Le Corps de Diane
II - le Théâtre
II
LE THÉÂTRE
Sur ta vie on se posait des questions. Pas moi. Ou plutôt si j’en posais parfois c’était sans y chercher de réponses. Je ne déteste pas qu’on me barre les chemins que l’égoïsme me détournerait de suivre. Ai-je eu ce soir-là l’intuition du secret ? Oui, sans doute. Tout a donc commencé si l’on veut ce soir-là, en décembre. Tu es sortie de l’ombre, tu es devenue une proie possible, une cible offerte à mes coups.
Je me rappelle deux manteaux. Le tien : beige, vaste, d’allure vaguement militaire. Le sien : rouge vif, d’une forme moins ingrate. Debout à côté de toi, elle paraissait presque grande. (Je remarquai tes talons plats.) Tu avais un visage que je ne t’avais jamais vu en cinq années. Des signes imperceptibles me le confirmaient, c’était bien là ton vrai visage, quotidien, mais en moi cela se formulait autrement : « Diane a sa tête des mauvais jours... » Comme si l’évidence me crevait les yeux, brusquement, que ta vie était faite de mauvais jours.
Nous étions debout avenue Montaigne et les derniers spectateurs sortaient du théâtre. On nous a présentés, la jeune fille au manteau rouge et moi, puisque tu ne l’avais pas fait. Elle ne m’a pas souri. J’ai pensé « Geneviève ? » et je me suis rappelé les phrases que l’on prononce à table quand la conversation se fixe sur un absent : « ... Il y a un mystère dans la vie de Diane. » Ou bien : « Vous pouvez vous vanter de la connaître, vous, la vie de Diane ?... » Non, je ne pouvais pas me vanter.
Des connaissances anciennes qu’on renoue aux entractes, et nous étions sept ou huit sur le trottoir, maladroits, incapables de nous séparer. Je te voyais de profil. Tout ce soir-là je t’ai vue de profil. Peut-être était-ce ce qui me dépaysait ? Je n’avais connu de toi que des regards, des sourires, un front tranquille comme en montrent les photos, un long face à face coupé de longues absences : l’amitié. L’amitié m’a soudain paru pauvre, à la fois pauvre et très émouvante, en un mot : trahie. Tout me blessait : ton visage dérobé, la laideur inhabituelle de ton manteau, que la jeune fille rouge ne m’eût pas souri.
– On boit un verre, il fait froid.
Qui a dit cela ? Une voix de femme. La femme que j’accompagnais, bien sûr, qui était devenue importune, encombrante, et je trouvai la voix bien vulgaire. Je me mis à parler fort et vite. Il était entendu que j’étais un homme social, jamais le dernier à boire, jamais le dernier aux bavardages, au début des soirées qui n’en finissent plus. Nous pouvions aller au bar du Plaza, non, pas le Relais, le bar du sous-sol, couleur de cuivre et d’acajou, au sol écossais, laineux, avec le maître d’hôtel qui ressemble à un président du conseil M.R.P., un bon bar, rassurant, londonien, où j’avais des souvenirs. Geneviève a dit (« elle sait donc parler ? ») : « Oh, non ! le Relais plutôt... » Je l’ai détestée d’aimer cette caverne dorée où les voix résonnent. Allais-tu protester ? Mais un garçon inconnu traversait déjà l’avenue vers le Bar des Théâtres. Je me rappelle le froid mouillé de minuit, la brume autour du bleu des lampes, le bras maigre que je serrai. Elle s’est penchée vers moi – la femme dont tu dirais « elle était avec Gilles, l’autre soir, au théâtre... » – et m’a dit « on ne restera pas longtemps ». Il n’y avait rien à répondre. Une autre voix a remarqué à mon adresse que « la petite Garcin avait vieilli de dix ans et jouait Comédie-Française ». Je guettais, à trois mètres derrière moi, le bruit double de vos pas. Je craignais que tu ne retinsses par la main la jeune fille rouge. Tu aurais dit : « Il est trop tard, soyons raisonnables », et tu aurais fait un geste vague vers la nuit, vers les maisons chaudes où l’on s’enferme avec des secrets. Nous nous serions serré la main – nos mains glacées, les tiennes toujours un peu rouges – et j’entendais déjà ta pauvre excuse. Je me suis retourné brusquement et je t’ai jeté mon meilleur sourire mais tu l’as refusé. Tu ne me laisserais pas, ce soir-là, te voler un seul regard. Tu as hâté le pas ; tu tenais à peine le bras de Geneviève. Dans la lumière cette Geneviève a eu un visage. Elle s’organisait petit à petit : d’abord une silhouette de vingt ans, ensuite une voix, maintenant ces joues hautes et roses, ces yeux à fleur de tête, et pâles, des yeux pour les scènes, les mensonges, les larmes. Les cheveux étaient blonds, tirés. Je ricanai : « Vierge florentine, l’air sage... » Elle a rejeté en arrière, sur des épaules rondes, son manteau rouge. Le tien restait fermé, tu étais droite. Geneviève s’est tournée vers toi et son visage est devenu enfantin. J’ai remarqué les boucles d’oreilles trop lourdes. Tout le monde parlait à la fois et les petits marlous bruns, des tables voisines nous regardaient. Tu t’es animée. « Ma Diane, ma statue, pensais-je, es-tu encore vivante ? »
Tu as murmuré quelque chose, pour elle seule, pour elle qui faisait la soumise, la douce. Chacun jetait un nom de boisson au barman qui prenait l’air d’un caporal comptant ses hommes. « Je veux un vin rouge », a dit Geneviève, et aussitôt toute sa personne, l’instant d’avant agaçante mais fermée, comme un petit jardin, s’est défaite, ouverte, car la voix n’était plus la même, était devenue un peu rauque, un peu faubourienne, et le regard aussi se défaisait, pâlissait, glissait vers toi, vers nous, ses eaux vertes, ses yeux où remuait un peu de ruse. Elle n’avait pas dit « du vin rouge », mais « un vin rouge », et sans sourire. Tu étais si dure, Diane, si froide, que j’avais mal pour toi. Tu as répété, la voix blanche, « un vin rouge », et presque sur le même ton, sans consulter cette fois Geneviève, tu as ajouté « deux sandwiches ». La petite Garcin, celle qui avait vieilli de dix ans, est arrivée dans un mouvement d’air froid, avec son parfum de loge et de fard. Nous la connaissions tous ; elle m’a embrassé. Cela me levait le cœur. « Cela » : le baiser, les voix dans la lumière blanche, le reflet gras sur la paupière de la petite Garcin, tes lèvres écartées pour mordre le pain de mie, l’espèce de solitude où votre repas vous avait enfermées, Geneviève et toi, – et plus que tout, la fatigue. Une fatigue à en vomir. L’impression d’être arrivé au bout de toi ? Non. Mais au départ d’un chemin qui conduisait à toi, que je n’avais pas soupçonné, ou que j’avais voulu ignorer, et voilà que j’étais acculé à le prendre.
Il y a eu d’autres gestes. Les tiens, les siens, les miens. Les tiens seuls me paraissaient doués de signification et faisaient mal. Tu t’es penchée vers elle et, à mi-voix – ce mi-voix, je le comprenais enfin, qui vous appartenait, se posait doucement en moi pour y fixer un souvenir – à mi-voix, dans un sourire que je ne t’avais non plus jamais vu, tu lui as demandé si elle n’avait pas froid. Elle a répondu d’un geste qui voulait dire non, qui voulait dire aussi l’habitude ancienne, l’ennui et le confort des amours, la certitude d’être à l’abri du besoin. J’étais révolté. Oui, révolté comme les amoureux transis lorsqu’ils surprennent au lit le pur objet. Tu disais « n’as-tu pas froid, au moins ? » et cet « au moins » mettait dans l’inquiétude toutes les nuances de moquerie, de gentillesse, un ton jeune mère. Traversait-elle aussi les rues sans regarder si venaient des voitures ? Oubliait-elle ses tricots l’hiver ? ses lunettes noires l’été ? Laissait-elle le starter tiré en conduisant, le gaz ouvert, la clé sur la porte ? Aviez-vous une voiture, un réchaud, une seule clé ? « Oui, la petite Garcin jouait trop Comédie-Française. Non, Ionesco n’était pas italien. Oui, Lemarchand aimait la pièce. » Tu as levé les yeux vers moi et tu as souri. Ah, tu n’avais plus peur ! Peur, honte, froid, et cette raideur un peu prussienne, et cette blancheur de la voix : neige au soleil ; envolés les scrupules de Diane, avalés comme les ultimes couleuvres d’un vieux mensonge ; et maintenant tu pouvais lever les yeux vers moi, assurer ton regard, assurer ton sourire, tu te croyais sauve. C’est en dérobant mes yeux aux tiens que je vis les deux verres posés devant toi. J’eus mal, mal d’une peine absurde, sans proportion avec nos jeux de scène. Je fis aussi mes gestes. Un premier pour appeler le garçon et lui demander un peu d’alcool. Un second vers ma voisine, cette femme brune à qui la renommée accordait une lèvre sensuelle. J’eus garde d’oublier quel homme social j’étais, jamais le dernier à bavarder, etc. Et Geneviève aussi fit ses gestes, ou plutôt son geste, le seul, répété presque peureusement, un geste lent de son index, à peine une caresse, un grattement tendre et obstiné, une gentillesse animale, un réflexe d’amoureux qui s’assoupit, – de son index sur ton poignet, là où le poignet paraît bleu.
