin, au delà d’un tournant. J’étais au bout de ton histoire, je ne pouvais pas aller plus avant. Au delà se prolongeaient, se croisaient, se refermaient d’autres murs. Il a fallu l’image des briques à perte de vue pour entraîner l’autre image, sur laquelle enfin j’ai buté, épuisé.
Un peu plus tard je suis retourné à mon hôtel. Taxi, rues reflétées dans les flaques noires : plus rien n’évoquait rien. Je portais le silence comme un animal lourd et glacé. Dans la chambre, avec la chaleur, le doux, le rouge, tout ce qui monte à la tête, la fièvre qui enténèbre le cerveau des chasseurs devant le feu ou des marins après la grosse mer, j’ai décidé de t’écrire. « Avant toi – ai-je commencé – il y avait un peu plus d’espoir, un peu plus de paix qu’après toi. Nous avons été l’un pour l’autre comme des soldats qui passent sur une campagne heureuse. Ils laissent derrière eux des feux, des épis couchés. La poussière des chemins retombe et des vieilles pleurent sur la honte qui scellera la bouche des filles... » Puis j’ai barré ces quelques lignes ; j’hésitais. J’ai longtemps hésité. Je pensais à la maison de Sorbeil, au printemps agile avec ses bruits sur le village. Mais je n’entendais que les voitures longer le Park, l’eau brûlante battre dans les radiateurs et des pas dans le couloir puisqu’il était l’heure, à Londres, pour les valets de mon hôtel, de venir brosser les chaussures à la porte des chambres. Quelque part, à cette même heure, tu te retournais en soupirant dans ton sommeil. Je refusais, décidément, de faire la paix avec les morts. J’ai repris mon stylo et j’ai écrit : « La haine, voilà mon sujet. » J’ai regardé dans l’encrier l’encre noire, sur ma page les mots furieux, et j’ai pensé : noir, comme la haine.
Londres, Vevey, Paris, 1957.
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