Le Corps de Diane

François Nourissier · Chapitre 5 sur 8

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Le Corps de Diane

III - un Voyage à Deux

III

 

UN VOYAGE À DEUX

 

Ta vie : un théâtre ; Geneviève : une figurante – je ne sortais pas de ma comparaison. Selon moi, Geneviève manquait deprésence. J’avais de son visage un souvenir abstrait : front de vierge, cheveux tirés de collégienne, yeux étonnés de biche. Mais la Vierge, la Collégienne, la Biche, qui songe à les haïr ? Le manteau rouge, seul, était doué d’un pouvoir maléfique parce qu’il participait du mystère de Diane, dont Geneviève n’était qu’une auxiliaire innocente. L’innocence de Geneviève, je n’en ai jamais démordu. Plus tard, j’ai appris sur elle dix détails misérables, ils n’ont pas entamé cette bienveillance que je m’exerçais à retourner contre toi. Pas une fois je n’ai songé au corps de Geneviève, et si j’évoquais secrètement vos caresses, c’est à toi que je pensais comme on pense à une liane, qu’il n’est pas question d’évoquer autrement qu’enroulée à un tronc, accrochée à des branches, noyée dans le feuillage, – mais imagine-t-on l’arbre ? Sans doute est-ce la limite à cette sorte de jalousie : on se représente avec une précision maniaque le corps d’un homme sur celui d’une femme, mais deux corps de femme, c’est trop ; cette multiplication ennuie même le goût de souffrir.

Geneviève prit donc figure et nom, mais elle ne prit pas corps. Elle était d’abord une première arme contre toi. Il m’arriva même plusieurs fois, dans ces semaines de juillet, lorsqu’à ma sollicitation la colère répondait avec docilité, de la laisser s’épuiser sans en tirer parti : voilà que ta singularité m’amusait, me flattait presque. Je te trouvais un peu sotte, mais surtout je me trouvais à la page. Je me sentais de taille à loger le vice à mon enseigne. Ces dispositions heureuses passaient d’ailleurs vite et je redevenais un amant chagrin.

Un soir le fantôme de Geneviève faillit se venger de la posture subalterne où ma politique le tenait.

Nous passions beaucoup de soirées dans les théâtres, de la boîte à sel aux coulisses, où tu comptais un nombre infini de « copains ». Tu poursuivais toujours une promesse de décoration, un projet de costumes à dessiner. J’appris à connaître en trois mois tout ce que Paris possède de salles audacieuses et de troupes pauvres. Je me pris même d’un certain goût pour les loges aux murs de ciment, chauffées par des radiateurs paraboliques, où des actrices de vingt ans se démaquillent en buvant du vin rouge. On gorgeait les malheureuses de compliments qu’elles acceptaient avec magnificence. Elles se levaient, nous posaient sur la main une petite patte brûlante et nous jetaient à la figure des tutoiements et des prénoms. Ensuite on se rendait en bande au bistrot le plus proche, qui se trouvait toujours être le plus sordide, de ceux où l’on boit du café de percolateur, la cuiller en équilibre au-dessus d’un verre en forme de calice. Les filles ne se démaquillaient jamais entièrement. Elles gardaient du bleu épais sur les paupières et des traits de charbon prolongés jusqu’aux tempes, qui conféraient à leur moindre propos triste une intention suicidaire, à leur sourire l’intensité d’une œillade de putain. Un soir, près de Montparnasse, une petite me confia qu’elle n’avait repris son rôle que de la veille, à une amie nommée Geneviève qui avait dû quitter Paris. Je sus alors que la tante d’Allemagne que tu avais accompagnée à la gare de l’Est n’avait jamais quitté le pays de Bade. La fille était émouvante : frêle, blonde, et des yeux peureux. Je pensai que le rôle avait dû convenir à Geneviève : le personnage Vierge-Biche-Collégienne ressuscitait devant moi et me parlait à voix douce. On nous interrompit mais c’était assez ; la petite inconnue venait d’offrir son visage à ma jalousie.

Nous partîmes en vacances huit jours plus tard.

 

*

Le matin nous trouvions la chaleur posée sur nos corps comme un gant sur une main. Nos têtes étaient pesantes et la lumière aveuglait. En maillot, nous descendions à la plage par un sentier que je n’aimais pas. Je n’aime d’ailleurs pas la mer, ni la chaleur à huit heures du matin, ni les sentiers aux cailloux cruels qui jettent sous le soleil leurs reflets de quartz. Nous entrions d’un mouvement maussade dans l’eau épaisse et lisse, qui poussait et retirait ses vagues avec le bruit que font les linges qu’on sort des lavoirs et qu’on plaque sur une planche glissante de savon. Sur le blanc des murs, sur le sable, sur l’eau brillante comme un immense réflecteur de zinc, le soleil blessait les yeux et alourdissait encore la tête. Je me laissais flotter, le sel brûlant ma peau mal cuite, mon corps blafard dans l’eau malgré le hâle. Je me sentais honteux, poisson malade au ventre blanc, petit humain excédé de repos et de gestes d’amour. Là-bas, Diane enfonçait dans la mer comme l’étrave même du courage un crawl de Parisienne. Ensuite nous nous allongions sur la plage, muets ; Diane allumait sa première cigarette et je pensais que son prochain baiser sentirait le soldat.

C’est cela, l’été, l’été fatal aux couples. On fait deux mille kilomètres pour se faire brûler la tête et l’on est malade d’été. Lorsque tombe enfin la nuit un peu de fièvre monte de toute cette chaleur accumulée par la peau, et l’on bavarde, ou l’on boit, et le mal commence.

J’aimais la maison que Diane avait louée. Le sol en était carrelé de rouge et les murs blancs, avec des images de saints encadrées de noir au milieu de chaque panneau. Noir aussi le fer des lampes, et rouges les fauteuils agrémentés de pignons et de filets dorés : la seule folie que s’offre la pauvreté d’Ibizza. Le premier jour, la bonne que nous avions engagée jeta des langoustines dans de l’huile chaude et le cœur nous leva.

Nous décidâmes de prendre nos repas dans le seul hôtel du village. Le bruit courait qu’il possédait une glacière et nous y allâmes comme au Paradis.

Je ne t’oublie pas, Diane, et si j’oblige mon récit à prendre ainsi, vis-à-vis de toi, ses distances – comme fait une route lorsqu’elle longe une rivière ou le rivage de la mer, et parfois s’en écarte, semble trahir son paysage – c’est pour lasser la rancune qui monte en moi dès que je reviens à mon propos. Ce sera difficile de te parler d’Ibizza. Jamais je n’ai été si près de t’aimer. D’un amour qui résiste encore, aujourd’hui, à tant de coups.

Nous n’avions jamais partagé longtemps la même chambre, l’oisiveté, ni couru les risques de la présence incessante de l’autre. Je m’habituais à ton corps ; je le traitais avec une familiarité tendre et vaguement moqueuse que tu interprétais au mieux.

Parce que j’y ai été malade, je pense aujourd’hui à Ibizza comme à une maladie. Un malaise dans la tête et un autre malaise dans le corps, l’un relayant l’autre de façon à ne nous laisser aucun répit, la chaleur de la nuit succédant à celle du jour comme une guerre à une autre, quelque chose de morne et d’épuisé dans tes yeux, le poids de midi sur la mer, – ces souvenirs m’habitent, et aucun autre. Je voudrais raconter longuement des sensations qui semblent n’appartenir pas à mon récit : la dureté des pierres du chemin, l’épaisseur un peu répugnante du sable de la plage, la densité des nuits que trouaient des lumières tremblantes et rouges ; elles sont plus importantes que mes griefs.

Peut-être, sous un soleil clair et le vent du nord, dans les forêts de ton pays, aurions-nous été sauvés ? Mais Ibizza, sa poussière jaune, l’acier du ciel, l’impression d’un monde pâteux – peu à peu notre vie s’en est pénétrée, imprégnée comme d’un air vicié qui charriait des menaces.