Personne n’a levé les yeux vers nos visages. Personne n’a prêté attention à ce triangle, à cette tension entre nous. Tu souriais et tu me regardais, moi je voyais le doigt de la jeune fille en rouge, et la jeune fille en rouge fixait sur toi l’espèce de dérive un peu folle, de glissade oblique de ses yeux. Je te connaissais mal, Diane, je ne pensais pas avoir à te connaître mieux. J’étais par hasard le témoin d’une scène interdite, non, pas même le témoin, le voisin, simplement le voisin, et huit jours en effaceraient jusqu’au souvenir. Ma main, à moi aussi, n’était-elle pas posée sur une jambe docile ? Et tout cela – la nuit entamée, le sang chaud, l’engourdissement d’être là – tout cela qui semblait s’arrêter comme on dit que s’arrête le temps, l’instant d’après en briserait la torpeur. Ce n’était rien. Oui, je voulais bien un dernier verre. Non, Ionesco n’était pas italien... « On connaît mal les êtres », disaient autrefois nos pions philosophes. J’appelais à mon secours le temps d’autrefois, les pions philosophes, la dame docile et brune, l’humour. De l’aide ? Bon. J’avais besoin d’un peu d’aide, j’en convenais volontiers, et d’un quatrième verre, et de retrouver la nuit où brillent les carrosseries, les pare-brise bombés comme des fronts, avec leurs gouttes de pluie tremblantes, et l’on entend au loin glisser les roues soyeuses, marcher les attardés. Nous nous serrions déjà la main. Ton visage s’était refermé. C’était dans l’ordre et je te trouvais laide. J’avais dans la bouche un goût malade. Je voulais courir, être seul. J’avais bu et je souriais. « Il faut se voir, Gilles », m’as-tu dit. J’ai pris ton bras violemment et je t’ai entraînée. Où ? N’était-ce pas sot, ce geste d’amoureux, cette gaminerie qui n’était plus de notre âge ? « Oui, t’ai-je répondu, nous avons beaucoup à nous dire ; veux-tu demain ? »
Après cinq années d’amitié, c’était un premier rendez-vous.
*
Le lendemain, contre toute attente, c’est de moi que nous avons parlé.
Je t’attendais au sous-sol d’un bar où nous avions, deux fois par an, nos habitudes. Deux fois : ce chiffre en a appelé d’autres et je me suis livré avant ton arrivée à des calculs. Je te connaissais depuis cinq années, mois pour mois. Mais te connaissais-je ? Si l’on me parlait de Diane, je répondais invariablement : « c’est ma meilleure amie », mais je mentais. Ce n’était qu’un demi-mensonge : je n’avais aucune meilleure amie que toi, pas d’amie du tout, personne que je connusse mieux, bref : personne. Pas d’ami, ni de confident, ni de famille. Mieux équipé, peut-être aurais-je été un meilleur voyageur ? Je t’avais perdue, parfois, puis retrouvée. J’avais pris, très tôt, le pli de te respecter. Tes airs graves, ta façon de t’en aller de bonne heure, de n’être jamais libre le lendemain ni le surlendemain mais la semaine suivante, – en somme tu m’avais toujours intimidé. Je pensais « j’aurais dû l’aimer », mais sans y croire. Je te racontais tout, toi rien. Il me semblait que ton visage ne changeait pas. Tu t’habillais mieux que naguère et j’aimais ce mieux. Je ne m’étais pas aperçu de l’ignorance de toi où tu me tenais. J’aime demander des conseils, je ne sais pas en donner ; je prenais donc mon parti de tes silences. Nous nous suivions – disions-nous – de loin. Tu avais gagné des dollars à New York : un an d’absence. Tu étais allée en Allemagne retrouver les ruines de ta ville et les rescapés de ta famille : six mois d’absence. Puis tu avais fait de la figuration, joué de petits rôles, dessiné des costumes, géré la caisse d’une troupe provinciale ; de cela, je ne savais à peu près rien. Tu avais parfois l’air, toi, la jeune fille démodée, terriblement de ton siècle, trop pour moi. J’aimais tes silences, qui m’épargnaient d’en apprendre davantage sur toi. Nous nous retrouvions dans des cafés, ou chez moi, ou devant un cinéma. Avais-tu une maison, une chambre avec ses meubles et des livres ? Je n’avais jamais posé ces questions indiscrètes à ma meilleure amie. J’aimais un grand visage calme, une peau toujours brune, une voix qui savait se moquer. Une parole de toi, parfois, avait entamé le mur. Par la faille tout pouvait s’engouffrer. Mais tout, c’est trop. Rien ne passait. J’embrassais le bout de tes doigts, à minuit, sur des trottoirs, car jamais je ne t’avais reconduite « chez toi ». J’ignorais où tu étais chez toi. Parfois tu avais été pauvre, je le savais. Puis tu avais cessé, semblait-il, de l’être. Je ne suis pas curieux. Si les emplois de meilleure amie et de confidente restaient sans titulaires dans ma vie, pourquoi n’en avais-tu pas occupé un autre ? C’est que ma vie était désordonnée. Mais ce n’est pas là l’explication que j’ai entreprise. Et puis, encore une fois, le respect, ce beau prélude à la rancune.
Tu es arrivée. Tu as franchi dix mètres dans le silence avec ton équilibre coutumier. J’aimais cela : tu venais toujours à moi comme une grande frégate aborde un port, comme un cheval bien « mis » mesure ses allures. De tout ton visage, de tes épaules larges, tu me faisais enfin face. Rien n’était changé. Nous n’allions pas compromettre ce parfait mouvement. Tu as tout de suite été sévère, grondeuse, triste : quelle était cette brune docile ? l’aimais-je ? Non, bien sûr ! Alors, si je ne l’aimais pas, pourquoi l’avais-je emmenée au théâtre ? lui avais-je tenu la main ? parlé bas ? J’étais abasourdi. « Il ne faut rien faire qu’on ne veuille, disais-tu, rien montrer dont on ne soit fier... » Et voilà que j’avais mal de nouveau, comme la veille. Mal de toi et pour toi, et je devinais enfin, sous la peau brune, cette course accélérée du sang ; dans ton regard un peu d’égarement, mais obstiné ; dans toute ton attitude un peu de lâcheté noblement campée. Je t’ai pris la main et je l’ai embrassée, une main qui tressaillait et que tu tirais loin de moi.
Mais toi ? Ai-je un instant pensé à toi ? T’ai-je jamais consacré le quart de la prudence, de la clairvoyance avec lesquelles je mesurais les mésaventures de mon sentiment ? Aujourd’hui, alors que toute ma mémoire semble tournée vers toi, quelle part t’en est vraiment réservée ? J’écris « une main qui tressaillait » et je sens encore dans mes doigts le pouls de ce poignet fiévreux sur lequel j’inclinais mon visage ; mais si j’essaie d’imaginer ton mouvement, à toi, pour retirer doucement la main que j’embrassais, ton regard posé sur mes cheveux, le contact de mes doigts, la voix que tu écoutais sans paraître l’entendre, si j’essaie une fois d’imaginer les sensations nées de moi, les résolutions appliquées à moi, ce nœud de secrets, de scrupules et de fatigues que tu sentais alors en toi t’étouffer, et qui était toi, dans cette minute précise de cette soirée de décembre – le 7 décembre –, alors j’ai peur, je perds courage, c’est trop d’ombre, trop de distances, une nuit trop épaisse. C’est toi et ce n’est cependant pas toi. C’est une Diane que tu pouvais peut-être expliquer mais que je ne pouvais pas connaître. Et l’autre, celle que j’avais le sentiment d’aborder pour la première fois, méfiante, refermée sur un demi-mensonge mais cependant prête à se livrer, à déposer les armes, épuisée déjà de dignité, celle-là tu ne la reconnaîtras jamais pour vraie. Tu me diras « c’est ton invention, une invention commode. Celle qui justifie tes répugnances et satisfait ta chère psychologie. Mais je suis une autre. Tu ne connais pas l’autre... » Et chacun de nous répétera cela : « L’autre, une autre... », obstinément, et l’essentiel nous échappera : le poids de ta main dans la mienne, ton mouvement pour fuir, les intuitions animales du corps, ces mouvements qui régissent nos actes au plus secret de nous, pendant que très loin, là-haut, nos – voix jouent à la volonté, à la courtoisie, et donnent leurs ordres aux nuages. Et je ne sais rien de toi. « Vous pouvez vous vanter de la connaître, vous, la vie de Diane ?... » Ni moi, ni personne.
Du dîner, je me rappelle la chaleur du restaurant et la honte que me donnaient mes joues rouges, mon air de collégien qu’on félicite pour un prix d’excellence. J’aurais voulu être naturel. Mais le secret d’être naturel avec ces pommettes de bonniche, ces tempes qui battaient ? J’ai exigé du maître d’hôtel qu’il fît retirer une lampe. J’avais mal aux yeux, disais-je. On me regardait avec surprise et un peu d’ennui car je souriais mal. Puis j’ai fini par m’asseoir en face de toi, afin de te dérober mon profil qui me faisait soudain horreur. On est venu changer de place mes verres, mon assiette, et le silence de réprobation me faisait ricaner. Je sentais entre nous monter, se tendre, fléchir ces sentiments qui en étaient à peine, comme des cordes, comme des liens, et je souhaitais que quelque chose – mais quoi ? – se rompît.
– Comme il fait chaud, ai-je dit bêtement. (Bêtement, mais en imposant à ma voix un ton de douceur.)
– Si c’était l’été, nous serions allés à Garches...
« Garches » ; le mot sentait l’arbre, la route que les phares inventent et perdent. Encore une de nos habitudes de deux ou trois soirées. On y dînait dehors, au bord d’une pelouse bleue. Il y avait un lilas démesuré, chargé de fleurs comme le sont les hortensias de Capri. Je me rappelle la chaleur et un de tes mots, un seul. Mais je savais de quoi tu voulais parler. « Une personne » m’as-tu dit. La phrase était sur l’usure des sentiments, sur le poids du passé. « Il arrive qu’une personne que l’on a aimée vous aime soudain trop, ou mal, et que son affection vous pèse. On se sent ingrate, on voudrait se le reprocher, mais l’envie de fuir est la plus forte. Et de la voir souffrir... » Qui, la ? Bien sûr : la personne. – Je suis resté muet deux bonnes minutes, mais tu ne te moquais pas. Tu attendais de ma tête qu’elle fût plus affranchie de préjugés que ne l’était ton vocabulaire : à moi de comprendre. Mais « une personne » était de trop. Je connaissais cela. C’est ce que disent, dans les bars, les vieilles tantes au ventre en pointe. Ils parlent à mi-voix du « cœur », d’une « personne ». Mon sang se promenait enfin, ma tête redevenait froide, si froide. Je ne sentais pas de colère ; je n’avais guère envie de répondre ; je regardais, sur des boiseries du mur, des écussons « fantaisie », comme il existe du rhum « fantaisie », pour arroser les babas. C’est la réflexion que j’ai faite, sur les babas. Non, pas pour te blesser, simplement parce que les mots – fantaisie, baba – étaient cocasses et rendaient bien compte de mon envie de rire un peu morne. Tu n’as pas eu l’air blessée. Tu étais docile, déjà, patiente comme une élève qui a mérité sa punition. Tu n’étais avide que de confidences. C’est ce que je me répétais. Ma voix s’était empâtée ; que dire ? L’indulgence, la compréhension, des conseils ? Ce que tu attendais de moi me dégoûtait. J’entendais ta voix bien mesurée, timbrée bas, celle qui avait dit la veille « n’as-tu pas froid, au moins ? » Puis la pitié relayait le dégoût, et après la pitié venait une intelligence supérieure des choses. Que diable, étais-je si sot ? Je prenais mes distances. Une amie bien audacieuse, voilà ce que j’avais ; une personne de son siècle, curieuse de tout ; de la pudeur mais de l’audace ; des goûts rares, le vertige des explorations. Ta main tressaillait-elle toujours ainsi dans une autre main ? La voiture, le réchaud, la clé. Non, je n’avais pas mal. Cette demi-confidence, ce mot pour un autre, cet amour encombrant qui avait perdu prénom, sexe et visage, tout cela se passait loin de moi. Il existait un univers cohérent, ailleurs, avec ses mots de passe et ses plaisirs ; tu faisais, toi, Diane, partie de cet univers-là. C’était tout. Il était bon, soudain, et secourable, que nous fussions assis côte à côte, que nos visages fussent de profil comme la veille. Bon pour le symbole, et bon pour nos regards qui s’évitaient sans effort.
Lorsque j’ai parlé, ma voix et mes paroles ont sonné juste, mes conseils ont été tendres, mes allusions légères. Je paraissais avoir ruminé l’indifférence, poli ses formules, raffiné sur le ton. De l’indifférence ? Dans cet instant tu n’attendais rien d’autre de moi. Il est des paroles qui exigent d’être dites, seulement dites. Entendues, comprises, commentées ? à peine. Autour de nous le bruit enflait et retombait, des visages passaient dont nous méprisions l’épaisseur, la sûreté terrestre. Quelque chose en nous se glissait à la place du vide de tout à l’heure, une paresse, une envie de ne rien envenimer, de laisser couler le soir. « Diane ? m’avait-on dit un jour, mais vous ne connaissez donc rien de sa vie ?... » Ainsi, j’avais été prévenu. « Nous vous l’avions bien dit. » « N’avions-nous pas raison ? » Quelque part dans Paris existait un nous qui avait su, compris, deviné, qui avait eu raison. Mais à côté de moi je ne voyais qu’un visage un peu marqué dans ses points sensibles – aux yeux, au front, au cou ridé de rouge –, un corps que je regardais avec une stupeur presque émerveillée, un plaisir de touriste puisque c’était un corps étranger. Je ne voyais qu’une femme de vingt-cinq ans se lever, poser sur ses épaules (« il fait si chaud... ») un manteau que j’aimais, m’adresser un sourire raisonnable et marcher devant moi. Si je l’appelais – « Diane » – elle se retournerait en levant les sourcils. Elle n’était pas une inconnue. Je pouvais l’appeler, reconnaître son visage. Elle répondait à son nom ; elle répondait à ma mémoire. Pourquoi le monde ne s’arrêtait-il pas là ?
J’avais hâte de te quitter. Lorsque nous nous sommes dit bonsoir je t’ai embrassée. La lenteur de nos gestes et le silence pendant que nous marchions semblaient être une seule qualité du soir, pas exactement de la lenteur, ni exactement du silence, mais de la fatigue, de l’ennui peut-être. Aujourd’hui, je pense à l’envers de mes gestes, à ce qu’ils étaient pour toi si tu les interprétais. J’avais pris ton visage dans mes deux mains, les doigts sous ta nuque, et j’ai posé mes lèvres sous tes yeux, puis à l’orée de tes cheveux. Je me sentais dispos, si calme. J’ai pensé : « Si je prenais ses lèvres, maintenant ? » Mais c’était un geste inconcevable. On ne prenait pas les lèvres de Diane. Je redoutais je ne sais quel sacrilège. Et puis j’étais si loin.
Il a bien fallu, la première fois, aimer en toi quelque chose. Comment ai-je franchi le pas ? Depuis cinq années, j’avais inventé ces trésors qui enrichissent tout, sauf l’amour : le respect, une estime sans défaut ; je connaissais par cœur tes qualités, je n’avais rien à te pardonner, je n’avais pas besoin de mauvaise foi pour t’aimer. Je ne t’aimais pas. J’ai donc aimé tes cheveux. Ils sont presque blancs. Ce blond lavé, ce blond des mômes allemands qu’on voit jouer au bord des routes te donnait un bel air de vertu, de santé. Avec ça tu t’habillais de verts pomme, de rouges minium. Tu n’étais déjà plus si jeune et tu ressemblerais toute ta vie à une collégienne danoise, aux couleurs d’une clôture de jardin. On peut te regarder de près ; cela aussi je l’ai aimé, ou plutôt j’en ai découvert le plaisir avec nos premiers gestes. On ne dira jamais assez le bon goût des peaux propres. Tu étais une personne toute poncée, lissée par l’eau comme une pierre de la rivière. J’étais habitué aux peaux malades des Françaises, à leurs yeux tricheurs et à leurs bouches pleines d’odeurs. Ce visage de plein air que tu as me nettoyait le regard. J’entends couler de l’eau quand je pense à ton corps. Tu parlais souvent de ton enfance, des forêts, des torrents, de la promenade du Kursaal et des boutiques où l’on vend des colliers d’améthystes. J’imaginais les étés de ton enfance sur des plages de Poméranie au sable blanc où pourtant tu n’étais jamais allée. Les après-midi de dimanche, un pasteur aux cheveux ras vous entraînait en longues marches, entre les petites villes d’eaux de l’autre avant-guerre. Tu étais mon amie allemande. Je me rappelle la nuit où j’ai vu ton corps pour la première fois. Il m’a paru invulnérable aux blessures de la fatigue et des villes, préservé des rougeurs, des ampoules, des sournoises démangeaisons. J’embrassais tes genoux, le saillant de ta hanche.
Ce fut, cette première fois, un des premiers jours du printemps.
Entre temps, nous nous étions vus seulement trois ou quatre fois, mais toujours avec un air d’intimité assez nouveau. Une fois même, tu m’as convié à dîner chez tes parents, dans cette maison où tu n’habitais plus (je le devinai à des allusions) depuis des années. J’aimais que ton père fût moqueur et maigre, et son accent allemand qu’il accentuait comme à plaisir pour parler de Wildbad et de la maison que vous aviez abandonnée.
Des gens, toujours des gens, m’avaient parlé de toi. Le nom de Geneviève revenait dans ces chuchotements. Je répondais « oui, oui... » comme si cela allait sans dire. Des amis nous voulaient du bien : ils organisèrent une rencontre et Geneviève y fut conviée. Je le sus à temps pour tomber malade. Je connaissais la maison : elle était vouée aux filles seules. Toutes les sortes de filles ; réunies, elles devenaient hystériques. L’une avait de gros seins, l’autre une voix de matelot. Je détestais l’odeur du tabac noir, les gestes brusques, les personnes à l’esprit libre. Je passai ce soir-là, seul chez moi, un mauvais moment à penser à toi. On me téléphona pour prendre de mes nouvelles. Les garces me tutoyaient de plein fouet, comme on fusille. J’écoutais ces tu, ces bons gros mots et je me disais : « Pourquoi ressemblent-elles à leurs caricatures ? » Ma voix mauvaise pouvait être mise sur le compte de la migraine ; je demandai trois fois « passez-moi Diane ». Si tu ne savais pas ce que c’est que la cordialité d’un homme, sa familiarité, son dédain, tu l’as appris ce soir-là. Je menai cela rondement. « Mais tu as l’air bien heureux, ma Diane... » Tu as couvert tranquillement ma voix de ton bonsoir. J’imagine que tu collais très fort l’écouteur à ton oreille afin que l’on crût à mon silence. Tu fis comme si nous n’avions plus rien à nous dire pour raccrocher sans scandale. Doucement. Ma main tremblait de colère, mais quelque chose en moi t’approuvait. Il m’importait beaucoup que tu fusses fière, même contre moi. C’est le lendemain que je t’ai envoyé une lettre bourrée de mots équivoques qui pouvaient passer pour des regrets, de la colère, les témoignages d’une espèce d’amour.