Le soir nous marchions sur une route entre les maisons aux portes ouvertes, et l’on entendait, dans les enclos, bouger les ânes et les chèvres. J’aurais voulu que mon corps me laissât un répit. Je le sentais, je l’occupais comme jamais dans une ville. Les bains d’eau tiède le brisaient sans plaisir, ma peau était durcie, la nuit posait sur les vêtements une rosée poisseuse. Nous parlions peu. J’étais, moi, je m’en souviens, perdu dans la comptabilité de mes misères (peau, moiteur, courbatures) et j’étendais l’infortune de mon corps aux autres corps, à tout ce qui tient aux corps, et je guettais le tien méchamment, indigné de le sentir sec et accordé aux circonstances. C’était, pensais-je, la nature féminine de l’été ; les femmes ont partie liée avec ce qui est humide, brûlant, fermé. Je rageais. Tes malaises – tu avais craint de m’ennuyer en me les avouant – me ravirent. Ah ! tu n’étais donc pas si solide ! Tu n’avais pas conclu d’alliance avec toutes ces mollesses qui coulent en août du ciel et de la mer, ces dons, ces bénédictions empoisonnées. J’ai rêvé pour toi de croûtes, de démangeaisons furieuses, n’importe quelle disgrâce qui humilierait ta peau. La tête te tournait, l’équilibre soudain te manquait et la terre, l’odieuse terre fuyait sous tes pieds. Je t’entourais alors les épaules de mon bras, je te soutenais, et chaque signe de ta faiblesse me donnait un surcroît de force. Nos sorties du soir – sur les pierres dures du chemin – devinrent pour deux ou trois jours ces quelques pas hésitants des vieillards qui sont à la marche ce que le chevrotement est à la voix. Je mesurais en moi les ressources de la générosité. Jamais nous n’avions été, comme pour ces brèves promenades, un homme avec une femme, une femme avec un homme. « As-tu mal ? » te demandais-je. Mais un galop de santé se levait en moi. C’est un de ces soirs que l’explication a commencé.

Nous avons parlé du plaisir. Entre eux, les hommes en discutent comme de moteurs ; la seule précaution à prendre est de ne laisser la conversation s’établir qu’entre gens assez riches pour s’offrir la même voiture. En face d’une femme, l’homme devient médecin, psychologue, curé. Il connaît l’air et les paroles. Sa conversation est gonflée de « je » comme une soupe sur le feu l’est de bouillons. On a l’impression qu’au fond de cette soupe-là, la marmite est pleine d’un dépôt de gloire acquise, de vanité satisfaite que la chaleur agite et jette à la surface en grosses bulles.

J’ai pris cela à la légère. J’avais soin de me donner des conseils : « Ne ricane pas, me disais-je, garde tes distances, prends l’air distrait. » Je savais qu’un regard appuyé, un mot dur, une défaillance du sourire suffiraient à fausser le jeu. Il serait bien temps de glisser au drame – et nous nous apprêtions l’un et l’autre à y glisser – mais auparavant il fallait porter au pouvoir la Princesse Désinvolture. J’avais mis une sourdine au dégoût exalté dont les jours précédents avaient recouvert pour moi toute peau humaine. De l’indulgence, de l’humour. Ma passion d’apprendre des secrets était si forte qu’elle pouvait m’imposer de la ruse. Plus tard, dépouillée de ses artifices, la passion toute nue pousserait mes avantages.

Le plaisir, c’est quand la dame gémit. Le grand plaisir, c’est quand elle pousse de petits cris. Prend-elle des initiatives ? Nous passons alors du plaisir au péché. Lui avons-nous enseigné cette science ? C’est le règne entre elle et nous du secret, de l’inexplicable, du nocturne ; bref : l’amour.

Tout cela me trottait par la tête ; je le traduisais en style noble. Confesseur averti, je glissais dans le piège un morceau de fromage de plus en plus gros, de plus en plus appétissant. En moins d’une heure le portrait de Diane se dessinait déjà : chaste longtemps, froide ensuite (mais la tête brûlante), dégoûtée bientôt, puis émue – émue vaguement, émue en surface, émue mais le cœur libre –, enfin heureuse. « Heureuse », c’était le plus beau « je », le « moi » le plus épais, une grosse bulle qui venait crever à l’air libre. Nous avons refait le chemin en prenant notre temps.

Chaste : je balayai cela d’un hochement de tête. Des cavaliers, des blonds, des fils de notable versaillais, que sais-je ? Des amours où l’on voit les mains, cela ne m’intéressait pas ; je te faisais volontiers cadeau de ta jeunesse. Elle avait duré, semblait-il, longtemps.

Un fiancé : il me chiffonnait un peu. Ce que je n’aimais pas chez un fiancé, c’était son aspect officiel, l’indulgence des familles, les portes refermées. Mais tu en parlais avec une émotion légère qui me rassurait. Tu lui inventais par touches insensibles tant de faiblesses, ce que tu nommais des « côtés émouvants », toute une panoplie d’airs sots dont je ne pouvais raisonnablement pas lui tenir rigueur. Par exemple, tu fis allusion – mais de façon si vague que je ne fus pas sûr d’avoir compris – à quelque infériorité physique : claudication ou raideur d’un membre ; je ne situais pas exactement ce qui s’était cassé dans ce jeune homme, mais je me rappelle bien clairement que j’en ressentis du plaisir et de la pitié. Aucune place dans mon imagination pour les séducteurs boiteux, pour les cyniques boiteux, alors qu’ils traversent la littérature dans un chuchotement de scandale. C’est ainsi, je ne suis pas jaloux des mutilés. Et tout de suite le fiancé devint une espèce d’amputé, d’homme dont on n’évoque le corps qu’en baissant la voix. Aimer ces hommes-là fait partie de la vocation des filles bien nées et bien élevées. C’est le baiser de l’infirmière au héros, la main abandonnée au fiévreux qui délire. Je te serrais fermement le bras et sauvais ton équilibre des menaces du sentier et de la nuit. Nous marchions sans prêter attention aux gens presque invisibles sur les seuils, dont le bavardage cessait à notre approche, de sorte que nous passions dans le silence devant des groupes d’ombres où bougeaient les feux des cigarettes. Cette marche précautionneuse – car tu avais conservé les souliers de ville enfilés pour le dîner – je la trouvais bien à l’image de ton récit, si lent, avec des retours et des arrêts, une certaine façon de tâter le terrain que tu baptisais sans doute pudeur et que j’observais sans colère ni confiance. Dès ce moment, dès ce premier soir, j’eus le sentiment d’entrer dans un nouvel épisode de notre histoire. Jusque-là nous avions – le jour, la nuit – été ensemble. Bien ou mal, mais ensemble. Sur le chemin, cette nuit-là, je sentis se dissocier tes confidences et mes hypothèses, et que les unes ne parviendraient plus à modifier les autres. Ta ruse suivrait désormais son chemin, ma méfiance le sien.

Au détour d’une phrase j’appris que tu avais revu, que tu revoyais parfois l’ancien fiancé. Une blessure ? Non. Une piqûre peut-être, un ricanement léger et légèrement fêlé ; mieux que rien, moins que rien.

Nous marchions. Je te répondais par des phrases molles et prudentes destinées à t’attirer, peu à peu, plus loin. Où ? Je ne savais pas. Mais je sais qu’il faut toujours pousser plus loin ces investigations. Un aveu interrompu est perdu à jamais. Du moins cet aveu-là. La même faute, la même vie peuvent se couler dans des confidences si différentes qu’elles s’annulent l’une l’autre. L’important, c’est d’aller au bout de l’une d’elles, peu importe laquelle, de se saisir du personnage qu’elle a dessiné, de ne plus le lâcher. On règle toujours ses comptes avec une ombre ; qu’elle soit au moins cernée d’un trait ferme !