Je passe vite sur ce printemps. Je voudrais te dire seulement ce que tu as ignoré : les symptômes encore douteux de la maladie, ou si fugaces, si vite enlisés dans une santé apparente que j’en perdais moi-même jusqu’à la crainte vague que laissent ces avertissements. Je conserve le souvenir de nuits brèves, de traversées de Paris dans la lumière égale de l’aube.
Le premier soir nous nous étions retrouvés tard. C’était peu de jours après cette lettre que j’avais écrite. Je t’attendais à la terrasse d’un café, à quelques pas d’une maison où tu avais dîné. Je me disais : « Des gestes, il y aura sans doute des gestes... » Car il semblait que nous en fussions arrivés là. Pas de désir en moi, ni d’impatience ; rien qu’une surprise calme, l’impression que notre moment était venu. Je ne savais pas encore que ce moment, tu l’avais, toi, choisi. Je ne croyais pas davantage avoir pris l’initiative de l’aventure. De même que se passent les douleurs, que se passent les chagrins, je pensais que l’amitié, pour nous, avait passé ; elle laissait un trou à combler ; ce goût d’oser. Mais non, rien ; pas même ces « réflexions », rien qu’une patience ouverte, rien qu’un peu de curiosité mêlée à beaucoup de tendresse, et l’envie persistante que la vie rebondît.
Tu es arrivée et je t’ai vue d’assez loin. Tu fronçais le nez comme font les myopes. Tu portais une robe bleue que j’aimais, qui découvrait tes épaules. Je restai un moment dans mon coin pour te regarder. Tu étais de bonne race. Je fus surpris de te connaître si bien, de trouver si familier ton visage. « Ainsi, me disais-je, ainsi, cette Diane... » Oui, le moment était venu, l’opération tombait juste ; j’ai agité la main et je me suis levé.
Tu avais bu. Je pensai une seconde aux timides qui avalent un ou deux rhums, au zinc, avant les entrevues importantes. Je me sentis abreuvé d’eau de Vichy, lucide et un peu honteux de l’être.
Tu as pris ma main dans la tienne, très vite, et tu as parlé. Tu parlais bien, avec drôlerie, je te trouvais confortable. Ce premier soir je touchais au port. Il me vient le soupçon, aujourd’hui, que tu avais peut-être le sentiment, toi, de te jeter à l’eau ? Ces comparaisons ne sont pas inutiles.
Dans la voiture je t’ai embrassée. Je me sentais les doigts cruels lorsqu’ils caressaient tes cheveux. Je ne tremblais pas, je ne perdais pas pied. De cela je suis sûr. Il y avait ta bouche, ouverte à mon baiser avec une espèce d’avidité. « Ivre », pensais-je, « ivre et savante, et si bonne... » Ainsi cohabitaient déjà le soupçon, la méfiance, le plaisir. Tu t’étais dénouée comme dans le sommeil. Ton corps était long, amolli, chaste, je n’osais pas porter la main sur lui. Rien que cela : ta bouche, ce baiser d’adolescente avertie, le goût vague et chaud du vin que tu avais bu, le tournoiement de ma tête si je fermais les yeux. Au bout de notre souffle nous avons séparé nos lèvres entrouvertes. « Diane embrasse », ai-je pensé. Ainsi les militaires se signalent l’aubaine d’un bistrot : « La Josette couche », ou les gens bien constatent avec estime « Brigitte monte », « Hélène bridge ». Ce baiser devenait un talent de société, une compétence sportive inespérée. Tu connaissais donc le tango, les voitures, la voile et le baiser. Et j’avais honte. Je me rappelais l’honneur où je t’avais tenue. Sous prétexte d’amour, comment allais-je te traiter ? Combien de femmes avais-je embrassées dans cette voiture ? Combien de mains caressées, de doigts comptés en jouant, de gestes glissés dans l’ombre, avec sous les miennes des lèvres qui disaient non ? Ne pourrais-je pas, avec toi, habiter une autre maison, et si les mêmes mots devaient servir encore, me poserais-tu à temps l’index sur la bouche ? C’était à toi que je faisais confiance. Tu me détournerais d’un surcroît de sottise, de la vulgarité qui colle aux hommes, la nuit, comme une mouche.
Nous sommes sortis de la voiture et nous avons marché le long du quai. C’était cette rive de la Seine qui longe l’île de la Jatte. En face de nous retentissaient des coups sourds et l’on voyait trembler le reflet rouge des fourneaux. Un peu de vent venait parfois, avec son bruit de forêt, des collines de Sèvres et de Saint-Cloud. Debout, bien droits au bord de la route, nous nous embrassions encore. Tu as laissé tomber ton sac et j’ai entendu le tintement d’un trousseau de clés. « Une seule clé – Une voiture – Un réchaud... » Je me suis penché sur toi avec une colère très douce, presque résignée : tu n’étais plus jeune, ta bouche n’était pas étonnée.
Une voiture est arrivée dans son fracas de lumière et de ferraille. On a poussé des cris. Parce que le bruit et les phares avaient passé sur nous comme une vague nous nous sentions plus immobiles, et la nuit était redevenue sombre. Il ne fallait pas parler. Accroupis, nous avons ramassé le sac et cherché les clés. J’ai gratté une allumette et tu m’as tenu la main sous le visage. Tu m’as regardé. Comme tes yeux étaient grands ! Je devais ressembler à Frankenstein, avec des ombres dansantes et des joues creuses. Tu as répété mon nom plusieurs fois, et soufflé toi-même l’allumette. Le vent passait sur les arbres du quai ; tu as frissonné. Oui, Diane, ne t’étonne pas, ce sont bien des souvenirs d’amour.
Beaucoup plus tard, le jour s’est levé. Nous nous étions à demi allongés sur le talus qui descend vers la berge. Je t’avais enveloppée dans la vieille couverture de la voiture, une. couverture destinée aux pannes. Elle n’avait pas servi depuis l’été précédent, lorsque l’orage, derrière les Baux, avait noyé les fils des bougies. Je l’avais alors jetée comme une cape sur mes épaules. On entendait au loin le tonnerre sur les montagnes et les cigales crissaient dans le fossé. Une jeune fille, dans la voiture, me souriait. « Mousquetaire », avait-elle dit. Ainsi des images et des mots anciens passaient-ils sur cette nuit de mai, comme un film sur un autre film, et la nuit finissait derrière le Mont-Valérien. Tu t’es endormie un moment et ton visage est devenu mort. Il m’a fait peur ; je t’ai secouée en riant. Nous nous sommes. levés et nous avons couru la main dans la main ; il est entendu que les amoureux font ainsi.
Porte Maillot, nous avons bu un café dans le premier café qui s’ouvrait. Je connais les bistrots de l’aube. L’hiver une brume sournoise y pénètre et l’on entend rire des conducteurs d’autobus. Mais le printemps de notre premier matin promettait d’être chaud. Tout ce qui deviendrait bleu et doré était d’un gris lumineux, un peu tremblant, comme est la lumière sur la mer. Nous parlions d’autre chose. Nous étions immobiles, drogués.
Je ne me suis pas couché. La matinée a passé vite. Je me sentais une tête légère et le sommeil me dépêchait ses lentes ambassades. Je pensais : « Je vais lui faire déposer vingt roses, lui envoyer un pneumatique au théâtre ; non, pas au théâtre, elle n’y sera pas ce matin, plutôt chez elle. » Mais je craignais de te faire réveiller, et le temps passait. J’ai cessé plusieurs fois de penser à toi. Ton image s’absentait de moi furtivement ; c’est son retour qui me surprenait. C’était un premier matin, le mois de mai, une expression nouvelle sur un ancien visage.
Cet engourdissement a duré. Tout le jour, d’abord, puis la nuit suivante à côté de toi, puis plus longtemps, beaucoup plus longtemps. Je me souviens des aubes. Le temps était beau comme pour un été de guerre. Tu n’étais plus la Diane ancienne, tu n’étais pas non plus « ma maîtresse ». Les pillards lorsqu’ils font main basse sur des souvenirs de famille, ou les vagabonds lorsqu’ils s’installent dans une maison abandonnée, connaissent sans doute ce sentiment d’étrangeté à tout, d’absence à eux-mêmes autant qu’aux inconnus qu’ils volent. Ainsi me paraissais-tu, avec ton corps qui m’appartenait, tes lettres déposées par surprise dans ma voiture ou glissées sous ma porte, plus mystérieuse, moins abordable encore que naguère. « Vous pouvez vous vanter de la connaître, vous, la vie de Diane ?... »
Vous ? Moi ? Il s’agissait bien de l’ancienne Diane ! La nouvelle m’occupait assez, sa vie qui semblait avoir commencé avec moi le matin du onze mai ; ses docilités d’esclave élevée pour moi, pour me plaire et pour m’aimer. Pas de dix mai dans ta vie. Pas d’avril. Pas d’hiver. Une enfance, peut-être, une lointaine enfance ? Ses forêts, ses maisons qui sentaient le bois, ses myrtilles et ses tartes ; des champs, les bâtons que l’on taille à coups de canif comme un garçon. Tu étais venue jusqu’à moi depuis une zone incertaine du temps, sans habitudes ni mémoire ; tu avais adhéré à moi comme un désespéré prend le parti des révolutions. Tu étais présente, entière, donnée ; promise et gardée de toute éternité ; née de moi et pour moi ; mienne, mienne, mienne ! J’étais ahuri sous ce don. Sans méfiance ni joie. J’étais présent à toi comme tu l’étais à moi. Je répondais « oui » à tous tes « oui », « non » à tes « non n’est-ce pas ? » J’étais le convalescent d’une longue maladie qui s’était appelée « absence de Diane ». Je voyais embellir ton visage. Tes robes ressemblaient à ce que j’aime, tes mots aux mots que j’aime. Notre amitié, ces années capitalisées à tout hasard, révélaient soudain leur richesse : tu savais tout de moi, tu avais tout appris, ou presque tout, et tu allais deviner le reste. Ce billet un peu absurde pris à notre loterie était sorti gagnant. Tu volais de victoire en victoire.
Le premier soir tu m’avais dit : « Je veux te montrer ma maison. » J’avais aimé le mot « maison » et ce possessif de petite fille. En moi la moquerie ne désarmait pas tout à fait. Cette petite fille-là, je m’en méfiais encore. Mais il est plus facile de ressembler à des amoureux que de garder la tête froide. J’avais pris le parti d’aimer ce ton famille, ce rien de puérilité que les vieilles femmes inventent pour leurs hommes.
Le second soir je t’ai suivie. Tu aurais pu me dire : « C’est rue de Varenne », et me laisser aller. Cela t’a paru trop simple et tu as joué à m’indiquer le chemin rue après rue, carrefour après carrefour. Moi je croyais ne penser à rien, mais en vérité je pensais : « La nuit est fiévreuse, un peu folle et lente comme les nuits du début de l’été. » Puis à chaque nouvelle direction que tu m’indiquais je constatais : « C’est donc ainsi ? C’est donc ici ? » Un moment encore et j’allais savoir à quoi m’en tenir. Comme les secrets paraissent misérables lorsqu’ils sont enfin livrés !
La maison, c’était ton premier secret, celui qui contiendrait pour moi tous les autres, une ville offerte à mon pillage. Ai-je su, lorsque devant la porte cochère j’ai pris cette seconde et ces deux mètres de recul qu’affectent les futurs acquéreurs, ai-je su que le mal commençait ? J’avais la tête vide ; j’étais même étonnamment loin de toi, les mains enfoncées dans les poches, le visage sans doute fermé, et je ne répondais pas à tes plaisanteries. Plus d’humour, ni de méfiance. J’avais désamorcé mes armes. J’avais un peu de hâte que cela fût consommé. Nous étions trop adultes, je le sentais bien, pour monter à l’amour comme à une bataille, comme à une prouesse émouvante et rare. Il nous fallait traverser les préliminaires à la sauvette. Ensuite nous prendrions notre temps.
C’était un immeuble solennel, tout y était trop vaste : des plafonds de quatre mètres, les marches de l’escalier assez larges pour contenir deux pas, une ampoule perdue dans un lampadaire de style noble. Tu n’as plus parlé. Tout est allé vite. Trois étages – et je me souviens de l’usure des marches, qui les rendait brillantes et les inclinait légèrement –, une porte, l’antichambre à travers laquelle tu m’as précédé, une pièce qui me parut immense, une autre plus petite. L’une et l’autre vides, aux parquets durs sous la chaussure, aux boiseries sans âge. Tu habitais un appartement vide. Comme une somnambule, tu tournais devant moi des commutateurs, puis d’autres, et pour aller de l’un à l’autre tu avais une démarche en ligne brisée. Les portes se fermaient bruyamment. Sur ma droite j’ai vu un miroir piqué, un fauteuil Voltaire, une table sur laquelle étaient empilés des magazines. Dans la rue, très loin, on a entendu un fracas de tôles et de verres brisés, puis un cri, mais si loin, dans un autre monde sans doute, où l’air était épais, le soir chaud, et les femmes s’y promenaient avec des visages blancs. Il ne paraissait pas possible d’ouvrir ces hautes fenêtres sur la rue, de se pencher pour voir des ombres courir vers l’accident. Tu étais toute durcie. Tu me paraissais, dans l’ombre, très pâle. Nous sommes arrivés dans une partie de l’appartement qui donnait sur la cour, j’ai deviné le tapis sous mes pieds, l’air a senti ton parfum, quelque chose est tombé, qui a roulé, puis la lumière est venue. Tu étais inclinée sur un lit couvert de laine écossaise ; la chambre était bleue et jaune.
Toi, tu savais. Tu venais d’accomplir des gestes comme en rêve, tu connaissais le froid des deux salons, le vide sonore puis l’étouffement du couloir, l’éclat de la lampe. Je ne pensais pas à ton angoisse. J’étais à l’intérieur de la mienne comme un animal dans sa tanière ; on ne m’en débusquerait pas. Je te voyais faire d’autres gestes, maladroitement, implorer mon secours, et je savais qu’il me fallait t’aider, que ta panique valait bien la mienne, mais ta panique faisait partie de ce que je voulais connaître, et je la mesurais, je la pesais, il serait temps plus tard de t’en guérir. Je savais ce qui allait venir ; les pauvres paroles : « Un peu jeune fille, hein ? » Ou bien : « Naturellement, tu détestes le Charles X... » Puis les pauvres gestes : le coup de peigne, la bouteille et les deux verres, peut-être un disque sur l’électrophone. Cela faisait de plus en plus mal : je regardais les objets. En moi tout se disloquait, ou remuait comme de l’eau, ou battait comme le cœur. Je faisais l’inventaire : des opalines bleues, le chintz brillant, les livres dont j’aurais dû m’approcher pour lire distraitement leurs titres. J’aurais tiré un volume au hasard et jeté une phrase commençant par « tiens... » Tu serais venue près de moi, tu aurais posé un genou sur le lit et nous aurions lu un instant côte à côte. Tu aurais dit « ta main... » (les amants qu’on va prendre ont toujours de belles mains). Ma main dans la tienne, tu l’aurais regardée comme avec émerveillement, portée à tes lèvres peut-être, et j’aurais dit « petite esclave, je t’affranchis de ta servitude ». Les têtes, alors, font chacune leur quart de tour, leur moitié du chemin ; c’est ainsi, n’était-ce pas ainsi que tu avais appris à faire ? J’avais froid. J’étais si raide, si noir, si froid que jamais plus je ne pourrais bouger. Tu as dit : « Aide-moi, s’il te plaît. » Mais il s’agissait de déplacer une lampe. Je me suis approché. Bien sûr, tu pleurais. Je me suis senti vulgaire, d’une lourdeur de vieux. Je t’ai enlacée très fort pour en finir.
Mais ce n’était pas si simple. On en finit avec une résistance, avec un scrupule. Mon affaire, à moi, c’était le froid, l’air sombre, cette paralysie, la distance inconnue qui me séparait de toi. Ton visage sous le mien, avec ses yeux fermés, ne révélait rien à mes yeux ouverts. Tu devais comme moi sentir le silence de ton corps. Et tu savais qu’au silence on ne peut pas répondre. Soumission, révolte, bonheur passaient comme de beaux animaux hors de notre portée. Tu as éteint la lampe, toi. Tu m’as attiré vers le lit, toi. Tu as secoué en riant doucement ma cravate comme font les amoureuses délicates pour exprimer le désir. Toujours toi. J’étais absent à nos premiers gestes d’amour sans être présent à rien, qu’à cette stupeur presque haineuse. Car je t’en voulais. Tu étais là pour répondre à toutes les questions. Tu étais là pour combler un désir fantomatique enfui soudain, qui peut-être, près de ton corps, allait renaître. Un peu de bleu venait des fenêtres et posait sur ton visage des sentiments improbables : ennui et peur. La peur, c’était pour moi, elle m’était réservée. Peur de ne pas assez te vouloir, peur de m’écarter enfin de toi, de devoir abaisser les paupières sur des yeux qui peut-être me voyaient. « Ne pense à rien », t’ai-je dit, « ne pense pas... » – « Toi ne pense pas. » Tu savais donc ? Puis la trivialité de ces trois phrases m’a sauté à la tête. « Ne pensez pas ! Ne parlez pas ! » J’ai enfoncé mon front dans ton épaule. Tu respirais avec une grande paix. Loin, plus loin encore que tout à l’heure, on a entendu des sifflements et des bruits de moteur. J’ai aspiré de longues rasades d’air chaud et de parfum. J’ai pensé à la nuit, avec ses rues et ses fenêtres closes. J’ai aussi pensé qu’il ne fallait pas t’humilier. Des forces encore vagues remuaient en moi. Une de mes mains s’est refermée très fort sur ta nuque, l’autre t’a serrée à la taille. Les mains ! Les jolies mains des amants. Dans la nuit elles perdent leurs ongles bosselés, leurs jointures épaisses et le jaune brûlé du tabac. Elles deviennent joueuses et inventives. Tu savais maintenant que nous allions nous aimer ; tes mains le savaient, qui comptaient doucement mes côtes, caressaient mes hanches froides. Une femme, elle prend le corps de l’homme et le guide. Elle le met en elle. Elle cherche avec ses doigts, doucement, l’homme, et elle le met en elle. Sa tête, loin de là, est occupée à inventer des musiques et des flammes, ou peut-être à colmater les fuites de la mémoire. Mais sa bouche murmure ou parle, sa bouche murmure des mots de vachère. Toutes – les femmes – croient à l’impunité de l’ombre pour les doigts et pour la bouche. Voilà, nous étions près d’arriver. La colère m’a tenu lieu de désir. Un peu de violence, enfin, m’est venue pour te prendre. Je suis entré dans cette douceur, dans cette tempête brûlante. Tu savais. Tu reconnaissais. Tu comparerais. Tu étais ouverte. Tu t’étais déjà ouverte. Une ou cent fois. Une ou mille fois, qu’importait ? Tu étais une nouvelle femme, cela allait sans dire. Nous étions des personnages de goût, civilisés, policés par de longs usages. Tu étais cela ; tu n’étais plus que cela. Une femme qui s’était ouverte, qui savait s’ouvrir, une autre femme, et tous tes mots avaient servi. Jusqu’à tes gémissements qui avaient servi ; jusqu’à ton cri ; jusqu’à cette angoisse que je percevais et dont j’avais pitié. Tu dirais ensuite ce que tu voudrais. Par cœur ! Je connaissais tout ça par cœur ! A partir de cet instant-là tu allais me prodiguer les explications. Moi, je pourrais toujours répondre : « Et les doigts ?... »
Plus tard je t’ai vu le visage d’après une naissance. J’ai souri. Je suis entré dans l’illusion de Diane.