Pour l’instant l’ombre était fiancée (« enfin, une bague, des dimanches, la complicité toujours un peu dégoûtante d’une mère... »). Un petit âne abandonné de tous, folâtre, blagueur, surgit de l’ombre au trot, fit un écart en nous entendant et fila bon train derrière une murette. Non, décidément, la soirée ne serait pas amère, pathétique, tout ce que j’avais pu espérer ou craindre. Nous nous étions éloignés plus que les autres soirs. La route était sortie du village et faisait ses virages entre des oliviers. Un heure encore et j’avais appris le prénom du fiancé, sa profession – avocat –, qu’il s’était marié depuis, qu’il était protestant, rigoureux, laid. Ah, comme ce fiancé-là m’allait bien ! Je savais aussi à quoi m’en tenir sur les trois passions impossibles : l’Homme marié, le Professeur, l’Etranger. Aucun homme jeune et j’en étais rassuré : à quarante ans, les bourgeois sont pudiques, dans tous les pays du monde.

Sur « froide » et sur « dégoût », j’ai buté.

Nous en étions à Gehrard. Il avait eu trente-huit ans lorsque tu en avais eu vingt. Il avait été ton premier amant. Oui : cette année que tu avais passée à Londres. Non : pas longtemps. Pas une liaison ; une espèce d’accident un peu incroyable. Trois nuits.

Trois nuits, Gehrard, Londres, vingt ans. Je tenais enfin mon secret.

Je m’aperçus que je pensais : « Gehrard », « André », et que je commençais à circuler dans tes souvenirs sans avoir besoin de guide. Toi, tu parlais. Tu parlais enfin. Depuis combien de semaines attendais-tu que je te tende une perche ? Sans doute avais-tu tenu un raisonnement absurde : « Il faut vider l’abcès », devais-tu penser. « Chose dite, chose morte. Aveu-pardon. Aveu-oubli. » Un pardon, un oubli, la mort : une femme heureuse peut-elle rêver mieux ? Dans ta hâte à tout m’expliquer, à me dire « le difficile à dire » avec une pudeur pleine d’estime, il y avait un peu du plaisir de la femme-enfant (la femme-enfant des publicités en couleur) qui déballe un panier de pique-nique.

« Nous aurons à manger le poulet froid que tu aimes, dit-elle, du fromage de Hollande couleur de saumon et du gâteau au chocolat. » C’est à peu près ainsi que tu faisais l’inventaire du festin. D’ailleurs, déballer un panier, vider son sac, les expressions elles-mêmes ont un air de famille.

 – Nous aurons la solitude et le dépaysement que tu aimes. La confiance et le mépris, comme tu les aimes...

Les trois nuits me rendaient perplexe. Une nuit passée avec un homme, une seule, on l’appelle – du moins le silence maniaque de la mémoire, ensuite, l’appelle « une nuit d’amour ». Comme les images et les pirouettes de la souffrance sont sottes ! Une seule nuit, deux ou trois étreintes, cette bagarre incertaine qui éclate vers minuit et glisse peu d’heures plus tard au difficile, au maladroit sommeil à deux, on ne les imagine qu’amoureuses, assez satisfaites. De même vingt nuits, trois mois, une année : ce sont de bonnes distances pour courir le plaisir. Mais trois nuits, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Un échec renouvelé deux fois ? une honte imposée trois fois ? la sauvette d’un départ ? le cynisme ? Tu m’as expliqué que Gehrard partait pour les Etats-Unis. Il était venu de Munich à Londres quatre jours avant que son bateau ne quittât l’Angleterre, afin de te voir. Ce bel amour traînait entre vous.

Tu avais promis. Lui n’avait rien promis. Je t’entendais enfiler ces banalités ; je me les représentais réunies en collier, en chapelet, et je devinais si bien comme tu avais dû les caresser, ces perles, te les réciter à toi-même, les autres nuits – la quatrième par exemple, ou la cinquième nuit, lorsque tu avais compris que les hommes sont faits pour voyager, qu’ils aiment les voyages et les affaires, qu’ils aiment aussi leurs fils, l’appartement triste de Munich, les corridors barrés d’une vie depuis longtemps remplie.

« Cent heures à Londres », c’est un beau titre pour une nouvelle. Les magazines féminins, les cœurs féminins y reconnaîtraient leur morale ; une morale de la catastrophe romanesque. Le plus d’amour possible dans le moins de temps possible, la tragédie classique coincée entre deux trains. Puisque tu chantonnais dans les voitures, puisque tu croyais que l’on peut distribuer de l’estime comme un bon-prime aux canailles méritantes, je savais déjà quelle sotte et prétentieuse petite personne patientait en toi sous la femme que j’aimais. Mais j’avais opposé – aux chansons, aux bons sentiments – la sourde oreille. J’avais consacré à notre aventure la dose d’aveuglement nécessaire. Cette fois j’allais devoir en convenir. Un homme qui vient de Munich, vous jure de l’amour en dînant, ne rend pas son billet de bateau et vous emmène dans sa chambre, on sait qu’il va vous plaquer. Plaquer : le mot, caressé au fond de mon mutisme, me fit monter du sang à la tête. Cette injure-là m’était directement adressée. J’aimais, j’étais en train d’aimer une fille plaquée. Je venais de passer cinquante nuits avec une fille à qui Gehrard, trente-huit ans, médecin à Munich, en avait offert trois. Voilà de quoi vous dégoûter chez toutes les femmes : elles sont toujours les plaquées de quelqu’un. Au moment où vous décidez de leur consacrer un peu de votre force, de votre crédulité, il y a quelque part un homme, à Munich ou ailleurs, pour qui elles sont une petite résistance tiède et molle de la mémoire, une nodosité, un accident léger dans le relief du temps. Le corps sur lequel vous posez la première fois une main qui tremble, il a connu la sûreté, l’équilibre rigoureux d’une main propriétaire. Et cette main, ailleurs, continue d’étendre et de replier ses doigts, de toucher et de prendre, de serrer, de lâcher, de se sentir moite ou fraîche, habile ou folle ; peut-être se pose-t-elle en tremblant sur un autre corps ? Vous l’imaginez broyée, sanglante, mais cela ne suffit pas encore. On la panserait, elle redeviendrait un objet de vénération, de pitié, l’instrument de nouvelles victoires dont chacune humilierait votre amour. Alors vous l’imaginez, vous la voulez morte, accrochée à un corps près de se décomposer. Mais cela même ne suffit pas : il vous la faut brûlée, réduite tout de suite en cendres, en poussière, en rien. Alors vous respirez. Le feu, le vieux recours contre le péché, votre allié le feu, coalisé avec vos alliés la mort et le vent, ont dissipé la chair de cauchemar. Vous voilà complice de tous les assassins qui ont usé pour leur forfait du calorifère, de la chaux vive, des rivières aux poissons gourmands. Comme vous comprenez bien leur soulagement, et leur surprise lorsqu’on les accuse un jour, et qu’on les condamne. C’est si facile sans doute, si tentant de poursuivre jusqu’au bout ce rêve de la main à tuer, de la main qui sera toujours entre le corps que vous aimez et votre propre corps, et qu’il faut tuer pour que survive votre amour.

Bon. Gehrard, à ce qu’il me sembla comprendre, prolongeait une bonne santé et une vie sage dans un autre coin d’Allemagne. A Augsbourg. Une ville où les hommes ont deux mains. Des images, encore, me sautèrent aux yeux, car si je ne connaissais pas Munich je me souvenais bien d’Augsbourg, où m’avait mené la guerre, et qui était pour moi une ville accablée de chaleur où l’on mangeait des glaces au citron. Gehrard avait voyagé. D’ici, de là, il t’avait parfois envoyé un cadeau, ici ou là il avait écrit pour toi une lettre. Ah, les chers hommes ! Quels petits os ils jettent aux personnes fidèles, comme ils sont économes de leur vie ! Des vagues alternées de rage et d’amusement rageur me portaient loin de toi, ou loin de moi, de sorte que tu continuais de parler, sagement, et moi de marcher près de toi, plein d’une gentillesse exaspérée.