*
Mai, juin et juillet : je me rappelle des fins de jour, des aubes. Je ne me rappelle rien d’autre, c’est vrai. Mon métier, le tien, l’argent, ont déserté ma mémoire. J’avais abandonné le cabinet de Rama-telle enfin guéri, les consultations du dispensaire m’ennuyaient. Je ne voulais plus entendre parler de malades. Une fois de plus je vivais dans une aventure comme sur une île. La vie quotidienne devenait un long sacrifice offert à Diane, un art de mieux l’aimer, une science de la faire rire. Faux ? Si l’on veut. Aurais-je noté au jour le jour nos horaires, nos paroles, que cette description du paradis semblerait absurde. Ma mémoire a seulement compté : trois mois de paix. Si je la fouille je sais que la guerre préparait déjà ses éclats. Si je fouille mieux encore j’accroche à des dates, à des lieux, ce sentiment incertain d’avoir eu mal. Je puis énumérer les dates – un matin aux Invalides, un dîner rue Descartes – et les lieux, ou plutôt le lieu, le seul, dans lequel je me suis vite retrouvé comme un obsédé dans sa prison : ta chambre et l’appartement vide.
Ta chambre, dès le premier matin, je n’y vis plus que des objets. Ce n’était plus un lieu fermé, un abri, un ensemble de signes grâce auxquels apprendre ton histoire. C’était un musée d’épaves, un répertoire de petits faits devenus petits objets : boîtes, photographies encadrées, statuettes mexicaines, maquettes de décors. Le premier soir tu avais dit : « Les amis qui m’ont prêté cet appartement... » Un autre jour : « C’est un appartement divisé en deux... » Puis je ne t’entendis plus parler que de « ta chambre ». Sans le savoir je versai « les amis » au dossier Diane. Ils y rejoignirent « une personne » et le profil enfantin de Geneviève. Sans le savoir non plus je me mis à comptabiliser les objets. A qui appartenaient-ils ? A qui la table Charles X ? (que je risquais de ne pas aimer.) A qui les fauteuils si légers, les disques posés partout et sur lesquels on risquait toujours de marcher ? A cette époque, il m’arriva de penser à toi comme à la gardienne d’un stock de cadeaux sans destinataires, d’objets trouvés. Une nuit, je rêvai d’une Diane vendeuse d’Uniprix, vêtue d’une blouse et rangeant maniaquement la machine à écrire blanche, le petit âne iranien, les huit manteaux que j’avais vus dans la penderie. (Et huit m’avait paru un chiffre absurde. Une femme riche possède douze manteaux, une pauvre deux ; et toi, tu devais en avoir quatre, exactement quatre, exactement la moitié de huit.) De même tes goûts. Où était ton goût dans ce choix des romans, de moquette, de tissu pour rideaux ? Il me semblait glisser sans cesse d’un goût à un autre. La grande photographie – des sapins d’Allemagne – divisée en trois rectangles et devenue paravent, je t’y reconnaissais. Ainsi que dans la table un peu lourde. Mais que penser des images d’Epinal, aux tons trop vifs, du ridicule animal en peluche posé sur le lit comme sur les lits de toutes les filles françaises ? Là-dessus je te posai un soir, pendant que tu te maquillais dans la salle de bains, la question qui me brûlait les lèvres. « Mon pauvre ours-chat ! » m’as-tu répondu en riant. « Tu es le premier à ne pas l’aimer. Papa me l’avait rapporté de Cologne pour mes quatre ans, ce doit être mon plus ancien souvenir ; j’avais pleuré d’émotion toute la soirée ; mais je ne sais pas si je me rappelle bien cette soirée, ou seulement le récit attendri qu’on en faisait dans la famille à chaque anniversaire... » Puis j’ai entendu des bruits de cristal, de boîtes que tu fermais. J’avais pris à bout de bras l’ours-chat (en effet ses formes s’étaient dénaturées dans une direction incertaine) et je le contemplais. J’ai ouvert la bouche pour répondre quelque chose. Mais quoi ? Je tenais ma pièce à conviction avec un peu d’horreur ; pourquoi avais-je mêlé à tout cela ton enfance ? Tu es sortie de la salle de bains avec un visage animé : je venais d’évoquer un épisode que tu aimais de ton folklore familial. Tu as souri sans parler et nous sommes sortis.
Je puis recenser vingt scènes assez semblables à celle-là. Si j’y mets de l’ordre, j’ai le sentiment de décrire un appartement. Il y a le soupçon de la cuisine, l’orage du grand salon, la tristesse du cabinet de toilette. Et mes questions, qui étaient partout, posées comme des regards... A qui la machine à écrire blanche sur laquelle aurait pu écrire le pape ? Et la boîte de couleurs en merisier ancien, pleine de tubes de gouache qui paraissaient toujours neufs ? Je ne sais pas pourquoi, mais rien parmi ces objets que tu touchais sans cesse ne paraissait t’appartenir. Dès que tu entrais dans ta chambre il me semblait que tu occupais une vie prêtée. Sans doute, si je t’avais posé une seule question, tout le mécanisme encore fragile des hypothèses se fût-il déréglé ? Mais je ne concevais aucune question de détail. C’est l’ensemble des objets, l’ensemble du temps et des pensées qui étaient concernés par mon soupçon. Bonne ou mauvaise, une seule réponse sur un seul point ne m’eût pas satisfait. Par exemple il t’arriva un certain soir où il faisait frais de venir à l’un de nos rendez-vous vêtue d’un manteau rouge que je fus sûr de reconnaître. Je ne me rappelais pas l’avoir vu dans le placard où tes vêtements étaient pendus. Tu étais donc allée ailleurs, et là, ailleurs, tu l’avais essayé, tu avais décidé de le porter ce soir-là, peut-être même avais-tu laissé – ailleurs – un autre manteau qui t’appartenait, le vert à chevrons, ou le beige d’allure vaguement militaire ? Je n’allais pas commencer par des questions si simples, et dont les réponses à leur donner allaient presque sans dire. Je fus étonné de n’avoir pas mal, de ne pas pousser ma curiosité davantage. La poche à venin, si petite encore, aurait pu éclater dès ce moment-là. Mais le manteau rouge t’allait bien, des hommes s’étaient retournés sur toi ; peut-être ton air heureux décida-t-il de notre sort pour six mois. Et puis ton mensonge – puisque c’était bien un mensonge – me paraissait le comble de la nouveauté. Ainsi, l’on avait raison, tu menais bien une double vie ! Pouvait-on me manquer à ce point de respect ? Je ne sais ce qui l’emportait en moi : goût du drame, paresse ? ou plutôt l’habitude d’une drôlerie fiévreuse, qui émoussait si bien les pointes dangereuses. Je ne détestais pas d’avoir l’air dupe ; de contempler ton air satisfait, de mesurer ta sécurité en la sachant si fragile. De ce jour, je me mis à surveiller ta garde-robe. Le manteau rouge m’avait instruit dans cette équivoque, que ce qui allait à l’une allait à l’autre aussi bien. De sorte que je ne savais d’où partir pour mes investigations. Tu pouvais, de ces vêtements que je comptais en ton absence, avoir tout emprunté, tu pouvais aussi prêter n’importe lesquels. Peut-être donc ne possédais-tu pas six robes, quatre jupes et deux manteaux, mais dix robes, ou aucune, etc. Ce n’est déjà pas si plaisant, lorsqu’on aime une femme pour la première fois, de devoir lui retirer des vêtements choisis pour plaire à un autre, des bijoux offerts sans doute par un autre, mais cette incertitude absolue où m’avait plongé l’incident du manteau rouge, tu ne peux deviner combien elle me crispa souvent le visage ce printemps, et précisément les soirs où tu arborais sans doute pour moi – robe, collier, visage – ce que tu possédais en plus indiscutable propriété. Ainsi va l’injustice.
Il ne fallut pas quinze jours au soupçon pour régner. Ce fut comme si l’on me fournissait une seconde conscience, toujours aux aguets. Elle virait au noir chaque image du monde réel où tu croyais vivre, négatif d’un film heureux dans lequel tes clairs sourires devenaient ombres et nos franches clartés mystère. Et puisque nous en sommes aux photographies, je ne sus jamais avec quel appareil avaient été pris les centaines de clichés entassés dans des boîtes que nous étalâmes par terre un soir. Il y avait une boîte « Tunisie », une boîte « Egypte », etc. Des lieux, mais point de dates. Au dos de certaines photos je pouvais lire (et chaque fois que j’en retournais une avec une feinte désinvolture j’avais un peu honte) des noms de villages, de plages, d’îles, mais aucune de ces dates d’été qui situent toujours les souvenirs des bourgeois. On te voyait sur beaucoup de clichés, toujours seule, ou avec un âne, un enfant au crâne rasé, mais jamais avec aucun compagnon. Ton seul visage, tes seuls gestes peuplaient cette géographie. Nous ouvrîmes quelque six boîtes sans que je pusse surprendre un embarras de ta part, un geste furtif pour glisser une photo sous une autre. Rien. Tu paraissais t’être installée, des semaines durant, sous de grands soleils qui te faisaient cligner des yeux, devant un appareil sans propriétaire et seulement capable de fixer sur la pellicule ton image de fille solitaire. Parfois devant un paysage tu disais « je l’ai surexposé », ou bien « j’ai bougé », – alors je butais sur la question qu’il fallait poser : « De quel appareil te sers-tu ? » Car j’étais sûr que tu n’en possédais pas. Tu m’aurais répondu : « Des amis m’avaient prêté un Leica. » Je ne voulais pas verser « les amis » au dossier.
Cette scène – nous, assis devant les boîtes ouvertes – se déroule dans ta chambre, sur le tapis bleu. Je situe ainsi aujourd’hui chaque soupçon, ou plutôt chaque scène significative du même, du seul soupçon qui tournait en rond dans l’appartement aux pièces vides, qui paraissait y loger, l’explorer, m’y attendre. Je m’étonnais que des murs, des parquets sonores et quelques meubles pussent recéler tant de messages et de pièges. Il n’y paraissait pas. Je croyais être à l’aise, passer une soirée sans histoire, mais le mal était à l’affût. Un des premiers jours ce fut dans la salle de bains. Je m’y étais enfermé pour prendre une douche. Tu m’avais donné une serviette éponge d’un beau rouge dur, comme on aime en déployer après le bain, à la mer. Le cabinet de toilette communiquait avec ta chambre par une porte, et par une autre porte avec une pièce que je ne connaissais pas, à moitié chambre, à moitié atelier (dans l’obscurité je voyais mal), atelier plutôt, puisque des toiles étaient posées à terre, contre les murs. Pourquoi avais-je tourné sans bruit, avec d’inconscientes précautions, le bouton de la porte ? J’entendais, venant de chez toi, le refrain d’un air à succès de l’autre année. Toutes les toiles, je le vis lorsque mes yeux s’accoutumèrent à l’ombre, étaient tournées contre le mur. Je flottai un moment au milieu de la pièce, le cœur battant. Tu me demandas quelque chose, à voix très forte, et je bondis dans la salle de bains afin que ma voix te parvînt de la bonne distance. Oui, l’eau serait assez chaude. J’ouvris le robinet. Les pots et les flacons posés sur une table à côté du lavabo n’étaient pas ceux que tu avais emportés à Sorbeil le dimanche précédent. Dans une coupe de cristal vert, de la poudre prenait une teinte cadavérique qui jurait avec le rose de la houppe géante, un de ces nuages de cygne comme en agitent les cocottes de cinéma devant des miroirs de Venise. Je mis le nez sur la coupe ; ainsi flaire-t-on le péché. C’était ton parfum, ce goût propre et sucré que prenaient mes baisers. Je fis couler l’eau plus fort, comme si je t’avais soupçonnée d’écouter, d’imaginer mes gestes, capable de m’imaginer comme j’étais : immobile, assis sur le bord de la table, scrutant à dix centimètres de moi mon visage dans la glace de l’armoire à pharmacie. Je suis resté ainsi longtemps, vide, si vide, avec au fond de moi une fatigue résignée, prêt à fuir, anxieux soudain de trouver un prétexte pour fuir, n’importe lequel à la condition que ce fût vite et sans explication. Je passai deux fois la serviette rouge sous le jet de la douche afin qu’elle parût avoir servi et je me déshabillai pour la nuit avec des gestes méticuleux.
Un autre jour ce fut dans la cuisine, lorsque j’y découvris un service à thé en céramique sombre au fond d’un placard. Ce n’était point là – ce style grands magasins à la page – le goût de Diane, ni celui des vieilles personnes qui lui avaient sans doute prêté le paquebot vide à l’ancre rue de Varenne. Diane me faisait boire le thé dans de la porcelaine couleur de lèvres tristes.
Il faudrait parler aussi du lit, du grand lit presque carré, des pyjamas un peu empesés que tu ôtais avec une docilité d’élève sage, de ta bouche fermée dans le plaisir. Si tu gémissais, j’écoutais dans le noir ton gémissement comme on écoute à travers une porte. Mais ces plaintes ne prononçaient aucun nom. Six heures du matin posaient au plafond des dessins que j’étais seul à regarder. J’aimais ton corps, et je l’observais avec une paix de pauvre, une paix de neutre. Je regardais aussi le placard à double porte qui formait pan coupé. Il contenait des dessins empilés, des cahiers, des carnets d’apparence un peu sale : le passé fait papier. Je rêvais de me lever silencieusement, d’ouvrir les deux battants et de chercher, de trier, de lire. Ainsi : au pied du lit où tu dormais, brune et bleue à la fois comme on l’est à l’aube en eté.
A Sorbeil, au contraire, les matins étaient jaunes, éclatants. Le froid, les oiseaux, la lumière nous éveillaient. Tu étais vive, prête à vivre, si tôt, alors que la nuit, une espèce de temps figé m’engluaient encore. J’entendais ta voix qui se moquait, tes airs du matin ; à chacun de tes passages devant moi le rouge cruel des paupières s’assombrissait un instant et cela faisait un peu de douceur au fond de la tête. Je pensais : « ... Elle sait vivre. Elle est de plain-pied avec les débuts de journée. Des journées qui ressemblent à d’autres, sinon elle ne les aborderait pas de cette allure assurée. J’ai le sentiment, moi, même à ses côtés, d’entrer chaque matin dans une menace nouvelle. Elle me dit que sa vie n’a commencé vraiment qu’avec moi, mais elle me donne le sentiment de lire une « suite ». L’autre jour je suis entré par inadvertance dans la salle de bains, elle y était nue, debout sous sa douche, son nez froncé, son corps brillant d’eau, un peu plié. (On prend, lorsqu’on est seul, de ces attitudes trop soumises ou trop fières.) Surprise, mais point si mécontente, elle a joué sur l’air « esclave souriante ». Elle m’a regardé avec une demi-colère, un demi-sourire, – jeu tendre, provocation légère au plaisir, etc. Je devais être tout blanc, avec ma tête de vieux pas aimable. Le mouvement vague de son corps sous le jet, cette danse du ventre, ces creusements de reins, tout cela – gestes, comparaisons – en ébauches, en esquisses, me fascinait. Ses seins flottaient un peu, durcis (son goût des douches froides...) et je devinais leur lourdeur, leur liberté exagérées par la posture penchée. J’ai senti une de mes mains s’ouvrir. Je me suis retourné, j’ai claqué la porte. Je n’avais pas souri. Quand inventerais-je un geste qui fût le premier ? Elle regarde les paysages que je veux lui apprendre avec des yeux qui comparent. Elle dit : « vie nouvelle », « première fois », parce que ses mains touchent un nouveau corps. Ses vieilles mains, ses mêmes mains, ses mains d’avant. Les mains qui savent passer les vitesses de ma voiture, mettre le contact, trouver le frein. Elle ne m’a pas dit quelle voiture semblable elle a déjà conduite... »
Tu venais enfin – ces matins, à Sorbeil – t’asseoir au bord du lit et m’exhorter au courage. Ton corps faisait écran entre la fenêtre et moi, j’ouvrais les yeux. Auparavant j’avais préparé mon air calme, mon sourire, comme on inspire de l’air et digère une petite angoisse avant de plonger. J’ouvrais enfin, pour toi, un visage rassurant. La fiction Magazine (visage net dès le matin, œil vif), et la fiction Jeunes Amants (jeu tendre, provocation légère au plaisir, etc.) faisaient bon ménage. Nous nous embrassions. Une journée à Sorbeil commençait : j’étais seul à savoir qu’elle me préparait autant de pièges que l’appartement de la rue de Varenne. A Sorbeil, parce que tu t’y sentais plus à l’aise, je pouvais te tendre des espèces d’embuscades. Les mieux réussies tournaient toujours à ma confusion. Sale guerre, où l’on poursuit ses propres défaites.