Un soir de l’année dernière vous vous étiez revus, à Paris. Sur quel pauvre ton tu m’as dit cela : « ... Entre six et sept heures, dans sa voiture, il l’avait arrêtée sur la contre-allée de l’avenue Bosquet. » (La radio vous jetait sans doute aux oreilles ses bavardages ; aucun de vous n’avait eu le courage de faire un geste pour sauver au moins le silence.) « Tout s’est passé comme si nous avions voulu ne rien sauver. Il avait « une heure devant lui ». Moi quatre ans derrière moi. Il me disait parfois : « Ton amie Geneviève... », comme on dit à une veuve « il vous reste votre travail, votre enfant... » Comprenait-il tout ou ne comprenait-il rien ? Il est si léger sous ses airs d’homme parfait... »

Voilà où nous en étions. Il était plus de minuit. Tu venais de dire : « Il est si léger ». Tu venais de parler de Gehrard au présent, avec ta voix maternelle. Tu venais de dire : « Avenue Bosquet », « entre six et sept heures », et j’avais mal.

Nous avons fait demi-tour – moi te prenant le coude doucement, car tu paraissais n’avoir plus aucune notion de la distance ni du temps – et nous sommes revenus vers le village. A proximité des premières maison basses nous avons vu de nouveau rougeoyer les lampes au fond des salles et remuer les feux des cigarettes. Quand ces gens se coucheraient-ils donc ? Cette fois les voix ne se sont pas tues à notre approche. Nous faisions enfin partie de la nuit. Ou bien l’on avait compris que nous étions des étrangers que les rapides et rauques bavardages n’atteignaient pas.

Je marchais dans un simulacre de grande dignité ; toi, tu baissais la tête. Je me sentais soudain très grand, très long, te dominant de toute ma taille et d’une espèce d’honneur aussi sensible qu’un attribut physique. Je savais qu’une lumière nous surprenant brusquement aurait révélé mon visage dur, blanc, appliqué, peut-être assez beau. (Ne pas oublier cette recette ; ce que c’est qu’une vie intéressante...) D’innombrables questions à te poser traversaient le silence, mais j’avais en même temps la certitude de tenir tout ce désordre sous mon pouvoir avec fermeté. La souffrance, la paix de la nuit (avec l’âne, les lampes rouges, les cigarettes), ma résolution de faire bonne figure, – tout cela composait un seul fardeau, un seul sentiment complexe que je portais précautionneusement. Ton silence ne me paraissait guère estimable. Sans doute pensais-tu (toujours ces comparaisons que je te prête...) qu’un abcès percé se cicatrise, que le pus ne contamine pas les peaux saines ? Je savais, moi, que l’infection appelle l’infection, gagne de proche en proche. Je ne te tenais pas pour quitte. Néanmoins j’acceptais la fiction du retour apaisé, de la main sous ton bras, de la trêve.

Lorsque nous avons été couchés, dans l’obscurité, chacun de nous a guetté le sommeil de l’autre. Nos respirations courtes et attentives ne pouvaient pas tromper. J’étais immobile, obsédé par la crainte de faire un mouvement qui provoquerait un commentaire. J’ai soudain pensé que tu devais contraindre ton corps de la même façon et je me suis senti débordant de pitié. De grandes souffrances, d’abondantes larmes, je m’en serais moqué ; mais ce minuscule effort épuisant – ne pas bouger – me bouleversait. J’ai avancé le bras au hasard et j’ai rencontré ta main, à mi-chemin de nos deux lits, ouverte, ses doigts tendus. Ainsi, depuis une demi-heure, ton geste vers moi était accompli, et c’était pour ne pas le défaire, pour ne pas l’avouer inutile que tu étais demeurée si longtemps immobile. Nous nous sommes serré la main avec une générosité un peu folle, puis nous sommes restés ainsi, nos respirations plus profondes. Mais nous n’avons rien dit. Chacun de nous savait que des paroles auraient rompu cet équilibre fragile, en révélant combien nous étions, en vérité, loin l’un de l’autre.

C’est le lendemain que je me suis réveillé malade. Je m’étais endormi avec une lenteur de mauvais soir et d’insomnie, et je crus que seulement quelques minutes s’étaient écoulées. La lumière plate d’un matin sans soleil avait envahi la chambre malgré les volets. La mer continuait de gifler le sable dans un long frottement sinueux que j’imaginais, à perte de vue, entre les rochers, caressant ces objets rongés que déposent les vagues. Je tremblais de fièvre. Il devait être très tôt encore et tu dormais. Je remontai jusqu’à ma bouche le drap humide et je serrai mes dents prêtes à claquer. J’avais peur ; j’ai toujours peur du moindre malaise ; peur des images du délire. Je voulais t’appeler. Plus tard je me suis éveillé une seconde fois lorsque tu as posé une serviette mouillée sur mon front.

Les trois jours que ma fièvre a duré la chaleur n’a pas désarmé, sans que le soleil perçât les nuages épais, bleus sur l’horizon, et d’une blancheur aveuglante au-dessus de nous. La mer avait viré au gris et tout ce plomb paraissait prêt à couler. La mer, le ciel étaient malades comme j’étais malade ; à moins que je ne fusse malade de mer et de ciel. Un seul malaise les contenait tous : l’angoisse de l’insomnie près de toi qui dormais, le blanc du ciel posé sur mes yeux malgré les lunettes noires et les paupières baissées, le silence. Tu marchais dans la chambre et dans la salle dont je voyais les carreaux rouges briller. J’entendais selon les heures couler l’eau de la douche, ta fourchette et ton couteau heurter de la porcelaine, la voix volubile du médecin. Je savais qu’un temps très long se serait écoulé lorsque j’irais mieux, un temps qui aurait emporté loin de nous le souvenir de la promenade et de tes confidences. Il serait trop tard pour enchaîner. J’avais accepté que la fièvre mît entre nous sa neutralité forcée, ta bienveillance, mes caprices, ma courtoisie de malade bien élevé. Tu étais parfaite, tu étais impitoyable. Tu prévenais mes désirs. Nous étions en train de tuer l’amour. Le quatrième jour, comme tu étais à côté de mon lit, ma main a touché ta jambe et je t’ai caressée. Je t’ai caressée ainsi, toi debout, moi couché, ma main remontant doucement, de plus en plus doucement, le long de tes cuisses, sous une jupe de tussor bleu que je n’ai pas oubliée. Je regardais, de loin, ton visage aux yeux fermés. Tu devinais ce regard animal, venu presque du sol et tu avais inconsciemment levé la tête, tendu le cou afin de me dissimuler l’empâtement insensible de ton menton. Tu avais fermé les yeux et d’une main tu t’appuyais au mur. Cette image – moi allongé, en train de caresser une femme debout près de moi –, c’est la seule qui ait jamais troublé mes rêves. Adolescent, alors que j’ignorais tout du plaisir, c’est déjà cette image que j’avais inventée pour venir au secours de mes premiers gestes. Je l’appelais le soir, j’en retardais la mise au point, j’en prolongeais le flou longtemps, dans une impatience heureuse. Puis elle venait, elle s’imposait avec une évidence presque maladive, appuyée toujours sur les mêmes détails – une certaine robe, une certaine douceur secrète des cuisses, le même prénom que j’attribuais pour chaque rêve à son auxiliaire anonyme. Elle mobilisait de jour en jour chaque élément de ma science nouvelle. Une phrase lue et voluptueusement relue, la confidence d’un copain, une certaine folie du regard et de la gorge révélée par un portrait de Catherine de Sienne : je faisais ainsi mon plein d’images, de mots et d’hypothèses. Mais ce que j’ignorais encore, c’était le tremblement contenu qui saisit à un certain moment le corps de la femme, le souffle accéléré et contenu de sa poitrine, l’imperceptible mouvement de la jambe sur laquelle elle ne prend pas appui, pour s’écarter, à peine, assez pour que la caresse la pénètre et la blesse en étoile, l’espèce de oui qu’elle paraît alors chuchoter, ce oui qu’elle n’adresse pas seulement au plaisir mais à la volonté ignoble de l’homme. Car c’est à cela que l’homme veut parvenir, à ces contraintes successives qu’il impose : ne pas trembler, ne pas gémir, ne pas se jeter sur le lit à la poursuite des gestes normaux de l’amour. Et le moment où la main sent le lent écart de la jambe. Et le moment où le visage aux yeux fermés, qui avait hésité jusque-là, bascule soudain, se donne en spectacle, fait la publicité pour le spectacle de tout le corps, se dresse comme un drapeau sur la défaite de tout le corps. Tout cela que l’enfant ignore, car son rêve ignore le goût d’humilier, et que l’adolescent apprend, et que l’homme aime un jour et utilise comme une drogue.