Un matin je me suis levé avant toi. Tu dormais encore et j’ai tiré le drap sur tes épaules. La fragilité du silence, de la lumière au faîte des arbres et des toits, pénétrait mes gestes, ma démarche attentive à ne pas faire de bruit, mes regards également attentifs, ce chuchotement qui remplissait ma tête, ce moment du matin d’un gris lisse et tendre que le moindre excès eût rayé, ridé, que j’allais traverser avec reconnaissance et sagesse, tout au désir d’accomplir un acte minime et généreux. La maison était encore dans son immobilité de la nuit. A la cuisine, le chuintement du gaz et sa petite explosion lorsque je l’allumai rendirent de la vie aux choses. Je sortis des tasses, fis griller du pain. A Paris, rue de Varenne, j’avais souvent aperçu au fond d’un placard de l’office des boîtes de flocons d’avoine, rouges et bleues, couleur d’Angleterre et de bonne santé, qui m’avaient fait sourire car ce goût du porridge rejoignait des impressions de vacances, d’enfance, de maisons bruyantes à neuf heures du matin en été. Je trouvai des Quaker Oats dans l’armoire de Sorbeil et j’en préparai une assiettée, posée au milieu du plateau que je te montai. C’est à ta grimace, et à ton air de dégoût, à la spontanéité du réveil, en somme, que je dus d’apprendre que tu détestais le porridge, que tu l’avais toujours détesté, que tu n’en avais jamais avalé deux cuillerées...
Un soir – le même jour peut-être – une dame trop jeune pour être si grosse et si riche, qui hennissait avec intelligence, s’est mise au piano après le dîner. Elle a joué des rengaines, des chansons à violettes et à trottoirs, tout le folklore ignoble des Français. Tu aimes chantonner. Tu as bientôt déserté le salon silencieux et tu lui as préféré celui où l’on criait. J’avais ouvert un livre ; je détestais ces gens – nos amis – le mi-voix devant le feu, le mi-voix du divan, les mains prises et lâchées, le laisser-aller des soirs à la campagne, toutes les habitudes absurdes qui me séparaient de toi. Comme tout le monde, nous pourrissions dès que nous avions trois témoins. J’entendais ta voix chercher un air, fredonner des lambeaux de couplets, couvrir parfois la voix de la grosse dame, parfois être couverte par elle. Je me suis levé. Mon regard avait fait taire les bavards de la cheminée, se dénouer les mains des autres. Mon air de vieux, une fois de plus. Dans l’autre salon tu t’étais juchée sur le piano, enfantine avec ce rire qui cassait les refrains, garçonnière avec un pantalon relevé sur des socquettes rouges. Vous ne m’aviez pas entendu et le flambeau du piano laissait la pièce dans l’ombre ; je vous ai regardées, la grosse dame et toi. Se posait-on, sur sa vie, des questions ? Vous échangiez ces sourires contenus – ces sourires des yeux, des tempes un peu plissées – que l’on garde sous la gymnastique du chant. Tu battais la mesure avec la tête. Tes deux bras entouraient tes deux genoux ; tu avais l’air décidément d’un garçon de douze ans. La chanson, c’était Achetez mes mandarines, et le refrain vous imposait un peu de gouaille, une vulgarité qui traînait dans vos voix. Elle aussi, la femme, battait la mesure, et vos voix soudain se trouvaient, s’accordaient, les paroles s’enchaînaient, cela ressemblait à une chanson, mais aussi à une farce un peu sotte, prolongée trop tard dans l’âge adulte. Vous ne vous quittiez pas des yeux, comme heureuses, comme réunies. Je sais, ce n’était rien, j’invente et je ne serais pas même capable de dire ce que j’invente. Je n’avais rien à te reprocher que ta voix un peu encanaillée, cet air enchanté, le balancement de tes épaules –, mais en même temps j’aimais ton animation, la façon dont tu avais retiré tes chaussures pour monter sur le piano, la scène un peu fausse que tu avais composée dans la lumière dansante des bougies, – mais je ne désarmais pourtant pas, je guettais sur ton visage un aveu. Ta docilité dans tout ce qui est facile m’exaspérait, et ton aisance à partager, et ton indulgence envers cette femme à la peau trop vaste pour ses os. J’apercevais dans l’autre pièce les amoureux d’un dimanche soir dont les mains se touchaient. Dehors la nuit brillait sur les feuilles dures des fusains. Tu étais loin de moi. Si j’étais sorti de l’ombre tu aurais tourné la tête et souri. Peut-être avais-je été trop silencieux ? Peut-être simplement usais-tu la soirée sans penser à rien qu’aux paroles rebelles des couplets, sans rien sentir que la chaleur capricieuse des bougies et des bûches. Les spectateurs se font facilement mal. Il suffisait de faire un pas, de parler ; ma place était libre à côté de toi ; je ne voulais pas l’occuper. Je voulais attendre encore, t’observer, savoir au bout de combien de temps mon absence, mon silence creuseraient en toi un vide assez sensible pour t’éveiller du songe où tu étais enfermée. Vous avez chanté une valse de Métra dont vous ne saviez guère que le refrain, avec ses trois temps paresseux qui traînaient sur des roses, et ces roses, la flexion moqueuse et sentimentale de vos voix sur les roses, j’en sens encore la douceur, la nostalgie, ce miel où peu à peu s’engluait ma rancune.
*
Nous en sommes, à ce point du récit, aux premiers jours de juillet. Disons, pour simplifier, qu’alors nous nous aimions.
Mon premier coup de plein fouet, je te l’ai porté le 29 juin, dans un restaurant chinois de la rue Descartes.
Je n’aime pas les restaurants chinois. Les petits bourgeois, lorsqu’ils sont étudiants, y vont dîner pour mille francs avec une fille. Il leur semble que mille francs, grâce à l’exotisme, au jasmin et à la sauce de poisson pourri, achètent chez les Chinois plus de prestige qu’ailleurs. Tu prétendais aimer le porc laqué et tu m’entraînais souvent rue Cujas ou rue Monsieur-le-Prince, dans des boutiques rouges et vertes qui sentent l’Est. Je te soupçonnais de vouloir me pousser aux économies, et parce que tu avais raison je t’en voulais. Je te regardais manger du riz avec les baguettes en te parlant des restaurants coûteux de l’avenue Matignon. Ce soir-là, vers la fin du dîner, je t’ai demandé si tu avais aimé Geneviève d’amour. J’étais livide ou rouge, je ne sais plus, mais en tout cas je sentais mon visage tiré, tendu, presque douloureux autour des yeux rapetissés que je fixais dans les tiens. Tu es devenue comme je t’avais vue une nuit avenue Montaigne, laide et longue. Tu as pris ton temps, composé un visage loyal, blessé, fatal, – oui, tout cela, mais surtout jaune. Tu parlais jaune, tu avouais jaune. Tu as répondu « oui », sans ruser avec les yeux. La question m’avait paru claire. Je voulais dire : « Alliez-vous au lit ensemble ? » Une pareille franchise, un regard planté dans le mien aussi vigoureusement ne pouvaient signifier que « oui ». Je l’ai entendu ainsi. J’ai baissé la tête et repris souffle. Ma cuiller tripotait un fruit dans son sirop. Tu t’es versé un verre d’eau.
« Gouine » : le mot était dans ma tête, énorme, éclatant, exigeant d’être crié. Pendant une bonne minute, avec du sang aux tempes, une espèce de brûlure aux yeux, je n’ai pensé qu’à cela : prononcer le mot, n’importe comment, le glisser dans une phrase et te le jeter à la tête. Ou bien le murmurer, le dire à peine, comme une évidence qu’il suffit d’évoquer. Il me semblait, ce mot, qu’il dévorerait comme de l’acide. Si j’osais le prononcer, ce serait du vitriol dans ta figure. J’ai enfin hasardé, une, puis deux, trois phrases, dépourvues sans doute de sens, des phrases qui tournaient autour du mot impossible. Puis j’ai renoncé.
Tu feignais en face de moi de manger calmement ton dessert, de te verser calmement une tasse de thé.
Tu ne m’avais rien appris. J’avais toujours su ce qu’était Geneviève pour toi et tu ne m’avais jamais soupçonné de l’ignorer. Pourtant, dans cette pleine lumière, nous mentîmes tous les deux. Moi en prétendant n’avoir rien deviné, toi en affectant de me croire. Ainsi je pouvais t’attaquer en deux temps : te laver d’abord de tout soupçon, te blanchir ; ensuite te « charger », humilier ce bel amour que j’avais porté à un ange. Toi, tu ne détestais pas l’ange, j’imagine, et si je prétendais avoir cru en son apparence, c’était encore une façon de lui donner un peu de réalité.
Le Chinois, abruti de sommeil, nous mit dehors à minuit. Nous étions au bout d’une conversation sordide. « Jamais je n’aurais supposé... », disais-je. Et tu répondais : « Je ne rougis de rien. » En fait je venais de t’exposer assez longuement mes suppositions et tu étais écarlate. Sur le trottoir nous trouvâmes une belle nuit et cela éleva nos pensées. Nous étions si fatigués... A court de munitions nous fîmes une paix bâclée. Marcher lentement, longtemps, la nuit, peut favoriser la faiblesse. Je sentais ma tête glisser aux images. « Comment font-elles ? », rêvais-je. Mais je détournais vite mon imagination de cette pente ; je n’étais pas prêt encore à souffrir. Ce soir-là, Geneviève était devenue un personnage réel, qu’il serait possible désormais de nommer, d’évoquer. D’autres allaient bientôt la rejoindre : ton théâtre se peuplait un peu.
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