Ma main – avant ma tête, la volonté si profonde de te blesser – avant ma tête, avaient réinventé le geste ancien, le premier et le dernier geste de ma guerre aux femmes. Il fallait me venger. Il fallait te plier au caprice du corps que tu venais de soigner, dont tu venais de mesurer trois jours la faiblesse, les ridicules, les fragilités. Il fallait te voir fermer les yeux, sentir au plus creux, au plus chaud de toi le mouvement de vague, de peur, par lequel tu t’ouvrais à ma caresse. Et dans le même temps, du fond de toute cette honte, de si loin, un mouvement venait qui n’était pas de honte, ni de distance, ni de fuite, ni de guerre. Ma main voulait soudain ton bien, ton plaisir et non le mien, ma main te caressait avec une tendresse que tu ne pouvais pas deviner. Au centre, au fond de toi, elle te rendait gloire, entrait en toi comme tout mon corps était entré souvent en toi, et je retenais, moi aussi, un tremblement, un gémissement, l’élan qui se levait pour me jeter vers toi et te prendre. Ma colère se perdait. Mon goût de t’humilier se perdait. Au bout de la haine c’est de la tendresse que je trouvais, une paix menacée, provisoire, mais enfin la paix. Il fallut que me passât par la tête la phrase de l’autre soir – « une espèce d’accident. Trois nuits... » – pour que toute cette magie, tiède, rose, devînt noire d’un seul coup. Ma rancune se redressa comme une sentinelle surprise. Cela fit en moi un cri, une douleur brève et absolue. La haine, décidément, était bien gardée.

Le soir de ce quatrième jour – le jour où je t’avais caressée – je me suis baigné et j’ai repris ma tête de santé.

Qu’y avait-il de nouveau entre nous ? Un peu de mutisme, peut-être, une courtoisie plus marquée de ma part, un étonnement posé comme de la buée sur ton visage, dont je détournais souvent les yeux. Plusieurs fois par jour je sortais seul sur la route ou dans la forêt. Je faisais deux cents mètres, les mains dans les poches, indifférent aux personnes que je croisais, enfermé dans ma mauvaise peau. J’avais aimé d’autres femmes, voyagé avec elles, cessé de les supporter, puis de les aimer ; je connaissais cela. Je savais de quel pas furtif on sort des maisons, quel front exsangue on oppose aux « muets regards ». Je connaissais cette vie privée de vie, ces manques, cette soustraction qui s’établissent dans un couple : repas sans paroles, politesse sans chaleur, gestes sans fièvre.

L’été avait cessé, sans raison, de m’être hostile ; je m’appuyais sur lui. Je m’asseyais n’importe où, seul, et je regardais l’été. Des pensées le traversaient comme une voile passe sur l’horizon de la mer : je ne m’apercevais pas de leur cheminement. Il y avait un moment où elles occupaient l’ouest du paysage, puis un autre moment où elles en sortaient par l’est. Entre temps elles avaient laissé leur sillage lent à se défaire. J’étais habité par les soupçons et les regrets comme la mer l’est par les bateaux ; elle les porte, les secoue, les engloutit parfois. Je m’habituais à l’idée de ne plus t’aimer, de reprendre la vie où je l’avais laissée. Avec ou sans toi, peu importait. Si je te regardais plonger, ou nager ou sortir de l’eau et t’allonger au soleil, il me semblait tout à fait possible de conclure avec toi un amour de raison. Tu étais une si longue habitude. Mais cessais-tu d’être un animal qu’on loue pour sa souplesse, voulais-tu parler, expliquer ? Aussitôt ma colère montait, brûlait ; j’entendais une voix sèche te répondre ; mon dérisoire jeu de massacre se prolongeait le temps de quelques phrases ; je faisais mouche, puis je m’enfuyais sur la route ou dans la forêt, et j’allais attendre, appuyé sur un mur, que fussent passées quelques heures. Lorsque je revenais nous arborions nos masques : muette confiance pour toi, muet remords pour moi. C’était l’heure d’un repas. Lorsqu’un couple a usé successivement les ressources de la guerre, de la fuite et de la paix, il est généralement l’heure d’un repas. Nous faisions un peu d’élégance, par discipline ; nous marchions sous la chaleur ou la poussière jaune du soir, côte à côte, en échangeant par discipline des phrases précises ; assis à la table de l’hôtel nous tendions pendant quarante minutes entre nous un réseau de gestes méticuleux, – par discipline. Trois heures ou dix heures venaient ainsi et nous trouvaient à bout de forces.

 

*

Je t’ai bien observée : tu as préparé ton coup quarante-huit heures. Tu as attaqué le soir du sixième jour. Aucun de ces six jours nous n’avions fait allusion à tes confidences. Dans mes moments d’humeur je te mitraillais à bout portant d’idées générales. Ainsi l’amant qui soupçonne une fille de lui préférer un Américain se moque-t-il des gratte-ciel et des chemises multicolores, – et sur quel ton ! Je faisais le goguenard, moi, sur les dames abandonnées, sur les grosses femmes à filles qui portent des tailleurs et des cheveux de gigolo mal soigné. Tu accusais mes coups selon ton code du silence : blême sous ton hâle, et le front gagnant dix ans d’âge.

Tu voulais me garder : on serait bête à moins. Tu voulais aussi te blanchir. Il te sembla probablement que le chemin vers moi passait par l’Innocence. Tu conçus l’Innocence comme une place forte à occuper. Tu fis sans doute le compte de tes forces avant de choisir celle qui te parut la plus touchante. Tu décidas de t’accabler. Victime écrasée, vierge humiliée, tu crus m’émouvoir. Tu ne te demandas pas un instant si le rôle te convenait, si tu n’étais pas un peu vieille, un peu forte, un peu dure pour ce rôle de personne soumise et molle. Tu n’imaginais pas non plus que j’allais détester cette victime. Tu me connaissais pourtant si bien ; tu savais que les clochards, les épaves, les chiens pelés, les bonnes engrossées me font horreur. J’ai envie de gifler les giflés, d’exploiter les opprimés. Le portrait que tu t’apprêtais à esquisser pour moi rejoindrait dans ton dossier ses pièces accablantes. Je devinai, à quelque chose de contraint dans ton calme, cette erreur au bord de laquelle tu t’obstinais. Je voulus te prévenir. Déjà, je me sentais assez loin de toi pour prendre ton parti contre moi, te donner de bons conseils. J’aurais voulu te dire : « Fais l’orgueilleuse. Accepte-toi. Redresse-toi. Provoque. Attaque, Diane, et je reculerai. Ne vois-tu pas que je suis paresseux, faible, et que je feindrai de redouter ta force ? S’il le faut, invente, embellis-toi. Une fois, déjà, tu m’as jeté à la figure que tu avais aimé Geneviève ; et j’ai cédé. Recommence, joue les garces, affiche Gehrard, exige de moi que je l’accepte avec toi. Risque le « tout ou rien », on y gagne neuf fois sur dix. Je ne suis pas exceptionnel ; je ne serai pas l’exception à la règle, le trou de la statistique. Ne sois pas molle, ne sois pas vaincue. Je déteste les vaincus... »

Bien sûr, après coup, j’exagère un peu. Je ne voyais pas aussi clair. Tout au plus avais-je l’intuition de ton glissement au gris, au doux, de la tentation que tu subissais d’être vulnérable et humble. Mais tout cela vaguement, coupé de longues indifférences, d’heures entières où je cessais de penser à nous. Le sable de la plage était blanc et fin comme la matière première d’une chimie. On s’étonnait que l’eau ne le fondît pas, que les vagues ne se retirassent pas crémeuses et d’une pâleur de lait. Le temps était si lourd, si lent ! Une fois encore, dans ces deux jours, je me le rappelle, nous fîmes l’amour ; à trois heures de l’après-midi, dans la chaleur, et sans fermer tout à fait nos volets. Nous regardions nos corps glissants, luisants comme ceux des Hercules de concours que l’on photographie pour vanter la « Méthode Athlex ». Je me souviens de cette assez longue scène, des instants où nous reprenions souffle, mouillés comme des nageurs, mais notre eau c’était l’été, le plein jour d’été. Nous avions des haltes exquises, dans le silence, posés tous deux sur le flanc comme des échoués ; c’étaient nos marées basses ; puis notre mer avec ses vagues, sa houle, ses souffles, remontait et nous soulevait ; je me rappelle une solitude sans amertume, un vif plaisir, comme la première surprise heureuse dans un pays nouveau qui vous aurait déçu.

Tu écourtas le soir notre promenade et tu fis la mise en scène de ton morceau de bravoure. Six mois écoulés, ta maladresse m’émeut. Je me rappelle qu’alors elle m’agaçait plutôt ; non, pas exactement : elle m’occupait. Je t’attendais tranquillement, plein de curiosité.

La scène de l’aveu de Diane : comment résister à la tentation de donner un titre à ce monologue théâtral. Tu avais dû te fixer quelques points de repère, et faire, pour le reste, confiance à l’improvisation. Peut-être aussi comptais-tu sur mes répliques ? Dans ce cas mon silence ne te facilita pas la tâche ; un silence rigoureux ; un silence qui me sculptait tout le visage comme si ma peau fût devenue trop étroite. Tu avais formulé les points essentiels. Il te restait à les aborder d’une approche hésitante, et comme pudique. Le terrain bien préparé, tu te glissais dans les phrases apprises par cœur, précises comme des énoncés de théorèmes, toutes-puissantes – espérais-tu – comme des formules magiques. C’est cela : une vaste magie, truquée, simplifiée, que tu avais imaginé de dérouler devant moi pour répondre par un seul mensonge à cent questions.

Ton choix, c’était clair, avait balancé entre l’honneur comblé et l’honneur froissé. Ayant choisi l’honneur froissé, tu mis bon poids.

Ah, le beau récit ! Tu remontas aux sources, à l’Allemagne, au premier miroir dans lequel une enfant de treize ans se découvre un visage ingrat, aux solitudes de l’enfance, à celles de la jeune fille, à l’impatience rageuse qui saisit les filles lorsqu’elles voient leurs amies courir à l’homme, se faire esclaves pour ces maîtres que tu méprisais. Tu revins sur André, le fiancé. Il s’agissait bien d’une claudication, une des séquelles de poliomyélite qui, Dieu sait pourquoi, rendent les hommes intéressants à la condition de ne pas les avoir trop abîmés. Tu insistas sur cette boiterie, cette canne obligatoire, avec une sorte de fureur ; une fureur méchante, acharnée à faire d’un André assez sympathique un homme au rabais, émouvant mais un peu ridicule, bon pour une fille laide. Condamnée à André par ton miroir, condamnée à André par la taille un peu lourde, par les robes froncées où il ne fallait pas : c’est ainsi que tu semblais te revoir. Condamnée à perpétuité, c’est-à-dire fiancée. Tes passions impossibles défilèrent ensuite en habits de misère. Tu affligeas pour la circonstance le Professeur d’une manière de bégaiement, l’Homme marié d’une épouse indigne de susciter la fidélité que tu n’avais pourtant pas brisée. J’avais le sentiment que tu me livrais bataille avec des territoriaux hors d’âge. Moi, au passage, je rectifiais méchamment chacune de tes descriptions. Tu avais grimé tes personnages afin de faire la modeste, je les grimais à mon tour pour faire le blessé. André, je le voyais vêtu de tweed et de lin, héros anglais aux cheveux rebelles, appuyant sa boiterie sur une canne assez militaire, marchant au bord de pelouses, de tennis, dans le bruit mat des raquettes sur les balles. Au Professeur, je prêtais un front blanc, des os saillants sous la peau des joues ; à l’Homme marié une fatigue cynique des victoires. Tout cela nonchalant, byronien ; des Brummels pour jeunes filles de collèges suisses.

Gehrard fut maltraité avec plus d’égards. Tu ne voulais pas couler cette épave-là ; la démâter, seulement, et la garder sous la gueule de tes canons. Un peu ridicule, Gehrard, certes, mais couvert de femmes. Un visage et un corps – tu me le fis comprendre – dont je n’avais pas à m’offusquer, mais une belle âme. Là, je ne vis pas où tu voulais en venir. Noircir une belle âme ! Nous revînmes au Dorchester, à Londres, aux trois nuits.

Diane, te souviens-tu ? Tu étais recroquevillée sur mon lit, j’étais exilé, loin de ce massacre, sur le tien. Tu ne me regardais pas. Tu allumais une cigarette à la précédente. Tu as mené ton personnage Gherard, d’une main ferme, jusqu’à la première nuit de Londres. Jusque-là tu l’avais aimé, jusque-là tu avais aimé ses retraits, sa réputation, le respect qu’il te prodiguait. Tu insistais là-dessus : tu voulais accentuer son côté « belle figure », sans doute afin de mieux évoquer ensuite, par un contraste du récit, la misère de ta situation ultérieure. Arrivée à la première nuit, tu te mis à réciter. Là, tu t’étais méfiée de l’inspiration, du lyrisme. Tu avais préparé tes coups : assez durs pour que l’aveu fût enregistré, effaçât le souvenir du précédent ; assez enveloppés pour ne pas m’écorcher ; assez sordides pour qu’on te plaignît.

« Ensuite, m’as-tu dit, il s’est relevé, rhabillé comme dans les romans où l’on s’aime à l’hôtel. Il s’est approché du lavabo, s’est regardé avec satisfaction. Il portait beau, cette nuit-là, sa quarantaine. Je venais de lui donner une jolie dose de jouvence. Il se taisait et contemplait son menton dans le miroir. « Il a l’air, ai-je pensé, de faire une addition. » J’étais sa Nième femme, et, dans une sous-rubrique, sa Nième vierge. Il m’a dit : « Tu sais, ce n’est jamais aussi important qu’on se l’imagine... » Moi, j’étais dans le lit, je regardais la sale petite tache rouge qui n’avait plus aucun sens.

« Ensuite il est parti. Comme les hommes ont l’air pressés, la nuit. La solitude, pour eux, doit être une affaire urgente et qui ne souffre aucun retard. Il m’a emmenée le lendemain dîner dans un restaurant blanc et or, au sous-sol d’un grand hôtel ; j’avais honte de ma jupe écossaise et de mon tricot noir. J’avais de gros seins, mal plantés. Du cinéma ? Non, pas de cinéma. Tout ferme tôt, à Londres. Au lit ! Deux petites gymnastiques au lieu d’une. Je n’étais pas là, je n’étais plus là, j’étais le plus loin possible de là. J’avais été volée, roulée. Il s’est un peu assoupi et j’ai deviné comment les femmes peuvent pardonner aux hommes, à la longue, d’être seulement ces mécaniques désinvoltes et précises. Puis un déjeuner, un musée, un thé, un cadeau, un dîner, ma chambre. A minuit j’ai pleuré comme une folle ; il croyait que c’était son départ. Mais je pleurais sur moi, rien que sur moi... »

Reprenons souffle. Ton paquet de cigarettes était vide et tu es allée dans la salle en chercher un autre dans une valise. Tu es revenue d’un pas glissé de petite fille : tu avais retiré tes espadrilles. Sur les carreaux rouges tu as laissé des empreintes moites ; c’est alors que j’ai pensé que tu devais être toute brûlante, toute humide de nervosité. Je me sentais au contraire si sec, la peau sèche, les muqueuses sèches ; la voix – si j’avais parlé – brève et enrouée.

Tu as évoqué l’absence de Gehrard ; une absence énorme comme un trou, des voyages, des signes faits de loin. Brusquement j’ai pensé que tu venais, en vingt minutes, de me donner la version féminine d’une petite anecdote que les hommes connaissent bien : J’ai fini par l’avoir à Londres, elle était vierge. Moi je partais pour l’Amérique. (Ou la Chine, ou la guerre, ou la Loire-Inférieure...) Elle m’a écrit pendant deux ans des lettres de dix pages. De vrais extraits de journal intime, des enveloppes de cent grammes jamais affranchies comme il convenait. Elle m’emmerdait un peu : vous savez comment un mot gentil en appelle un autre... J’ai espacé mes lettres. Il m’arrive encore de penser à elle pour me demander ce qu’elle a pu devenir...

Voilà ce que tu étais devenue. J’aurais voulu le raconter moi-même à Gehrard, entre hommes, avec les mots qu’il faut. Une fois de plus cela me fit horreur d’être dans le camp défait. Je me pris à rêver, alors que tu parlais, de filles fraîches, des gestes qu’on leur apprend et de tourments considérables. J’allais aimer une paysanne de quinze ans, et son frère me pourchasserait à coups de fusil. Une fille austère élevée dans la fraîcheur de dix pièces rue de Lille, qui m’offrirait des cadeaux symboliques et taperait du pied si je ne la violais pas. J’allais aimer la rudesse, la folie, l’extravagance, le mysticisme, – mais vierges. J’allais être le premier partout. Je rivaliserais d’audace avec des saint-cyriens, des cousins tendres, je les coifferais sur le poteau. Je leur arracherais Anne, Béatrice, Hélène, Brigitte, pour le plaisir de voir ces petites personnes pleurer et plier dans la rue leurs longs corps à la démarche impudique des amants. (Elles en font toujours trop.) J’allais emménager dans le neuf, provoquer des scandales, apprendre Honfleur, Marlotte et les cliniques suisses à des filles destinées avant moi à l’honnêteté. Je ne voulais plus avoir mal. Je ne voulais plus avoir à poser des questions. Le mensonge est un labeur de jardinier ; ces détails me dégoûtaient.

« ... et ce temps qui s’usait pour rien. Je voulais reprendre mes études où je les avais interrompues. Mais retrouver à la Sorbonne ces gamins qui préparent leurs samedis ! J’ai travaillé, comme une taupe, aveuglément ; je m’enfonçais sans cesse davantage. En revenant des Etats-Unis j’ai rencontré Roland ; c’est lui qui m’a fait faire mes premières maquettes, quelques costumes... »

Je connaissais Roland. Je l’avais aperçu à des générales, aux entractes. Il faisait partie des hommes dont je dis « il est beau », par superstition. Cela veut dire que leur barbe est dure et nette, leur œil plus brun que le mien : je les trouve virils. Ils m’ennuient ; et les femmes qui les aiment je les classe dans la catégorie des bourgeoises qui s’envoient leur coiffeur. Mais Roland avait du talent. Il avait monté parfois de bonnes pièces, parfois de moins bonnes. Les hommes qui ont une passion, décidément, m’agacent.

« ... Nous ne nous aimions pas. Il pensait comme moi et je pensais comme lui, nous avions les mêmes amis, il m’avait aidée. Nous n’étions pas cyniques ; pas moi, en tout cas. C’était une bonne amitié, plus chaleureuse peut-être que d’autres. Parfois il m’emmenait chez lui... »

La rive gauche ce n’est pas une morale, c’est un quartier. Je préfère encore les hommes qui mentent à ceux qui croient à la liberté des filles. Ma bonne santé consiste à jouer un jeu démodé : dépenser beaucoup d’argent pour elles, les éblouir, conduire vite la nuit, tout savoir, promettre – et si ce n’est pas assez, jurer – que le sentiment est sérieux. Pour faire l’amant, il faut un peu d’emphase. Plus l’appartement est beau, plus les maîtresses sont belles. Vers 1948 on a inventé ces garçons qui ne sont riches que d’argent de poche et proposent de coucher comme on offre des répétitions de grec à une camarade un peu faible en la matière. Ils font gravir aux jolies jeunes filles des escaliers étroits, ils les font entrer dans des chambres au lit douteux.

« ... Parfois j’avais le sentiment de ressembler enfin aux autres femmes, parfois je me sentais un peu putain. Une putain triste, froide, à qui les gestes paraissaient si vains, ces gestes de muets... J’aurais voulu mettre de l’ordre dans ses livres, lui trouver une femme de ménage. Je fumais beaucoup trop, je toussais. Nous avons cessé de nous voir comme on interrompt une conversation dans un cocktail, à cause d’un remous, du hasard. C’était lui qui m’avait fait faire la connaissance de Geneviève... »

Le vierges toscanes, les fronts immenses, les lèvres épaisses et avides : Geneviève. Tes aveux brûlaient des stations. Tu m’as raconté Geneviève comme on confesse un vice pratiqué par le Roi, comme on prononce un mot importé depuis peu dans la langue. Tu étais redevenue, depuis une heure, à évoquer les hommes, une fille comme les autres. Tu paraissais la première surprise par l’arrivée de Geneviève. Tu avais franchi une frontière sans la remarquer. « Plaide coupable, ma Diane, pensais-je, plaide donc coupable ! »

« ... Geneviève, elle, avait besoin de moi. Elle se cramponnait à moi, m’aimait, m’admirait – oui... guettait mes désirs, quêtait mes ordres. J’étais obligée de veiller à sa propre liberté, sur laquelle je risquais dans cesse d’empiéter. J’aime me sentir responsable, – d’un être, d’un travail, de n’importe quoi. Je me sens meilleure, plus forte si l’on s’appuie sur moi. Tu cherches des raisons bien complexes pour les femmes qui, les filles qui... tu ne vois pas la seule raison : elles ont l’illusion de s’aider l’une l’autre. L’autre est là. L’autre est sûre et attend. Il y a beaucoup d’intérêt, tu sais, dans ces sortes d’amours.

« Un jour tu poses la main sur un objet que tu convoites, tu le caresses, tu le prends. Tu entends des cris, on court, on te secoue : te voilà voleur. Un certain nombre de gestes tombent immédiatement dans le domaine public où ils tournent au scandale. La caresse que tu oses sur les cheveux d’une autre fille, sur son épaule qui ressemble tellement à la tienne ; la pitié avec laquelle, un jour, tu poses sa tête sur ta poitrine ; la paresse étonnée et chaude qui t’allonge à ses côtés dans un lit – puis la nuit passe et voilà que vous avez traversé ensemble la nuit –, ce sont de ces événements publics. On l’ignore, on les accomplit tout au fond d’une obscurité profonde et qui a duré longtemps ; on a été si seule, si longtemps seule ; on croit qu’aucun regard ne vous a suivie au fond de ce trou, ne vous y guette. Pour une fille, l’homosexualité ne porte jamais ce nom absurde. Un vice ? Non : une hypothèse aussi improbable que la tuberculose, l’accident de chemin de fer. Ce sont toujours les autres, tu sais, qui sont homosexuels. Tu vois, tu hausses les épaules et moi le mot seul me fait rire ; il est si vulgaire, si lourd. Si tu veux absolument faire des catégories, alors la solitude en est une, la honte en est une, et ce corps gavé de honte, on ne peut plus que le consoler, l’allonger doucement, et remercier celle qui le caresse et le respecte... »

Oui, mais je ne saurais jamais quand, comment, sur quel lit...

Tu avais en quelque sorte raison. Les juges envoient en prison un voleur, mais si l’on demandait au voleur « qui es-tu ? », il répondrait sans doute « un Breton », ou bien « un comptable », et il ne penserait pas qu’un Breton qui a chapardé des poules, un comptable qui a arrondi son mois, cela fasse jamais un voleur. Aussi n’est-ce pas à cette rage de désigner les gens par un seul de leurs gestes que j’obéis, mais à la fascination qu’exerce sur moi ce geste. Laisse tomber une seule goutte d’encre dans un verre d’eau, elle y fera d’abord un panache épais, puis des chemins d’ombre, tout un ciel de tempête et d’orage dans un peu d’eau, et bientôt un jus sale et trouble, aussi différent de l’eau pure que de la petite boule brillante et noire qui s’allongeait à la pointe de la plume. Les gens ne voient plus que le jus gris, cette espèce de rinçure de péchés et de mémoire à quoi ressemblent les consciences. Ils remontent, de ce gris, au noir éclatant ; de cette teinture vaguement honteuse au mal, et ils damnent les coupables. Mais que se passe-t-il dans la tête du coupable au moment du geste, avant le geste, au moment où la goutte noire hésite et tremble au-dessus de la surface de l’eau ?

La franchise, l’impudeur, on sait que ce sont des attitudes confortables. Pérorer devant témoins, décrire nos faiblesses avec ces mots précis qui font à la sensibilité des blessures nettes, comme au rasoir, quoi de plus facile ? Pendant l’heure qu’a duré ton récit, j’ai vu quel air d’animation intime et de chaleur succédait, sur ton visage, à l’accablement que tu y avais d’abord installé. Une vie de labeur, dix ans de fidélité, un amour heureux ne font pas une histoire, – ou si plate ! Mais le cocktail que tu préparais – solitaire, humiliée, provocante – je sentais qu’il te montait à la tête. Ah, l’orgueil des confessions ! Tu étais partie décidée à me montrer une Diane à plaindre, mais en chemin tu avais rencontré une Diane à blâmer, c’est-à-dire à peu de chose près une Diane à admirer. Tu fumais moins nerveusement, tu trouvais mieux tes mots. Bientôt, tu repris conscience de ton corps. Dans l’instant où tu m’expliquais que cet objet de dégoût – ton corps – tu l’avais soumis à la veulerie comme à un exercice désespéré mais sans importance, ta main glissa le long de ta tempe, remit dans son bon pli une mèche de cheveux. Et tes mots, passés d’abord pour mon édification à une sorte de teinture de deuil, tes mots devinrent plus sonores, plus vifs et tu me décrivis ces sentiments des filles entre elles avec une emphase un peu sotte. Je n’en avais pas demandé tant. J’attendais autre chose. Quel avait été ton premier geste ? J’imagine que Geneviève t’avait précédée dans cette science-là, donc guidée d’une façon ou de l’autre. Un jour tu avais sans doute deviné, à un regard, peut-être à un silence ou à un mot, ce qu’elle attendait de toi. Ou bien avais-tu compris dans le regard ou le silence des autres à quelle sorte d’aventure Geneviève et toi vous étiez promises ? Notre famille, les domestiques, nos amis inventent parfois nos fautes. Ils nous tendent un miroir dans lequel nous avons l’air de coupables. A partir de là, le diable nous habite ; notre compte est bon ; nous ressemblons si vite à nos mauvais portraits. Tu ne quittais guère Geneviève, vous alliez ensemble à la campagne, au théâtre, vous vous prêtiez des robes. Par provincialisme, tu as le goût des esprits affranchis : tu as dû subir quelques plaisanteries ; les pires : complices. Oui, je sais, tu me l’as dit : cette tolérance t’écœurait. Tu voulais commettre un péché inexpiable. J’ai remarqué souvent cette contradiction chez les Diane et les Geneviève : à l’exception des plus vulgaires (celles-là meublent le scandale chez Lévitan), elles tiennent pour la sobriété, un style austère. Appliquées et protestantes dans le désordre, chaque nouvel écart de conduite les trouve plus dignes, plus impérieuses. Tu étais de celles-là. Mais revenons au premier geste. Vous êtes-vous, une nuit de froid, dans un hôtel, réchauffées ? Geneviève a-t-elle confessé quelque chagrin ? Dans ce cas tu l’aurais prise dans tes bras, consolée comme cela se fait, en la berçant, une main caressant ses cheveux et tes lèvres murmurant contre sa tempe des demi-paroles et des demi-baisers. Puis les lèvres glissent, hésitent, goûtent à l’eau salée des larmes. Tu aurais alors senti en toi un nœud compliqué se défaire, un vieux scrupule se lever et s’apaiser comme un animal dérangé dans son sommeil. Votre premier baiser aurait eu l’excuse et l’excès des larmes. Tu n’aurais pas embrassé des lèvres, mais des sanglots enfantins. Tu n’aurais prononcé aucun mot de tendresse, mais ces conseils à moitié chantés qu’on répète sur un ton de prière aux gosses et aux chevaux nerveux. Il existe une façon de dire : « Là, là ma belle... », en traînant sur le là, qui peut entraîner jusqu’au sommeil, jusqu’aux yeux clos, jusqu’au rêve éveillé du plaisir. J’imagine ainsi la scène : animale ou enfantine.

Mais aucune scène dans ton récit, seulement des habitudes lentement changées. Aucune date, aucun lieu ; seulement des saisons, des paysages. Je pensais aux épaules de Geneviève, à son front, à ses jambes, à tout ce qui est brun et rond sur son corps. Je pensais à ses tempes, à sa nuque, au duvet au-dessus de sa lèvre supérieure. Je pensais au bruit que font la nuit à Paris les voitures qui passent ; aux objets qui se déprennent à l’aube de l’obscurité d’une chambre ; à la route un peu tremblante de chaleur, le samedi, quand on roule vers la campagne ou vers la mer. Tu me parlais, toi, de la Solitude, de l’Affection, du Partage. Ta grammaire met des majuscules à tous les substantifs qui disent le mensonge et la ruse.

 

*

Nous étions enfin un vrai couple : deux profils.

Mon carnet, si je le relis, entre deux adresses griffonnées et des additions de notes d’hôtel, me rappelle trois dates, c’est-à-dire trois scènes.

Le vingt-cinq août, sur le bateau blanc qui relie une île à l’autre, une hésitation dans ta voix m’a fait découvrir que notre voyage en Allemagne, celui « dont tu rêvais depuis six ans », tu l’avais fait, l’année précédente, avec Geneviève. La maison de Wildbad, « rose, si haute, entourée d’un balcon en bois découpé », tu y avais mené Geneviève. Une fois déjà tu avais pèleriné à travers ton enfance, avec Geneviève. Je me rappelais encore la phrase sur laquelle tu avais un jour commencé un récit que j’aimais : « Mon enfance sent le bois frais scié, la forêt de sapins... » Tu avais déjà raconté Diane à quelqu’un.

Le soir, tu t’es assoupie dans une chaise longue, sur le pont du bateau. J’ai emprunté une couverture et je suis allé la poser sur tes jambes. Je t’aurais regardée longtemps dormir si je n’avais pas eu peur de ressembler à une illustration pour notre propre histoire.

Le vingt-sept août, en sortant d’une église que nous venions de visiter, exactement en passant de l’ombre au plein soleil, nous avons rencontré des amis à toi. Je revois les yeux curieux de l’homme, glauques derrière d’épaisses lunettes, comme au fond de deux trous. Il m’a regardé trois ou quatre fois, d’un mouvement machinal, sa tête pivotant, son regard passant de toi à moi ; il avait l’air de comparer un modèle et sa copie. Sa femme a posé des questions volubiles auxquelles tu as répondu clairement. En trois minutes la question relative à la santé m’apprit que tu avais été renversée par une voiture l’été précédent, à Strasbourg, et celle concernant d’obscurs ennuis de logement me révéla que l’appartement de la rue de Varenne appartenait à la tante de Geneviève. On promit d’embrasser Geneviève.

Le vingt-neuf août, à la terrasse du restaurant, tu m’as dit – comme une chose si simple – que le second rôle de la pièce pour laquelle tu crayonnais sur la nappe des projets de décors serait tenu par Geneviève.

J’ai fait – ce vingt-neuf août – une longue promenade dans les rues de Barcelone. La pensée que tu m’attendais dans la chambre de l’hôtel gâtait mon plaisir : la peine que l’on impose aux autres ressemble à une faute de goût. Je suis rentré. Nous avons parlé théâtre. Tu étais innocente, j’étais indulgent : de quoi rajeunir. Tu redevenais jolie.

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